Le Parti de l'Innocence 14

 




Ceux qui n'ont pas été sages et qui ont été privés de ma bonne parole pourront néanmoins lire ici-même :

L'éloge de Jules Regnault.




Cent cinquantenaire !

INVITATION

Pour le 150ème anniversaire du décès de Jules Regnault,
auteur du Calcul des chances et philosophie de la Bourse,
ingénieur des Ponts et Chaussées,
professeur de mathématiques des lycées de Périgueux et Chaptal,
officier du Génie et de la Garde nationale de Paris,
Grand'Croix de la Légion d'honneur,
vous êtes invité à une cérémonie commémorative qui aura lieu le mercredi 17 juillet 2013 à Paris au cimetière du Montparnasse à 14 heures 30 et à un service religieux le même jour en l'église Saint-Philippe-du-Roule à 12 heures 30 précises.

Si vous voulez confirmer votre venue, prière de me joindre par téléphone au 01.47.51.51.59 et par e-mail driout@club-internet.fr
Si vous souhaitez prononcer quelques mots au cimetière, n'hésitez pas à me le dire !

Sesquicentennial !

INVITATION to a CELEBRATION

For the 150th anniversary of the death of Jules Regnault
author Calculation opportunities and philosophy of the Exchange,
Engineer Roads and Bridges
high school math teacher at college of Périgueux and Chaptal
Engineering Officer and the National Guard of Paris,
Grand Cross of the Legion of Honor,
you are invited to a memorial ceremony Wednesday, July 17, 2013 in Paris at the Montparnasse cemetery at 14:30 and a religious service on the same day in the church of Saint-Philippe-du-Roule at 12:30.

If you want to confirm your attendance, please contact me by phone at 01.47.51.51.59 and e-mail driout@club-internet.fr
If you want to say a few words to the cemetery, do not hesitate to tell me !


Fünfzig und Hundertjahrfeier !

EINLADUNG

Für den 150. Jahrestag des Todes von Jules Regnault
Autor Berechnung Chancen und Philosophie von der Börse,
Ingenieur Straßen und Brücken
Mathelehrer Gymnasium Périgueux & Chaptal
Pionieroffizier und der Nationalgarde von Paris,
Großkreuz der Ehrenlegion,
Sie sind zu einer Gedenkfeier eingeladen Mittwoch, 17. Juli 2013 bei Paris am Friedhof Montparnasse um 14 Uhr 30 und einem Gottesdienst am selben Tag in der Kirche von Saint-Philippe-du-Roule bei 12 Uhr 30.

Wenn Sie Ihre Teilnahme zu bestätigen möchten, kontaktieren Sie mich bitte per Telefon unter 01.47.51.51.59 und E-Mail driout@club-internet.fr
Wenn Sie ein paar Worte zu dem Friedhof sagen wollen, zögern Sie nicht, mir zu sagen !

Centocinquantenario !

INVITO

Per il 150° anniversario della morte di Jules Regnault
autore Opportunità di calcolo e la filosofia della Borsa,
Ingegnere Strade e Ponti
liceo insegnante di matematica e Périgueux e Chaptal
Ingegneria Officer e la Guardia Nazionale di Parigi,
Gran Croce della Legion d'Onore,
siete invitati a una cerimonia commemorativa Mercoledì, 17 luglio 2013 a Parigi, presso il cimitero di Montparnasse a 14 ore e 30 e un servizio religioso nello stesso giorno nella chiesa di Saint-Philippe-du-Roule a 12:30.

Se si desidera confermare la vostra presenza, vi prego di contattarmi per telefono al 01.47.51.51.59 oppure e-mail driout@club-internet.fr
Se si vuole dire qualche parola al cimitero, non esitate a dirmelo !

Sesquicentenario !

INVITACIÓN

Para el 150 aniversario de la muerte de Jules Regnault
Autor Oportunidades de cálculo y la filosofía del Mercado de Valores,
Ingeniero de Caminos y Puentes
profesor de matemáticas de la escuela secundaria y Périgueux y Chaptal
Oficial de Ingeniería y de la Guardia Nacional de París,
Gran Cruz de la Legión de Honor,
usted está invitado a una ceremonia conmemorativa Miércoles, 17 de julio 2013 en París, en el cementerio de Montparnasse a las 14 horas 30 y un servicio religioso en el mismo día en la iglesia de Saint-Philippe-du-Roule a 12:30.

Si desea confirmar su asistencia, por favor ponerse en contacto conmigo por teléfono al 01.47.51.51.59 o por correo electrónico driout@club-internet.fr
Si quieres decir algo al cementerio, no dude en decirme !

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Législatives juin 2012 Rueil-Garches-Saint-Cloud.

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Le Parti de Mon Innocence

Le Parti de Mon Innocence 2

Le Parti de Mon Innocence 3

Le Parti de Mon Innocence 4

Le Parti de Mon Innocence 5

Le Parti de Mon Innocence 6  

Le Parti 7

Le Parti 8

La suite du parti privé d'Innocence 9.

Le Parti 10.

Le Parti 11.

Le Parti 12.

Le Parti 13.

Le Parti 15.




Le Parti privé d'Innocence 14


Oui ! C'est ici la suite ...

Parva sed apta mihi ...

Voir grand c'est souvent voir idiot !

J'ai beaucoup de sympathie pour Gaston Bachelard, cet ivrogne philosophe, ce poivrot éminemment civilisé !
Ce Silène de la philosophie me convainc qu'il y a quelque chose à chercher dans l'enivrement ...

Le Figaro du mardi 2 décembre 1941 :

LA PHILOSOPHIE DU NON par Gaston Bachelard.

Le dernier ouvrage de Gaston Bachelard, La Philosophie du Non, Essai d'une philosophie du Nouvel Esprit Scientifique, semble faire le point d'une position philosophique. Bachelard est un scientifique. Mais qui a su penser l'épanouissement scientifique contemporain. Il constate la suprématie toute récente de la physique mathématique, événement qui lui paraît le fait d'une rupture totale avec l'ancienne physique ; fait qui doit amener le philosophe à réviser entièrement ses anciens principes.

Pour Bachelard, les deux attitudes traditionnelles du savant et du philosophe sont également stériles. (L'un croit parler d'esprit sans structure et formé par les faits, l'autre pose le plus souvent un esprit pourvu de toutes les catégories indispensables pour comprendre le réel). Or l'esprit scientifique se fonde en travaillant sur l'inconnu, en réalisant rationnellement son expérience, en cherchant dans le réel ce qui contredit des connaissances antérieures. Tel est le fait dont part Bachelard pour bâtir sa philosophie. Toute vérité nouvelle naît malgré l'évidence, toute expérience nouvelle malgré l'expérience antérieure.

« Avant tout, il faut prendre conscience du fait que l'expérience nouvelle dit NON à l'expérience ancienne ».

Le passage d'une géométrie euclidienne à une géométrie non-euclidienne, d'une mécanique newtonienne à une mécanique non-newtonienne et, plus généralement d'une logique aristotélicienne à une logique non aristotélicienne ont nécessité une modification profonde de la pensée scientifique et nécessitent de même une rupture totale avec l'ancien ordre philosophique. La philosophie du Non demande alors au kantisme de devenir un non-kantisme, c'est-à-dire une philosophie d'inspiration kantienne qui déborde la doctrine classique, dont les catégories s'ouvrent au lieu de demeurer fermées et immuables.

La philosophie du Non devient ainsi une philosophie de l'ouverture. Elle n'est pas un négativisme : « elle procède au contraire d'une activité constructive. Elle prétend que l'esprit au travail est un facteur d'évolution : bien penser le réel, c'est profiter de ses ambiguïtés pour modifier et alerter la pensée ».

Ainsi, la science instruit la raison. Mais c'est à la science la plus évoluée, à la science évoluante que la raison doit obéir. « En général, l'esprit doit se plier aux conditions du savoir. Il doit créer en lui une structure correspondant à la structure du savoir. Il doit se mobiliser autour d'articulations qui correspondent aux dialectiques du savoir ». Les découvertes de la science contemporaine sont solidaires d'une dialectique des principes de raison, d'une activité de la philosophie du non.

Le philosophe minutieux des sciences cède souvent à la toge du lettré et à ses grands mouvements emportés ...

Le grand ami du champenois Gaston Bachelard a été l'écrivain - et vigneron - bourguignon Gaston Roupnel, précurseur et inspirateur de Fernand Braudel.

Le Temps du lundi 12 décembre 1932 :

Le vieux chemin

A la campagne, un vieux chemin qui monte entre les arbres au flanc du coteau... Il sort de la route, longe une ou deux maisons, les dernières du village, dépasse un buisson, monte encore, au pied d'une haie et voici la plaine. A travers le damier des champs, ici betteraves, là blé, ailleurs grasse luzerne ou labour, le chemin continue entre ses ornières, puis se rétrécit et s'offre, et n'est plus bientôt qu'un étroit sentier, juste ce qu'il faut de piste au pas de l'homme. Où va-t-il, ce chemin de plaine ? Parfois, nulle part : il s'arrête là ; au bord d'un champ, borné dans sa course par la charrue qui l'a sectionné, d'un soc dur...
Quelquefois, il reprend plus loin, va rejoindre ailleurs une autre piste, s'élargit de nouveau, rencontre un hameau, une autre route. Les cartes de l'état-major elles-mêmes ne les signalent pas toujours, ces humbles traverses de nos champs, connues, fréquentées seulement par les paysans dont elles desservent les parcelles, par quelque garde-chasse en sa tournée quotidienne...
Voici l'hiver, Paris autour de nous, grondant, noir, plein de peine, de labeur, de luttes et d'injures. C'est en femant les yeux que nous retrouvons en pensée ce charmant sentier de la paix, de la solitude, cher à nos promenades d'été. Nous l'avons toujours connu là, pareil à lui-même, usuel. Il est là depuis des années, des centaines, un millier peut-être, déroulant sur ce vieux coin de terre française son mince ruban, piétiné par des générations innombrables. Emouvante image de ce qui dure, a longtemps servi, servira encore longtemps, aux pères, aux fils des mêmes hommes !... Mais que vient donc faire ici cette rêverie, direz-vous ?...

Eh bien, c'est un livre qui nous la procure, et nous vaut cette bucolique. Un livre de forte pensée, riche de méditation et de suc, inspiré par la terre de France à un homme qui la connaît bien, et qui l'aime M. Gaston Roupnel l'auteur de Nono, et de cette présente Histoire de la campagne française, qui est un peu à notre vieux terroir, à ses origines, ses traditions, à ses lois, ce que le chef-d'œuvre de Fustel de Coulanges a été à la vie de la Cité antique.

Grave, technique, philosophique, lourd de réflexions et d'idées, nous ne savons si ce livre éminemment sérieux trouvera beaucoup de lecteurs, en ces jours pressés et peu faits pour l'idéologie (à moins qu'elle ne soit politique) ; mais il nous semble bon à signaler, comme un livre qui vient à son heure, à ceux d'entre nos lecteurs qui, dans un temps où tout branle, remue et menace, aiment à se tourner vers ce qui demeure et reste stable.
Grande et féconde leçon de la terre et de la campagne française, sur ce point ! C'est l'intérêt du livre de M. Roupnel de nous inciter à l'étude de cette âme rurale, qui a fait la force de notre pays, et qui a subsisté à travers les siècles, obstinée, courageuse, mâle, en dépit de toutes les misères, des guerres, des désastres, des fléaux, des révolutions, parce que, selon la belle et saisissante formule de M. Roupnel, « elle accumule sans détruire jamais », et a trouvé sa loi de constance dans une muette soumission aux volontés inéluctables de la nature. Ce fatalisme paysan, où la sagesse de notre race a ses racines si profondes - n'est-ce pas de la terre que nous venons pour la plupart, en ce pays ? - comment n'a-t-il pas encore trouvé son peintre ? La littérature n'a jamais emprunté aux campagnes que leurs paysages : l'homme des campagnes est toujours resté un mystère inexploré, nul être n'est plus parfaitement inconnu.
Cela tient, sans doute, à ce qu'il ne s'explique guère lui-même, et ne s'extériorise point en vaines paroles, « ce paysan qui bavarde toute une heure et se tait toute une vie, ce paysan que la terre muette a discipliné de ses impassibles tâches, qu'elle a rempli de la paix des champs et du calme des forts. »

Et cependant, n'y a-t-il rien de changé, dans les coeurs et dans les cerveaux de la jeune génération de la terre ? Rien n'est simple, pas un problème n'a qu'une face. A côté de cette Histoire de la campagne française, où bruit avec une force optimiste « la voix qui rappelle aux champs », il faut lire l'émouvant rapport de M. Antoine Borrel les Villages qui meurent, où est une fois de plus dénoncée la croissante désertion de nos campagnes. Sur le vieux chemin millénaire où ne passera plus personne, l'herbe va-t-elle commencer à pousser ? E. H.

Bien entendu on songe à Ce petit chemin qui sent la noisette cher à Mireille et à Jean Sablon et qui date de 1933 !

Le souci c'est que s'il est si facile d'évoquer la longue durée en se tournant vers le passé, il est pour le moins improbable de définir les conditions d'une vie au long cours, monotone et tranquille en se tournant vers l'avenir !

Encore un peu de cet homme du terroir dans Le Petit Parisien (14/7/1936) ; ce n'est pas le moindre de ses paradoxes qu'il éveille la nostalgie chez les hommes de la ville !

LES LETTRES

CHER VIEUX PAYS !

Gaston Roupnel : la Bourgogne, dessins de Louis W. Graux (Horizons de France) ; Jacques des Gâchons : Le Berry (B. Arthaud, éditeur, Grenoble) Marc Leclerc : Mauges et Bocage, illustrations de P.-A. Bouroux (librairie Auguste Fontaine) ; Yvan Delteil : L'île d'Oléron, illustrations de Louis Suire (la Rose des Vents, la Rochelle).

Il faut remercier les écrivains qui, dédaigneux des longs voyage trouvent quelque douceur à la vie de leurs provinces et emploient leur talent à en décrire les beautés. Trop de gens, à cette heure, se prennent à soupirer, à lever les bras au ciel quand on leur parle de notre cher vieux pays, comme s'il était soudain devenu laid et défleuri de sa grâce. Rien n'est plus absurde. Qu'est-ce qui permet de supposer que par l'effet d'un cataclysme proche la France va perdre tout d'un coup avec sa lumière, le charme qu'elle tient de son sol, de ses forêts et de ses fleuves, les trésors d'art de ses musées et de ses cathédrales ? Depuis deux mille ans, la vieille Gaule a vu nombre de transformations sociales cela ne l'a point empêchée de vivre et de prospérer. Gaston Roupnel nous en fournit du reste maintes preuves dans son dernier livre sur sa terre natale. On connaît son admirable Nono qui est le roman d'un simple vigneron, et sa belle Histoire de la campagne française, qui est un tableau ample et vigoureux de la paysannerie française ; on retrouvera les qualités de l'écrivain et de l'historien dans sa Bourgogne.

L'auteur commence par situer sa petite patrie, par lui donner sa place exacte, par en prendre la mesure avant de nous la décrire, ce qui nous montre un Roupnel nouveau, une sorte de poète géologique que nous ne connaissions pas. Sa Bourgogne lui apparaît comme un carrefour de grandes routes, ce qui la rendit apte à recevoir toutes les marchandises et toutes les idées ; elle est, selon lui, l'intermédiaire entre le Nord et le Sud, entre les riants pays de la Méditerranée et les terres brumeuses du Nord. ce qui explique l'âme, complexe de ses habitants.
« Là, l'homme du Nord, écrit-il, est venu recevoir la révélation grecque, délivrer, affranchir, illuminer sa raison et là s'est calmée dans le rêve et s'est achevée dans la confiance du coeur l'âme sereine du chrétien. »
Gaston Roupnel n'hésite pas à proclamer que s'est faite dans sa Bourgogne l'initiation complète de l'humanité. J'aime cet enthousiasme : on ne fait rien de durable sans lui ; il nous force à suivre l'écrivain partout où il veut nous mener, et nous voilà à ses côtés, nous penchant vers le sol pour entendre le bruit des sources, car la Bourgogne est surtout le pays des eaux ; mais elle est le pays du vin aussi et l'on devine que le romancier de Nono ne nous cache rien de l'existence des vignerons.
C'est le vin qui aide à faire de la Bourgogne une terre des forts qui n'oublie pas son grand passé.
« Notre vivante Bourgogne ... elle contient tous nos anciens. Elle les contient tous ... et ceux qui nous portèrent dans leurs reins depuis le sang le plus lointain ... et ceux qui sont partis d'hier et dont les vieux os parlent encore de nous chérir. »
Ne croit-on pas entendre un vrai Cantique d'amour ?

Après Gaston Roupnel c'est Jacques des Gâchons qui convie le lecteur à l'accompagner sur les routes du Berry pour découvrir avec lui ses domaines, ses châteaux et ses églises ; il nous fait arrêter un long moment, comme il se doit, à Nohant, le pays de George Sand, dont il connait chaque sentier, on serait tenté de dire chaque maison. Mais on ne se plaint pas un seul instant d'un pareil guide qui n'oublie pas de nous faire saluer au passage ses amis, le poète Nigond et le peintre Maillaud, qui, ceux-ci sont encore, Dieu merci, bien vivants.

...

Jean Vignaud.

La question sentimentale s'impose à nous de toute sa force ! La question du sentiment esthétique lui est liée par toutes nos fibres. On fait mine d'écarter ces sujets au profit d'une abstraction ravageuse sans voir qu'il n'y a pas d'humanité sans sentimentalité !

Le Temps du 1er mars 1935 :

Chronique

LA VRAIE RENAISSANCE

C'est une bien grande erreur que d'imaginer que les grandes dates de l'histoire politique, par exemple, ont toujours été celles aussi de l'histoire économique, ou de l'histoire de l'art et des lettres, ou de l'histoire sociale, etc. Prenons ce tournant qu'on appelle « la Renaissance. » De la fin du quinzième siècle à celle du seizième, l'importation de quantités considérables d'or venant d'Amérique a eu en Europe de très importantes conséquences économiques. D'autre part la Réforme et auparavant l'abolition même de la Pragmatique Sanction ont déterminé chez nous des changements considérables dans la vie religieuse... D'autre part, ai-je dit n'en concluez pas que la vie et la sensibilité religieuse n'ont nullement été influencés par l'économie, ou réciproquement : tout se tient, tout s'interfère, cela va de soi ; et il est aussi absurde d'élever des cloisons étanches entre l'histoire politique, l'histoire sociale, l'histoire économique, etc., que de ne pas considérer chacune d'elles dans son évolution propre. Il ne se peut qu'une crise dans un ordre de faits ne se répercute dans les autres. Mais il ne s'ensuit pas que les dates principales, dans chaque ordre, coïncident toujours.
On admet traditionnellement que c'est dans l'ordre intellectuel et artistique que ce tournant, la Renaissance, est le plus important.
Or, rien n'est plus faux. Car ce n'est nullement au Quattrocento (et en Italie) que s'est faite une renaissance des lettres et des arts c'est au douzième siècle à peu près (et en France). Bien entendu, nul ne prétend que l'esprit humain a spontanément réinventé au douzième siècle toutes ses disciplines ! La culture ne s'était certes pas entièrement perdue depuis l'Antiquité, et des esprits plus ou moins nombreux, plus ou moins puissants selon les époques et selon les lieux, s'étaient transmis le flambeau (notamment en Espagne). Mais au douzième siècle, et principalement en France, s'est produite une magnifique floraison dont le Quattrocento italien n'a été que la conséquence et la suite.

A ce moment, au douzième siècle, après l'art roman, est apparu l'art gothique, création purement française, tout aussi originale par rapport à l'art gréco-romain que l'art gréco-romain par rapport à l'art égyptien, par exemple, et le seul en Occident qui puisse jusqu'à ce jour, du moins en architecture, rivaliser avec celui des anciens. A ce moment encore a été inaugurée la grande recherche des œuvres antiques, dont toutes les plus importantes, parmi celles que nous connaissons aujourdhui, avaient été retrouvées avant la fin du treizième siècle. A ce moment, au douzième siècle toujours, l'humanisme est né et le sentiment esthétique, non seulement dans les beaux-arts, mais dans la littérature, a soudain réapparu avec tous ses raffinements ; je n'ignore pas que nos manuels d'histoire littéraire n'en disent rien, mais c'est que ces manuels oublient communément une bonne moitié de notre littérature médiévale, c'est-à-dire toute celle qui a été composée en latin et en langue d'oc aussi passent-ils sous silence des écrivains latins du douzième siècle comme ce Hildebert dont le langage et le style sont très supérieurs à ceux des Politien et autres humanistes du Quattrocento, et des écrivains en langue d'oc comme ces troubadours dont la perfection vaut çà et là celle de Pétrarque et qui avaient déjà une conscience si claire de leur art qu'ils s'amusaient à des jeux non moins raffinés que ceux d'un Mallarmé. Quant à la pensée pure, chacun sait qu'il n'est même pas possible de comparer les philosophes humanistes et vulgarisateurs du Quattrocento à un Abélard, à un saint Thomas d'Aquin et à ces scolastiques qu'ils méprisaient si fort. Il est vrai que Copernic, l'un des plus grands génies que le monde ait jamais connus, inventait son « système » dans le premier tiers du seizième siècle mais le livre ou il l'expose (De revolutionibus orbium cœlestium) ne fut publié qu'en 1543 ; en outre, le système resta presque entièrement ignoré, même des savants animés de l'esprit nouveau, jusqu'à la fin du seizième siècle, en sorte que l'on peut dire que la Renaissance ne s'en est pas nourrie le moins du monde.

Bien mieux. Comme nos manuels d' « histoire littéraire de la France, » ignorent notre littérature en latin et en langue d'Oc, et notamment l'apparition subite, au douzième siècle en Limousin et en Gascogne, de poètes exquis dont la forme est presque parfaite, ils ignorent aussi que toute la littérature italienne dérive de nos troubadours et donc de la France. Elle en dérive même si directement et les premiers poètes italiens sont si bien les élèves de nos lyriques que, pour les imiter plus étroitement, ils composent presque tous non pas en italien, mais en langue d'oc, et cela durant plus d'un demi-siècle si bien qu'il n'y a pas dans l'histoire des littératures de filiation plus nette. D'ailleurs, les idées platoniques des troubadours sont encore exactement celles de Dante, de Pétrarque et du « petit Français », saint François, qui a pour « dame » la Pauvreté. Au seizième siècle, malgré l'éclat de Pétrarque et de tant d'autres, un raffiné comme Bembo se vantera encore dans ses Proses d'avoir lu cent de nos troubadours pas moins. Joignez que les mœurs brillantes et raffinées des cours du Quattrocento procèdent tout aussi directement de la civilisation « courtoise » de notre France méridionale, que la littérature d'outre-monts de celle de nos troubadours... Nous avons développé ces idées plus d'une fois dans ce journal et ailleurs ; elles commencent à se faire jour ; et l'on aurait aimé qu'en tête de son nouveau volume sur la Renaissance (1) M. Funck-Brentano s'appliquât à examiner un peu à quelle date et dans quel pays celle-ci s'est faite.

(1) A. Fayard, éditeur.

M. Funck-Brentano a écrit notamment deux ouvrages : le Roi et l'Ancien régime, qui sont à mon avis extrêmement importants, car je n'en sais pas qui fassent mieux « comprendre » sur quel ensemble d'habitudes et de sentiments collectifs (entièrement disparus aujourd'hui) reposait l'ancienne France. Bien entendu, l'auteur n'a pas inventé à lui seul toutes ses conclusions : l'histoire est d'ailleurs par définition un travail qu'on fait en association ; mais il a eu le mérite d'ajouter quelque chose à ces remarques, puis de les rassembler en faisceau, et c'est pourquoi son livre de l'Ancien régime surtout me paraît véritablement essentiel.
Certes, le volume qu'il vient de publier sur la Renaissance n'est pas de cette force-là, il s'en faut ; on pourrait même croire parfois qu'il a été un peu hâtivement documenté et établi ; mais il contient des vues intéressantes, comme celles-ci :

On sait combien on a reproché à Charles VIII, à Louis XII, à François Ier et à Henri II leurs entreprises en Italie. Pourquoi, au lieu de perdre leur temps à cette politique picrocholine, n'ont-ils pas employé toutes leurs forces à continuer sagement la besogne de leurs ancêtres ? Ceux-ci n'ont pas perdu leur temps à des « fumées » d'outre-monts : esprits sages et positifs, ils ont travaillé exclusivement à former l'unité de la France et à lui donner ses frontières dites « naturelles ».
Mais une étude érudite de feu Emile Picot a montré que François Ier ne faisait pas seulement venir d'Italie des artistes : il en importait également des notables, par exemple des magistrats qu'il installait dans ses parlements, et des hommes de guerre ; et il favorisait l'établissement de commerçants et banquiers italiens de toute sorte dans le royaume. Réciproquement, il encourageait les Français à passer en Italie. Bref, il voulait qu'un Italien se sentît chez lui en France et un Français au delà des Alpes, et il s'efforçait de créer entre les deux populations un sentiment de parenté étroite.
Or, cette politique réussissait fort bien : des foules de gens et même des pays entiers, en Italie, se sentaient aussi sujets du roi de France que s'ils eussent été en deçà des Alpes.
Cette « œuvre vraiment belle que les serviteurs de la royauté avaient accomplie dans les pays alpins, dit M. Lucien Romier, pouvait résister aux plus terribles secousses de la guerre, les diplomates la détruisirent du bout de leur plume. » La plante fut tranchée en pleine vitalité par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559. Au total, les « fumées » d'Italie auraient bien pu amener des réalités sans le hasard imprévisible qui unit dans les mains de Charles-Quint la force impériale à la force espagnole.

Autre chose. M. Funck-Brentano déplore très justement que la mode italienne soit venue interrompre le développement de l'architecture gothique. Celle-ci était en décadence, écrit-on. C'est vite dit : Allez donc voir les merveilles de Rouen, par exemple !... Et techniquement, l'architecture n'avait jamais été plus parfaite : la façon dont le gothique flamboyant résout certains problèmes est d'une justesse et d'une hardiesse telles qu'on ne reprendra ces solutions que de nos jours, et grâce aux charpentes de fer et au ciment armé.

Autre chose encore. M. Jacques Bainville a reconnu certaines causes économiques à la réforme. M. Funck-Brentano les énumère à son tour ; mais je me demande s'il ne leur accorde pas trop d'importance. Les « causes économiques » sont présentement à la mode, et il est vrai qu'elles permettent de renouveler l'histoire, ce qui est toujours très amusant.
Toutefois, je crains qu'on n'en abuse un peu. Il a été un temps où la plupart des médecins donnaient des explications exclusivement physiologiques et matérialistes à l'intelligence même. Il est au moins aussi juste de trouver, comme certains psychiatres, des causes psychologiques à toutes les maladies ou peu s'en faut (je songe à une thèse parue il y a peu d'années et analysée avec louanges dans la Revue de psychanalyse). Tâchons, en histoire comme en médecine, de n'être exclusivement ni physiologistes, ni psychiatres. Les guerres sont causées par la psychologie collective des diverses nations au moins autant que par leur économie.

Et ce que ne dit pas M. Funck-Brentano, c'est qu'en France une foule d'humanistes furent entraînés, au début, à soutenir la cause de la Réforme par leur amour des textes purs, par leur souci de les dégager des mauvaises leçons et de cette « brodure de gloses » dont parle Rabelais : ils voulaient revenir à la Sainte Ecriture même, débarrasser le culte des pratiques selon eux abusives qui s'y étaient introduites ; bref, ils étaient réformateurs en quelque sorte par esprit scientifique. Et il est bien nécessaire de distinguer, comme l'a fait M. Henri Hauser, les deux temps de la Réforme en France, si l'on veut la comprendre.
La première Réforme fut en quelque sorte critique, scientifique, comme je viens de dire c'est pourquoi la plupart des savants s'y rallièrent. Mais ils s'en séparèrent lorsqu'elle devint vraiment une hérésie et lorsqu'elle se fit toute dogmatique avec Calvin. Tel Rabelais (ce Rabelais, sur lequel M. Funck-Brentano pourrait aisément s'informer mieux encore qu'il ne l'est).

La conclusion de notre auteur dépasse un peu imprudemment les prémisses qu'il pose dans son livre. On l'y voit par exemple affirmer soudain que c'est du seizième siècle que date l' « apparition du sentiment national ». En réalité une conscience française se manifestait déjà au douzième siècle d'une façon sensible, et au temps de la Renaissance il y avait plus de quatre cents ans que la France était aimée. Les historiens se sont souvent demandé à quel moment la nation française a commencé d'exister.
Historiquement, on ne peut établir l'existence de la nation qu'en constatant les manifestations du sentiment national.
Mais ce qui déroute souvent les chercheurs, c'est qu'ils admettent à priori que ces manifestations se sont accrues en nombre, en clarté et en force d'une façon constante à mesure que le temps a coulé. Or, il n'en est rien : le sentiment national ne paraît pas s'être développé selon une courbe régulière. Il a connu des époques de croissance rapide, puis des époques de régression, sans compter qu'il a varié, naturellement, selon les lieux. C'est ce que nous espérons pouvoir montrer un jour.
Quoi qu'il en soit, il paraît bien hasardeux d'avancer que le « sentiment des nationalités » s'éveille (du moins chez nous) lors de la Renaissance. Et il est d'autres aphorismes de ce genre dans la conclusion de M. Funck-Brentano qui gagneraient à être prouvés si peu que ce fût. Mais toutes ces menues critiques n'empêchent pas le livre d'être extrêmement vivant et suggestif, et ce ne sont pas là des qualités si répandues qu'on pourrait le croire.

Jacques Boulenger.

Le snobisme est-il un sujet littéraire ? Oui depuis les dandys et jusques y compris Proust qui en fit litière.
Le snob est celui qui se fait voir mais qui ne voit pas ... ou feint de ne pas voir l'effet qu'il produit.

Le Figaro du vendredi 16 septembre 1932 :

UN GRAND DISPARU

Robert de La Sizeranne

Cet écrivain de race, qui était un des maîtres de l'esthétisme contemporain, Robert de La Sizeranne vient de mourir après de longues semaines de cruelles souffrances, que ce parfait galant homme. avec son constant souci de tenue et discrétion, a voulu cacher jusqu'au dernier moment, même à ses meilleurs amis.

Cette mort est un deuil non seulement pour ceux qui appréciaient la noblesse morale de cet authentique gentilhomme, mais pour quiconque a le goût des choses de l'art, et j'ajouterai pour les lettres françaises. Un tel talent n'avait certes rien de populaire. Ni la réclame ni le snobisme ne s'occupaient de lui. Qu'il soit peut-être encore un inconnu pour une foule, de gens, cela n'a aucune importance. Il vivra plus que tous les pseudo-génies célébrés aujourd'hui jusque par les derniers journalistes de province et que les plus ignares de nos politiciens considèrent comme une élégance de citer dans leurs discours. Les hommes de la qualité de La Sizeranne ne peuvent être goûtés et compris que par une élite. Cette élite a pour lui l'admiration qui convient.

Et non seulement en France, mais en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en Italie, son œuvre, d'une diffusion mondiale, a touché tous les fervents des grands musées et aussi tous les historiens de l'art. A l'étranger, il est considéré comme le représentant le plus qualifié de l'esthétisme français. Au début de ce siècle, lorsque les Italiens, dans une manifestation solennelle, voulurent faire glorifier une fois de plus les maîtres de la peinture vénitienne, ils ne trouvèrent pas de bouche plus éloquente ni plus autorisée que celle de notre compatriote. A Venise, dans la grande salle du Palais des Doges, Robert de La Sizeranne, après Gabriele d'Annunzio, eut l'honneur d'être le porte-parole de la Cité Anadyomène.

Il fut d'abord, chez nous, un des principaux révélateurs de Ruskin, sinon le premier en date. Son livre de début, Ruskin ou la religion de la beauté, offrit à nos jeunes artistes de la fin du dernier siècle une conception neuve de l'art qui les élevait tout ensemble au-dessus des platitudes et des vulgarités du naturalisme et des incohérences et des ignorances de l'impressionnisme.
C'est la même campagne qu'un Camille Mauclair mène aujourd'hui, dans les colonnes de ce journal, contre les horreurs et les sottises du cubisme et du dadaïsme. Puis, dans Les questions esthétiques contemporaines, dans Le Miroir de la vie, enfin dans L'art pendant la guerre, il étudia, en ses phases et en ses aspects multiples, l'évolution de la sensibilité artistique et il s'efforça, avec le tact le plus sûr, d'en dégager les résultats durables. Finalement, après avoir vu passer tant de toiles peintes, tant de portraits et tant de bustes, une curiosité d'historien psychologue s'éveilla en lui. Il voulut savoir le secret de ces bouches closes et de ces yeux si mystérieusement ouverts. Et il nous donna cette belle série d'études historiques qu'il a intitulées Les masques et les visages.

Le dernier ouvrage auquel il ait travaillé et que la mort a interrompu, Le fantôme du Palais-Vieux, est, comme les précédents, consacré à l'Italie de la Renaissance, à la Florence des Médicis.
Je me rappelle encore l'impression que produisit sur nous son Ruskin lors de son apparition ce fut vraiment la révélation d'une religion nouvelle. Au milieu du marécage naturaliste, ou des mannequins d'un académisme conventionnel, il apportait un souffle purifiant, un souffle de vie jeune et fraîche, il nous montrait, suivant la leçon du grand esthéticien anglais, un visage tout neuf de la nature, un visage que nous ne connaissions pas ou que nous ne connaissions plus. Il semblait qu'on respirât plus à l'aise dans un monde nettoyé de ses miasmes et de ses ordures. Une poésie imprévue sortait des plus humbles choses, des pétales d'une fleur ou des nervures d'une feuille.
Cette poésie latente, cette fraîcheur, ce culte de la nature interprétée par une pensée fervente, nous retrouvâmes tout cela dans les livres de Robert de La Sizeranne qui suivirent cet éclatant début. Pour moi, ce qui m'en plaisait surtout c'était, avec ce sens si pénétrant, si profond, si pieux, de toutes les beautés naturelles, la vaste culture d'un esprit qui ne veut rester étranger à aucune des grandes questions de son temps, et enfin une spiritualité qui baignait et qui transfigurait tous les sujets touchés par lui. Ah ! certes, celui-là n'était ni un ignorant, ni un barbare ! Quand on ouvrait un de ses livres, on se sentait dans la compagnie d'un très noble esprit, qui avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, beaucoup réfléchi, dont les yeux s'étaient nourris de chefs-d'œuvre, qui avait moissonné la fleur de beauté de l'univers et pour qui tout se résolvait finalement en couleurs, en formes harmonieuses, en poésie et en musique. Cet esthéticien poète était aussi un homme de métier au courant de toutes les techniques, aussi bien celles du céramiste ou du photographe que celles du peintre. Il avait, d'ailleurs, de qui tenir : son père était un amateur de talent et lui-même, selon l'expression de Diderot, avait eu « le pouce passé dans la palette ».

Enfin ce critique d'art était un cerveau ferme et lucide. J'ai même écrit quelque part qu'il avait donné un cerveau à la critique française, au temps où elle était noyée dans le gâchis de l'impressionnisme. Il était capable de juger, ce qui est aussi rare que d'avoir du goût l'un, d'ailleurs, suppose l'autre ! Et il excellait à déduire et à formuler les raisons de son jugement, un jugement appuyé non seulement sur ce goût si personnel et si sûr, mais sur la plus vaste érudition.

Mais surtout il fut un écrivain, et, comme je le disais en commençant, un écrivain de race, à la langue drue et vigoureuse, puisée aux meilleures sources du terroir, riche en couleur et en trouvailles des plus heureuses.
L'Académie aurait dû accueillir depuis longtemps un écrivain de cette valeur. Elle est instituée nommément pour guider et, au besoin, pour morigéner et pour régenter (n'ayons pas peur des mots) une opinion publique trop souvent inconsciente ou égarée par les modes les plus futiles et les plus éphémères, comme par les snobismes les plus imbéciles. Il ne faut pas que le vrai gentilhomme de lettres soit perpétuellement sacrifié au croquant, ni l'artiste à l'habile faiseur qui connaît le succès et qui a l'heur de plaire.
La candidature de Robert de La Sizeranne, étant donnés son âge, ses services et son talent, était de celles qui s'imposaient, avant toute autre.

Louis Bertrand,
de l'Académie française.

Le dandy est résigné à être une figure secondaire des lettres puisqu'il ne se livre pas ! Il se prête seulement ... de profil toujours !
Ses ridicules sont ses décorations. Il y a une certaine grandeur à les porter publiquement comme Robert de Montesquiou qui le faisait crânement.

L'étoile de Ruskin a bien pâli depuis l'époque de Robert de la Sizeranne et de Proust ... le problème consistant à marier le puritanisme anglais avec l'efflorescence de l'art !

Notre époque a plutôt inventé l'anti-dandysme qui consiste à s'étaler dans tous ses recoins les plus intimes !
Barbey d'Aurevilly avait été pris d'une colère sacrée quand Hortense Allart avait narré par le menu sa liaison avec Chateaubriand - son idole de jeunesse - alors que les fumées prophétiques de l'enchanteur devaient tenir à bonne distance les lecteurs. C'était l'irruption de la bourgeoisie prosaïque dans le cadre aristocratique et distanciée de l'ancien temps, du temps défunt. Le pot-au-feu chez les nobles ...

Le Temps du 17 février 1919 :

LE DANDYSME

On vient de réimprimer en une élégante plaquette - il la fallait élégante - l'opuscule plus célèbre que vraiment connu de Barbey d'Aurevilly : Du dandysme et de Georges Brummell. La dédicace de la première édition de ce petit livre, qui fut longtemps introuvable, est de 1844 : cela ne le rajeunit pas. Le dédicataire était César Daly, directeur de la Revue d'architecture. On a connu, dans les temps modernes, des Daly, descendants de l'ami de Barbey, et dont l'un était un socialiste militant, nuance guesdiste. Il est probable que Barbey d'Aurevilly eût beaucoup approuvé cette politique. Mais une des curiosités de son livret sur le Dandysme est de révéler qu'il professait lui-même en 1844 des opinions assez différentes de celles qui lui ont valu plus tard un disciple comme M. Paul Bourget.

Sans doute, même alors, Barbey d'Aurevilly n'était pas fort démocrate et se moquait volontiers de ces « badauds de peuples » qui se croient souverains. Mais on sait que par la suite il se proclamait avant tout fils soumis de l'Eglise et, soldat du pape, encore plus que du roi. Mais sous Louis-Philippe, ce vieux chouan semble avoir quelque peu senti le fagot. Son éloge du dandysme l'oblige à prendre la défense de la vanité, de la mondanité, et le conduit à railler « l'idée chrétienne du mépris du monde », à se plaindre que Chamfort, « tout athée qu'il fût, ait porté le joug de l'idée chrétienne », parce qu'il a persiflé Richelieu (le maréchal-libertin, pas le cardinal). D'ailleurs, Barbey a tort. Le mépris du monde n'est excessif que lorsqu'il s'étend à des choses d'ici-bas vraiment belles et importantes, comme d'art et la science, que les ascètes complets dédaignent tout comme les bals et les festins. Quant à la frivolité, et surtout au pédantisme de frivolité, d'un Brummel et de ses pareils, la raison laïque suffit à en faire justice.

Plus loin, Barbey d'Aurevilly, de plus en plus émancipé, n'hésite pas à célébrer le fameux Bolingbroke, le Bolingbroke de Voltaire, qu'il présente comme un dandy, mais qui était bien plus que cela, ou l'était certes autrement que Brummel. « Le dandysme, dit Barbey, seyait à Bolingbroke. N'était-ce pas de la libre-pensée en fait de manières et de convenances du monde, de même que la philosophie en était en matière de morale et de religion ? » Ainsi cet écrivain à mentalité de zouave pontifical va, par amour du dandysme, jusqu'à sympathiser avec la libre-pensée ! Il n'y a, du reste, entre les deux choses aucun rapport nécessaire. Une première et décisive raison pour que le dandysme et la philosophie se rencontrent rarement chez le même homme, c'est que chacune de ces deux occupations est très absorbante.
Le paradoxe de Barbey est significatif surtout comme indice sur son propre caractère. Lui qui soupçonne un Bolingbroke d'avoir été free thinker par dandysme, ne serait-ce point par dandysme qu'il s'est fait théocrate et chevalier du Syllabus, à une époque et dans un milieu où cela devait lui constituer à coup sûr une originalité ?
On sait que Georges Brummell, le roi des danseurs, fut pendant vingt ans l'ami du prince de Galles, futur George IV, puis vint en France, ruiné et disgracié ; et mourut assez misérablement à Caen sous la monarchie de Juillet. Quel est le secret du prestige par lequel ce Brummell, de naissance et de fortune moyennes, régna sur la cour et la société de Londres ? C'est ce que Barbey cherche à expliquer. Il établit que Brummel fut sans doute un prince de la mode, mais que la toilette n'était pas pour lui la grande affaire. Il a même enseigné que la véritable élégance consiste à n'être pas remarqué, ce qui est juste et bien dit.
D'après Barbey, Brummel était un intellectuel. Il charmait par son esprit, par sa fantaisie, son caprice, l'aisance de ses manières ; il distrayait des gens qui redoutaient l'ennui par-dessus tout. Mais son art n'était pas seulement de plaire, il était de déplaire aussi. Son empire était fondé ou consolidé par l'ironie, l'impertinence, l'impassibilité ; son principe était de ne rien admirer, de ne se passionner pour rien, parce que tenir à quelque chose serait s'avouer en état d'infériorité.
En dépit de Brummel et de Barbey, ce sont les êtres incapables d'enthousiasme et de passion qui sont vraiment inférieurs. Ces airs superbes et affectés ne trompent que les gens crédules. Nous avons connu aussi de nos jours un dandysme spécialement littéraire qui se traduisait par des phrases comme celle-ci : « J'aimerais autant être bancal ou bossu que d'avoir le tour d'esprit de Victor Hugo. » Mais les lecteurs avertis voyaient tout de suite la mystification plaisante à l'usage des naïfs. P. S.

Quand il n'y a plus de rois, il faut quand même qu'il y en ait ...

La vraie leçon que donne le dandy aux sociétés démocratiques est là : il faut qu'il y ait de l'inégalité pour que la vie retrouve son sel.

Le Gaulois du mardi 16 novembre 1881 :

LA JOURNEE PARISIENNE

M. Barbey d'Aurevilly

Au cirque d'Eté, les samedis soirs, vous le rencontrerez en cravate rouge brodée d'or, sa redingote pincée à la taille, ses gants à côtes moulant sa main de patricien. Son pantalon de tricot blanc rayé d'une bande de soie vert tendre ou rose pâle, braquant sur les jambes de Mlle Océana ou sur la taille svelte de Mme Elisa un jumelle de capitaine de vaisseau ; « mon canon Krupp », dit-il plaisamment. Sa figure, basanée comme celle d'un Maure, est largement coupée d'une moustache de bachi-bouzouk, et, s'il soulève son chapeau pour saluer un spectateur qui passe devant lui en gagnant sa place, le regard stupéfié de la voisine, s'aperçoit que la coiffe du chapeau est, elle aussi, d'un rose exquis.

Et cependant il cause haut, darde des mots comme des flèches - porte à sa bouche la corne de cerf qui termine sa mince cravache, celle de ses cannes qu'il appelle plaisamment « sa femme », – corne de cerf autour de laquelle s'enroule un anneau d'argent timbré de son blason symbolique : deux barbeaux d'azur sur champ de sable.
Inoubliable apparition qui fait se retourner la badauderie vulgaire, et aussi le véritable lettré qui reconnaît un des princes de la critique et du roman, dans le dandy cambré sur sa stalle et suivant avec passion les cabrioles de ces acrobates aux maillots bariolés. « Ils font avec leur corps ce que nous faisons avec nos phrases », dit-il à l'ami qui l'accompagne, et qui d'ordinaire est Octave Uzanne, le bibliophile délicat, ou Jean Richepin, un poète qu'il aime, autant pour son talent que pour sa préoccupation du dandysme.

Il y a du Normand dans M. d'Aurevilly, du pirate épris de combat. Les articles qu'il publie chaque semaine, dans le Constitutionnel sont encore aujourd'hui, après tant d'années de polémique, les plus hardis d'entre ceux qui paraissent entre les colonnes des journaux.
Catholique intransigeant jusqu'à soutenir qu'il « aurait fallu brûler Luther », M. d'Aurevilly a dans les veines du sang d'une famille qui a chouanné. A Valognes, sa ville, où il passe tous les ans des quatre et cinq mois d'automne, - après les vignes, - il n'a qu'à regarder les pierres des vieux hôtels pour se rappeler le souvenir des vieilles figures de soldats des landes, qu'il a connues durant son enfance. Il erre le long des rues peur ramasser ces souvenirs, et de temps à autre il coule ces impressions d'une histoire qui fut héroïque dans le moule de quelque roman, beau comme une épopée, qui s'appelle l'Ensorcelée ou le Chevalier des Touches, ou bien il écrit de ces beaux vers qu'il cache avec une pudeur d'amant entre les pages de son cahier rouge : « Mon crachoir ! » comme il l'appelle. C'est une façon de livre énorme, tout rempli de pensées et de strophes, les unes et les autres écrites à huit encres et illustrées de prodigieux culs-de-lampe à la plume. C'est là, sans doute, et à ce souvenir des femmes charmantes qui l'ont aimé, là qu'il a composé cette délicieuse stance d'une suavité à la Byron sur les spectres qui hantent ses années de maintenant :

Ils ne sont pas toujours les amants des clairières,
Ces spectres, grelottants sous la lune, transis,
Ils dorment dans les cimetières,
Mais dans mon cœur ils sont assis.

A Paris, le maître loge en plein faubourg Saint-Germain, rue Rousselet. Au dehors, il sacrifie à la mode du jour ; mais, chez lui, il se livre à des orgies de fantaisie. Il fait relever avec un soin pieux, dans de vieilles estampes, des costumes de religieux militaires, et il arbore ainsi des blouses rouges aux croix vertes sur l'épaule, - comme un templier, - le bonnet des Gibelins, des pantoufles de cuir bleu sur lesquelles flamboient des boucles de strass, – et là, il cause, racontant des anecdotes avec une tournure de style qui vaut ses articles, chargeant la lâcheté contemporaine avec une furie de vieux ligueur, et, au demeurant, aussi finement et doucement aimable à ceux qu'il aime - « il n'y a pas foule, » comme disait Stendhal, - qu'il est âprement et cruellement sévère à ceux qu'il hait.
Là sont venus tour à tour, attirés par le prestigieux feu d'artifice de mots de ce diable d'homme, Charles Baudelaire, qui l'appelait le « mauvais sujet » dans ses jours d'amitié, et le « vieux mauvais sujet », dans ses jours de mauvaise humeur ; Théophile Silvestre, qui le surnommait le « laird » et lui amenait un jeune avocat du nom de Gambetta ; – Amédée Pommier et Hector de Saint-Maur, César Daly et le comte de Gobineau, François Coppée et Paul de Saint-Victor, Maurice Boucher et Boussès de Fourcaud ; - combien d'autres encore, sans parler d'Alphonse Daudet et de Paul Arène, et aussi des dames qui passent, sans crier leur nom, devant la petite loge dont le portier est si souvent chargé d'empêcher qu'on ne rompe le « conclave » où l'écrivain se cloître pour travailler. Pauvre Fervaques ! combien de fois, lui aussi, a forcé la consigne pour venir croiser le fer avec ce rare causeur qui vaut Rivarol pour la netteté incisive du trait, et Edgard Poe pour l'étrangeté de l'imagination.

Et maintenant, si vous lisez le Goethe et Diderot que va publier Dentu, vous avez quelque idée de cette causerie-là qui grise comme du Champagne - le Champagne que M. d'Aurevilly aime tant, - presque autant que le saint-perret mousseux, son vin favori, qu'il va boire au café d'Orsay. Gageons que c'est à cause du nom qui sonne comme celui d'un autre grand dandy.

TOUT-PARIS.

Les curieux qui méprisent les dandys littéraires feraient mieux de s'abstenir de toute lecture et replonger leur nez dans leurs ordures quotidiennes ...

Les dandys ne sont pas des sectaires : ils accueillent qui bon leur semble !

A l'opposée de la morale du dandy - et pourtant complémentaire - le fouriériste alias saint-simonien. Et voici le portrait d'un des plus notables : Victor Considerant (°1808-1893).

La Presse du 4/8/1901 :

Victor Considerant

L'inauguration de demain. A Salins.

On inaugurera demain, à Salins (Jura.), le monument élevé à la mémoire de Victor Considerant. S'il pouvait lire les communiqués officiels publiés à cette occasion, il bondirait dans sa tombe en voyant son nom orthographié avec un accent sur l'e. Cet homme, qui s'émouvait de peu, ne pouvait souffrir qu'on écrivit ainsi son nom. Espérons que le statuaire se le sera rappelé et que sur le socle de sa statue Considerant ne sera point nommé Considérant.

C'est dans sa ville natale que ses amis ont eu la pensée de perpétuer son souvenir. C'est à Salins que naquit, le 12 octobre 1808, Considerant. Son père y dirigeait une institution où il fit ses premières études complétées au collège de Besancon.

Le jeune collégien passait ses vacances chez la mère d'un de ses condisciples, Mme Vigoureux, dont il devait plus tard épouser la fille. Mme Vigoureux était une propagandiste convaincue des théories de Fourier, qui, comme elle, était de Besancon, et c'est par elle que Considerant entendit exposer pour la première fois la doctrine à laquelle il consacra sa vie.

A l'âge de seize ans, reçu à l'Ecole polytechnique, il vint à Paris et fit à cette occasion la connaissance du maître. Il en parlait à tous avec une telle ferveur qu'à Polytechnique on ne l'appela, plus que « Fourier », surnom dont il se montrait très fier. Plus tard, en garnison à Metz, il continua sa propagande et son général lui-même assista à plusieurs conférences, encourageant ainsi le jeune officier fouriériste à persévérer.
Parvenu au grade de capitaine. Considerant démissionna et se consacra complètement à ses idées.
Il créa avec Fourier le journal mensuel Le Phalanstère, auquel il joignit en 1836 La Phalange.
Dans l'intervalle, il avait aussi fondé une librairie phalanstérienne qui prospéra pendant plus de vingt ans. En 1843 il fit paraître un journal quotidien, La Démocratie pacifique, qui prolongea son existence jusqu'au coup d'Etat du 2 décembre.
Le 13 juin 1849, il fut décrété d'accusation pour avoir pris part, dit-on, au mouvement révolutionnaire. Il parvint à se réfugier en Belgique, pendant que la Haute-Cour de Versailles le condamnait à la déportation.
On sait que Considerant mit à profit le temps de son exil pour faire au Texas un essai pratique des théories fourieristes, qui échoua d'ailleurs.

Rentré en France en 1869 pour voir tomber l'Empire, comme il l'écrivit à son vieil ami et compagnon de lutte M. César Daly, Considerant refusa d'entrer à nouveau dans la lice politique. C'était un sectaire aimable et brillant, du caractère le plus honorable, enthousiaste, ardent, sincère, d'une imagination peut-être trop riche. Il fut aussi étonné par la Commune qu'indigné de la répression qui s'ensuivit, et quand en 1872 une candidature lui fut proposée, il ne consentit pas à sortir de sa retraite.

Il vécut passant ses journées à suivre les cours de physiologie du Collège de France et les cours d'histoire naturelle de l'Ecole de pharmacie. Considerant, né riche, mourut pauvre ! Grâce aux soins de ses amis, il put, cependant, refuser la pension que lui fit offrir Paul Bert, devenu ministre.
On peut apprécier différemment l'oeuvre du fervent disciple de Fourier, mais nul ne niera que mourir pauvre quand on est né riche ne constitue, pour un homme politique, à notre époque de fortunes rapides et scandaleuses, le plus beau titre de gloire.

Il y a un petit écart entre le fouriériste qui est resté les mains pures - gardien du dogme - et le saint-simonien - école plus avancée - qui a plongé ses mains dans le cambouis et en a souvent retiré honneurs et pépites.

Mais en fait les deux écoles se recoupent, Auguste Comte et Victor Considerant sont les deux figures tutélaires du dogme resté intact alors que Prosper Enfantin, Michel Chevalier et Paulin Talabot sont les partisans de l'enrichissement par les oeuvres et les disciples.

La littérature est faite de mots ; on devrait commencer toute leçon sur les lettres et leur histoire en commençant par ce fait. Par exemple vous chercherez vainement dans toute la littérature du grand siècle le mot artefact ! Ou bien un mot un peu plus ancien - il remonte au XVIIIème - le mot sérendipité. Ou encore le mot homosexualité. Ou encore le terme composé million d'années (un mathématicien comme Descartes aurait pu très bien écrire vers 1650 que des millions d'années sont nécessaires à la formation d'une Terre mais aucune expérience sensible ne se rattachait à ce fait pourtant réaliste).
Donc il n'y eut pas de pensée exprimée sous ces vocables à cette époque. Est-ce que toute pensée entre par effraction dans les lettres et le corpus de la pensée littéraire ? En quelque sorte, oui ! La contamination se fait par divers modes mais elle ressemble beaucoup à la création de nouvelles espèces virales ou bactériennes.
Une fois qu'une idée s'est acclimatée à la nature des choses, elle peut s'avérer durable ou se modifier quelque peu au fil de ses usages.
Inversement le vocabulaire scolastique n'évoque plus grand chose pour nous ; ou bien le vocabulaire de l'alchimie et toutes les sciences ésotériques alors qu'il avait une forte empreinte sur le langage des contemporains de ces disciplines.

Existe-t-il une théorie de la formation des mots ? Ce serait une théorie des fonctions de l'esprit (en partie). Mais les linguistes sont impuissants et les neurologues trop loin encore des mots car ils demandent des potentiels évoqués comportant des milliers de cellules et des millions de connexions.

Million d'années était une notion plus qu'abstraite en 1600 : une équation impossible ! Tout au plus une rêverie de poète à la Cyrano de Bergerac ...

Parsec aurait pu nommer une pierre précieuse aussi bien qu'une distance ... ce parsec est de la plus belle eau aurait-on dit !

Le poids des mots est donc quelque chose de mystique. C'est une conjugaison de l'état des connaissances et de la répartition de la conscience collective.
Beaucoup de mots techniques ne sont connus que d'un tout petit nombre ... ils n'en ont pas moins de valeur !

Faire de la poésie est donc à la fois extrêmement facile et intimement impossible.

On a peu écrit sur Gabriel Fauré, son art effusif, raffiné au possible défie la description toute rhétorique dans laquelle s'engluent les commentateurs.

Une soirée dans La Presse du 29 décembre 1905 redonne l'atmosphère paisible seule propice aux déploiements de son génie :

FEUILLES VOLANTES

DE FIL EN AIGUILLE

JEUDI, 21 DÉCEMBRE. Rue Montchanin. A deux pas de la place Malesherbes, où l'on érigera bientôt la statue tant attendue de Dumas fils. Cinq heures...
Une foule de coupés électriques et de brillants équipages, stationne devant le seuil d'un coquet hôtel où s'engouffrent en coup de vent d'élégantes silhouettes tout emmitouflées de fourrures. Puis, la ruée au vestiaire et la montée froufroutante dans l'escalier étroit, à rampe de fer forgé.
C'est aujourd'hui Ie second five o'clock musical de Mme Edouard Colonne... Et le programme, alléchant au possible, s'enrichit du nom de Gabriel Fauré, directeur de notre Conservatoire, en même temps que compositeur d'un infini talent.
Aussi, pas une chaise, pas un fauteuil, pas une bergère libre ! Tant pis pour les retardataires !...

Edouard Colonne est là, souriant, la main tendue ; et son geste n'a plus ses sourdes menaces, dominicales de chef d'orchestre intransigeant... Et puis, la fée gracieuse de cet intérieur si finement parisien n'est-elle pas là pour conjurer l'orage ? En toilette de soie mauve et dentelles, les bras nus et le sourire aux lèvres, elle échange quelques mots avec une « jeune personne » en boléro et jupe havane dont la tête mutine et spirituelle s'agrémente d'un feutre gris clair au ruban rose... C'est Colette ! Et derrière elle, Willy, grave comme un des sept sages de la Grèce, roule des yeux affectueux et sincères à Gabriel Fauré, visage mélancolique aux yeux profonds et sombres comme la mer.

Le silence s'établit. Et un délicieux trio féminin, composé de Mlles Renée Chemet, Lise Blinoff et Alice Bitsch, attaque, avec l'aide de Fauré au piano, le premier mouvement d'un quatuor de style moderne ; tour à tour passionné, langoureux, rieur et pittoresque. L'enchantement est tel qu'on voudrait bisser chaque morceau, et notamment cette tarentelle en pizzicati qui fait rêver à Capou, à ses rivages fleuris et à sa grotte bleue...

Mais il faut encore réserver une foule de bravos mérités pour Mlles Demellier, Richebourg et d'Espinoy. Mais il faudra aussi tressaillir âprement, tout à l'heure, sous l'émouvante sensation d'art du lied : Tristesse de Gabriel Fauré, évoqué par le tragique contralto de Mme Boyer de Lafory !...

... Et les heures passent, passent si vite et si délicieusement, qu'en regagnant mon home je n'ai que le temps de dîner quatre-à-quatre avant de me rendre à la loge de l'avenue de La Bourdonnais où le Couvent donne, ce soir, une conférence des plus intéressantes.

Patte-de-Velours.

Les effusions de Fauré ne se comprennent pas sans cette ambiance ultra-féminisée dont il aimait s'entourer ... vieux toutou comme on aimait l'appeler dans ma famille, affectionnait les belles caresseuses !

Peut-on voir deux musiciens contemporains plus dissemblables que Gabriel Fauré et Erik Satie tout en fréquentant le même milieu ? L'un chargé d'honneurs et de responsabilités publiques, l'autre obscur et refusant toute distinction ... l'un ironique, l'autre allusif !

Le Figaro du 3 juillet 1925 :

Mort d'Erik Satie

Un musicien vient de mourir qui fut un précurseur et dont la destinée fut singulière et mélancolique. Ignoré du public et traité avec quelque indifférence par ses pairs jusqu'à son âge mur, il connut soudain la notoriété, du moins dans les cénacles.

Il y a une dizaine d'années, de jeunes artistes s'étaient avisés, avec raison, que ce musicien dédaigné avait anticipé sur son temps, et que ses Sarabandes ouvraient, dans le domaine de l'harmonie, des voies nouvelles depuis lors assidûment fréquentées. L'illusion de la gloire lui fut ainsi donnée. Il eut des admirateurs ; les disciples groupés autour de lui formèrent ce qu'on nommait l'Ecole d'Arcueil. Il connut dès lors, dans les milieux informés, le succès ; ses agréments et ses amertumes. Quelques-uns de ceux qui avaient le plus assidûment découvert ses mérites et chanté ses louanges, se détournèrent de lui et verseront dans sa coupe le fiel après l'ambroisie.

Il a quitté la vie au moment où l'ingratitude des hommes allait vraisemblablement accomplir son œuvre et lui ménager de cruelles déceptions.

Que fut-il et quelle part a-t-il dans le développement de la musique contemporaine ?
Il est sans doute trop tôt pour définir le rôle qu'il joua et pour ramener à de plus fortes proportions l'admiration excessive des uns et le dénigrement immodéré des autres.

Rien ne faisait prévoir en lui qu'il incarnerait un jour le personnage d'un maître.
Modeste de nature et n'ayant d'ambition que celle que provoquèrent ses zélateurs, on l'avait vu, dans sa jeunesse, suivre en dilettante, plus qu'en élève assidu, l'enseignement du Conservatoire. Il y avait été, dans les classes de Guiraud et de Mathias - si mes souvenirs ne me trahissent pas - le condisciple de Claude Debussy et de Paul Dukas. Il noua avec ces musiciens des liens d'amitié qui ne devinrent plus fragiles que dans les instants où il eut avec le maître de Pelléas des controverses esthétiques.

Il se détacha promptement du wagnérisme qui avait ébloui sa jeunesse. Mêlé au mouvement de la Rose-Croix, il écrivit la musique du Fils des Etoiles où déjà se reconnaissaient les prémices d'un art qui devait vingt ans après, s'épanouir.
Les Gymnopédies, comme les Sarabandes, composées il y a trente-huit ans, devancent par la forme et par l'esprit les événements musicaux qui se sont produits entre 1891 et 1902, entre le Rêve d'Alfred Bruneau et Pelléas et Mélisande de Claude Debussy.

Mais cette voie n'était pas celle où devait s'engager Erik Satie. Conscient de l'insuffisance de ses premières études, il cessa soudain d'écrire, se recueillit, résolut de travailler et se soumit, à la Schola Cantorum et sous la direction d'Albert Roussel à la rude discipline de la fugue et du contrepoint.

Son tempérament, son caractère ne s'en trouvèrent pas modifiés. L'humour - un peu froid et sec - qui l'inspirait ne l'abandonna point. Il écrivit - sous des titres fort gais - des œuvres d'intention grave, et des œuvres gaies sous des titres qui ne l'étaient pas. Mais sa forme s'allégea et son écriture gagna, à cette étude, plus d'aisance et de liberté.

Dès lors, il joua son rôle qui fut d'engager au sourire des musiciens qui, par doctrine, eussent pu prendre, tout aussi bien, des mines renfrognées. M. Charles Koechlin, dans une étude excellente qu'il a consacrée dans la Revue Musicale à Erik Satie, le montre soucieux de rendre quelque gaieté à la musique « sérieuse » et de ne point la consacrer, avec un exclusivisme jaloux, à la peinture de la douleur et à l'exaltation du sublime. Il montre aussi ce que son œuvre recèle d'esprit parodique et de pouvoir évocateur.

Qu'est-elle cette œuvre et que contiennent de musique qui puisse « durer » les Préludes flasques pour un chien, les Trois morceaux en forme de paire, En habit de cheval, Sports et divertissements ou la Sonatine bureaucratique ? Du charme, de la facilité, de l'aisance, assurément, mais surtout l'instinct, de ce que pourrait être un art moins préoccupé de sublimité, et riche cependant de vraie substance musicale.
Que Satie ait réalisé son propre dessein, dans la mesure où il l'espérait, c'est là une tout autre affaire, dont la critique aura, dans des temps à venir, à se préoccuper lorsqu'elle évoquera le souvenir de ceux qui ont eu la vision - fût-elle incomplète - de l'art de demain.

Il reste du musicien des Gymnopédies une œuvre grave, Socrate, où il y a de la force et de la beauté : la simplicité qu'il y a recherchée est, elle aussi, une anticipation.
Il laisse un ouvrage inédit, un Paul et Virginie, écrit sur un poème de Raymond Radiguet et de Jean Cocteau. Peut-être y a-t-il mis le meilleur de lui-même quelque chose de lui qu'il ne nous avait pas encore donné.

C'est une des physionomies musicales les plus curieuses de ce temps qui disparaît.

R. B.

Le Figaro du dimanche 26 décembre 1920 :

THÉATRE DES CHAMPS-ELYSÉES : Ballets russes

Convoqué trop tard par suite des lenteurs de l'administration postale, il me fut impossible d'assister mardi dernier à la représentation de Parade, de M. Erik Satie. Je me suis informé en lieu sûr du résultat de la soirée et les renseignements que j'ai recueillis confirment mon opinion de juin dernier sur ce compositeur si discuté. Son tempérament primesautier l'attire impérieusement du côté de la bouffonnerie. M. Erik Satie semble un Alphonse Allais musical dans les veines de qui coulerait - plus limpide et très bleu-blanc-rouge - le sang d'un Igor Stravinsky. Il existe entre le public et lui un malentendu dont je fus victime moi-même. On le considère comme un faux original. On ne veut pas admettre que c'est un humoriste, un novateur, ni songer que jamais, avant lui, aucun compositeur n'eut l'audace - ou ne fut capable - d'écrire une musique scientifiquement bouffe. En cette affaire, M. Erik Satie est le grand coupable. Il n'a pas suffisamment éclairé la lanterne qui domine sa maison. On le connait seulement par de petits ouvrages qu'il affuble de titres et d'indications burlesques.
La foule juge l'homme sur ces plaisanteries. Elle a tort : lui aussi. De son plein gré M. Erik Satie est un docte compositeur comique. Combien de ses confrères de l'art sérieux le sont, sans le vouloir !

Antoine Banès.

La gravité de son Socrate, ce mimodrame à une voix, dément la réputation exclusivement bouffonne qu'on lui prête ...
L'originalité de Satie est resté intacte près de cent ans plus tard et son impact immmédiat sur le public est entier. Combien de premiers prix du Conservatoire et de Grand Prix de Rome peuvent en dire autant ?

La grandeur d'une civilisation c'est de permettre l'épanouissement des contraires - non par leur conciliation impossible - mais leur concomitance, la postulation simultanée qu'ils indiquent. Des tempéraments s'affrontent par esthétiques interposées et de ce dialogue à distance s'instaure un espace de liberté pour le vulgum pecus, l'humble citoyen qui profite ainsi du génie rendu public.
Le génie esthétique crée une atmosphère qui lui est propre mais aussi une respiration pour tout le monde ...

Pourrait-on croire que le 24 mars 1932 Le Temps en était encore là ? Passons sur Abel Hermant (le pauvre !) et attardons-nous sur Colette et D.H Lawrence ...

LES LIVRES

Abel Hermant : le Linceul de pourpre, 1 vol. (Ernest Flammarion). Colette : Ces plaisirs... 1 vol. (Ferenczi). – Sur un roman de D.-H. Lawrence.

C'est un très bon signe pour un romancier d'être obsédé sans cesse par les mêmes personnages. Cela prouve avec évidence qu'ils vivent dans son esprit et ne se contentent pas d'avoir été aplatis, desséchés et étiquetés une fois pour toutes dans cet herbier qu'est un livre. Le roman n'est d'ailleurs, pour son auteur, qu'un moyen de purger ses propres passions, selon Aristote, de débrider son inconscient; dirait Freud. Cette espèce de psychanalyse est, à coup sûr, fort salutaire, mais elle ne débarrasse pas l'être profond de ses hantises, elle lui permet seulement de s'en accommoder et de vivre avec elles. Voilà pourquoi M. Duhamel voit à tout bout de champ ressusciter Salavin, voilà pourquoi M. Mauriac rencontre encore Thérèse Desqueyroux, voilà pourquoi M. Jacques de Lacretelle a dû tuer Silbermann dans un second volume, voilà pourquoi M. André Maurois ne peut exorciser l'ombre de Bernard Quesnay. Les exemples sont légion. Un des plus frappants, et qui sera des plus illustres, sera sans doute celui de M. Abel Hermant. On devrait dresser de son œuvre des tableaux synoptiques, où la ressemblance des héros et. si l'on veut, la monotonie des thèmes formeraient le gage de la puissance de l'inspiration.

Ses deux précédents livres, Tantale et l'Epilogue de la vie amoureuse offraient déjà un curieux parallélisme. Tous deux ils étudiaient la psychologie du vieillard, ou, en d'autres termes, d'un être où le coeur et l'esprit n'ont pas suivi l'affaiblissement du corps, le conflit entre l'intelligence, la faculté d'aimer et la vitalité tout court, enfin le triomphe d'une sagesse sur une illusion, ce qui est le sujet le plus tonique et le plus mélancolique du monde.
On aura remarqué que ces romans donnaient des épreuves bien différentes du même sujet : l'une à demi badine ou satirique, l'autre sobre et sérieuse, et d'une émotion aussi profonde que châtiée. L'Epilogue semble une réplique lointaine d'Eddy et Paddy, en ce sens qu'aux deux bouts de la carrière de M. Abel Hermant on retrouve une de ces grandes idylles aux lignes pures dont on ne goûte le pathétique qu'en se dépouillant de tout le romantisme.

Je n'ignore pas que, pour cette raison, beaucoup de lecteurs y sont rebelles. L'âme absolument classique et intellectuelle de M. Abel Hermant paraît, en ce siècle, une espèce de monstruosité. Mais quand on a fait un léger effort pour la comprendre, on accède aussitôt à une sphère plus haute que celle où se meuvent d'habitude les romanciers et leur petit monde. Là les souffrances et les passions se raisonnent encore, s'analysent, se jugent ; là l'expression reste toujours digne du moraliste autant que du psychologue ; le cas le plus humble de l'homme le plus charnel est exposé avec le souci de la vérité générale et ce respect humain, cette pudeur qui paraissaient naturelles au dix-septième siècle c'est-à-dire avant que l'idée de « nature » fût divinisée.
Et cette obsession des thèmes anciens était frappante dans les deux livres que je rappelle, au point que l'Epilogue de la vie amoureuse, dans ses dernières pages, nous ramenait à Oxford, aux lieux de l'Aube ardente, et dans le décor de plusieurs autres romans de notre auteur. A la fin de Tantale, reparaissait lord Chelsea, héros d'une trilogie fameuse : il y venait mourir non pas de honte, mais de vieillesse, c'est-à-dire de la conscience de son âge, et après avoir montré au baron Dolmancé, protagoniste de Tantale, son modèle, son archétype et son devancier. Dans l'un et l'autre de ces ouvrages, on notait une alternance singulière entre des pages que le goût moderne appelle froides (je dirai de sang-froid) et des descriptions lyriques, des élévations sentimentales où il est bien difficile de ne pas sentir un vaste frisson. La plupart des œuvres majeures de M. Abel Hermant offrent cette dualité d'éléments. Ce n'est pas pour rien, je pense, que le second domine toujours à la fin des volumes ; on dirait que le romancier n'a pu résister à son émotion si longtemps refoulée.
Lisez à cet égard les derniers chapitres de l'Honorable Lord ou de la Confession d'un enfant d'hier et De l'une à l'autre guerre, naturellement. On assiste dans toute cette œuvre à un conflit qui rappelle celui du second Faust, à un combat entre l'apollinien et le dionysiaque et où le vainqueur n'est pas, au fond, celui qu'on pense. Le romantisme éternel fait craquer les barrières qu'on lui oppose.
Il né sera pas difficile de comprendre, après les observations qui précèdent, le propos essentiel du Linceul de pourpre, où la fiction est la résurrection d'une passion romantique, de ce dieu Amour que l'on croit, comme les autres Olympiens morts, roulé dans un linceul glorieux. Mais il est plus malaisé de rendre compte du caractère un peu hétéroclite du livre. Disons d'abord que, vingt ans plus tôt, M. Abel Hermant l'eût sûrement traité sur le mode satirique ; il en eût fait un de ses romans dialogues comme Trains de luxe, délices éternelles des gens d'esprit. Car son premier dessein semble être une peinture bouffonne du snobisme contemporain. Quel thème ! J'espère qu'il aura le loisir et l'audace de le reprendre franchement. Car, cinquante ans après le Monde où l'on s'ennuie, nous manquons d'un tableau du plus grand de nos ridicules : le modernisme, ou mieux encore, l'ultra- modernisme. Il faudrait se hâter, car la roue tourne et les grotesques ne sont déjà plus à l'état pur, comme il y a cinq ans par exemple ; et peut-être regrettera-t-on que la grande époque de l'inflation et de la subversion de toutes valeurs, du cubisme, du surréalisme, du freudisme pour tous, du gidisme au rabais, n'ait pas eu son Juvénal ou son Abel Hermant.
Le début du Linceul de pourpre donnait à ce sujet les meilleurs espoirs. On y voit reparaître Aurélie, héroïne de la Fameuse comédienne qui, on le sait, n'est pas morte avec l'actrice qui lui prêta tant de ses traits ; elle est flanquée de deux snobs parfaits, le duc et la duchesse de Charost. Celui-là, « qui sait l'anglais à merveille du moins l'anglais des domestiques, ne savait guère que le français des garages ». Celle-ci, juive, comme il convient, traîne un sigisbée, Serge Vincent du Doubs, dont le patronyme pourrait nous faire chercher des clefs absurdes.
Ils s'occupent d'un bal travesti, où les sexes echangent leurs costumes, et d'un film à composer sur les amours fameuses de l'aïeule de M. le duc, environ 1840, avec le génial pianiste Niemcevicz. Vous voyez d'ici sur quels thèmes nombreux, peut s'exercer la verve toujours juvénile de l'auteur, et cette férocité doucereuse qui lui est propre. Serge, qui ressemble parfois à M. Cocteau, est un artiste complet, génial surtout dans la sculpture en fils de laiton. Son protégé, Julien Oraison, ne dessine que des nez et professe les théories de M. André Lhote. Le duc dit avoir « des idées très avancées » en mémoire de son arrière-grand'mère, « qui fut marxiste avant Karl Marx ». Il y a mille plaisanteries des plus subtiles répandues dans le récit et les dialogues. Un commentaire n'y serait pas toujours inutile. Par exemple, l'allusion à un inconvenant garde-chasse (p. 74) doit recéler une allusion au roman scandaleux de feu D. H. Lawrence. Et lorsque le duc, retrouvant dans sa généalogie une grand'tante nommée Zosia, se dit « Qu'est-ce que cette Zosia dont je n'avais jamais entendu parler ? Au reste, je m'en moque absolument », on peut croire que M. Hermant le blague d'ignorer sa propre Zosia Wieliczka, figure inoubliable de la Journée brève. Les descriptions d'intérieurs, minutieuses comme des inventaires, sont dignes de ces prodigieuses notations de décors qui donnent aux romans dialogués de notre auteur un caractère balzacien.
Et, enfin, il y a sur les comédiennes, sur les plaisirs mondains, sur toutes les inventions du goût ancien ou moderne, des notations si amusantes que c'est à se récrier.

Mais on sera fort surpris que le thème sérieux paraisse soudain égaler ou dépasser ce propos satirique. Sachez donc que le duc, la duchesse, son sigisbée et le sigisbée du sigisbée s'en vont dans les Ardennes belges étudier les « extérieurs » du film. Le duc sait qu'une cousine bâtarde, descendante de Niemcevicz, vit recluse dans un château mystérieux. Elle s'appelle Marina. Il la retrouve ; il force la demeure de Marina ; elle l'aime impromptu. Et, en le poursuivant en auto, elle meurt aussi romantiquement qu'on pouvait l'attendre d'un tel persormage. Vous reconnaissez là un sujet analogue à celui du Passé vivant de M. Henri de Régnier, et du Perroquet vert de la princesse Bibesco. Cette idée de la récurrence des mêrnes passions à diverses époques dans une même race, du travail obscur et fatal des hérédités, est évidemment grandiose ; mais on a peine à la voir intervenir parmi les fantoches d'un guignol anecdotique, en qui l'auteur n'avait mis aucune de ses complaisances. Ici, l'ironie terrible de M. Abel Hermant nous empêche de prendre au sérieux ses personnages ; nous ne croyons pas beaucoup à l'existence de cette Marina, Mélissinde, Antinéa et George Sand réunies ; et les amours de ces cousins fraternels nous paraissent machinées par le meneur du jeu, comme l'intrigue de la duchesse et de son charmant Serge, pour nous amuser, non pour nous émouvoir. Le contraste est grand aussi entre la pièce et le décor, car celui-ci devient beau et grandiose, shakespearien et hugolesque. Les dialogues entre Marina et son amant d'un jour hésitent entre la gravité et la bouffonnerie ; celle-ci l'emporte à la fin, et si mes papilles se déclarent déçues, mettons que le cocktail est trop fort pour elles. M. Abel Hermant a sans doute voulu montrer que ces marionnettes modernes sont dépaysées dans une romantic scenery. Le linceul de pourpre est alors un emblème tout de bon, sous cette réserve que la pourpre est trop belle, c'est dans des oripeaux de théâtre que le pauvre dieu Amour se trouve roulé et enseveli.

Je ne parle pas sans scrupule du nouveau livre que Mme Colette a intitulé Ces plaisirs... Les points de suspension ne sont pas de trop, et l'épigraphe vous en éclaircira : elle est de l'auteur même, et tirée du Blé en herbe. « Ces plaisirs, spécifie-t-elle, qu'on nomme, à la légère, physiques. » Il s'agit donc de l'amour, et de plusieurs sortes d'amour, y compris les moins orthodoxes. En sorte que le lecteur ne devra pas s'aventurer sans prudence dans une des études les plus, fortes, les plus émouvantes, mais aussi les plus hardies qui aient jamais paru sur ce sujet.

Pour tout dire, il faut reconnaître que Mme Colette a apporté à son enquête sur les passions connues ou inconnues, celles qui osent dire leur nom et les autres, un sérieux et aussi une santé de tempérament qui forceraient le respect même des moralistes. Il n'y a ici aucun libertinage, fût-ce dans la peinture des pires licences. Il n'y a pas non plus de délectation morose. Il n'y a pas non plus cette animalité, ou, si vous voulez, ce naturisme brut, qu'on pourrait craindre. Il y a vraiment une sorte de curiosité noble, esthétique et scientifique sans quoi le livre serait à colporter, sous le manteau.

De la peinture affreuse et poignante datant de ces cas où le durus amor a fait des victimes justement parmi les affamés de jouissances, il résulte sans doute que l'hédonisme est le pire ennemi du bonheur.
Il résulte aussi qu'on ne peut vraiment pas faire rentrer dans les catégories de la nature ce qui lui est hostile. Les anormaux tiennent à faire croire le contraire. Le présent livre essaye de démontrer qu'après tout rien n'est en soi pur ou impur, sain ou malsain ; mais les documents qu'il apporte sont si loyaux, qu'ils prêchent en sens inverse. Et Ces plaisirs... sont peut-être un livre aussi dangereux, pour les faibles, aussi utile pour les forts que sont, j'imagine, les Diaconales...

Disons tout de suite que depuis Sodome et Gomorrhe on n'avait pas vu dans la littérature une étude aussi froidement objective que certains chapitres de ce volume. Effroyables histoires que celles qui y sont contées, toujours terminées par des déchéances horribles ou des suicides. Les souvenirs sur le milieu d'esthètes où florissait la poétesse Renée Vivien seront tenus pour très importants dans l'histoire littéraire. Mme Colette, qui professe ici la chasteté profonde des passions les plus scandaleuses, suggère souvent l'idée que la fanfaronnade physique, bref une espèce de vanité vicieuse et sportive, joue un très grand rôle dans les cas de ce genre. Là où disparaît cet élément, il n'y a plus en effet qu'idylles peureuses, exilées de la société, et sauvées de la vie, telle cette histoire des Dames de Llangollen, dont Walter Scott a été le témoin, et qui fut célèbre au Pays de Galles. L'auteur nous la raconte ici en termes si nobles et si graves que l'émotion n'y est aucunement trouble. D'ailleurs, dans tout le livre, on sera frappé de la décence et de l'habileté d'un écrivain à qui rien ne fait plus horreur que la grivoiserie. On pourra noter dans le style, surtout dans les passages que j'appellerai didactiques, un embarras inaccoutumé, une luxuriance excessive de métaphores et périphrases entortillées, une tendance bien naturelle en des sujets si délicats à remplacer par des images les idées trop déplaisantes ou trop hardies. Qui sait si, exprimées avec trop de rudesse ou de simplicité, certaines assertions ne déplairaient pas à Mme Colette elle-même ? Je le crois car elle sent vivement ce qui est le plus en haine aux poètes, la grossièreté et la cruauté de la vie.
Grossièreté et cruauté que les peintres du « plaisir » ont coutume de voiler à force d'artifices, et qu'elle a tenté, elle aussi, de déguiser.
Mais elle y parvient mal ; cette païenne absolue a une façon d'être païenne qui vous montre que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse le grand Pan est mort ! Ce témoignage est d'autant plus curieux que Mme Colette représente parmi les damnés chez qui elle nous mène, non pas un archange en visite, loin de là, mais un touriste fort équilibré. Elle nous marque au passage que les stupéfiants, les alcools bizarres, les excès de tout genre, lui répugnent. « Je suis hostile aux consumés », dit-elle. Et aux esthètes donc ! Un jour, chez Renée Vivien, parmi les fumées d'encens, les fleurs mourantes et tout l'attirail de la décadence qui était encore « fin de siècle » vers 1910, elle apporta sur la table une grosse lampe à pétrole. Cette lampe est un emblème, l'emblème de la forte et saine raison que promène cet admirable auteur.
Le plus important dans le livre, ce n'est donc pas sans doute des souvenirs ou révélations sur certaines mœurs, ou certaines maladies de l'âme dont la peinture ne nous apprend pas grand'chose de nouveau. C'est bien plutôt des considérations sur la nature de l'amour.
Mme Colette n'est pas loin de le considérer comme un bovarysme, la recherche d'un alibi.
Pascal n'eût pas été très étonné de voir assimiler ces prétendus plaisirs à un divertissement tumultuaire, à une évasion désespérée.
L'histoire de la femme mûre qui donne à son amant phtisique l'illusion de triomphes virils (Charlotte) ou celle du Don Juan (Damien) qui s'avoue aussi esclave de ses facultés de séduction qu'un autre de sa faiblesse, non, ce ne sont pas des histoires immorales. Elles montrent une duperie universelle, ou pour mieux dire, une hypocrisie mutuelle des êtres qui se donnent cette comédie-là parce qu'elle semble la plus facile, et qui rusent avec la mort sans la déjouer. Supposons un état social où le livre de Mme Colette serait entre toutes les mains, il y ferait de grands ravages ; mais aussi il pourvoirait les cloîtres, soit par la peur de vivre qu'il éveillerait chez les purs, soit par le dégoût qu'il susciterait chez ceux qui ont déjà mordu aux fruits défendus.

Et à ce sujet, il faut marquer soigneusement la différence entre un livre de cette espèce et le roman anglais dont tout le monde parle et dont je n'écrirai même pas le titre ; entre cette étude empirique, écrite par un être solide, et les rêveries grossières et naïves que pouvait nourrir un auteur malade, tyrannisé par des idéologies primaires, et un rousseauisme enfantin. A plusieurs époques on a connu le culte de la bonne nature prôné par ceux à qui elle se montrait marâtre. Si curieux que le roman de D.-H. Lawrence reste comme témoignage de puritanisme à rebours et de puérilité philosophique, si plaisant qu'il paraisse à certaines gens par son effarante crudité, il n'en reste pas moins d'une classe très inférieure. Et si on le dénonce ici, c'est pour protester contre le snobisme qui s'en empare et contre les confusions bizarres où il prête... Quand on vous annonce que l'humanité va être régénérée par la liberté sexuelle, la franchise totale des mœurs, et le renversement des préjugés chrétiens, demandez-vous d'abord si une société a pu se créer une morale tout à fait par erreur, et si tout ce que l'homme a fait de grand dans son histoire d'animal politique, dans sa vie intellectuelle, n'a pas été obtenu à force de contraintes, de renoncements, ou, plus simplement de victoires sur la facilité.
Ces Plaisirs... soit dit sans ascétisme, ce sont ces servitudes que la liberté naturelle faisait peser sur lui,

ANDRÉ THÉRIVE

Durus amor expression latine que j'ignorais absolument ! Je ne sais où André Thérive est allé la pêcher ... au fond de sa conscience ?

Il nous paraît presque invraisemblable que l'oeuvre scandaleuse de D.H Lawrence ait été interdite en Angleterre et en Australie jusque dans les années 50/60 et pourtant ... mais si en France, la parution de l'Amant de Lady Chatterley fut possible il n'empêche qu'elle fut accompagnée d'un concert de réprobation presque unanime jusqu'à Victor Margueritte l'auteur de La Garçonne !

Seul ou presque Ramon Fernandez - avec André Malraux qui le préfaça - salue l'oeuvre du réprouvé dans la revue Europe le 15 avril 1932 :

Chroniques

COMPTES RENDUS. NOTES

D.-H. LAWRENCE

D.-H. Lawrence, qui vient de mourir à Vence, laisse, quoique jeune, une oeuvre considérable. On a dit que cette oeuvre rompait la tradition de l'ère victorienne, parce que le sexe y joue un grand rôle, et que les romanciers anglais du XIXe siècle ne peignaient leur héros que jusqu'à la ceinture. Ce n'est pas mon avis. A tout prendre, de tous les romanciers contemporains de l'Angleterre, D.-H. Lawrence était l'un des plus fidèles à la forme, au temps, à la structure interne des grandes oeuvres massives de 1850. Il n'a point paru préoccupé par les problèmes d'expression qui intéressent ses contemporains.
La narration, le dialogue, chez lui, donnent une impression de déjà vu, nullement gênante d'ailleurs, car la force du récit, la sincérité des idées empêchent de mettre en question son originalité. Il y a plus. Les thèmes de Lawrence, pour audacieux qu'ils paraissent et qu'ils soient, ne sont que le développement des thèmes du roman victorien.

D.-H. Lawrence passera sans doute, aux yeux des lecteurs français, pour un spécialiste du problème sexuel. Mais le problème sexuel, dans son oeuvre, n'est guère que le problème éternel de l'amour, de l'amour ramené à sa source et pourvu d'un vocabulaire sui generis. Sous les voiles superposés des sentiments et des idées, D.-H. Lawrence découvre les instincts purs, les ressorts physiques de la passion ; il en étudie le mécanisme, il en peint les effets ; et les considérant comme les mobiles essentiels de la vie, il prétend les élever à la dignité qu'ils méritent. Il y a certes, chez Lawrence, une obsession de la sexualité, comme il y avait une obsession de l'argent chez Balzac ; mais dans la conscience d'un écrivain qui traite la vie sous un angle nouveau, l'obsession représente la force nécessaire pour imposer la nouveauté et la rendre normale.

Les thèmes sexuels dans l'oeuvre de Lawrence, s'expriment de deux façons différentes : par leurs effets principalement moraux, comme dans Aaron's Rod ou dans The Prussian Officer ; par la peinture directe de leurs manifestations physiques, comme dans Lady Chatterley's Lover. Dans les oeuvres du premier genre, Lawrence cherche à éclairer et à compléter l'étude du « coeur » humain par l'analyse des perturbations de la vie sexuelle : ainsi la détresse vraiment physiologique d'Aaron après son infidélité, et les tragiques relations de l'officier prussien et de son ordonnance. Ce n'est pas seulement, comme dans tous les romans, l'indication de la cause sexuelle dont il s'agit ici, mais bien une présence psychologique nouvelle, qui influe sur la qualité de l'émotion. Cependant, il était dans la logique de l'oeuvre de Lawrence de tirer toute la poésie possible de sa psychologie, je veux dire de nous donner la peinture de scènes d'amour physique avec la clarté, la minutie et la bonne conscience que les romanciers apportent d'ordinaire à la peinture des scènes sentimentales. La brillante réussite de Lady Chatterley's Lover fournit la preuve de la justesse des idées de Lawrence. Comparable par ses scènes et son vocabulaire aux contes pornographiques de Mirabeau ou de Diderot, ce roman en forme l'exact antipode par l'intention et le ton. Les relations sexuelles sont ici sources de force, de clarté, d'équilibre. Les amants sont plongés dans un milieu naturel, cosmique, où les distinctions sociales s'abolissent avec les vêtements, où les restrictions morales n'apparaissent plus que comme des pis-allers, et d'où ces amants sortent avec une tête plus saine et des idées plus justes.

Le défaut de l'oeuvre de Lawrence, c'est qu'elle cultive des idées qui ne peuvent trouver leur pleine expression que dans un livre défendu. Défaut de la société, dira-t-on plutôt. Je ne sais. Quoi qu'il en soit, D.-H. Lawrence, dans la plupart de ses romans, ne va pas jusqu'à cette expression entière ; il se contente d'indications, et ces indications, puisqu'il s'agit d'instincts primitifs et de forces raciales, ne laissent point d'être générales et quelque peu abstraites. Le sentiment étant plus personnel que l'instinct, le retour de l'instinct doit s'accompagner, en poésie dramatique, de la peinture de ses manifestations concrètes. Ajoutez que D.-H. Lawrence était vivement préoccupé par l'avenir social de l'Angleterre. Le sexuel et le social s'entremêlent chez lui de façon curieuse et souvent féconde.
Mais cela donne parfois une expression trop générale qui fait que certaines de ses oeuvres, telle England, my England, paraissent plus près de l'essai que du récit. C'est pourquoi sans doute D.-H. Lawrence a surtout excellé dans l'analyse de l'âme féminine, s'il est vrai que chez la femme la vie sexuelle, tout en restant concrète et sensible, retentit sur toute la vie consciente, je connais peu de romanciers qui aient mieux exprimé l'attitude de la femme en présence de l'homme, et à cet égard le recueil de nouvelles intitulé Women in Love pourrait bien demeurer parmi les classiques de ce temps.

D.-H. Lawrence ne nous peint point une Angleterre à laquelle nous sommes habitués, d'où vient sans doute l'opposition entre son oeuvre et l'oeuvre victorienne qu'on a tentée et dont je parlais plus haut. Mais la mission de l'écrivain anglais n'a-t-elle pas toujours été de creuser jusqu'aux sources vives dissimulées sous la surface unie, et d'accomplir cette opération avec force et avec gravité ?

RAMON FERNANDEZ.

Ken Russell vient de mourir ... l'auteur de Women in Love d'après D.H Lawrence ; la grandeur peut se nicher dans l'inattendu du moment qu'il est un bien original.

L'instinct pornographique peut-il s'éteindre ? Non tant qu'il y aura des natures artistes, il y aura ce besoin d'extérioriser les pulsions qui nous gouvernent.
Les critiques puritains comme Ruskin auront beau déchirer ou jeter au feu les dessins obscènes de William Turner, ce sens vivace entre tous renaîtra de ses cendres.

Ces choses cachées qui nous obsèdent structurent les fondamentaux de la société ; l'écriture est tissée de ces liens.
Le graphe qu'il soit figuratif ou abstrait ne saurait s'en passer ... la main qui prolonge la pensée, la pensée qui subsume la main, tout concourt à faire de nous des êtres désirants qui se projettent dans les espaces interdits.

Ne quittons ni la musique, ni la littérature, ni la scène : l'art total dont rêvait Richard Wagner fut bien près de s'accomplir en ce début du XXème siècle.
Qu'est-ce qu'un art total ? C'est un art auquel on croit par tous ses sens, jusque les pores de sa peau s'il est possible. Une fusion des perceptions.

Le Figaro du lundi 19 juin 1922.

Feuilleton du FIGARO du 19 Juin 1922

La Semaine Dramatique
PAR ROBERT DE FLERS

Opéra : LE MARTYRE DE SAINT SÉBASTIEN mystère en cinq actes, par Gabriele d'Annunzio, musique de Claude Debussy.

Théâtre de la Grimace : LE SOUFFLE DU DESORDRE, pièce en trois actes, de M. Philippe Fauré-Frémiet.

L'Opéra vient, pour quelques soirs, de remettre à la scène le Martyre de saint Sébastien, de Gabriele d'Annunzio. Que ce soit pour nous l'occasion de saluer l'un des plus grands poètes de notre temps, dont le lyrisme s'est penché sur toutes les sources de beauté et brusquement, il y a quelques années, est descendu magnifiquement, de la fiction dans la vie.

La personne de M. Gabriele d'Annunzio est de celles si rares qui ne peuvent faire un geste ou prononcer une parole sans qu'à grands coups d'ailes la légende vienne s'emparer des moindres faits pour leur donner soit dans l'admiration, soit dans le dénigrement, une valeur centuplée. Murmure-t-on, par boutade ou par malveillance, que l'auteur de la Ville morte vient d'adhérer au communisme ?
Aussitôt, la rumeur prend de vastes proportions et sert de prétexte aux fureurs indignées des moralistes politiques aussi bien qu'aux traits spirituels des chroniqueurs. Pourtant, si, le lendemain, sur le conseil de quelques scrupules, on s'avise de vouloir vérifier la nouvelle, l'on s'aperçoit qu'elle est de tout point controuvée.

Ce n'est pas, à vrai dire, d'aujourd'hui que la vie de M. Gabriele d'Annunzio est aussi merveilleusement sonore et se pare, selon les heures, de toutes les richesses de la fantaisie ou de la vérité. Est-il question de distribuer le rôle de la borgnesse dans Francesca da Rimini ? On assure aussitôt que l'auteur a fait crever un œil à une grande artiste pour qu'elle joue le personnage avec plus de naturel. Excellent sujet, n'est-il pas vrai, à porter sur la scène du Grand-Guignol ? Au temps de sa jeunesse, d'Annunzio, préludant à une carrière qui de politique devait devenir nationale, se présenta dans une circonscription rurale comme « candidat de la Beauté ». L'harmonie de ses discours triomphe de l'impertinence de son affiche. Orphée, après avoir apaisé les bêtes féroces, dompte le suffrage universel. Il est élu. Il va se ranger sur les bancs de l'extrême gauche. Mais un jour qu'il entend un de ses voisins débiter de pauvres sottises, furieux, il ramasse ses papiers et va sur-le-champ s'asseoir à l'extrême droite. C'est le privilège des poètes de pouvoir changer de place sans changer d'opinion. Lamartine avait pris ses précautions. Comme on lui demandait où il siégeait, il répondait : « Au plafond... » D'Annunzio manie à son gré l'éloge ou le sarcasme. Il se grise aussi volontiers d'enthousiasme que de dédain. Ses paroles défient la mesure et ses actes le sens commun.
C'est pour lui un galop d'essai vers la prodigieuse destinée qui sera la sienne.
Il s'entraîne à la légende. On assure qu'il part pour Chypre afin d'y chercher une rose préférée. On le voit, vêtu de blanc monter sur un cheval blanc, traversant la place d'un village, et les paysans disent : « Voici le signor Gabriele qui essaie sa statue. » Une autre fois, tandis qu'il se baigne dans la mer, on aperçoit, l'attendant sur le rivage, une femme souverainement belle, enveloppée, dans un manteau de pourpre. Qui sait ? La Gloire, peut-être. On lui propose plusieurs centaines de mille francs pour aller faire une conférence en Amérique : « Fi donc, dit-il, de quoi payer mes cigarettes ! » Chacune de ses cravates, de ses cannes ou de ses paires de gants devient célèbre dès qu'il lui plaît. Les vingt-quatre lévriers qu'il élève dans la maison de la Capponcina prennent figure d'animaux sacrés. Leur demeure fait songer au chenil d'Apollon.
L'on devine qu'ils se lanceraient de toute leur vigoureuse souplesse sur la piste du méchant écrivain ou du mauvais critique. Leur maître aurait pu les dresser à cette chasse. Les échecs fameux des « Victoires mutilées » lui avaient appris toute la gloire qu'un grand poète peut retirer de certains insuccès. Il dédie, l'une de ses pièces « aux chiens qui l'ont sifflée », et dans une préface célèbre il traite ses juges « d'esclaves ivres et de vils troupeaux ». Toutes les fureurs, toutes les ferveurs, toutes les admirations sont pour d'Annunzio : autant d'enchantements. Il avance insouciant et fantasque sur la route qu'il a choisie et que nul n'a prise avant lui. Il avance vers le but, enhardi tantôt par le chant des rossignols, tantôt par la petite flûte sournoise des crapauds. Lorsqu'il rencontre telles aventures ou telles actions qui menaceraient de n'être point dignes de lui : les rayons mêmes de son génie s'en emparent, et les anéantissent, de même que dans la trame d'une étoffe le soleil détruit les mites en activité.
Il semblait qu'il y eut alors désaccord entre les gestes d'un tel homme et les événements qui leur servaient de prétexte. Il va des portraits ambitieux que dessert un cadre trop modeste. Et puis la Grande Guerre arriva et ouvrit devant le poète le vaste champ d'où il put prendre son vol. Ce que fit alors d'Annunzio, il aurait suffi pour la gloire d'un grand lyrique de l'avoir imaginé. Arriver, à confondre le sens national avec le sens épique, posséder le secret miraculeux du verbe et lui donner, non point dans la fiction, mais dans la réalité, un sujet d'exaltation digne de sa magnificence, ne point se laisser détourner de la volonté la plus acharnée par la splendeur de l'inspiration, allier ce qui semblait ne pas pouvoir être réuni, trouver le chemin qui partant du sol va jusqu'à la nuée pour retomber ensuite sur la terre n'est-ce pas le chemin même que dessine l'arc-en-ciel lorsque l'orage va finir ? - je crois bien que l'on peut apercevoir là le chef-d'œuvre d'une destinée humaine. Seul pouvait être capable de le réaliser un grand poète, et un grand poète latin. Le propre de l'esprit latin est, en effet, avant tout, d'associer fortement les idées entre elles. C'est son miracle d'avoir pu rapprocher deux domaines aussi éloignés l'un de l'autre et d'avoir, grâce à un Gabriele d'Annunzio, coordonné le rêve et l'action.
Il m'est arrivé, à moi aussi, naguère, de choisir comme sujet facile d'ironie telle pièce un peu hâtive de l'auteur de ce grand chef-d'œuvre, l'Intrus. Je n'en avais éprouvé pendant longtemps nul remords. Et puis, j'ai rencontré pendant la guerre, dans les rues de Padoue bombardée, le poète vieilli, usé, comme brûlé par la grande soif de gloire qui est en lui ; j'ai aperçu ses épaules voûtées, et dans sa face amaigrie son œil éteint, mort à l'ennemi, et si, dans des jours pareils, des souvenirs ou des sentiments d'écrivain avaient pu conserver encore quelque importance, il me semble bien que j'aurais été lui demander pardon.
Les exigences et les fluctuations de notre diplomatie ont pu, à certaines heures, nous mettre en conflit avec les décisions de celui que de l'autre côté des Alpes on n'appelle plus que le Commandant. Ce n'est pas une raison suffisante pour oublier que Gabriele d'Annunzio est un grand poète français. Il a pu, dans telle page de la Lettre aux Dalmates, sur le terrain de la politique, lancer contre nous des traits enflammés. Il n'en demeure pas moins que si nous voulions réunir en une anthologie les pages les plus belles et les plus tendres dédiées à la France, plusieurs d'entre eldes porteraient cette signature Gabriele d'Annunzio. Il n'a jamais laissé échapper une occasion de l'exalter. S'agit-il de la conquête de l'air, il s'écrie : « Il est très doux pour mon âme latine que ce don admirable soit offert à l'humanité par les mains de la France, par les mains de cette grande semeuse qui eut toujours les yeux clairs et, la pensée claire ; pour avoir vu la Minerve du Capitole par les mains de cette grande maîtresse de civilisation, qui, après avoir conservé les traditions romaines, après avoir consolidé ses routes terrestres, les plus belles du monde, ouvre aujourd'hui, infatigable, de nouvelles voies au monde, sur lesquelles il ne reste d'autres traces que celles de la gloire ! »

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Mais le plus bel hommage de d'Annunzio à la France est d'avoir écrit telle de ses œuvres et entre autres Le Martyre de saint Sébastien en langue française.
« Si j'ai écrit Le Martyre de saint Sébastien en rythmes français, a-t-il déclaré, c'est, parce que j'ai pensé qu'un esprit, pour toucher au fin fond d'une race, doit descendre au plus mystérieux de ses sanctuaires, celui de la langue. Ni les collines et les rivières de l'Ile-de-France, ni les châteaux et les cathédrales, ni les histoires et les légendes ne m'en auraient donné la clef comme cette étude du vieux parler. Mériter le droit de haute cité dans la « douce France » des poètes, où le voisin de Dante. fut appelé Brunet Latin, c'est une noble tâche à laquelle je nie suis efforcé. Puisse mon hommage, à ce pays de culture et de lumière, n'être point indigne de son génie ! »
C'est en France que d'Annunzio eut l'idée de mettre à la scène « l'ystoire de Monseigneur Saint Sébastien », alors qu'il habitait une modeste villa, toute parfumée par les pins des Landes.
Il transportait dans la forêt, les visions magnifiques nées dans son cerveau, à sa table de travail. « Jamais, écrivait-il, je n'avais senti les arbres vivre de tant de douleur. Un d'eux n'avait qu'une entaille à son pied ; un autre portait une blessure fraîche près d'une blessure cicatrisée ; un autre était gemmé à mort avec des quarres qui faisaient le tour de son fût pareilles aux cannelures d'une colonne dorique. Et le suc vital s'égouttait et coulait de tous côtés. Quelques résiniers s'attardaient encore à raviver une plaie ; et l'on entendait le fer retentir dans le vif, sans plainte. Chaque arbre avait son martyre comme si en chacun d'eux habitait un esprit avide de souffrir et de saigner pareil au héros que j'avais choisi. Et ce soir-là l'idée me vint du laurier blessé.
Le corps de Sébastien se détachait laissant toutes les flèches dans le tronc du laurier d'Apollon. Les traits disparaissaient dans la chair miraculeuse comme un évanouissement de rayons : « Tu revivras, tu revivras, tu reviendras ! criaient les Adoniastes. »

Nulle part, mieux qu'en ces quelques lignes, on ne peut apercevoir le mélange intime de ferveur païenne et de tendresse chrétienne dont est imprégnée l'œuvre tout entière deGabriele d'Annunzio. Dans sa contemplation, le visage du martyre et, celui d'Adonis sont si près l'un de l'autre que si leurs traits se distinguent leurs voix se confondent. Dès le temps de sa jeunesse alors qu'il se consacrait à l'étude de l'humanisme, d'Annunzio avait déjà songé au sujet qu'il ne devait réaliser que bien des années plus tard. « C'est alors, dit-il, que me vint l'amour de cet adolescent sanglant transfiguré, par le mythe chrétien, à l'image d'Adonis, du beau dieu frappé, que les femmes de Byblos déposaient sur un catafalque d'ébène, drapé de pourpre, à l'équinoxe du printemps. Le poète va-t-il s'abandonner tout entier à sa rêverie païenne ? Sans doute ne lui résisterait-il pas longtemps s'il ne lui trouvait une puissance chargée de plus d'émotion en en transportant le mystère dans un monde plus proche éclairé déjà par l'aurore du christianisme. Alors l'histoire de « l'adolescent sanglant » lui apparaît plus belle encore et dans son enchantement, il s'écrie : « On y sent constamment la présence invisible du Christ. Et je n'ai pas manqué de mettre en œuvre ce qui fut peut-être le moment le plus intense et le.plus tragique de la conscience chrétienne aux premiers temps le choc imprévu de la grâce, l'illumination foudroyante, la conversion soudaine. Le Christ originel était une sorte de ravisseur irrésistible, qui fondait sur les âmes les plus rebelles et les enlevait comme l'aigle dantesque. » Est-ce par hasard que cet aigle dantesque vient se poser brusquement à la fin de cette phrase ? Non, sans doute, car son apparition nous permet d'évoquer tout entier le génie de Gabriele d'Annunzio : inspiration païenne, sensibilité chrétienne, esthétique latine.

En écoutant Le Mystère de saint Sébastien, vous y admirerez non seulement les plus belles images dont puisse s'enorgueillir le plus précieux des missels, mais aussi ce don de résurrection et cette adaptation parfaite du verbe à la pensée qui sont le sommet de la poésie. Comment imaginer une « parlure » plus simple, plus naïve et plus, touchante que celle de cette exhortation au public dont l'œuvre tout entière sera digne :

Au Nom de Dieu omnipotent
Et des martyrs ensemblement
Entrepris avons le mistayre
Du pieux chevallier debonayre.

De saincte vie et bon maintien
Qui fust vray martir sans le tayre
C'est Monsieur Sainct Sebastien
Duquel par son très sainct moyen
Verres jouer en ceste place
De sa vie tout l'entretien
Moyen de Jésus-Christ la grâce.

L'œuvre a trouvé à l'Opéra les interprètes qui lui ont apporté le talent et la foi qu'elle réclame : Mme Suzanne Després, Mme Ida Rubinstein, MM. Desjardins et Krauss. M. Caplet a conduit avec sa jeune maîtrise la partition dont Claude Debussy a accompagné le martyre du saint, de Claude Debussy, auquel d'Annunzio a voué un souvenir tendre et magnifique.
« Je pense, écrivait-il, récemment, à ce que peut être le sépulcre de Claude. Où est-il ? Dans l'Isle-de-France, tremblante de peupliers et de rivières ? Je ne sais imaginer la tombe de cet inventeur aérien.
Je ne sais imaginer sur lui ce qui pèse et ce qui scelle. L'épigramme grecque invoquant la légèreté de la terre qui recouvre convient à sa sensualité sans chair... Soir lointain sur un camp d'aviation terminé par des montagnes de saphir, où la nouvelle soudaine me parvint au milieu des bruits de la guerre et ne fit trembler aucune aile ! Un lambeau de l'antique lamentation de Sicile, palpita entre les machines ailées prêtes à la destructions atroce, gouvernées par le rythme assourdissant de l'explosion. Rossignols, annoncez à Aréthuse qu'il est mort et que son chant a péri avec lui. Désormais, qui chantera sur ses roseaux ? »
Comment, ne serait-ce pas pour nous un devoir de célébrer celui qui peut écrire dans notre langue un poème dramatique tel que le Martyre de saint Sébastien et qui sait trouver de tels accents pour glorifier nos artistes ?
Quant aux paroles injustes que Gabriele d'Annunzio a pu adresser à la France, je ne trouve pas le moyen de les détester.
Elles ont, en effet, plutôt que de la haine, le son de l'amour un instant égaré, et elles ont eu pour inspiratrices la passion de la patrie, l'irrésistible volonté de la vouloir toujours plus grande, la décision de sacrifier sa sagesse à sa victoire. Alors, ces erreurs-là, comment les condamnerions-nous sans appel puisqu'elles ressemblent comme des sœurs à des erreurs françaises ?

Robert de Flers de l'Académie française.

Certains musiciens sont des écrivains-nés comme Berlioz, ils ont la sensibilité des mots en sus de celle des notes.
La Presse du jeudi 28 décembre 1854 nous rappelle les grandes étapes du génial incompris, sous la plume commode et fatale comme les émaux et camées de Théophile Gautier :

Feuilleton de La Presse du 28 décembre 1854.

...

L'Enfance du Christ, trilogie sacrée, paroles et musique d'Hector Berlioz.

L'annonce d'une composition nouvelle d'Hector Berlioz est toujours un événement musical. Hector Berlioz tient dans son art la place qu'occupent Victor Hugo et Delacroix dans la poésie et la peinture. Il est le maestro romantique par excellence ; il a suivi le grand mouvement intellectuel de 1830, cette renaissance moderne ; surmonté les mêmes obstacles, lutté contre les mêmes routines et subi les mêmes injures. On l'a traité de bizarre, d'extravagant, d'enragé, de fou, d'original, suprême injure en France.

On a dit qu'il ne savait pas la musique, qu'il était incorrect, incompréhensible, inexécutable ; de même qu'on disait du poète des Orientales et des Feuilles d'automne, ce linguiste profond, qu'il ne savait pas le français. Les orchestres épouvantés s'enfuyaient à l'aspect de ses partitions, où les notes se changeaient en signes hiéroglyphiques que le chat Murr seul eût pu déchiffrer avec ses griffes. - Tous les faiseurs de ponts-neufs dont la manivelle de l'orgue de Barbarie répète d'elle-même les airs, criaient à l'absence de chant et de mélodie.

Certes le grand art n'est pas facile, et l'on ne pénètre pas de plain-pied dans la pensée des maîtres. Il faut, grimper pour arriver aux sommets d'où l'on découvre les perspectives immenses et les horizons infinis ; souvent l'escalier est rude, taillé à coups de pic dans le roc vif ; embarrassé de lianes et de ronces, côtoyé de précipices, car toute élévation suppose un abîme ; l'haleine dût manquer à mi-chemin, mais c'est la faute du voyageur et non de la montagne, et les nobles esprits aiment mieux risquer l'ascension périlleuse que patauger prosaïquement dans les boues de la plaine. Pendant que Paris, fredonnant une ritournelle d'opéra-comique, ricanait de son rire spirituellement idiot à la symphonie d'Harold, à la Marche au Supplice, à Roméo et Juliette, à Benvenuto Cellini, à la Damnation de Faust ; l'Allemagne sérieuse, l'Allemagne de Beethoven, de Weber et de Meyerber décernait des ovations au grand compositeur ; et changeait sa couronne d'épines en couronne de laurier, dont chaque feuille portait écrit le nom d'un chef-d'œuvre. - Les brises d'outre-Rhin apportaient ici l'écho d'un concert d'éloges, et il arriva ce qui finit toujours par arriver au génie lorsqu'il persiste : la foule se mit à suivre celui qui marchait fièrement dans sa voie solitaire.

L'Enfance du Christ, trilogie sacrée, a obtenu un succès éclatant, unanime, enthousiaste. Le maître a-t-il, comme on le dit pour expliquer cette réussite, changé radicalement sa manière ?
Nullement, Hector Berlioz est toujours le même ; mais ayant à peindre une suite de scènes naïvement religieuses, il a employé les couleurs tendres, les tons clairs et suaves de sa palette musicale. C'est la différence du style de l'Enfer de Dante au style du Paradis. Aux obscurités bitumineuses, aux lueurs soufrées et livides, aux reflets de flammes rougeâtres, aux rugissemens des damnés, aux crépitations du feu éternel, succèdent les molles clartés, les blancheurs incandescentes, les scintillations d'étoiles, les tremblemens lumineux, les épanouissemens de roses mystiques, l'alleluia des bienheureux, les cantiques des anges et les résonnances des sphères tournant sur elles-mêmes ; le sujet a changé, mais non le poète.

Jusqu'ici le compositeur avait plutôt traité des sujets romantiques, passionnés, farouches et violens où s'était déployé le côté énergique de sa nature, quoique, le scherzo de la Reine Mab, les Pélerins dans la campagne, la Captive, l'air d'Ascanio dans Benvenuto Cellini, eussent pu faire comprendre ce qu'il y avait de tendre et de suave dans ce talent vigoureux. Quant à nous l'Enfance du Christ ne nous a pas surpris le moins du monde, - nous savions que les forts ont aussi la grâce, lorsqu'ils le veulent.

Hector Berlioz n'est pas allé tirer un poète par la manche pour lui extorquer les paroles de son livret. Berlioz, outre qu'il est un grand compositeur, écrit avec une fantaisie, une verve, un esprit que bien des auteurs de profession, incapables de la moindre fugue, pourraient lui envier, les Soirées de l'Orchestre sont là pour le dire.
Aussi, il a bravement fabriqué son poème, comprenant parfaitement bien ses intentions musicales, se faisant des sacrifices de rhythme, proportionnant la coupe de ses vers à celle de ses airs, disposant à sa guise les accens forts et les accens doux, bref, n'encourant aucun de ces reproches dont Gastil Blaze était si prodigue envers ce qu'il appelait les paroliers ; l'auteur allemand du Tanhauser, Richard Wagner, agit de même, et il a raison.

Le poème s'ouvre par quelques vers que déclame un récitant, personnage abstrait comme le passant du drame Indou, le coryphée de la tragédie grecque, l'interlocuteur de cette étrange pièce de Périclès où Shakspeare, avec une audace inouïe, mélange le conte et l'action ; ces vers mettent le spectateur au fait : Jésus vient de naître ; il vagît encore petit enfant inconnu dans l'obscurité de l'étable, sous le souffle tiède du bœuf et de l'âne, bercé au giron de la Vierge mère, et déjà de vagues terreurs travaillent Hérode : il a des rêves menaçans, il fait circuler des rondes dans les rues étroites de Jérusalem, et Polydorus, le soldat romain, gaillard farouche et sceptique, qui se réjouit médiocrement de garder les insomnies d'un roitelet juif, raille, en causant avec le centurion, les craintes chimériques de ce tyran ridicule ; la marche de la ronde à travers le silence et l'ombre de la nuit, le qui vive des gardes, les lourdes plaisanteries soldatesques de Polydorus et du centurion, le crescendo et le decrescendo des pas pesans et rhythmés qui s'en vont, tout cela est rendu de main de maître. - De la rue où la patrouille se promène avec une nonchalance qui ne croit pas au danger, nous passons à l'intérieur du palais d'Hérode, effaré, pantelant, livide des épouvantes nocturnes. Ses heures noires se partagent entre le cauchemar et l'insomnie et le même songe lui représente toujours le petit enfant qui doit le détrôner, et il se plaint de ses angoisses et de sa vie misérable ; enviant le sort du chevrier au bois, dans un air admirable d'accablement et de mélancolie qu'interrompt l'entrée brusque de Polydorus annonçant que les devins juifs sont assemblés. Les devins consultés font leurs conjurations avec des gestes et des évolutions cabalistiques ; l'orchestre gronde sourdement ; des cris inarticulés, des rumeurs souterraines, les battemens d'ailes onglées, des piétinemens de sabots fourchus, des ricanemens sardoniques, des bruits étranges, des voix de l'autre monde bruissent, grommèlent, palpitent, résonnent, éclatent avec ce tumulte inquiet, cette agitation nerveuse, ces soubresauts et ces dissonances des mauvais esprits forcés de confesser la vérité.
Les esprits conseillent, pour éviter les effets de la prédiction, le massacre de tous les enfants nouveaux-nés. Le sanguinaire Hérode accepte sans sourciller ce moyen terrible. Moloch aura l'hécatombe d'enfans qu'il demande par la bouche de ses démons.

Cette scène, d'une couleur diabolique, fait admirablement valoir le tableau de l'étable de Bethléem, conçu dans le goût naïf des peintures du moyen-âge, et tel que Memling et Van-Eyck l'ont exécuté sur les dyptiques et les tryptiques ; - les petits moutons, emblème du sacrifice, viennent brouter l'herbe que Jésus, assis sur les genoux de la Vierge, leur tend de sa main rosé ; saint Joseph, accoudé, regarde gravement le divin groupe, et, par les interstices des poutres du toit, les anges descendent sur des filets d'or et déroulent des banderoles où des légendes sont écrites en lettres gothiques ; ils ont des surplis et des robes d'enfans de choeur ; leurs ailes sont enluminées d'azur et de sinople, et ils avertissent la sainte famille du danger dont elle est menacée, lui promettant la protection du ciel. Les bergers, qui ont salué la naissance de l'enfant-Dieu, viennent, dans leur cordialité rustique, lui souhaiter un heureux voyage, et lui chantent le chant du départ avec la naïveté des Noëls bourguignons, dont le compositeur s'est adroitement inspiré. – Voilà la pauvre famille en route. Le récitant, prenant la parole, nous dépeint ainsi une de ces haltes, dont l'art s'est emparé sous le nom de « Repos en Egypte. »

Des pèlerins étant venus
En un lieu de belle apparence,
Où se trouvaient arbres touffus
Et de l'eau pure en abondance,
Saint-Joseph dit : « Arrêtez-vous
Près de cette claire fontaine
Après si longue peine
Reposons-nous. »
L'enfant Jésus dormait pour lors, sainte Marie,
Arrêtant l'âne, répondit :
« Voyez ce beau tapis d'herbe douce et fleurie
Le Seigneur au désert pour mon fils l'étendit. »
Puis s'étant assis sous l'ombrage
De trois palmiers au vert feuillage
L'âne paissant,
L'enfant dormant,
Les sacrés voyageurs quelque temps sommeillèrent,
Bercés par des songes heureux !
Et les anges du ciel à genoux autour d'eux,
Le divin enfant adorèrent.
Alléluia !
Alléluia !
Allelula !

Nous avons transcrit ce morceau, tout à fait dans le style des complaintes, et qui ne serait pas indigne d'encadrer les vignettes placardées de rouge, de bleu et de jaune de l'imagerie d'Epinal, où Pellerin continue, sans s'en douter peut-être, les traditions d'Albert Durer et illustre dans le vrai sens catholique les légendes de Jacques de Voragine. La musique de ce morceau est délicieusement simple et respire la foi la plus profonde.
Berlioz n'a pas dédaigné l'âne ; il lui a bravement donné place dans sa légende ; de même les anciennes peintures de sainteté admettent le lapin se jouant sur le pli de robe de la Vierge, le chardonneret et le rouge-gorge pépiant à travers les branchés, les insectes fourmillant parmi l'herbe et les fleurettes ; toutes les poésies du panthéisme se rattachant à la poésie catholique ; la nature se mettant à l'ombre du dogme de peur d'être anathématisée comme païenne et trop exubérante.
Tout ce passage est d'une incomparable suavité.
Chaque syllabe de ce vers

Le divin enfant adorèrent,

s'agenouille et se prosterne avec le plus amoureux respect et la grâce la plus angélique. On a fait répéter ce charmant récit.
Quelques vers déclamés amènent les pèlerins à Saïs : les voyageurs, lassés d'avoir traversé le désert, frappent, demandant l'hospitalité à des portes qui ne s'ouvrent que pour laisser passer des outrages et des malédictions. Ni Rome, ni l'Egypte ne veulent de ces pauvres Hébreux qui arrivent de Palestine à pied et Marie s'affaisse à demi morte, ne pouvant plus soutenir dans ses bras son nourrisson céleste.

Joseph fait une dernière tentative, et il est reçu cordialement par une famille d'honnêtes Ismaélites, charpentiers de leur état comme lui ; une eau tiède et pure lave le sable dans le désert sur les pieds des saints voyageurs ; du lait, du pain, des fruits leur sont apportés ; on prépare une couchette pour l'enfant, et le reste de la soirée se passe dans des entretiens amicaux.
Pour célébrer la douce fête de l'hospitalité, de jeunes Ismaélites prennent leurs flûtes et leur harpe ; la nuit descend fraîche et sereine autour de la maison éclairée ; les yeux de Marie se remplissent de larmes, tandis que des anges voltigent, au dessus du toit, veillant sur les hôtes sacrés et prenant leur part du concert. La trilogie se termine par un chœur mystique qui résume les pensées d'adoration du poète et du compositeur.

L'œuvre est belle dans son ensemble et intéressante dans ses moindres détails. Nous l'avons déjà dit : le compositeur n'a pas changé de manière, il n'a fait que changer de sujet ; mais le public plus familiarisé avec la sublime légende de l'enfance du Christ qu'avec l'œuvre des grands poètes traduits par Berlioz dans ses précédentes symphonies, a mieux compris cette fois. - Voilà ce qui explique le succès plus unanime, plus populaire que le compositeur a obtenu. Chaque morceau de la partition a été à peu près accueilli par les mêmes applaudissemens.
Quelques tons de la petite harmonie accompagnent les premières paroles du récitant : le trémolo des quatuors entrant sur ce vers :

Or, apprenez, chrétiens, quel crime épouvantable...

est un de ces moyens bien simples qui produisent de grands effets.
La marche des soldats romains, débutant par des pizzicati de contre-basses, a un caractère farouche et nocturne qu'il était impossible de peindre d'une manière plus saisissante ; le motif passe, par d'heureuses transitions, d'un instrument à un autre ; le crescendo est habilement amené, et, après quelques notes plaintives jetées par le cor et la clarinette aux dernières mesures de cette page symphonique, arrive le dialogue sans accompagnement entre Polydorus et le centurion. La marche reprend ensuite et s'éteint peu à peu dans le lointain.

Le Songe d'Hérode est une belle et large mélodie à laquelle la non-altération de la note sensible donne une couleur tout à fait archaïque ; les trombones employés dans le grave et le grondement des instrumens à cordes ont annoncé les terreurs auxquelles le roi juif est en proie depuis qu'il a vu en réve l'enfant qui doit le détrôner.

Les devins répondent par des phrases saccadées, solennelles et mystérieuses aux interrogations du roi, agité par la peur et tourmenté d'un pressentiment sinistre. Ils consultent les noirs esprits.
Le compositeur a employé pour cette conjuration un rhythme à sept temps d'une régularité bizarre et des combinaisons de timbre qui produisent des effets étranges et fantastiques ; la petite flûte domine çà et là l'orchestre de ses notes stridentes.

L'allégro mouvementé, chanté par Hérode, et repris ensuite par le chœur, est d'une férocité incroyable : On entend les cris des nouveaux-nés, les malédictions et les pleurs :

De tant de mères éperdues ;

puis les trombones sonnent une fanfare lugubre : c'est la fin du massacre ; des gammes chromatiques de flûtes et de clarinettes se mariant aux derniers accords des cuivres forment une cadence d'un effet neuf et original.

Comme contraste à cette scène dramatique, voici les tendres accens de la vierge Marie dans l'étable de Bethléem ; le bêlement des agneaux bondissant autour de l'enfant Jésus, qui leur donne de l'herbe tendre et répand des fleurs sur leur litière : délicieuse pastorale, dont la mélodie simple et suave est ornée de ravissantes imitations dans l'orchestre ; puis le chœur des anges, ordonnant à la Sainte Famille de fuir vers le désert.

La seconde partie est un chef-d'œuvre de grâce et de simplicité biblique : l'ouverture, en style fugué, présente la même particularité que nous avons signalée dans le Songe d'Hérode ; la même altération de la note sensible ; le chœur des bergers, dont chaque strophe est coupée par une petite ritournelle de hautbois et de clarinettes employés dans la partie du chalumeau est d'une fraîcheur adorable ; la modulation placée au commencement de ce vers :

Qu'il grandisse et qu'il prospère,

est pleine de charme.

L'air du récitant a été bissé ; il était impossible de peindre le voyage des pieux pèlerins avec des couleurs plus délicates, plus harmonieuses et plus imitatives : on entend le murmure de la source dans l'oasis, la brise rafraichissante passant à travers les feuilles des palmiers et les voix des anges veillant sur le sommeil des voyageurs couchés à l'ombre du vert feuillage.

Dans la troisième partie, nous citerons les chœurs pleins d'énergie et de férocité des Egyptiens et des Romains repoussant les supplications de Marie et de Saint-Joseph ; les accents plaintifs du père et de la mère prêts à tomber de fatigue et d'épuisement puis la belle et touchante mélodie chantée par le père de famille ; le chœur des Ismaélites s'empressant autour des hôtes sacrés. Ce morceau, plein de mouvement, respire la joie la plus franche, l'activité la plus hospitalière : il est écrit dans le style fugué, et les instrumens à vent répondent aux traits rapides et légers des violons en sourdines.
Le trio pour harpe et deux flûtes est d'une remarquable facture. Le cantabile est suivi d'un allegro vif et gracieux dans lequel les deux flûtes font assaut de trilles, de gammes, de staccati et de traits chromatiques, sans que le musicien soit tombé pour cela dans les fioritures et les arpèges du style moderne.

Les hôtes se séparent et vont se reposer ; le père de famille chante la strophe d'adieu, et le chœur lui répond, l'orchestre joue en sourdine, puis le silence se fait dans la maison. Quel délicieux tableau d'intérieur !
Après quelques vers dits par le récitant, on entend un chœur sans accompagnement dans la manière de Palestrine, morceau dans lequel le compositeur a déployé toute son habileté à grouper les voix, toute sa science de contrepointiste.

L'exécution a été admirable ; Berlioz avait dans son orchestre quelques-uns des plus célèbres artistes de Paris : Morin, Chevillard, Gouffé, Leroy, Croisilhes, Baneux, Prumier fils, Brunot, Magnier et bien d'autres dont le nom nous échappe.
Mme Meillet a prêté au rôle de la vierge Marie toute la douceur de sa physionomie, le charme séduisant, la pureté, la distinction de son talent ; Meillet a chanté de sa voix ronde, franche et sympathique la partie de saint Joseph ; Battaille (le Père de famille) et Depassio (Hérode) ont été ce qu'ils sont toujours, des artistes que le public applaudit partout où il les entend. Jourdan, le chanteur intelligent, le musicien parfait, a obtenu un succès très grand et très mérité.
Berlioz a été rappelé et salué des bravos les plus enthousiastes.

Nous sommes obligé de renvoyer à notre prochain feuilleton le compte-rendu du Muletier de Tolède et la rentrée de Mme Ugalde à l'Opéra-Comique. La voix de la brillante cantatrice a retrouvé la fraîcheur et l'éclat de ses plus beaux jours ; quant à son talent de comédienne, il n'a fait que grandir et se développer.

Mme Ugalde est une grande artiste, une véritable artiste M. Emile Perrin a fait un acte de bonne administration en l'attachant de nouveau à son théâtre.

Nous signalerons au courant de la plume, parmi les albums que nous croyons appelés cette année à une grande vogue, celui de Pierre Dupont dont M. E. Reyer a composé les accompagnemens ; celui d'Etienne Arnaud et celui de Léopold Amat ; comme album de danses, celui de M. Camille Schubert sera certainement le plus remarqué : sous chacune de ces inspirations légères on devine le talent sérieux d'un musicien consommé.

On a exécuté au dernier concert de Sainte-Cécile une symphonie de M. Georges Mathias. Cet ouvrage a fait sensation. Un nouveau compositeur s'est révélé, et un compositeur de la plus belle école. Nous aurons peut-être un digne successeur de Mendelssohn. Les autres morceaux de cet ouvrage se distinguent par des qualités très remarquables : une inspiration toujours franche et claire.

Le scherzo a été redemandé mais non rejoué par l'orchestre, qui à ce qu'il parait est de l'avis du jurisconsulte romain : Non bis in idem.
Nous espérons que M. Mathias ne s'en tiendra pas là, et que nous entendrons parler de lui cet hiver.

P. S. Nous sortons du second concert d'Hector Berlioz, le succès a été plus grand encore que la première fois ; la belle mélodie la Captive, qu'il a composée sur les admirables strophes de Victor Hugo, a été délicieusement chantée par Mme Stoltz.
La grande cantatrice a trouvé, pour exprimer les différentes péripéties de ce petit poème, les accens les plus tendres, les plus mélancoliques et les plus passionnés.

THEOPHILE GAUTIER

Louis-Hector Berlioz a eu un fils unique de son mariage avec l'anglaise Henriette Smithson, Louis, né le 14 août 1834 à Paris (Montmartre), novice pilotin au Havre, le 17 septembre 1850, devenu capitaine au long cours le 10 juillet 1860, mort à La Havane (Cuba) le 5 juin 1867. Il y était très attaché, le considérant comme un jumeau d'esprit.
Romain Rolland : Un garçon à l'esprit généreux, mais faible, inquiet, mélancolique et troublé, comme lui.
« Il a le malheur de me ressembler en tout. Nous nous aimons comme deux jumeaux. »

Nous n'avons pas de D.H Lawrence en France mais nous avons un Pierre Louÿs qui fut l'ami de Claude Debussy et lui fournit le texte des Chansons de Bilitis.

Le Temps du lundi 8 juin 1925 :

Adieu à Pierre Louys

La mort de Pierre Louys, hélas ! trop prévue, n'en a pas moins ému tous les amis des lettres, qui tout naturellement étaient aussi les siens. Il y a une sorte de parenté, un lien de famille, une communion, entre tous ceux qui ont l'amour profond de la littérature, parmi lesquels ne comptent pas tous ceux qui en font métier. Faguet a écrit que lorsqu'il apprit la mort de Renan, il se sentit orphelin. Aujourd'hui, il nous semble que nous perdons en Pierre Louys un frère. Car nous aimions son talent, nous sympathisions avec ses idées, et par-dessus tout il représentait éminemment ce suprême obstacle à la barbarie toujours menaçante, la race (qui tend à disparaître) de l'écrivain qui n'est pas seulement un manœuvre et un amuseur, mais un lettré, un mainteneur de la haute culture, un servant de l'esprit.

On a beaucoup discuté la qualité de son hellénisme, et le professeur Willamowitz-Moellendorf, de l'université de Berlin, n'a pas craint de lui consacrer un article dans une revue philologique de Gœttingue. C'était un juste honneur. Le savant herr professor avait raison de le prendre au sérieux. Il lui adressait, bien entendu, quelques critiques, où il y avait un peu de vrai, mais qui atteignaient plutôt certains lecteurs que l'auteur lui-même. Il est certain que Pierre Louys n'a pas peint et fait revivre toute la Grèce, mais seulement certains aspects et certains moments de l'antiquité, et d'une façon générale non pas le monde d'Homère ni de l'Athènes classique, mais celui de l'époque hellénistique et alexandrine. Une certaine équivoque était possible à propos des Chansons de Bilitis, délicieux pastiche, mais qui rappelle plutôt l'Anthologie que le lyrisme du sixième siècle, où Bilitis est censée avoir vécu, puisque Pierre Louys veut qu'elle ait connu Sappho. Mais dans Aphrodite, Chrysis et Démétrios habitent Alexandrie, au premier siècle avant Jésus-Christ. Le grief ne tient plus. On peut regretter le goût de Pierre Louys pour les troubles ferments, mystiques et sensuels venus d'Orient. Mais il ne s'y méprend pas lui-même : c'est l'Orient qui inventa la volupté, fait-il dire à Callisto. Et cette intrusion, de l'orientalisme est bien ce qui caractérise la philosophie et les mœurs alexandrines, par quelque biais qu'on les prenne.

Pierre Louys voit bien les différences : il sait que les mœurs homériques étaient innocentes et que les philosophes athéniens blâmaient tous les excès. Au surplus, il condamne, tout en les décrivant avec quelque complaisance, ceux où s'emporte la passion d'une Chrysis ou d'une Bilitis, ou du moins il les montre aboutissant au crime, au désespoir et à la mort, et nous nous souvenons d'avoir dit que ces dénouements tragiques auraient eu de quoi satisfaire Bourdaloue ou le grand Arnauld. Du reste, l'amour-passion n'était-il pas redouté des Grecs classiques comme un fléau déchaîné par la jalousie des dieux ? En cela, Pierre Louys est de la bonne époque. Si pourtant il a généralement célébré Aphrodite plutôt qu'Athéna, ce n'est pas qu'il ignore que la Grèce a inventé la raison, mais parce qu'il croit que « la sensualité est la condition mystérieuse, mais nécessaire et créatrice, du développement intellectuel », lequel demeure pour lui comme pour un Athénien du temps de Périclès le but suprême et le chef-d'œuvre de l'activité humaine.
Il faut du moins lui accorder que toutes les libertés se tiennent et que l'anathème à l'intelligence accompagne logiquement la damnation de la nature : la libido sciendi et la libido sentiendi sont solidairement réprouvées par l'Apôtre, les Pères et les théologiens. Il ne faudrait pas prendre le paganisme de Pierre Louys pour une simple fantaisie licencieuse. L'auteur d'Aphrodite et des Chansons de Bilitis, le traducteur de Méléagre et de Lucien, continue André Chénier, Leconte de Lisle, Anatole France et Théophile Gautier, dont la préface à Mademoiselle de Maupin a trouvé un digne pendant en celle d'Aphrodite. Un des grands services que Pierre Louys a rendus aux lettres et à la pensée a été de ramener une fois de plus l'attention publique à cette Grèce d'où toute civilisation est issue, que méprisent ou qu'ignorent les philistins et les primaires de tout acabit, ceux d'extrême droite comme ceux d'extrême gauche. Et par le caractère plus accessible de ses ouvrages, Pierre Louys a su intéresser à cette cause vitale un public plus vaste. Cet artiste exquis fut à tous égards un puissant et salutaire animateur. - P. S.

Les obsèques de M. Pierre Louys

Les obsèques de M. Pierre Louys ont été célébrées aujourd'hui en l'église Notre-Dame-de-la-Miséricorde, rue de l'Assomption. La réunion s'est faite au domicile mortuaire, hameau de Boulainvilliers. De belles couronnes qui chargeaient le char funèbre avaient été adressées par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, la Société des gens de lettres, etc.

La levée du corps a été faite et l'absoute donnée par l'abbé Protois, curé de la paroisse. La deuil était conduit par la belle-sœur de l'écrivain, des amis intimes : MM. Fernand Gregh, André Lebey, Claude Farrère. Une délégation de la place de Paris rendait les honneurs militaires. L'inhumation a eu lieu au cimetière Montparnasse.

Discours de M. de Monzie

Sur le seuil de l'église, M. de Monzie, ministre de l'instruction publique, a prononcé le discours suivant :

L'amitié confiante de Fernand Gregh et d'André Lebey, plus encore que ma précaire fonction au gouvernement, me vaut l'honneur de conduire au nom des lettres françaises la deuil de Pierre Louys. Je n'ai connu de lui que son œuvre. Quand j'aurais pu lui être présenté par Jean de Tinan, il était déjà trop célèbre et j'étais encore trop jeune. Mais, précisément parce que je ne l'ai point approché, je puis dire ce que signifiait pour nous vers 1897 son nom, ce nom adouci en pseudonyme musical, et quelle légende passionnelle, quelle idéologie fervente suscita au lendemain même de sa tumultueuse publication la préface d'Aphrodite, plus connue, sinon plus célèbre, que celle de Cromwell. Non en vérité, ce que nous aimâmes en Pierre Louys, ce n'était pas une réincarnation parisienne de ce Méléagre si menu, si gentil, à qui Sainte-Beuve et Paul de Saint-Victor avaient tenté de faire, on ne sait pourquoi, une réclame saisonnière. Nous ne l'avons pas davantage confondu avec le fier Moréas des Sylves, non plus qu'avec l'inoubliable Maurras retour d'Olympie. Tout enivré, qu'il fut d'hellénisme et tout paré, tout fleuri de grâces érudites, il n'avait rien d'un païen mystique dans la manière de Louis Ménard, rien d'un fanatique de la vieille Grèce selon le type magnifique de Victor Bérard. Ce fantaisiste était un doctrinaire, non point un moraliste, comme l'a écrit M. Martin Mamy. Adolescent en révolte contre les disciplines puritaines, jeune bourgeois affichant ses ardeurs de chair avec une ostentation héritée des romantiques, il s'était associé à ce défi que jetaient presque dans le même temps à la face de leurs sagesses nationales Oscar Wilde et Gabriele d'Annunzio. Comme il injuriait bien, avec quelle verve d'invective, saint Paul, le petit homme néfaste qui n'avait jamais entendu le Christ, et Luther - ce moine de Thuringe, exalté par les Epîtres, qui assura la règne de la laideur sous le couvert de la vertu ! D'autres se sont insurgés, mais nul aussi violemment, aussi sincèrement, avec une aussi riche éloquence, contre les impératifs moraux de Kant, contre cette hypocrisie de civilisation qui se fonde sur une prétendue raison théorique ! « L'amour est chose cérébrale », avait proclamé ce grand solennel de Michelet. Pierre Louys prit le parti de Stendhal contre Michelet et celui de Renan contre Lemaitre. A cause de quoi il nous parut qu'il servait non pas seulement la cause du plaisir, mais encore celle de la simple et libre vérité. Il y eut des émeutes au quartier Latin qui se peuvent à distance interpréter comme des manifestations en faveur de cette renaissance dont l'auteur d'Aphrodite nous offrait l'annonce enchantée.

Trente ans ont passé sur cet épisode et sur la prompte gloire de Pierre Louys. Et je me demande si cet épicurien n'avait pas plus de stoïcisme, c'est-à-dire plus d'authentique noblesse que ses détracteurs et censeurs, tous respectables, respectés et parvenus aux sommets des hiérarchies contemporaines. D'abord Pierre Louys meurt sans avoir administré sa carrière, ni capitalisé les profits de sa renommée. A 21 ans, il avait fondé et dirigé une revue dont les collaborateurs principaux étaient Leconte de Lisle, José-Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier et Maurice Maeterlinck ; le premier numéro de la Conque publiait un poème de Paul Valéry, un sonnet de Léon Blum et une pièce en vers d'Henry Bérenger dont le titre Un soir au Luxembourg ne laisse pas que d'avoir un joli son mélancolique pour le rapporteur général des finances au Sénat. Dans une nation de cadres, Pierre Louys avait ce privilège d'être bien encadré, d'être soutenu par une équipe. Il eut cette autre bonne fortune d'être distingué, recommandé, lancé par François Coppée, caution bourgeoise et si brave homme, si éperdu de bienfaisance littéraire, qui eût suffi à frayer les voies de l'Académie au cadet sensuel de Jean Richepin. Cependant que la presse devenait de plus en plus indispensable à l'établissement d'un poète dans le monde, Pierre Louys bénéficiait de la publicité du Journal pour répandre les maximes du roi Pausole parmi le ravissement d'une vaste clientèle ; les premiers propos de M. Bergeret n'atteignaient pas un égal tirage. Les Aventures du roi Pausole créaient un genre et renouvelaient une tradition - dans la suite des contes de Voltaire et des comédies de Musset double motif de succès pourvu que le succès fût recherché et exploité ; Or, c'est là que Pierre Louys révèle soudain sa qualité d'âme, sa discrète gentilhommerie. L'homme de pourpre va s'envelopper d'ombre. Aux joies d'orgueil et de luxe, Il va définitivement préférer ses lectures, ses voyages et cette silencieuse solitude où, petit à petit, ses yeux se fermeront comme pour ne plus participer au spectacle d'un univers que sa curiosité aurait déserté. Cette fin consciente et préméditée est du même style très pur que chacun de ses écrits. Il ne s'était point converti, n'ayant jamais désavoué de sa foi native que les principes parasitaires. Sans doute, il eût fait sienne la confession de Renée Vivien :

Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.

Encore bien qu'il n'ait jamais prétendu à aucune propagande sociale, il avait dédié à la jeune mère ces adorables lignes qui justifieraient les plus tendres pardons s'il en était besoin : « Ne crois pas, Myroméris, que d'avoir été mère, tu sois moindre en beauté. Voici que ton corps sous la robe a noyé ses formes grêles dans une voluptueuse mollesse. »
Il a honoré la beauté d'une dévotion sans bassesse, honoré la langue française d'un culte sans défaillance. Son caractère ajoutait à son art, selon cette théorie de Taine qui n'est point inactuelle. Il fut le dernier et le plus charmant adversaire de Tartuffe. Je salue sa dépouille du même hommage dont j'eusse salué un filleul de Ronsard.


A LA MÉMOIRE D'ALBERT SAMAIN

L'inauguration du monument élevé à Magny-les-Hameaux, près de Chevreuse (Seine-et-Oise), à la mémoire d'Albert Samain, le poète d'Au jardin de l'infante, d'Au flanc du vase et du Chariot d'or, et de la plaque commémorative apposés sur la maison où il mourut, dans cette localité, il y a vingt-cinq ans, a eu lieu aujourd'hui. Le monument est l'œuvre de Mme Yvonne Serruys ; la plaque est en céramique de la manufacture nationale de Sèvres.

Au nom du Conseil municipal de Paris, qui n'oublie pas qu'Albert Samain fut employé à la préfecture de la Seine, M. Léon Riotor, conseiller, président honoraire de la Société des poètes français, qui fut l'ami de début du poète, a pris le premier la parole.

M. Georges Lecomte, de l'Académie française, président de la Société des gens de lettres, a évoqué la figure et loué l'œuvre d'Albert Samain.
D'autres discours ont été prononcés par MM. Gaston Rageot, président de l'Association de la critique littéraire ; Léon Bocquet, au nom des amis d'Albert Samain ; Thierry Sandre, secrétaire général de l'Association des écrivains combattants, et Pierre Audibert, chef de cabinet du ministre de l'instruction publique, qui a dit notamment :

La musique mieux que les mots, Gabriel Fauré, Ravel, mieux que Sainte-Beuve lui-même, diraient notre trouble profond et l'immatériel enchantement. Poèmes du soir que nous relisons en fermant les yeux, aux confins de nos hâtes et de nos fièvres, noblesse sans cabotinage d'une vie que nous venons honorer pour sa dignité jusque dans ses humbles labeurs, harmonie que le rythme des ans ramène parmi nos tumultes, charme d'un masque indécis destiné aux confidences, chatoiement d'un vers soyeux après les éclats de métal des grands belluaires du romantisme, Verlaine qui se prolonge et Rimbaud qui attiédit ses brûlures, états d'âme amortis comme des paysages de Corot, toute la mélancolie des Flandres et toute la grâce d'Ile-de-France.

Il m'a plu d'adjoindre l'hommage à Albert Samain - le discret poète - à celui consacré au retentissant Pierre Louÿs !

Il y a un certain hiératisme dans Louÿs qui surprend notre époque qui préfère le débraillé ... mais est-ce que la sensualité aime le décousu des idées ?

La curiosité dans le cas de Louÿs réside dans son hostilité à l'homosexualité alors que tout aurait dû lui faire comprendre autrement que par le petit bout de la lorgnette l'apport civilisationnel de l'amour qu'un sexe peut avoir pour lui-même !
On connaît sa brouille avec Oscar Wilde puis avec son vieil ami André Gide et même à la fin de sa vie avec le complaisant Paul Valéry alors que sa monomanie s'était tournée vers l'attribution des oeuvres de Molière à Corneille ...

Puisque l'on cite Renée Vivien, il faudrait faire un paragraphe sur les poètesses lesbiennes qui illustrent en grand nombre la littérature française. Mais de plus habiles que moi s'y consacreront ...

Si l'on parle de l'union de la poésie, de la musique, de la scène et de l'ambiguité de la grâce, on ne peut pas éviter le nom de celui qui les résume toutes : Vaslav Nijinsky !

Le Figaro du jeudi 30 mai 1912 :

UN FAUX PAS

Nos lecteurs ne trouveront pas, à la place habituelle des théâtres, le compte rendu de mon excellent collaborateur Robert Brussel sur la première représentation de l'Après-Midi d'un faune, tableau chorégraphique de Nijinsky, réglé et dansé par cet étonnant artiste.

Ce compte rendu, je l'ai supprimé.
Je n'ai pas à juger la musique de Debussy qui, d'ailleurs, ne constitue pas une nouveauté puisqu'elle est vieille de dix années, et mon incompétence est trop complète sur la transposition de ces subtilités, pour que je puisse discuter avec les éminents critiques ou les jeunes amateurs qui taxent de chef-d'œuvre les « prélude, interludes et paraphrase finale» inspirés à un danseur par l'œuvre de Mallarmé.

Mais je suis persuadé que tous les lecteurs du Figaro qui étaient hier au Châtelet m'approuveront si je proteste contre l'exhibition trop spéciale qu'on prétendait nous servir comme une production profonde, parfumée d'art précieux et d'harmonieuse poésie !

Ceux qui nous parlent d'art et de poésie à propos de ce spectacle se moquent de nous. Ce n'est ni une églogue gracieuse ni une production profonde. Nous avons eu un faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur. Voilà tout. Et de justes sifflets ont accueilli la pantomime trop expressive de ce corps de bête mal construit, hideux de face, encore plus hideux de profil.

Ces réalités animales, le vrai public ne les acceptera jamais.

M. Nijinsky, peu accoutumé à un tel accueil, mal préparé d'ailleurs pour un tel rôle, a pris sa revanche un quart d'heure après, avec l'exquise interprétation du Spectre de la rose, si joliment écrit par M. J. L. Vaudoyer.

Voilà les spectacles qu'il faut donner au public. C'est le charme, le goût, l'esprit français et c'est à ces sources pures qu'il faudra toujours puiser quand on voudra provoquer, pour de longues soirées, l'enthousiasme d'une salle conquise par la poésie, l'émotion, le rêve et la beauté. Le reste est condamné à périr. Gaston CALMETTE.

Le Figaro du vendredi 31 mai 1912 :

A PROPOS D'UN FAUNE

Je ne pensais pas avoir à revenir sur l'incident du Châtelet ; mais à côté des félicitations que nos lecteurs m'ont fait l'honneur et la joie de m'adresser par centaines, j'ai reçu de M. de Diaghilew, le directeur des représentations des Ballets russes, une lettre que les devoirs de l'impartialité m'obligent à insérer :

Paris, 30 mai 1912.

Monsieur le Directeur,

Je ne saurais défendre en quelques lignes le résultat d'un effort de plusieurs années et de recherches consciencieuses et graves. Il me paraît plus simple, après l'article de M. Jacques E. Blanche, publié mardi dans vos colonnes, d'offrir au public l'opinion du plus grand artiste de notre époque, M. Auguste Rodin, et celle du maître Odilon Redon, qui fut l'intime ami et le confident de Stéphane Mallarmé.

Voici d'abord la lettre que j'ai reçue de M. Odilon Redon :

Monsieur,

Toute joie souvent accompagne une peine : au plaisir que vous m'avez donné ce soir, s'ajoute le regret de ne pas avoir vu, au milieu de nous, mon illustre ami Stéphane Mallarmé.

Lui, plus que tout autre, eût apprécié l'admirable évocation de son esprit. Je ne crois pas que dans l'art irréel, il soit possible de donner avec plus de raffinement l'un des caractères de son art.

Je me souviens que tous les propos de Mallarmé contenaient quelques traits sur la chorégraphie et la mimique. Qu'eût été sa joie de voir apparaître, sur la frise vivante que nous venons de voir, le propre rêve de son faune, et ses rêveries portées sur les ondes légères de la musique d'un Debussy et rendues sensibles par la plastique d'un Nijinsky et l'ardente couleur d'un Bakst ?

Combien nous devons vous être reconnaissants, monsieur, d'avoir su enchâsser dans l'écrin de l'art russe un joyau de plus.
L'esprit de Mallarmé était ce soir parmi nous.
Croyez, monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

Odilon REDON.

Voici maintenant un passage essentiel de l'article publié par M. Auguste Rodin dans le Matin :

Aucun rôle n'a montré Nijinsky aussi extraordinaire que sa dernière création de l'Après-Midi d'un Faune. Plus de salutations, plus de bonds, rien que les attitudes et les gestes d'une animalité à demi consciente : il s'étend, s'accoude, marche accroupi, se redresse, avance, recule avec des mouvements tantôt lents, tantôt saccadés, nerveux, anguleux ; son regard épie, ses bras se tendent, sa main s'ouvre au large, les doigts l'un contre l'autre serrés, sa tête se détourne avec une convoitise d'une maladresse voulue et qu'on croirait naturelle. Entre la mimique et la plastique, l'accord est absolu : le corps tout entier signifie ce que veut l'esprit ; il atteint au caractère à force de rendre pleinement le sentiment qui l'anime ; il a la beauté de la fresque et de la statuaire antiques ; il est le modèle idéal d'après lequel on a envie de dessiner, de sculpter. Vous diriez de Nijinsky une statue, lorsqu'au lever du rideau il est allongé tout de son long sur le sol, une jambe repliée, le pipeau aux lèvres ; et rien n'est plus saisissant que son élan lorsque, au dénouement, il s'étend, la face contre terre, sur le voile dérobé qu'il baise et qu'il étreint avec la ferveur d'une volupté passionnée.

Au seul point de vue plastique, il y a à tirer de là tout un enseignement du goût. Qu'on ne s'étonne pas de voir l'églogue d'un poète contemporain reportée au temps de la Grèce primitive ; cette transposition offrait pour le geste archaïque l'occasion heureuse de se produire au commandement d'une volonté espressive. Je voudrais qu'un si noble effort fut intégralement compris et que, à côté de ces représentations de gala, le théâtre du Châtelet en organisât d'autres où tous les artistes pourraient venir s'instruire et communier dans le spectacle de la beauté.
Auguste Rodin.

Je me réclame de ces avis autorisés, je me réclame de notre labeur opiniâtre dont l'Après-Midi d'un Faune est l'aboutissant, pour dire que notre œuvre méritait, il me semble, le respect, même de nos adversaires.
Acceptez, monsieur le Directeur, l'hommage de mes sentiments distingués.
Serge de Diaghilew.

Je ne veux pas discuter avec M. Serge de Diaghilew ; il est l'imprésario de l'affaire par conséquent, il ne peut que trouver excellent le programme choisi par lui. Son programme contenait d'ailleurs de fort belles choses, je le reconnais, et nous n'avons signalé dans ses ballets qu' « un faux pas ». Le « faux pas » est indiscutable.

Il n'y a pas non plus à faire intervenir Mallarmé pour défendre l'interprétation de M. Nijinsky ce débat lui est hélas ! trop étranger.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre !

La lettre de M. Odilon Redon ne nous apporte donc que l'opinion personnelle de M. Odilon Redon, rien de plus.
Quant à M. Rodin que j'admire profondément comme l'un de nos sculpteurs les plus illustres et les plus habiles ; je ne puis que décliner son jugement dans cette question de moralité théâtrale.
M. Rodin a fait quelques compositions géniales et des quantités de fragments plus beaux que les statues qu'il consent à achever ; mais, n'en déplaise à M. Serge de Diaghilew, son arbitrage est inattendu dans l'affaire Nijinsky. Pour le récuser, il me suffit de rappeler qu'au mépris des convenances il expose, dans l'ancienne chapelle du Sacré-Cœur et dans les chambres désertées des religieuses proscrites de l'hôtel Biron, une série de crayons libidineux et de croquis cyniques précisant, avec plus de brutalité encore, les attitudes impudiques du faune qui fut justement sifflé hier au Châtelet. Et s'il faut dire toute ma pensée, la mimique maladive qu'un danseur nous a présentée l'autre soir sur la scène m'indigne beaucoup moins que le spectacle donné chaque jour par M. Rodin, dans l'ancien couvent du Sacré-Cœur, à des légions d'admiratrices pâmées ou de snobs satisfaits.

Il est inconcevable que l'Etat, c'est-à-dire le contribuable français, ait payé cinq millions l'hôtel Biron uniquement pour y loger gratis le plus riche de nos sculpteurs.
Le vrai scandale est là ; et c'est au gouvernement qu'il appartient de le faire cesser.

Gaston Calmette.

Décidément Mme Joseph Caillaux aura bien fait de faire taire définitivement cet impudent Calmette ...

Le Figaro du lundi 10 juin 1912 :

COURRIER DE PARIS

Je suis allé voir Nijinsky hier soir au Châtelet. Il est sublime. Mais je l'ai trouvé un peu changé. Il y a dans certaines de ses attitudes un je ne sais quoi de solennel et même de hiératique que l'on ne remarquait pas au début de la saison. Qn a dû lui dire qu'il était en train de fonder une religion, et comme cette aventure n'est arrivée jusqu'ici à aucun danseur, il en éprouve visiblement un mélange d'orgueil et d'embarras. Il se rend compte qu'il a charge d'âmes, et que du bond qu'il va faire ou de la pose qu'il va prendre dépend peut-être le salut de toutes ces jeunes femmes groupées au balcon, à l'orchestre, dans les loges, et dont les regards fixés sur lui implorent le frisson sacré. Quelle responsabilité pour un danseur et que de choses nous avons mises dans la danse que M. Jourdain ne soupçonnait pas !
Comment se crée une renommée du genre de celle de Nijinsky ? La réclame, le bluff, le snobisme ne suffisent pas à l'expliquer.
Ces éléments y sont contenus, mais ne la composent pas uniquement.
A la valeur apparente et fictive, il est nécessaire qu'il s'ajoute aussi une valeur réelle, et c'est l'énorme disproportion entre ces deux valeurs qui est tout l'intérêt du problème. En général, ces réputations se font par surprise et éblouissement subit. Tout à coup, un soir, le bruit se répand à Paris qu'il existe un individu extraordinaire, artiste, poète ou philosophe. Quelques initiés à peine connaissaient son nom, mais ils étaient d'accord pour lui prédire la conquête du monde. L'occasion seule manquait. N'oublions pas que l'homme prédestiné présente toujours la même singularité. Qu'il soit peintre, comédien ou savant, ce n'est pas parce qu'il est un grand savant ou un grand artiste qu'il atteint la gloire.
Il est encore autre chose. Musicien, il est surtout un penseur ; philosophe, il est principalement un poète ; peintre, il ne se sert de ses pinceaux que pour exprimer sa philosophie de l'univers. C'est comme professeur d'énergie et tueur de lions, et non comme homme d'Etat que Roosevelt est plus fameux que Taft et si nous n'avions envisagé en Nijinsky que le danseur, il y a longtemps que nous n'en parlerions plus. Heureusement pour lui, la danse n'est que le prétexte de son génie. Nijinsky ne danse pas, en effet, pour nous amuser, mais bien pour nous initier à la Beauté et préparer les temps nouveaux. Tout l'avenir va sortir de là.
Voilà la condition essentielle du prestige. Dès qu'elle est remplie, l'admiration se déchaîne, brusque et sans frein, ne comportant ni raisonnement ni examen. A Paris, l'admiration dans certains cas est une espèce de panique.
Aussitôt décrétée dans les salons et dans la presse, on se précipite les uns sur les autres, on se bouscule et c'est à qui admirera le plus fort. On a une peur horrible de ne pas admirer assez. A la première défaillance, on est piétiné après avoir été traité de fourbe et de crétin.
Le moins que l'on risque, c'est d'être déshonoré pour toute la saison et de ne plus pouvoir se présenter nulle part.
En outre, la loi des suspects commence à fonctionner et des tribunaux révolutionnaires siègent dans tous les coins. On n'imagine pas l'intransigeance des gens qui ont la manie d'admirer. Il y a, parmi eux, de petits Marat et de petits Robespierre qui ne plaisantent pas avec les idoles, et qui finiront par dresser au commencement de chaque hiver une liste des choses et des personnes que nous devrons admirer pendant l'année, sous peine d'être proscrits.

Ce phénomène n'est pas absolument particulier à notre époque. Il y a toujours eu des gens qui ont vu dans l'admiration une carrière ou que la difficulté de réfléchir a éloignés de la critique. Ce qui est bien de notre temps, c'est la nature de notre admiration ; et ce sont les qualités que nous réclamons des artistes, des écrivains, des penseurs, à qui nous sommes prêts à la décerner. Je ne parle là que de cette admiration spéciale et foudroyante dont il n'est guère de meilleurs exemples que dans la société parisienne, et encore dans les milieux de culture élégante et raffinée. On y est très délicat et très dupe à la fois. En art, à la merci d'un mot qui fait balle, d'un paradoxe qui a l'air profond ; mais avant tout on exige le ton criard et un petit goût d'étranger.
C'est la formule du jour. Remarquez qu'on n'est pas insensible à l'harmonie, à la finesse, à la force souple, à tant de qualités supérieures que des Français ne perdent jamais qu'un instant et en pleine bagarre, mais qui ne provoquent pas la frénésie. Nous aimons ces vertus d'un amour assagi et habituel ; nous sommes pleins de tristesse quand elles feignent de nous quitter ; nous sommes d'ailleurs très sûrs qu'elles ne tarderont pas à revenir, car elles ne se plaisent que chez nous. Et alors, dans l'intervalle, nous allons nous débaucher avec des barbares.

• Oui, c'est cela. Pour goûter entièrement un Nijinsky, nous avons besoin de nous mettre résolument à l'état barbare : pendant une heure. Il nous faut oublier notre civilisation et ses règles nous persuader, par un vigoureux effort de volonté, que nous n'appartenons à aucun pays, que nous ne sommes soumis à aucune loi et que nous n'acceptons plus de contrainte ! Ces hommes et ces femmes qui sont assis à nos côtés dans la salle à demi obscure ont cessé, provisoirement, d'être nos compatriotes. Pour un soir, leurs visages que nous distinguons à peine ne nous sont plus familiers.
Etrange et dangereux pouvoir de ce décor rouge, de ce danseur fallacieux, de toute cette magie préparée par des sorciers d'Orient ! Si nous nous y laissions prendre davantage, le risque serait trop gros pour cette fugitive illusion.
Je crois cependant que nous touchons à la fin de la période où nous jouâmes avec la barbarie. Que nous a rapporté cette partie inégale ? Quelques impressions d'un art trop âpre et trop corrosif pour nous, une rupture d'équilibre dans notre tempérament, la méfiance de notre intelligence et de notre goût. Et nous apercevons maintenant la duperie de l'enjeu.

Ce prestigieux Nijinsky est donc plus symbolique encore qu'il ne pense. Il croit incarner la Beauté et la Passion.
Peut-être représente-t-il aussi le terme de notre naïveté.

Pour le moment, ne dérangeons pas trop sa gloire qui est sans pareille. Laissons-le en jouir pleinement et admirons-le pour la dernière fois. Quelle destinée ! Il remplace à lui seul les légendes romantiques qui perdirent Mme Bovary et dont les femmes, aujourd'hui, ont le dédain. C'est une situation exceptionnelle que tous les hommes lui envient. Il aurait mieux valu un héros ce fut un danseur qui l'obtint.

Alfred Capus.

Le temps de cette Grèce archaïque reconstituée ne pouvait que confondre la mauvaise foi des uns et des autres !
Les ratiocinations ne peuvent rien contre les bonds du génie ...

M. Croche anti-dilettante s'exprime avec son humour incomparable dans Le Matin du 15 mai 1913 :

THEATRES & CONCERTS

Jeux

Toutes les bonnes choses rient.

A propos du ballet Jeux dont il a composé la musique et qui doit être représenté ce soir ou théâtre des Champs-Elysées, le maître Claude Debussy a écrit les lignes suivantes qu'il nous a adressées :

Je ne suis pas homme de science ; je suis donc mal préparé à parler de danse puisque aujourd'hui on ne saurait rien dire de cette chose légère et frivole sans prendre des airs de docteur. Avant d'écrire un ballet, je ne savais pas ce que c'est qu'un chorégraphe, maintenant je le sais : c'est un monsieur très fort en arithmétique ; je ne suis pas encore très érudit, mais j'ai retenu pourtant quelques leçons... celle-ci, par exemple : un, deux, trois un, deux, trois un, deux, trois, quatre, cinq un, deux, trois, quatre, cinq, six un, deux, trois un, deux, trois (un peu plus vite), et puis on fait le total. Ça n'a l'air de rien, mais c'est parfaitement émotionnant, surtout quand ce problème est posé par l'incomparable Nijinsky. Pourquoi je me suis lancé, étant un homme tranquille, dans une aventure aussi lourde de conséquences ?
Parce qu'il faut bien déjeuner, et parce que, un jour, j'ai déjeuné avec Serge de Diaghilew, homme terrible et charmant qui ferait danser les pierres. Il me parla d'un scénario imaginé par Nijinsky, scénario fait de ce « rien du tout » subtil dont j'estime que doit se composer un poème de ballet : il y avait là un parc, un tennis, la rencontre fortuite de deux jeunes filles et d'un jeune homme à la poursuite d'une balle perdue, un paysage nocturne, mystérieux, avec ce je ne sais quoi d'un peu méchant qu'amène l'ombre, des bonds, des tours, des passages capricieux dans les pas, tout ce qu'il faut pour faire naître le rythme dans une atmosphère musicale.

D'ailleurs, il faut bien que je l'avoue, les spectacles des « Russes » m'ont si souvent ravi par ce qu'ils ont de sans cesse inattendu, la spontanéité naturelle ou acquise de Nijinsky m'a si souvent touché, que j'attends, comme un enfant bien sage à qui on a promis le théâtre, la représentation de Jeux dans la bonne Maison de l'avenue Montaigne qui est la Maison de la Musique.

Il me semble que les « Russes » ont ouvert, dans notre triste salle d'études où le maître est si sévère, une fenêtre qui donne sur la campagne. Et puis, pour qui l'admire comme moi-même, n'est-ce point un charme d'avoir Tamar Karsavina, cette fleur doucement infléchie, pour interprète et de la voir avec l'exquise Ludmila Schollar jouer ingénument avec l'ombre de la nuit ?...

CLAUDE DEBUSSY

Maurice Ravel avait donné aux Ballets russes son Daphnis et Chloé dont Alfred Bruneau raconte la création dans Le Matin du 10 juin 1912 :

Au Châtelet, un ballet nouveau « Daphnis et Chloé », achève brillamment la saison russe.

Quel admirable sujet offre aux musiciens la vieille pastorale de Longus ! Je ne sais rien de plus beau, de plus pathétique, de plus simple ni de plus humain que l'amour ignorant des deux êtres poussés au désir par la vivante nature, et réunis enfin dans l'étreinte suprême, grâce aux bonnes leçons complaisantes de Lyceion, l'initiatrice. Mais la difficulté de mettre cela au théâtre est grande. M. Michel Fokine a pensé qu'en supprimant la parole il diminuerait le danger. Son livret, adroit et joli, agencé de très prudente et de très charmante manière, se borne à évoquer, sans aucune brutale précision, le souvenir du roman, et laisse au compositeur le soin d'exprimer entièrement ce qui ne pouvait être dit ou montré.
Celui-ci n'y a point manqué. La partition de M. Maurice Ravel s'anime d'un vaste souffle panthéiste. Elle déroutera ceux qui croient l'auteur de tant de pages amusantes capable uniquement de concevoir des petites choses bizarres et humoristiques. Elle a de la force, du rythme et de l'éclat. Des voix s'y mêlent aux instruments, voix mystérieuses et ardentes des invisibles et éternelles divinités auxquelles il faut obéir. Sa liberté de forme et d'écriture dépasse tout ce que l'on peut imaginer. L'anarchie harmonique et polyphonique est ici absolue, et je dois avouer que je ne l'accepte pas sans une certaine hésitation. Cependant, il me répugnerait de fixer des limites à un artiste, de discuter les moyens qu'il emploie pour réaliser son rêve. Je n'aurai jamais l'étroitesse d'esprit, ni l'outrecuidance de vouloir lui imposer mes idées, et je suis trop heureux quand les siennes ont une réelle valeur. C'est bien là le cas, et je constate avec un vif plaisir la vigoureuse audace de l'oeuvre, singulièrement frappante, justernent applaudie, que je viens d'entendre.

Inspirée des bas-reliefs et des vases antiques, mais non point raide et figée comme dans une précédente tentative, sa chorégraphie mérite l'admiration sincère. L'accord de la danse, de la pantomime et de la symphonie est cette fois remarquablement obtenu, et je n'adresserai que des éloges à M. Nijinsky et à Mme Karsavina, qui traduisent supérieurement l'instinctive tendresse et l'émouvante passion des deux principaux personnages ; à Mlle Frohmann et à M. Bolm, interprètes excellents. Les costumes et les décors de M. Léon Bakst sont de couleur violentes et curieuse, et l'orchestre est sûrement conduit par M, Pierre Monteux.

Alfred Bruneau.

Comme vous le savez mon grand-père Georges Driout est né à Reynel ainsi qu'un grand nombre de ses aïeux ! Le Figaro du lundi 4 décembre 1893 consacre un long article aux demeures seigneuriales des alentours et s'attarde sur le château de Reynel :

Dans le canton d'Andelot, un des bourgs les plus anciens de France où Childebert II, Brunehaut et Gontran ont signé le fameux traité qui a ouvert la période féodale, le comte de Beurges possède deux fort beaux châteaux, Reynel et Ecot. Le premier, qui a vu naître la seconde femme du sire de Joinville, s'élève à pic au-dessus de la vallée ; un grand étang fait un miroir à ses terrasses et à ses tours. Le second, qui a eu pour maîtres les Mailly, les d'Hostel et les Capisucchi-Bollogne, ceux-ci d'origine italienne mais fixés en France depuis le XVIe siècle, est assis au fond d'une gorge profonde que des forêts immenses enveloppent de toutes parts.
Comme on dit de certains châteaux solitaires, il semble n'avoir été bâti que pour les étoiles. Des ombrages séculaires, des eaux courantes réunies en nappes limpides et où la truite fuit parmi des herbes qui semblent fuir aussi en font un séjour très agréable en été ; l'automne venu, on peut s'y livrer très fructueusement au plaisir de la chasse.
Mais depuis longtemps déjà le mouvement et la gaîté se sont retirés de Reynel et d'Ecot. L'unique héritière de ces domaines et de ces royales forêts n'est plus. Mlle de Beurges a été enlevée par la mort dans tout l'éclat de sa vingtième année. Douée comme par les fées de l'intelligence, de la grâce et de la beauté, amazone intrépide, rappelant le type des plus poétiques héroïnes de Walter Scott, elle se distinguait surtout par sa bonté. Il n'était pas rare de la rencontrer à travers les bois, portant aux chaumières, aux huttes des bûcherons des aumônes dont ses douces paroles rehaussaient encore le prix. Et sa mémoire reste bénie sous ces humbles toits.

Si cruellement frappé, le comte de Beurges a renoncé aux luttes de la politique. Ses concitoyens, qui l'avaient envoyé au Parlement, comme le chef du parti conservateur dans le département ont en vain cherché à le faire revenir sur sa décision. Il n'a consenti à accepter que le mandat de conseiller général pour défendre les intérêts du canton d'Andelot. Sa bienveillance, sa serviabilité sont légendaires. D'un accueil aussi obligeant et d'une aussi inépuisable charité, Mme de Beurges est avec lui la providence de la contrée.

Septfontaines.

Mathilde Mauté (°1853-1914) qui devint la femme de Paul Verlaine, était amie intime de la demoiselle du château, Osine de Beurges, elle est donc souvent venue dans sa jeunesse faire des séjours lors des grandes chasses avec ses parents au château de Reynel.
Elle en parle avec complaisance dans ses Mémoires de ma vie.
Le comte Henri de Beurges avait une usine métallurgique à Manois depuis 1854. Il avait épousé en 1851 Alexandrine, fille de Fernand de Chabot, duc de Rohan et prince de Léon.

Ce billet du Figaro signé Septfontaines - allusion claire à l'abbaye royale Saint-Nicolas des Septfontaines des Prémontrés à Andelot-Blancheville - altère quelque peu la vérité ; le comte de Beurges (°1822-1912) après la mort de sa fille Joséphine - d'où son surnom d'Osine - en 1877 à l'âge de 24 ans (il semblerait qu'elle se soit suicidée suite à une déception amoureuse étant fiancée au prince de Bourlémont) continua à se présenter aux électeurs du canton d'Andelot comme principal soutien de la faction royaliste, mais si en 1871 sous l'effet de la surprise de la chute du Seconde Empire, il fit partie de cette chambre introuvable qui grâce à l'habileté de Thiers et de quelques autres mit en place la République à la place d'une monarchie constitutionnelle dont le comte de Chambord ne voulait pas (il préférait le drapeau blanc à fleur de lys), il ne réussit jamais à retrouver la faveur de la faction républicaine, dont mes ancêtres maires de Reynel (et juges de paix du canton) tout le long du XIXème siècle représentaient le fer de lance.
Le comte (romain) était un ultra comme on disait en 1820 issu d'une famille Lorraine (anoblie par charges par le duc de Bar en 1464) et les Champenois comme les Lorrains étaient de farouches partisans de la République puis de l'Empire.
Il y avait donc à Reynel ceux du château et ceux du village qui se regardaient quelque peu en chiens de faïence ...

Si Fauré, Debussy, Ravel et Stravinsky furent de grands illustrateurs de la littérature de leur époque ou beaucoup plus ancienne, un musicien plus discret incorpora la poésie des paysages et des climats de sa région directement dans ses compositions sans passer par le truchement du verbe : Déodat de Séverac !

Le Gaulois du samedi 1er avril 1922 :

La fontaine Déodat

En cette fin de mars, l'an dernier, le musicien Déodat de Séverac rendait à Dieu son âme pastorale. Il mourait à quarante-huit ans, prématurément, avant d'avoir pu donner la forme et le mouvement de la vie à ses Antibel, le drame lyrique qui eût exprimé à la fois dans sa profondeur et dans son pittoresque l'amour que Déodat de Séverac portait à sa petite patrie.

Le nom de Déodat de Séverac est connu et son œuvre est aimée. Nous ne croyons pas cependant que les « suites pour piano » que laisse ce pur et sincère poète aient encore atteint tous ceux qui, dans l'avenir, leur donneront leur cœur. Cerdagne, En Languedoc, Sous les Lauriers-Roses, tels sont les titres de ces ouvrages à la fois puissants et gracieux, dont la forme et le fond ne doivent rien à des modes passagères et que l'on peut rapprocher, sans menaces pour elles, des recueils de Couperin, des albums de pèlerinage de Liszt et du Schumann des Kreisleriana.

Evoquons l'homme charmant, sage et bon près duquel nous vécûmes quelque temps avant sa disparition injuste.

Déodat de Séverac s'était fixé à Céret, petite sous-préfecture un peu perdue dans le Roussillon, entre le Canigou, qui brille comme un lis, et les monts Albères, lesquels ont la couleur rose, dorée et mauve des pierres à feu.

Près de Séverac, comme on se sentait loin de tout ce qui émiette, dissipe, dilue la vie ! Pour lui la musique n'était pas devenue une carrière ; elle était toujours restée une vocation. Son travail était moins un labeur qu'une effusion.
Son plaisir ne consistait pas à produire, mais à composer. Hélas ! ce désintéressement nous prive aujourd'hui de maintes œuvres entièrement achevées, mais dont, à vrai dire, on ne possède rien ! Les rares manuscrits de Déodat de Séverac sont presque tous des notations illisibles, une sorte de sténographie personnelle qui garde son secret.

Bien souvent Séverac avait joué à des amis un morceau qu'il appelait le Tombeau de Gauguin, et un autre, inspiré par le beau cloître d'Elne (merveille d'architecture romane que l'on peut voir entre Cerbère et Perpignan). C'étaient là deux œuvres auxquelles il ne manquait que d'être rédigées. Déodat les emporta dans sa tombe, et rien ne reste plus d'elles qu'un écho chaque jour plus faible dans quelques mémoires désolées.
Sa vie harmonieuse aux apparences oisives ressemble à la vie d'un bel arbre qui, sous la grâce facile des fleurs, prépare sans y songer son fruit. Les racines de l'arbre plongeaient avec une ferveur sérieuse dans la terre natale ; les branches abandonnaient au vent qui vient d'Espagne, au vent qui vient de la Méditerranée, leurs flexibles linéaments. Cerdagne, En Languedoc, Sous les Lauriers-Roses sont les filles flatteuses du pays où Séverac vécut. Mais ce pays, disent les voyageurs, ressemble à la Grèce ; les nymphes qui y courent dans les vignes agitent souvent le fiévreux tambourin des gitanes. Le Roussillon est encore peuplé de ces antiques troupes de musiciens, de ces Coblas catalans dont les accents à la fois âpres et passionnés suggèrent tour à tour le cortège de Bacchus et les danses arabes au fond des patios perdus.

Déodat de Séverac se promenait dans sa campagne aimée. Au pied des montagnes qu'une végétation sèche mais odoriférante recouvre, jaillissent des sources dont la plupart, depuis bien longtemps, sont captées dans de petits édifices qui ressemblent aux autels rustiques chantés avec une noble familiarité par les poètes de l'Anthologie.

Séverac aimait nous conduire près de ces modestes fontaines. Devant elles, des clairières de peu d'étendue développent des gazons où la violette est précoce entre des haies basses faites de rosiers sauvages, des allées serpentent et, parmi, de petits chênes rudes ou des châtaigniers prospères, s'élance au bon endroit le cyprès qui scande la verdure, faisant de chaque paysage la strophe d'une poésie.

L'une de ces fontaines va être dédiée au musicien disparu. Aucun monument nouveau dans la ville. Une pierre blanche ne choquera pas l'œil sur ces places de Céret où, sous les platanes gigantesques, des Coblas, aux jours de fête, font danser.
Mais une fontaine, dans un pli rocheux de la montagne, s'appellera désormais « la Fontaine Déodat ». Sur le soubassement d'argile qui supporte sa vasque, on scellera un médaillon discret et l'on gravera son nom.

Là, chaque année, à la fin de mars, les amis de Séverac se réuniront.
Depuis le sous-préfet, qui obtint de Paris pour Séverac un ruban auquel celui-ci ne songeait pas, jusqu'au cantonnier devant la maison duquel le musicien aimait à s'asseoir, entre un mimosa en fleur et une bouteille de « rancio », tout le monde aimait à Céret celui que l'on appelait « Monsieur Déodat ».
Autour de la fontaine votive, la commémoration sera pieuse, mais non point morose. A la fin de mars, là-bas, c'est, depuis longtemps déjà, le printemps.
Un ciel vaste et léger luit à travers les branches. Sur les pins et les yeuses, sur les lauriers et les cyprès, un soleil coloré lustre des feuilles qui ne jaunissent jamais. De la petite ville au lieu de réunion, on peut en flânant cueillir des bouquets naturels qui, dans nos climats, seraient des bouquets de fleuriste. N'est-ce pas là-bas que les camélias poussent dans les cours d'auberge, et qu'on découvre, aux lisières des bacages, des orchidées minuscules près de la pervenche et de l'œil-de-chat ?

Nous revoyons la métairie où nous nous arrêtâmes, pendant l'une des dernières promenades que nous fîmes avec Déodat de Séverac, dans ce pays qu'il chérissait. Les fermiers qui nous reçurent allèrent chercher en notre honneur un flacon de ce « rancio » que nous nommions tout à l'heure, vin qui, en vieillissant, prend la densité liquoreuse d'un vin cuit, sans rien perdre pour cela de son alerte saveur. Dans les verres, ce « rancio » a la couleur claire et douce de la cornaline.

Séverac ne fit qu'y tremper ses lèvres mais cette gorgée et l'éloge que nous fîmes d'un vin si bon le rendirent content. Les jeunes filles de la ferme offrirent des violettes à nos compagnes : une grosse touffe sombre et cependant brillante, qui jetait une odeur fraîche, laquelle faisait songer à l'ombre des bois.

Ce « rancio » et ces violettes, nous pensons que des mains affectueuses les porteront ces jours-ci jusqu'à la Fontaine Déodat. Les amis privilégiés qui seront là-bas parleront du musicien comme on parle d'une ombre présente, qui vous écoute, mais qui ne peut plus vous répondre.

Mais l'âme mélodieuse qui vit dans les oeuvres de Séverac se fera entendre par la voix de la source fidèle, par ce murmure si particulier que le vent fait dans les arbres au feuillage persistant et par le chant de l'oiseau inventif qui donna naguère à Déodat de Séverac le thème de l'un de ces morceaux qu'il jouait de mémoire sans prendre la peine de les transcrire ; thème qu'un autre oiseau sifflera encore près de cette même fontaine, lorsque tous ceux qui aimèrent Déodat reposeront comme lui.

Jean-Louis Vaudoyer

Il y a quelque ressemblance entre l'oeuvre de Frédéric Chopin et celle de Déodat de Séverac. Les tourments en moins ...

Il faut être au diapason de sa pensée ... si l'on ne veut pas que les fruits hautains de son esprit soient blettes !

Il m'est difficile de séparer les arts ; cette idée d'une histoire de la littérature desséchée, réduite comme un squelette aux seuls mots apparents ne me satisfait en rien. Les muses ne causent pas ensemble, c'est ce que l'on a souvent prétendu ! Comme si Léonard de Vinci était sourd et n'appréciait pas la musique, comme s'il n'était pas architecte et écrivain en même temps que penseur et ingénieur ! Comme si les uns ou les autres n'avaient pas des ambitions contrariées enfouies au profond ... l'amour des mots est-il un dilettantisme de la surface des choses ?

Je n'ai peut-être pas toutes les réponses mais en tous cas j'ai les questions !

L'arabesque relie beaucoup de choses, la musique et la peinture parfois ! Et l'écriture manuscrite qui parle d'elle-même ...

Le Gaulois du mardi 8 novembre 1927 :

Le Salon d'Automne

Matisse et Bonnard

Parmi les « as » de la palette répandus dans les salles, on parlera beaucoup de M. van Dongen et de son rajah bleu, en qui les dames reconnaîtront un personnage fort important de la vie parisienne, le roi du cheveu indéfrisable. C'est au reste du bon van Dongen, de la bonne peinture de bal masqué. La grande nature morte de M. Vlaminck est une œuvre de peintre pleine de gris souples et admirables.
Mais le clou du Salon est peut-être dans la salle où M. Henri Matisse et M. Pierre Bonnard occupent en vis-à-vis le centre de la cimaise. Jamais M. Matisse n'a été plus brillant. Son génie de décorateur, son écriture si particulière, son art de créer des arabesques et de faire rentrer toutes choses, une table, un réchaud, une femme, des coussins, dans un système de taches éclatantes, comme un homme qui jongle avec des couteaux, des assiettes, des coquilles d'oeufs et des poids, sa fantaisie, son sens du rythme sont choses qui émerveillent.
M. Matisse est le magicien de l'art contemporain. Tout ce qu'il touche devient féerie. La limite de ce rare esprit, c'est tout de même une certaine absence de qualités humaines : ce jeu délicieux de couleurs n'est qu'un jeu, plaisir et caprice du regard, analogues à l'enchantement que procure un tapis, mais où il n'y a rien pour le cœur, rien pour le sentiment.

Aussi, en face de ces morceaux pleins d'éclat, la peinture riche, la peinture profonde, c'est le paysage un peu sourd de M. Pierre Bonnard. Ce Coin de Provence est une des grandes œuvres que nous devions à son auteur. Un peu de vigne, un pré, un arbre, une colline, un vallon un peu étouffé que couronne un ciel trouble et nuageux de printemps, c'est tout et ce motif si humble donne une impression de plénitude majestueuse. La gamme des terrains, des feuillages, des ocres et des gris, où la nappe verte de la prairie brille comme un joyau, est une chose exquise d'adresse et de tripotage : pas d'exécution plus sensible, de nuances plus raffinées. Un air d'abandon, un dessin presque insaisissable et cependant les plus beaux accords, une sorte de concert où toutes choses font ensemble de la musique. Ce paysage de M. Bonnard a quelque chose de poussinesque, et l'on voit ici ce que Cézanne appelait « faire du Poussin sur nature ».

De rares survivants du cubisme

En dehors des maîtres célèbres, le reste de l'exposition offre encore un vif intérêt. C'est surtout, il est vrai l'intérêt d'un atelier de peinture, comme on s'en aperçoit au nombre des études et des académies. La plupart de ces jeunes gens ne considèrent pas l'art comme un langage transmis et fait une fois pour toutes, comme un héritage dont il ne reste qu'à se servir et que chacun n'a qu'à dépenser à sa guise. Ils tiennent plutôt pour une conquête à faire que pour une tradition reçue. Les questions de forme, la grammaire du métier priment tout et l'emportent de beaucoup sur l'imagination. Mais cette recherche elle-même suffit à captiver.
Du cubisme proprement dit, c'est à peine s'il subsiste encore quelques traces, par exemple dans la composition assez noble, mais glaciale, de M. Metzinger.
M. Laglenne s'est fait un style à part, qui n'est pas sans rappeler l'estampe japonaise et les vitraux de Mucha. Même M. André Lhôte ne conserve de sa crise cubiste qu'un reste de sécheresse : sa figure ressemble à du Vallotton plus qu'à de la peinture de fauve. Et la charmante étude de M. Lotiron pourrait avoir été faite dans l'atelier d'Ingres par un Mottez ou un Amaury Duval.
M. Picasso conserve quelques rares disciples, comme ses compatriotes Mariano Andreu et Pedro Creixams : le picassisme n'est plus qu'une école provinciale, une singularité catalane en peinture. C'est le marseillais de Barcelone.
Au contraire, on voit grandir l'influence de M. Braque : M. Chastel, M. Souverbie, M. Malançon, M. Durey singent de leur mieux ce beau maître, l'un des plus tranquillement originaux de ce temps, et il me semble que le premier a beaucoup de talent.
Une chose remarquable dans toute cette partie de la jeune école, c'est la rareté du portrait, peut-être parce que la clientèle a ses habitudes ailleurs, mais l'absence de pratiques n'a jamais été une raison : Rembrandt, à défaut de modèles, s'est peint lui-même inlassablement. Il faut croire que la jeunesse marque un peu de dédain pour ce qui « ressemble » ou qu'elle ne se sent pas en état d'aborder le genre de problèmes extrêmement difficiles que pose un bon portrait. Elle se trouve plus à l'aise dans l'étude, le paysage et la nature morte, et il faut convenir qu'il en résulte pour le spectateur quelque monotonie.

Etudes et Paysages

Non pas qu'une bonne étude ne suffise pour y faire l'épreuve de presque tous les dons du peintre et pour y déployer toute sa science, son goût, sa sensibilité ; mais pour différencier et classer de pareils mérites il faudrait des pages de critique qui seraient bien vite fastidieuses.

....

Louis Gillet.

Est-ce que la peinture parle ? On sait qu'elle fait beaucoup saliver et causer du moins.
Toujours est-il qu'il faut toujours faire chanter quelque chose ...

Faire ressemblant ... vieux problème !

Cette peinture toute vivante devient presque gênante quand on la compare à la nôtre ! Ces salons d'automne qui étaient d'éternels sacres du printemps des couleurs nous déchirent l'oeil.

Pierre Bonnard est un peu le Déodat de Séverac de la peinture ... qui sent bon !

Bonnard a été le décorateur des Jeux de Debussy montés par Nijinsky (pour la reprise de 1920 dans une chorégraphie nouvelle de Börlin).

Le Figaro du mercredi 27/10/1920 :

Un des grands attraits des ballets suédois, que le Théâtre des Champs-Elysées vient de révéler au public parisien est incontestablement, à côté des danses de la compagnie de Jean Borlin et de l'orchestre de D. Inghelbrecht, la décoration dans laquelle le spectacle se déroule. Le grand peintre Steinlen a fait les trois maquettes d'Iberia, qui sont considérées à juste titre comme trois chefs-d'œuvre ; Pierre Bonnard a réalisé pour Jeux un plein air d'une luminosité harmonieuse et d'une couleur de rêve ; Nils de Dardel a conçu pour Nuit de Saint Jean la plus amusante des images d'Epinal ; Georges Mouveau, enfin, a exécuté avec maîtrise l'éclatant décor oriental de Derviches.

Le violon du Douanier Rousseau ; non ce n'est pas une blague ... Henri Rousseau aimait la musique ! Pierre Mille le raconte avec délices dans Le Temps du 28 janvier 1914 :

En passant.

Le peintre Henri Rousseau

M. Guillaume Apollinaire, dans le dernier numéro des Soirées de Paris, lui consacre une biographie où la sympathie maligne se joint avec un grand charme à l'attendrissement réticent ; puisqu'il y a pire, de nos jours, il ne faut pas, vous le sentez bien, dire tout à fait que Henri Rousseau fut un grand peintre. Cela pourrait nuire aux autres ; et c'est ainsi qu'un peu d'équité, par l'excès même des iniquités, parvient à s'introduire dans les jugements des hommes.

Comme il avait été employé d'octroi, on l'avait surnommé le Douanier, ce titre pouvant être considéré comme le terme noble qui désigne sa fonction. C'était un très pauvre homme et un très brave homme, probablement avec un grain de folie. Tout au long de son existence, il se crut hanté et persécuté par des fantômes. A l'époque où il accomplissait encore son service de gabelou aux barrières de Paris, il voyait des larves infernales s'approcher jusqu'à dix pas de lui et le narguer, le suffoquant d'odeurs puantes ; et n'est-il pas singulier que cette cervelle presque illettrée ait retrouvé là un des traits que signalent le plus communément les vieux grimoires de démonologie ? Henri Rousseau leur tirait des coups de fusil, ce qui permet d'expliquer d'ailleurs que l'administration se soit trouvée heureuse de le pouvoir mettre à la retraite mais un fantôme, tout le monde le sait, ne peut être tué de la main d'un mortel.
Ceux-là se contentaient de reparaître à quelque autre place.

Parfois, sans doute pour éloigner ces monstres, ou les apaiser, le douanier Rousseau prenait son violon, et jouait, sur les routes, des airs de sa composition ; car il était musicien.
Il offrait même, à ses amis, dans son très modeste atelier de Plaisance, des concerts où l'on exécutait l'Ave Maria de Gounod, la Marche des pierrots de M. Bosc, Babillage de M. Gillet, les Deux frères, de lui-même, pour finir par la Marseillaise. Il était encore poète. On cite de lui ce quatrain, intitulé Inscription pour le Présent et le Passé.

Etant séparés l'un de l'autre,
De ceux qu'ils avaient aimés
Tous deux s'unissent de nouveau
Restant fidèles à leur pensée.

Et je vous assure que c'est de la poésie, qui me paraîtrait même d'une impénétrable abscondité si je ne croyais deviner qu'il s'agit d'un veuf et d'une veuve associant leurs regrets éternels par un mariage de raison ; car ce quatrain est calligraphié au-dessous d'une remarquable composition picturale représentant un monsieur et une dame se donnant la main tendrement, tandis, qu'au ciel, au-dessus de leurs têtes, planent, indulgentes et rêveuses, les figures d'un autre monsieur et d'une autre dame.

Et il était peintre, aussi, comme on voit. Je ne voudrais pas dire trop de mal de sa peinture. D'abord parce que ce serait trop facile, et que dans une certaine mesure cela serait peut-être injuste. Cet homme ingénu, maladroit, ignorant, sincère, avait un sens instinctif de la composition, et conservait, des primitifs et des Persans, la gaucherie, la raideur, la patience méticuleuse, le besoin de « raconter une histoire » avec son pinceau. Il en différait parce qu'il n'avait pas « appris » et que les Persans et les primitifs nous montrent au contraire tout ce qu'on savait à leur époque et dans leur pays, avec quelque chose en plus, qu'ils apportaient quand ils étaient des artistes dignes de ce nom. Ils faisaient des pas en avant ; Rousseau était un pauvre diable demeuré en arrière, et auquel ils eussent dit : « Tu ne sais rien ! » Il ne faut ni rire ni s'extasier devant ses toiles, mais les considérer comme les presque douloureux essais d'un vieil enfant en qui il y avait « quelque chose », ou d'un imagier populaire, du genre de ceux qui ont tracé des coqs, des fleurs, des personnages naïfs sur des assiettes campagnardes ou les estampes d'Epinal. En somme ce fut un peintre pour gens de lettres qui n'aiment pas la peinture parce qu'ils n'y comprennent rien. C'est l'histoire, ou la bizarrerie, ou la théorie qu'on leur fait pour leur expliquer que « ça doit être comme ça » qui les intéressent ; et ils demeurent convaincus par raison démonstrative, n'éprouvant en aucune manière cette volupté sensuelle que doit produire la véritable œuvre d'art tels des amants aveugles que l'on pourrait faire cohabiter avec le squelette de leur bien-aimée en leur disant que c'est la bien-aimée. Les Allemands paraissent tout disposés en ce moment à se laisser persuader de la sorte par raison démonstrative, et payent très cher non seulement les puérilités vieillottes du douanier Rousseau, mais bien d'autres machines cadavéreuses, enfantines, ou purement théoriciennes, qui font regretter celles-ci et que d'ingénieux industriels achètent pour quelques sous - ils disent le contraire, mais ils savent ce qu'ils font - pour les leur revendre très cher. Mais de là même justement me vient une sympathie patriotique pour les galfâtres qui reprennent ainsi, en détail, nos cinq milliards : car je regrette moins, je l'avoue, l'Heureux Quatuor du Douanier, qui est pourtant ce qu'il a fait de plus acceptable, que nos pendules. Un jour pourtant, il y aura de ce côté un petit krach, car il est inévitable qu'on finisse par découvrir, même dans les milieux les plus insensibles, que la technique d'un tableau est la technique du dessin et de la couleur, non pas celle de la philosophie, de la littérature ou de la physique. Toutefois je n'en ai cure en ce qui me concerne, étant sans doute un abominable égoïste. La seule chose qui m'inquiète un peu, c'est qu'il faut, pour que nos voisins croient à l'excellence de ces « œuvres d'art », qu'il en reste quelques-unes en France, chez des gens qualifiés « amateurs », et que je frémis à l'idée de les avoir sous les yeux.

Aussi bien n'est-ce point le talent du pauvre Douanier qui force mon attention, c'est sa vie : il est impossible de ne pas la trouver triste, heureuse, pure, troublée, illuminée d'extases, abreuvée de douleurs comme celle des plus grands artistes. C'est cela qui est singulier, c'est cela qui donne à réfléchir. Le brave Rousseau allait le dimanche aux bois de Clamart ou de Chaville et il en rapportait des fleurs, des feuilles et des branches qu'il copiait de toute sa conscience comme le voulait Ruskin, dont il n'avait sans doute jamais entendu parler. Il mettait toute son âme dans sa peinture, et comme un véritable grand artiste dont le premier souci est la probité vis-à-vis de lui-même, il faisait tout ce qu'il pouvait. Il connut aussi la rigueur des lois humaines : innocent comme un enfant, il avait avalisé, pour un ami, un chèque illusoire. Le tribunal lui infligea la prison, mais lui accorda le bénéfice de la loi Bérenger. Quand il eut compris cette indulgence, l'humble et doux rêveur s'écria : « Merci, mon président ! Si vous voulez, je ferai le portrait de votre dame. » Dites-moi si Van Dyck ou Ingres eussent exprimé plus fièrement leur gratitude !

Et il était pauvre, aussi, pauvre comme dans les légendes, et gai comme dans les légendes, malgré les billets protestés, les recors, le sinistre problème du loyer qu'il fallait acquitter et des quinze francs qu'il devait à son marchand de couleurs. Enfin, jusqu'aux confins de sa vieillesse, il fut la proie des passions de l'amour. Il aima Yadwigha, la belle Indienne, il aima les deux épouses qu'il perdit successivement, il aima, à soixante-quatre ans, une veuve de cinquante-quatre ans, à laquelle il écrivait, dans un style touchant et inculte, des choses déchirantes, qui lui répondait : « Vous êtes mon bouffon », lui mangea les quelques sous si péniblement amassés, et n'assista même point à son enterrement ! Et quand il mourut à l'hôpital, mais croyant à sa gloire, il ne manqua même pas au Douanier cette épitaphe exquise, que composa Guillaume Apollinaire et que vous pourriez lire sur sa tombe, au cimetière de Bagneux :

Gentil Rousseau, tu nous entends.
Nous te saluons
Delaunay, sa femme, monsieur Quéval et moi.
Laisse passer nos bagages en franchise à la porte du ciel.
Nous t'apporterons des pinceaux, des couleurs, des toiles
Afin que tes loisirs sacrés dans la lumière réelle
Tu les consacres à peindre.
Comme tu tiras mon portrait,
La face des étoiles.

Si toutes ses œuvres étaient perdues, s'il ne nous restait rien de lui que cette biographie, que penserions-nous du Douanier ? Quelle différence pourrions-nous faire entre lui, visionnaire, passionné, infortuné, et le visionnaire, passionné, infortuné Michel-Ange ? Et alors ? Que conclure des vies des saints, que conclure des vies des vrais et grands artistes, de leurs misères et de leurs joies, qu'on nous donne comme exceptionnelles ? Qu'est-ce qu'elles prouvent, que signifient-elles ? Quelle inquiétude, ou quelle leçon !

PIERRE MILLE.

Mille analyse bien la différence entre une peinture qui raconte et une peinture qui s'impose par son propre jus ; l'émanation littéraire de l'une et la seule réfraction de la lumière de l'autre, peut-on dire à l'extrême limite.
Le Douanier Rousseau contre Monet : choc de deux titans du pinceau.
On peut peindre avec l'oeil, on peut peindre avec la mémoire ! Il suffit d'avoir une certaine cohérence dans sa façon pour convaincre.

Mille aurait été un peu plus ingénu il aurait pu ne pas sombrer dans l'oubli ... mais il devait avoir des passions secrètes qui l'ont éloigné des voies de la sympathie des arts.
Son colonial Barnavaux est trop caricatural pour nous évoquer les rêves mystérieux de grandeur de Kipling ...

Si vous misez tout sur l'intelligence vous aurez peut-être une existence intelligente mais vous n'aurez certainement jamais une âme et une vie d'artiste !

L'expression mouvement artistique semble réservée aux écoles de peinture et aux beaux arts en général, on ne sait pourquoi ! Il pourrait y avoir un mouvement artistique de la littérature tout autant n'est-ce pas ?
Sauf que la littérature est le domaine mal défini qui s'étend du journalisme à la reconstitution de l'histoire - qu'on appelle science - en passant par la pure fiction poétique ou romanesque. Donc les lettres sont une espèce de caravansérail sans limites qui traverse les espaces infinis de l'esprit et du temps ...il semble donc que le mouvement artistique veuille désigner des objets circonscrits plutôt que des idées et les formes vagues des phrases.

On essaye tant bien que mal de définir des écoles littéraires a postériori, classicisme, romantisme, symbolisme jusqu'à épuisement de tous les ismes ... mais jamais sans que les écrivains puissent vraiment se référer à quoi que ce soit sinon un académisme latent qui sommeille en chaque époque. Autre nom de la paresse intellectuelle et esthétique !

Oscar Wilde aux outrages ... Oscar Wilde en Saint-Sébastien de la littérature !

La Presse du samedi 6 avril 1895 :

Les scandales anglais

DEUXIÈME AUDIENCE

Londres, 5 avril. La deuxième audience de l'affaire Wilde-Queensberry avait attiré, hier, à la cour centrale communale une affluence énorme.

L'élément féminin dominait ; il semblerait que l'aristocratie s'intéresse particulièrement à cette répugnante affaire. Dans le peuple, on s'étonne, et non sans raison, que les débats soient publics : « Les histoires de cette nature, dit un journal anglais, ne doivent pas être livrées à la publicité, elles sont la honte d'un peuple civilisé. »

M. Oscar Wilde a fait son entrée d'un air très dégagé.

Interrogé à nouveau, il a reconnu une série de faits d'apparence très suspecte : ses accointances avec des personnes de la plus basse classe, notamment des grooms et autres domestiques.

Deux des individus qu'il fréquentait, les nommés Parker et Taylor, sont aussi actuellement sous les verrous, chargés de différents délits et notamment de vols commis sous des déguisements féminins.

- Quelle impression vous a causé l'arrestation de ces deux hommes ?

- Elle m'a douloureusement ému. Mais je ne leur retire pas mon amitié.

A plusieurs reprises, le poète répond ainsi à l'avocat du marquis de Queensberry :

– Oh monsieur, vos questions contiennent des insinuations infâmes. Vous m'irritez par la grossièreté de vos questions.

(S'adressant au tribunal). Ne suffit-il pas que je dise en bloc les infamies qu'on m'impute et faut-il que je subisse la torture de cet interrogatoire minutieux ?

Au cours des débats, M. Oscar Wilde a reconnu avoir fréquenté plusieurs individus auxquels il lui est arrivé d'offrir des cadeaux, sans que ces liaisons pussent, d'après lui, prêter à aucune interprétation suspecte.

Il fit, il y a quelque temps, un petit voyage d'agrément, à Paris, en compagnie d'un jeune domestique et descendit 29, boulevard des Capucines où il occupait, à cette adresse, un superbe appartement.
M. Wilde avait des habitudes tout à fait féminines, se parfumait à profusion, portait des chemises de dentelle et répandait dans son lit les essences de fleurs les plus variées.

Me Carson, l'avocat du marquis de Queensberry, a commencé une vigoureuse plaidoirie qu'il finira aujourd'hui. Me Carson estime que les dépositions des témoins de la défense, y compris celle de Woods, sont décisives.
L'impression de cette audience a été très défavorable à M. Wilde.

Londres, 5 avril. Me Clarke, avocat de M. Oscar Wilde, abandonne la défense et accepte le verdict de non-culpabilité pour le marquis de Queensberry.

Le procès se trouve ainsi subitement terminé.

On a commenté beaucoup l'absence de M. Oscar Wilde.

Cet article compte-rendu d'audience est un véritable réquisitoire ... contre l'esprit du temps ! Dans la même page on trouve des allusions antisémites au sujet de Bismarck et de ses liens avec les israélites ! La lecture est accablante pour les préjugés de la société de l'époque.

La Presse du 9 avril 1895 :

LE PORTRAIT DU JOUR

L'impression profonde causée dans toute l'Angleterre par le verdict rendu dans l'affaire Queensbury-Wilde et l'arrestation de ce dernier est loin d'être calmée.
Nos lecteurs connaissent les faits Oscar Wilde, célèbre poète et dramaturge, fut accusé ouvertement, par lord Queensbury, de professer des goûts... hors nature.

Wilde poursuivit son accusateur, et le procès se termina par l'arrestation du plaignant.

Oscar Wilde est fils d'un médecin irlandais ; il épousa en 1884 une demoiselle Lloyd, fille d'un riche financier, dont il a deux enfants.

Ses succès comme littérateur sont grands et nombreux, et, à cette heure, plusieurs théâtres de Londres retirent de l'affiche les pièces qui y étaient représentées : Mary idéal à Haymarket, L'importance d'être sérieux au Saint-Jame's Theater. Parmi ses ouvrages, il faut encore citer Dorrier Gay (sic).

Rappelons que la loi anglaise comporte, pour les faits reprochés à Oscar Wilde, des pénalités variant entre dix années et la prison perpétuelle, et à une époque encore peu éloignée (en 1887), la peine de mort même pouvait être prononcée.

La Presse du 28 avril 1895 :

LE VICE ANGLAIS.

Aujourd'hui, seconde audience devant la Central Criminel Court du procès Oscar Wilde. Celle d'hier a montré l'affaissement complet du prévenu ; son attitude est un aveu. Pourtant, de même que son complice Taylor, Wilde a déclaré plaider « non coupable ». On sait que, d'après la loi anglaise, la pénalité est plus ou moins forte, selon que le prévenu a nié, en se reconnaissant non coupable, ou avoué en plaidant coupable.

Le « home » de l'esthète.

Dans l'inconsciente correspondance qu'il a adressée aux journaux anglais, le jeune lord Alfred Douglas s'était vanté d'avoir reçu par milliers des lettres d'amis inconnus s'associant à sa campagne en faveur d'Oscar Wilde. Aucun de ces amis ne se trouvait, à coup sûr, dans la petite maison de Tite street, 16, le jour où l'on vendait le mobilier de l'écrivain dont la notoriété a pris, depuis un mois, une si vilaine tournure.

Cette maison, bien connue de l'accusé Taylor et des témoins Parker, Shelley et Atkins, est une modeste habitation assez éloignée du centre, dans une rue qui s'ouvre sur le quai de Chelsea, près l'hôpital de la Marine. Elle ne se distingue en rien des autres. Impossible d'en admirer les élégances intérieures, cependant si réputées dans la chronique des petits journaux. Tout est sens dessus dessous, en plein déménagement. Il est procédé à la vente dans le grand salon du premier étage, tapissé de papier gaufré vieil or à fleurs qui encadre au plafond deux vastes panneaux décoratifs japonais : tigre luttant contre des dragons de pourpre, chimère d'or sur un fond de paysage paradoxal traversé par des migrations d'oiseaux couleur d'émeraude.
Plus de tentures. Il ne reste, accrochées au plafond, que des tringles de cuivre doré.
Au mur le portrait grandeur nature d'Oscar Wilde, le Wilde des jours heureux, des soirées à succès, rosé, chevelu, portant beau. Dans un fumoir, derrière le salon, s'est entassé le bric-à-brac de la maisonnée : des corbeilles pleines de fioles de pharmacie et de flacons à parfums, des albums, des vêtements d'enfants - Wilde est père de deux garçons - des chiffons, des bouquets artificiels tout poussiéreux dont la pauvre Mme Wilde s'est peut-être parée quelque soir.

Dans le public, pas un homme du monde, pas un gentleman, pas une femme comme il faut ; des marchands, rien que des revendeurs, des courtiers suspects.

Citons quelques prix : une traduction de l'Odyssée et de l'Iliade de Pope est payée 18 shillings (23 francs) par un éphébe ficelé comme un décrotteur. La Cassell's History of England est payée 75 francs, sur dernière enchère poussée par un domestique dont on aperçoit le gilet de livrée mal dissimulé sous un veston de ville. Un vieux brocanteur de Soho square achète, sans même en contrôler le contenu, un carton rempli de vieilles eaux-fortes de Londres - les mêmes que l'on vend partout 1 franc tout encadrées. – Des écrans japonais à deux sous la pièce sont disputés sur le pied de 50 centimes. Un tendeur à pantalons, valeur marchande 40 sous, trouve acheteur à 3 francs.

Les meubles auraient atteint des prix sans doute élevés, mais beaucoup avaient été retirés de la vente. La table de travail de Carlyle a été payée 60 livres – 1 500 francs.

Au total la vente a produit un peu plus de 9 000 francs.

Le tableau est complet : mépris forcené pour les classes inférieures - les basses couches de la population, le lumpen prolétariat - allusion à l'efféminement de l'écrivain, ses accointances avec la finance, la brocante, la frippe ou que sais-je encore ! Enfin rien n'est épargné pour faire un portrait ravageur des vices de Dorian Gray ...

1895 ? C'était hier ! Mon grand-père maternel avait vingt-deux ans à l'époque ... donc il y a juste deux générations qui me séparent d'un temps que j'aurais pu connaître à si peu près.

Avant-hier, hier ... 1895, Wilde s'engage dans un procès suicidaire au vu des lois anglaises de l'époque ; 1952, le mathématicien de génie Alan Turing porte plainte pour cambriolage de sa maison et se retrouve inculpé de sodomie ! Obligé à un traitement médical ou une peine d'emprisonnement, il choisit de se suicider avec une pomme empoisonnée.

Mais la bêtise ne s'arrête pas en si bon chemin ! Le Figaro du lundi 1er avril 1907 :

L'auteur de "Salomé"

Les pièces de théâtre nous arrivent parfois de l'étranger. D'ordinaire nous exportons. Parfois on importe. On va prochainement jouer à Paris la Salomé d'Oscar Wilde, l'opéra de Richard Strauss. L'œuvre fut interdite en Amérique ; la tête coupée de Jokanaan semblait une profanation aux Yankees. Nous la verrons avant peu cette pièce qui a déjà fait beaucoup de bruit dans le monde. On nous présente Richard Strauss comme un nouveau Wagner, un sur-Wagner, aurait dit Nietzsche qui avait inventé le surhomme et qui fut l'ami, le séide de Richard Wagner, avant d'écrire sur lui une spirituelle mais terriblement injuste critique.

Je ne sais l'effet que produira sur le livret d'Oscar Wilde une partition d'un wagnérisme exacerbé. Oscar Wilde, j'en suis certain, eût préféré sa prose sans musique. Il eût volontiers dit que cette prose était déjà une musique. La Salomé est un poème en effet, une œuvre originale et puissante, sorte de tragédie antique où apparaît toute la férocité des races chaldéennes sous les soieries et la pourpre de la Cour du Tétrarque.
Elle fut écrite en français, en 1892, cette Salomé, dont la brochure étrangement illustrée par Aubrey Beardsley, tirée à peu d'exemplaires, est devenue rare aujourd'hui. A Londres, la pièce d'Oscar Wilde ne put être jouée, la censure trouvant qu'elle outrageait la Bible. Wilde, dépité, songea un instant alors à se faire naturaliser Français. Puis, quelques semaines après, l'auteur applaudi, le poète à la mode, devenu un convict, châtié par le Criminal Low Amendmend Act, un condamné dont l'Angleterre n'osait même plus prononcer le nom, écrivait, ruiné, du fond de la prison d'Holloway, à Mme Sarah Bernhardt pour lui proposer de lui céder tous ses droits sur Salomé.

Il avait rêvé depuis longtemps, et bien avant sa condamnation, de la voir jouer chez nous, cette œuvre qu'il aimait. « La mise en scène, disait-il, en sera difficile. Salomé devrait avoir des cheveux... des cheveux... (et il cherchait l'épithète qui pût satisfaire son imagination surexcitée)... des cheveux bleus ! » C'était le temps où le succès le grisait, le temps des paradoxes à outrance, des bagues extraordinaires, des scarabées portés au petit doigt, des orchidées vertes à la boutonnière, des articles payés à prix d'or dans les reviews. Wilde était célèbre, il était l'homme du jour, the man of fashion.
Il étonnait l'Angleterre ; il avait stupéfié Paris, lorsque chez les Goncourt, à dîner, il contait ses aventures d'Amérique, décrivant des cabarets entrevus au Texas où des écriteaux étaient affichés dans la salle enfumée : Prière de ne pas tirer sur le pianiste qui joue comme il peut.
Dans ses tournées américaines, où il faisait des conférences payées fort cher, il voyait les journaux annoncer sa venue en gros caractères :

- Il vient !
- Qui vient ?
- Oscar Wilde, le grand esthète !

Et lui, de son air lassé, avec un sourire un peu voulu sur sa figure rasée, répondait aux interviewers lui demandant ses opinions sur l'Amérique :
- L'Amérique m'ennuie. L'Atlantique est trop calme pendant la traversée. Il n'y a plus de tempêtes ! »

L'Angleterre, qui l'a condamné, essaye en ce moment sinon de le réhabiliter, du moins de nous apitoyer sur le prisonnier de Reading Gaol. M. Robert Sherard vient de consacrer un gros volume illustré très intéressant à l'auteur de Salomé. Il nous conte par le menu l'enfance et la vie d'Oscar Wilde. Un malade, un dégénéré, certes, ce fils de bourgeois, bourgeois lui-même, fils d'un grand chirurgien qui fonda un hôpital pour les maladies des yeux et d'une femme de lettres, poétesse à ses heures et journaliste de talent. Mais la singulière éducation que celle du jeune homme ! Un médecin avait soigné son père malade en lui donnant de la bière pour le « remonter » et l'enfant avait pris goût bien vite aux boissons excitantes, à cet alcool qui « donne un coup de fouet », disait-il, et qui tue. Sa mère aurait voulu avoir une fille, et pour se consoler, pendant de longues années elle habilla son fils avec des robes de fillette, le parant de bijoux comme une idole indienne, et il garda toute sa vie l'empreinte de ces premières année, une sorte de timidité, d'indécision dans le caractère, un manque absolu de volonté. On n'en fit pas un homme, mais un rêveur incomplet et paradoxal. Mme Wilde avait horreur de la vieillesse, elle déguisait son âge. Oscar Wilde, lui, ne sut jamais le sien.

Quel âge avez-vous ? lui demandait le juge d'Old Bailey.
Trente-neuf ou quarante ans, je crois.
Vous êtes né en 1854 cela fait quarante ans.
Ah !... répliqua Oscar Wilde, d'un air vague, comme si pour la première fois de sa vie on eût attiré son attention sur des choses de si peu d'importance.
L'âge, la vie, qu'était-ce pour lui, tout cela ? – Les réalités attristantes auxquelles il ne fallait point songer. Il préférait, après la première représentation de l'Eventail de lady Windermere, acclamé, venir sur la scène saluer le public une orchidée à la boutonnière et une cigarette aux lèvres, si bien que les spectateurs criaient au scandale et huaient l'auteur pour son dédain de la foule.
Wilde ne disait-il. pas que la suprême joie consistait à se créer des ennemis ?

Un jour de novembre, par une pluie fine, sur le quai de Clapham Junction, la foule contemplait, dévisageait, railleuse, un homme gardé à vue par des policemen. Il était en vêtements gris de convict, mouillé, trempé, transi de froid. La foule regardait, riait, huait ce condamné qu'on menait en prison. Oscar Wilde, lui, pleurait.

Pendant deux ans la lourde porte du cachot fut refermée sur cet homme. Sur son nom l'oubli et le silence. Pour lui, les longues journées sans repos, les nuits sans sommeil troublées par les plaintes du condamné à mort qui traversent la muraille de la cellule voisine, ou le glissement du pas du geôlier aux semelles de feutre. Le « grand esthète » est devenu le « C. 3. 3. » de la prison de Reading.

Et ce furent les larmes. Et ce fut l'expiation.

Si M. Sherard peut consacrer un volume à l'auteur du portrait de Dorian Gray, c'est que cet homme a expié.
Il se fit petit, il se fit humble. Et ses remords qui semblent des cris d'agonie, il les livra au public, mettant à nu dans le De profundis toutes les plaies de son âme déchirée, tenaillée par le repentir.
Cet homme, pour qui jadis la vie n'avait pas d'importance et n'était qu'une sorte d'accident en ce bas monde, ce misérable déchiquetant avec ses ongles un câble de chanvre goudronné, assis sur un banc de bois de la prison, songe qu'il est autour de lui, dans cette geôle, des hommes qui bientôt seront libérés, et que pour ceux-là la société a une tâche à remplir : il faut les empêcher de retomber dans leurs fautes. Et cet homme déchu, qui n'est plus rien, qui tient, écrit-il, le milieu entre Gilles de Retz et le marquis de Sade, achète des livres pour la bibliothèque des prisonniers, pour ses compagnons de cachot. Le jour où il partit, les gardiens durent réduire au silence les autres condamnés. Ils pleuraient et la prison retentissait de leurs cris.
Je connais peu de remords aussi douloureusement exprimés. Pas des phrases, mais l'aveu poignant et tout franc des fautes passées, des journées occupées inutilement « à gâcher sa jeunesse ». Une confession. Une leçon aussi pour ceux qui mettent dans le rêve le but unique de la vie. « J'ai trop rêvé, disait Oscar Wilde. Tout le mal vient du rêve. Nous contemplons trop la nature ; et nous ne vivons pas assez avec elle. » Et son De profundis est un cri de haine aussi contre toute la littérature maladive et malsaine qui avarie l'humanité, contre ceux qui « pérorent à perte de vue sur les soleils couchants et discutent pour savoir si l'ombre de l'herbe est mauve ou non », contre cette littérature que j'appellerais volontiers lunaire, qui s'extasie sur le rayon de lune et ne voit jamais la lumière éblouissante du soleil, la chaude lumière qui donne la force et crée la vie.

« La nature enverra le vent souffler sur l'empreinte de mes pas afin que personne ne me pourchasse à mort », écrivait Oscar Wilde quelques heures avant sa sortie de prison. D'autres auraient peut-être, arrogants, promené à travers le monde le spectre d'un condamné, ou vendu leurs Mémoires à quelque éditeur.
Lui eut la pudeur de mourir oublié et pauvre. Son seul désir, sa seule ambition était d'avoir jusqu'à la fin de ses jours de quoi acheter des livres. Il vécut à Paris, sous un faux nom, dans un petit hôtel de la rue des Beaux-Arts. Il y mourut, n'ayant à son chevet que le patron de l'hôtel. Et parfois l'on rencontrait dans les rues, rasant les murs, l'œil inquiet, voulant passer inaperçu, ou échoué au fond d'un bar, cherchant l'oubli dans la griserie de l'alcool, celui qui autrefois, triomphant, roulait en cab dans Hyde Park ou Piccadilly, avec un cocher à la boutonnière fleurie.

M. Edmond de Lagrené me disait avoir rencontré un soir Oscar Wilde attablé, un verre de whisky devant lui, l'oeil fixe, les joues flasques, le teint livide, le corps maigre dans ses vêtements trop larges, immobile et songeant. Que lui dire ? Passer sans le saluer ? Non. Et M. de Lagrené s'approchant lui récita un des premiers vers de la Ballade de Reading Gaol :

Yet each man kills the thing he loves.
(« En ce monde chacun tue ce qu'il aime »)

Oscar Wilde ne répondit rien. Il se leva, sortit et disparut dans la nuit. Mais de grosses larmes roulaient sur ses joues. N'avait-il pas lui aussi « tué » sa vie ?

L'Angleterre a fait entendre déjà quelque chose comme un cri de pitié. Behind sorrow there is always a soul. (« Derrière la douleur il est toujours une âme »)
Le monde entier, l'Allemagne en tête, joue la Salomé que nous allons entendre. Mais je songe aussi qu'il est d'autres poètes pour lesquels il y a des injustices plus grandes à réparer. L'Angleterre pitoyable n'a-t-elle pas, avant tout, à mettre Byron à Westminster ?

Georges Claretie.

On ne peut se lasser des inventions basses du journalisme ! Qui sont les nôtres en quelque sorte ...

Si l'on prend tout au tragique il n'y a plus de littérature possible ; c'est à dire d'invention d'une chimère ... même un auteur tragique se doit de soigner la forme et la beauté de ses drames. La Ballade de la Geôle de Reading est forcément un adieu déchirant à toute écriture.

Le Figaro du dimanche 9 juin 1895 :

UN PRÉCURSEUR D'OSCAR WILDE

Ce malheureux Oscar Wilde, que la perversion des sens a conduit au hard labour, semble avoir eu le pressentiment de sa propre destinée.

Il y a dans un de ses recueils, Intentions, une étude bien curieuse et dont il est surprenant que l'avocat de la Couronne n'ait pas lu quelques extraits suggestifs aux jurés anglais.

C'est la biographie d'un littérateur, d'un critique d'art, d'un peintre du commencement du siècle, Thomas Griffiths Wainewright, dont l'ami du jeune lord Douglas évoque la troublante figure avec une sorte de passion maladive, comme s'il avait trouvé en lui un précurseur.
Comme Oscar Wilde, Thomas Wainewright fut un essayist remarquable, un écrivain d'un rare tempérament artistique, un « dilettante de choses délicieuses ». Comme lui, il fut perdu par la culture intensive du moi et par la recherche d'émotions nouvelles, avec cette différence que du vice il a roulé jusqu'au crime. Pen pencil and poison ce titre qu'Oscar Wilde a choisi pour son étude résume en trois mots la vie aventureuse de Thomas Wainewright. Ni la plume ni le pinceau n'ayant satisfait son idéal, c'est au poison qu'il a demandé les jouissances suprêmes, et son biographe ajoute, non sans quelque admiration peut-être, qu'il fut, « en même temps qu'un empoisonneur subtil et presque sans rival à aucune époque, un faussaire d'une capacité peu commune ».

L'esthète anglais s'étend avec complaisance sur la beauté et l'élégance de ce bandit :

Ses magnifiques bagues, l'antique camée de son épingle de chemise, ses gants de chevreau citron étaient bien connus de la ville, qu'il bouleversait avec ses allures de dandy.
Ses chevaux richement bouclés, ses beaux yeux, ses mains d'une blancheur exquise lui donnaient la dangereuse et délicieuse distinction d'être différent des autres.

Eh bien, ce peintre amoureux de la pureté des lignes, ce poète épris de l'harmonie des belles choses, ce collectionneur dont le cabinet de travail était un musée, cet érudit qui avait débuté par de remarquables, études sur Rubens, sur Rembrandt, sur Michel-Ange, sur les poètes français de la Renaissance, devait finir comme convict à la Terre de Van Diemen, et il est difficile de se rendre compte, à lire Oscar Wilde, si son intérêt est plus vif pour le poète et le prosateur que pour l'empoisonneur et pour le faussaire :

Comment ce jeune homme si cultivé, écrit-il, fut fasciné par l'étrange passion du poison, c'est ce qu'il ne nous a pas révélé, et le journal où il notait avec soin le résultat de ses terribles expériences et les méthodes qu'il avait adoptées est malheureusement perdu pour nous.

Il est certain, cependant, que ce poison était la strychnine.

La première victime de Thomas Wainewright fut son oncle, Thomas Griffiths, qui l'avait élevé. Il l'empoisonna en 1829 pour hériter de la coquette villa des environs de Londres où il avait passé son enfance et dont « les délicieux ombrages lui avaient inspiré ses premières esquisses ».

L'année suivante, Thomas Wainewright empoisonnait sa belle-mère, mistress Abercrombie, et, quelques mois après ce second crime, il donnait la mort la jeune sœur de sa femme, la charmante Helen Abercrombie.
Le mobile de l'empoisonnement de mistress Abercrombie, nous raconte tranquillement Oscar Wilde, est resté mystérieux.

Peut-être l'a-t-il empoisonnée par caprice, ou pour surexciter quelque sensation hideuse de la puissance qu'il savait en lui, ou parce qu'elle soupçonnait quelque chose de la mort soudaine de l'oncle, ou pour rien.

Quant au meurtre d'Helen Abercrombie, il fut résolu par lui en vue de bénéficier d'une assurance de 18,000 livres (450,000 fr.) qu'elle avait contractée sur la vie.

Helen l'avait accompagné à Londres, où Thomas Wainewright était venu passer quelques jours avec sa femme.

Dans la soirée du 12 décembre 1830, la jeune fille se trouva souffrante pendant un souper, au sortir du théâtre.

Le lendemain, elle était plus mal. Elle vécut pourtant jusqu'au 20. Ce jour-là, M. et Mme Wainewright lui apportèrent une gelée empoisonnée, puis s'en furent promener.
Quand ils revinrent, Helen était morte.
Elle était dans sa vingtième année. C'était une frêle et gracieuse jeune fille avec de très beaux cheveux blonds.

Une charmante esquisse d'elle, par son beau-frère, existe encore et montre combien le style artistique de Thomas Wainewright avait été influencé par sir Thomas Lawrence, qui lui avait toujours inspiré la plus vive admiration.

C'est la seule réflexion dont Oscar Wilde fasse suivre le récit de cet épouvantable crime qui, d'ailleurs, resta impuni, malgré le procès que les compagnies d'assurances sur la vie intentèrent à l'empoisonneur.

C'est seulement comme faussaire que Wainewright devait être condamné. Il avait contrefait la signature d'un trustée pour toucher une assez forte somme qui lui revenait de sa mère, et qu'il destinait, paraît-il, à compléter sa collection de camées anciens.

Pendant plusieurs années, la police de Londres, qui ignorait d'ailleurs que ce faussaire fût un empoisonneur, le rechercha infructueusement.

Thomas Wainewright était passé sur le continent. Il habitait Boulogne-sur-Mer, où il avait suivi une jeune fille et où il devait commettre avec le même implacable sang-froid un nouvel empoisonnement.

A Boulogne, où il séjourna chez le père de la jeune fille, nous raconte Oscar Wilde, il persuada à ce gentleman de s'assurer sur la vie, pour 3,000 livres, à la Compagnie le Pélican.

Les formalités une fois remplies, la police signée, il versa quelques gouttes de strycnnine dans le café de son hôte.

Son but parait avoir été de se venger des compagnies d'assurances, qui lui causaient tant de mécomptes avec leur procès.
Son ami mourut le lendemain, et Thomas Wainewright quitta aussitôt Boulogne pour faire une tournée d'esquisses à travers les parties les plus pittoresques de la Bretagne.
De là il partit pour Paris, où il passa plusieurs années, vivant très mystérieusement, et ce ne fut qu'en 1837 qu'il se hasarda à revenir en Angleterre, fasciné follement par une femme qui y retournait.
Faut-il s'étonner de cette imprudence ? Il paraît que la femme était belle, très belle et puis elle ne l'aimait pas !
Arrêté presque aussitôt et traduit devant la Cour d'assises d'Old Bailey, le faussaire fut condamné, le 5 juillet 1837, à la transportation à vie et conduit à Newgate en attendant son embarquement pour les colonies.

Dans un passage fantaisiste de ses premiers Essais, il s'était imaginé lui-même enfermé dans la geôle sous sentence de mort.

Aussi bien, la condamnation qui le frappait était pour un homme de son intelligence une sorte de mort.
Pendant qu'il était à Newgate, Charles Dickens, qui visitait avec quelques littérateurs de ses amis les prisons de Londres à la recherche d'impressions artistiques, nous dit encore Oscar Wilde eut l'occasion de passer près du futur convict. Thomas Wainewright vint à lui, le regardant fixement, mais les visiteurs eurent horreur de le reconnaître.
De Newgate, le condamné fut embarqué pour la Terre de Van Diemen.
Le voyage lui parut insupportable, et dans une lettre à un ami il parlait avec amertume de « son dégoût de poète et d'artiste d'être accouplé à des rustres ».
Aucun remords, d'ailleurs ! Dans une autre lettre intime, où il fait allusion à l'empoisonnement de sa jeune belle-sœur :

- Certainement, écrit-il, c'est une chose épouvantable ! Mais cette pauvre Helen avait les chevilles si épaisses ! »

A la Terre de Van Diemen, Thomas Wainewright se remit à écrire et à peindre, et – ajoute Oscar Wilde – il ne perdit pas davantage l'habitude d'empoisonner.
Les archives de la colonie révèlent qu'il tenta d'expédier dans l'autre monde deux de ses compagnons qui avaient essayé de lui nuire. Mais sa main n'était plus aussi sûre, et ce double attentat échoua, sans qu'il apparaisse d'ailleurs que Thomas Wainewright en ait été puni.
Il passa les dernières années de sa vie à réclamer vainement sa grâce, parlant de lui, dans ses pétitions, comme d'un homme tourmenté par ses efforts pour réaliser la perfection de la forme, entravé dans l'accroissement de ses connaissances, et privé de toute conversation profitable et même décente ».

Ces considérations esthétiques n'eurent point le don de fléchir l'autorité, et le héros d'Oscar Wilde mourut d'apoplexie le 15 mai 1852, n'ayant pour tout compagnon qu'un chat, pour lequel il ressentait une affection extraordinaire, et s'occupant à peindre des portraits de femmes « dans l'expression desquels il trouvait moyen de faire passer quelque chose de sa propre perversité ».

Telle est l'histoire du condamné d'autrefois, racontée par le condamné d'aujourd'hui.

Oscar Wilde, qui n'a pas pour ce monstre un mot de blâme, fait suivre ce récit des crimes de Thomas Wainewright de réflexions bizarres, dans lesquelles on sentira passer quelque chose de sa propre apologie :

Cette étrange et puissante figure, écrit-il, est un fort intéressant sujet d'étude.
Le fait qu'un homme fut un empoisonneur ne peut rien contre sa prose. Les vertus domestiques ne sont point les vraies bases de l'art.
Thomas Wainewright n'en eut pas moins un sincère amour de l'art et de la nature.
Il n'y a pas d'incompatibilité essentielle entre la culture intellectuelle et le crime.
Thomas Wainewright est seulement trop près de notre temps pour que nous puissions former sur lui un jugement purement artistique. Mais s'il avait porté un costume et parlé une langue différents des nôtres, s'il avait vécu dans la Rome impériale ou à l'époque de la Renaissance italienne, nous serions parfaitement capables de juger impartialement sa valeur.

Au lendemain du procès d'Oscar Wilde, il était curieux de mettre en lumière ces réflexions.

Je les livre aux psychologues qui font profession d'analyser les « états d'âme ».
Dans ce dédain de la morale courante, dans cette affectation d'ériger en aberrations artistiques des crimes parfaitement vulgaires, il y a sans doute beaucoup de pose. Il y a aussi de la plaidoirie.
Nul doute qu'à sa sortie de prison Oscar Wilde ne nous explique par d'autres considérations esthétiques son enthousiasme pour la pureté des lignes du jeune lord Douglas.

Albert Bataille.

Comparer Oscar Wilde avec un empoisonneur même artiste ...

Le XIXème siècle a été obsédé par le combat entre Voltaire et Rousseau comme deux emblèmes d'une même foi qui se déchire en morceaux inégaux à l'extrême. Le bicentenaire de Jean-Jacques Rousseau a été l'occasion pour la IIIème République de le célébrer triomphalement.

Le Temps du 1er juillet 1912 :

DISCOURS DE M. HENRI FAZY

Après avoir remercié le gouvernement de la République d'avoir bien voulu associer à cette imposante manifestation la cité qui donna le jour à Jean-Jacques Rousseau, M. Henry Fazy, président du Conseil d'Etat de Genève, prononce à son tour un éloquent discours en l'honneur de l'auteur du Contrat social. Il analyse avec beaucoup de pénétration l'influence qui demeure chez Rousseau de ses origines genevoises et huguenotes. Il la retrouve aussi bien dans sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles que dans son Discours sur l'économie politique et surtout dans le Contrat social.
Pour Rousseau, dit M. Fazy, la souveraineté du peuple n'est pas une vague abstraction, un simple idéal à poursuivre : c'est une réalité. Aux premières années de sa vie, il a pu voir les citoyens et bourgeois de sa ville natale se rendant, l'épée au côté, sous les antiques arceaux de la cathédrale de Genève, pour élire les magistrats et sanctionner les lois. Souvenirs ineffaçables ! C'est ainsi qu'a germé dans son esprit et dans son cœur l'idéal républicain. Au surplus, c'est lui-même qui le déclare dans ses admirables Lettres de la montagne ; il a, dit-il, « proposé en exemple à l'Europe la Constitution de Genève qu'il trouvait belle, ramenée à ses vrais principes et préservée des dangers qui la menacent » ; et il ajoute : « Que pensiez-vous en lisant cette analyse courte et fidèle de mon livre ? Je le devine, vous disiez en vous-même voilà l'histoire du gouvernement de Genève. »
Ainsi de l'aveu de l'auteur, ce fut dans les institutions séculaires de Genève qu'il puisa la conception de la souveraineté du peuple, indivisible et inaliénable. Quelle fut l'étrange destinée du livre immortel qui devint comme l'évangile de la démocratie ? Il fut lacéré et brûlé par la main du bourreau dans la cité même dont il exaltait la Constitution ! Ce que Rousseau admirait dans la Constitution de Genève, c'est précisément ce que les magistrats de la République s'efforçaient à détruire. Le Contrat social réclamait la convocation régulière et périodique du souverain, c'est-à-dire du peuple ; au contraire, la fraction dominante ne poursuivait qu'un but : museler le peuple et le dépouiller de ses attributions souveraines.
Conséquents avec leur politique d'usurpation, les magistrats firent brûler le Contrat social ! Ils s'imaginaient qu'il suffit de brûler un livre pour comprimer l'idée. Erreur ! Semblable à la salamandre, l'idée défie la flamme du bûcher. Le Contrat social devint comme le symbole de tous ceux qui rêvaient pour le peuple des destinées meilleures. L'oligarchie de Genève succomba sous le poids de ses propres fautes, et lorsqu'en 1794 les cendres de Rousseau furent transférées au Panthéon, la députation de Genève se fit précéder d'une bannière sur laquelle se détachait cette inscription d'une simplicité éloquente : « Genève aristocrate l'avait proscrit, Genève régénérée a vengé sa mémoire. »

Si Rousseau garda l'empreinte de ses origines genevoises, c'est, reconnaît M. Fazy, en France que Rousseau puisa les qualités incomparables de style et d'invention littéraire qui lui assignent une place de premier rang parmi les grands écrivains de langue française.

Dans ce merveilleux laboratoire d'idées, qui s'appelle Paris, le génie de l'écrivain prit l'ampleur, le caractère d'universalité, qui lui ont valu des admirateurs et des disciples dans le monde entier. C'est bien en France et par la France que l'œuvre de Rousseau atteignit le relief et la perfection.

Si la gloire littéraire de Rousseau ne rencontre plus de détracteurs, ajoute l'orateur, les principes d'organisation politique et sociale dont il fut le courageux pionnier sont encore combattues dans certains milieux.

C'est, déclare M. Fazy, un motif de plus, pour ceux qui ont le culte des institutions républicaines, de défendre et d'honorer sa mémoire. A ce que l'on appelle la légitimité des monarchies, il opposa le contrat social, le principe de la souveraineté nationale ; il fut le premier à relever le travail à laquelle il a droit dans la société ; frappé de l'inégalité des conditions humaines, il rêva pour les sociétés futures une organisation meilleure, plus équitable et plus douce. A tous ces points de vue, il devait provoquer les critiques et les attaques des privilégiés de la naissance et de la fortune, de tous ceux qui se complaisent dans l'ornière du passé, mais le peuple, qu'il aima, lui est resté fidèle ; il respecte et chérit sa mémoire.
Vainement dira-t-on que le nom de Rousseau est le symbole de l'indiscipline, de la violence et de l'anarchie. Rousseau, l'homme de la violence !
Le penseur doux et timide qui cherchait dans la solitude et dans la contemplation de la nature l'aliment de sa pensée et la consolation à ses maux ! Sans doute Rousseau a formulé, soutenu, propagé des doctrines hardies, mais il ne fut jamais l'apôtre du désordre ; il recommanda au contraire la soumission aux lois, le respect des magistrats librement élus. Si dans sa vie privée il a commis des fautes qu'il a eu le courage d'avouer, il ne laisse pas moins des maximes et des exemples à suivre ; il a cherché à conformer sa conduite à ses maximes républicaines, par la simplicité de sa vie, par le mépris de l'argent, par la fierté de l'homme libre qui se considère non comme un sujet, mais comme un citoyen.

Voici la péroraison du discours de M. Fazy :

Messieurs,

Vous inaugurez aujourd'hui l'œuvre grandiose d'un artiste d'élite. A cette occasion la France républicaine a tenu à honorer par une manifestation imposante la mémoire du penseur qui a été l'un des plus puissants initiateurs de la démocratie moderne. En ce jour tous ceux qui ont le souvenir des services rendus par Rousseau s'unissent à vous. S'il était donné à l'ami de l'humanité de revivre au milieu de nous, quelles seraient son émotion et sa reconnaissance de l'hommage rendu à son génie ! Il saluerait de toute la joie de son coeur la France républicaine, glorieuse de son passé et confiante en son avenir, poursuivant dans le sentiment de sa dignité et de sa force son idéal de justice, d'émancipation intellectuelle et morale et réalisant toujours davantage pour le bonheur de ses enfants la devise immortelle de la Révolution : « Liberté, égalité, fraternité ! »

La leçon politique ici énoncée reste valable : les oligarchies qui tendent toujours à se reconstituer sous quelque ciel politique qui soit doivent toujours être combattues et remises à leur place.

Voltaire lui, pense qu'au nom du progrès on peut justifier l'oppression des peuples et leur maintien sous la sujétion des gens éclairés.
C'était du moins sa position dans le cadre de son temps mais je doute qu'elle serait profondément modifiée par les progrès de l'instruction car en fait il sera toujours possible de définir une minorité comme plus légitime qu'une majorité ... au nom de telles ou telles raisons, fortune, éloquence, naissance que sais-je ?
Se rallier au principe des majorités c'est accepter que le progrès ne vaut que s'il est partagé comme le disait déjà Aristote. Ne serait-ce qu'au titre d'un postulat de l'équilibre des sociétés à moins de vouloir entraîner notre monde dans une révolution perpétuelle.

Ne croyez pas que les passions en 1912 étaient éteintes ! En témoigne Le Figaro du samedi 29 juin 1912 :

EN L'HONNEUR DE ROUSSEAU

Les fêtes du deuxième centenaire de Jean-Jacques Rousseau ont commencé hier par une grande séance littéraire et artistique donnée dans le grand amphithéâtre, sous la présidence de M. Jean Richepin et qui fut mouvementée.
M. Lardy, ministre de Suisse, y assistait, et aussi le marquis de Girardin, un des descendants du propriétaire d'Ermenonville. Remarqué encore dans l'assistance, le baron Alfred Rousseau, ministre plénipotentiaire en retraite et petit-cousin de Jean-Jacques Rousseau.
Dès que M. J.-Ernest Charles, au nom du comité du bicentenaire, le premier se leva pour faire le panégyrique de Jean-Jacques, et à peine avait-il prononcé le mot « Messieurs », que tout de suite des interruptions éclatent :

- Au nom de la Jeunesse de France, nous venons protester...

C'est un jeune royaliste qui parle ainsi et qui veut continuer. On l'entoure et on le pousse vigoureusement en dehors de l'amphithéâtre, tandis que des « hou ! hou ! » retentissent.

M. Ernest Charles s'écrie :

- Ces manifestations seront absolument impuissantes... Quelques énergumènes...

Nouvelles interruptions de royalistes.
- Nous protestons...

Un second manifestant est expulsé, M. Ernest Charles reprend.

- Une manifestation de quelques saltimbanques...

Des cris de « Vive le Roi » s'élèvent dans l'hémicycle et dans les galeries. Il y a deux expulsions.

Des cris de « A bas le roi » répondent.
M. Ernest Charles peut commencer enfin son discours. Il parle de « la grande fête littéraire organisée en l'honneur d'un des plus grands hommes qui aient jamais existé. »

- C'était un voleur, crie une voix.

L'interruption vient d'une galerie. Une jeune étudiante frappe avec une canne le manifestant qu'on expulse très vivement.

Et ce n'est pas la fin. L'orateur tient tête aux manifestants.

- Nous célébrons ici Rousseau tout entier. Nous célébrons en Rousseau l'initiateur de la société moderne.

- La société moderne est une honte, réplique un manifestant.

Encore une expulsion, et le public devient de plus en plus nerveux. Quelques manifestants sont frappés et certains admirateurs de Rousseau sont les premiers à protester contre ces violences.
Au cours du discours de M. Ernest Charles, très applaudi, on ne compta pas moins de treize expulsions.

M. Alfred Croiset succède à M. Ernest Charles. Son discours est très fin, très littéraire, et il évite la polémique. Il donne même ce sage conseil : « Ne perdons pas nos forces à nous excommunier les uns les autres ». Les manifestants, néanmoins, ne s'arrêtent pas dans leurs protestations. Il y a six expulsions pendant le discours du doyen.

- Jean-Jacques a été le père de l'anarchie, s'écrie un royaliste.

Une dame jean-jacquiste le gifle, les agents de police l'entraînent. Quelques vigoureux horions lui sont portés à la figure.
Ce sort attend maintenant un peu tous les expulsés, et la salle commence à être de plus en plus excitée contre les manifestants.
M. Bernard Bouvier, professeur à l'Université de Genève, qui parle le troisième, se livre à une étude très savante et très intéressante sur Jean-Jacques.
Lui aussi sera interrompu à plusieurs reprises. Sept jeunes gens sont expulsés au cours de son discours fort applaudi.
M. Viard, président de l'Association générale des étudiants, prend la parole au nom des étudiants de Paris. A peine s'est-il levé qu'un jeune homme, placé dans une galerie, prononce d'une voix puissante ces mots :

- Monsieur, vous déshonorez les étudiants.

Cette fois, une petite bataille s'engage.
On entoure le manifestant. Deux autres manifestants courent à son secours.
Les cannes sont levées et frappent à plusieurs reprises. Il n'y a pas moins de onze expulsés encore.

Le président des étudiants continue, applaudi souvent.

M. Jean Richepin termine la série des discours. Son succès est considérable : sa parole est si entraînante qu'il est difficile aux protestataires de manifester par des paroles. Mais, vers la fin du discours, deux jeunes gens se mettent à siffler. On les expulse, et une ovation superbe est faite à l'orateur.
Il est onze heures un quart, et trente-cinq expulsions ont été opérées pendant une séance de plus de deux heures.
La seconde partie de la séance se passe dans le calme. Plus de manifestations, on écoute avec plaisir la chorale Galin-Paris-Chevé ; Mlle Henriette Roggers lit excellement une jolie page de Jean-Jacques Rousseau tirée de ses Confessions ; Mme Wanda Landowska - musicienne consommée - joue avec le plus grand talent et le plus grand charme plusieurs pièces exquises sur le clavecin, et enfin Mlle Lucy Vauthrin, de l'Opéra-Comique, chante d'une fort jolie voix des mélodies de Jean-Jacques qui ne méritent pas de passer à la postérité.

Maurice Leudet.

Qu'est-ce que la pression sociale ? Elle a un peu dans l'esprit des sociologues le rôle de l'éther pour les physiciens, cette matière impondérable qui a à la fois l'élasticité du caoutchouc et la dureté de l'acier, matière à tout faire qu'on peut employer à résoudre toutes les difficultés de la vie courante ...

On dit de la Science que c'est le contraire du Hasard ; c'est l'ensemble des règles qui dispensent de marcher à l'aveuglette et de perdre son temps de manière infructueuse ; mais les scientifiques ont la malice d'ajouter qu'ils penchent avec quelque faveur pour la sérendipité qui les favorisent fort dans leurs travaux ... ce qui brouille un peu les pistes !
Pasteur, homme raisonnable, disait que le Hasard ne favorise que les esprits préparés ; peut-être ou peut-être pas ... il suffit de choisir l'époque où l'on naîtra, n'est-ce pas ?

La théorie à un certain niveau de généralisation peut se dispenser de définir précisément l'objet de ses recherches ; c'est comme la grande poésie, plus son objet est vague et plus elle fait impression sur les esprits peu avertis.
Je n'en ai pas moins une grande admiration pour les deux, vues de mon petit bout de lorgnette.

Theory of Everything ; c'est un grand scientifique, John D. Barrow qui en a fait un livre, ou plutôt plusieurs livres en un seul. Il en avait le loisir ...
Je me dis souvent que les futurologues de la climatologie ont trouvé en balayant sous leur lit une théorie si admirable des changements du climat depuis que l'homme s'entête à survivre sur cette bonne vieille planète bleue qu'on aurait tort de s'en priver, puisque depuis les scoliastes et leur Barbara Celarent, on n'avait rien trouvé de plus efficace.

Une leçon de modestie dans les jugements publics par le grand et néanmoins réservé Jean-Baptiste-Siméon Chardin dans La Presse du 19 novembre 1875 :

CHRONIQUE

Au moyen-âge, quand la corporation de Saint Luc surveillait ses intérêts et ses privilèges ; sous Louis XIV et sous Louis XV quand les membres de l'Académie de peinture écartaient des Expositions publiques des artistes de talent ; enfin dans les temps modernes, sous la direction de l'Institut, ou des jurys mixtes, des plaintes nombreuses se sont souvent élevées contre des décisions qui paraissaient par trop rigoureuses.

Chardin, qui avait commencé par peindre des enseignes, disait un jour à ses confrères les académiciens :

- Messieurs, messieurs, de la douceur.
Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau de désespoir de faire jamais aussi mal. Parocel que vous appelez un barbouilleur, - et qui l'est en effet si vous le comparez à Vernet, - ce Parocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce que vous voyez est le fruit des travaux de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès.

Cette harangue de l'honnête Chardin, il faudrait la redire à MM. les membres de la sous-commission du conseil supérieur des beaux-arts, s'ils persistaient à éloigner du « grand jour de la publicité », non pas des barbouilleurs, mais des hommes ayant donné depuis longtemps des preuves de talent et de science. Dans l'antiquité, la pratique de la peinture interdite aux esclaves, était le privilège des hommes libres. De nos jours, la carrière est accessible à tous ; mais Dieu sait ce qu'il faut de peines, de chagrins et de déboires pour conquérir dans l'estime publique le recoin le plus modeste ! On ne peut de gaieté de cœur, et sans motif plausible supprimer tout à coup le fruit de tant d'efforts.
Je me rappelais tout à l'heure quelques particularités de l'histoire des beaux-arts en France. Déjà sous Louis IX, Etienne Boileau, prévôt des marchands de Paris, réglemente la corporation des artistes.
« Il puet estre paintres et taillères ymagiers à Paris qui veut, dit-il, pour tant qu'il oeuvre aus us et aus coustumes du mestier et que il le sace faire ; et puet ouvrer de toutes manières de peintures bonnes et loyaux. »
Bientôt la communauté de Saint-Luc obtient les plus grands privilèges ; les maîtres peuvent avoir un nombre illimité de compagnons et d'apprentis ; ils sont exemptés du guet et de certains droits, sur leurs achats et sur leurs ventes. Tous les souverains sanctionnent ces faveurs en y ajoutant d'autres.

L'inévitable Henry Roujon - sa tombe se trouve à côté de celle de Debussy au cimetière de Passy - honore la mémoire de Chardin dans Le Figaro du dimanche 11 novembre 1906 :

Vertus parisiennes

Parmi les nombreuses colonies dont le Tout-Paris se compose, il en est une qui n'ose jamais faire parler d'elle : la colonie des Parisiens. Les indigènes du chef-lieu de la Seine, qui ne passent pourtant point pour des gens timides, ont le vice inné de la modestie. Nous ne gâtons guère nos « nés natifs ». Les monuments commémoratifs encombrent nos rues et prennent dans nos jardins la place des arbres. Nous possédons ainsi une douloureuse statue d'une grande personnalité littéraire qui était de Strafford-sur-Avon. Montmartre vient en outre de s'enrichir subitement de l'image du chevalier de La Barre. Ce monument s'imposait, nous le reconnaissons ; mais enfin cette victime des anciens Parlements est, à tout prendre, une gloire d'Abbeville. Passe encore pour Etienne Dolet qui, bien que né à Orléans, fut brûlé sur une de nos places : au moins avons-nous fait quelque chose pour lui.
Quoi qu'on en dise, La Barre, étranger à la Butte sacrée, ne saurait passer, pour une personnalité parisienne. Est-il donc impossible d'obtenir de Paris qu'il songe de temps en temps à ses gloires locales ?
C'est l'honorer et l'aimer vraiment que lui demander de penser aux siens.

On s'avise aujourd'hui seulement d'élever un monument à la mémoire de Jean-Baptiste-Siméon Chardin. S'il y eut jamais un Parisien authentique, un pur autochtone, un enraciné de notre sol, ce fut cet incomparable peintre de la simple vie. Il a vécu quatre-vingts ans sur les pierres natales. On note dans son existence un seul voyage lointain, celui de Fontainebleau, et encore n'était-ce pas un voyage d'agrément. Tandis qu'il étudiait le dessin aux cours du soir, il s'inquiétait de nourrir sa mère ; veuve et chargée d'enfants. Vanloo consentit à l'embaucher parmi les restaurateurs à la tâche de la galerie de Fontainebleau ; Chardin alla travailler là, à cent sols la journée. C'est le seul argent qu'il n'ait pas gagné en ville. Il est né rue de Seine, s'est marié à Saint-Sulpice, a peint rue Princesse, est mort au Louvre et eut son service funèbre à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il a bien droit à la concession d'un emplacement sur ce pavé, si hospitalier aux renommées de toutes provenances.
Nous avouons qu'il n'y eut rien de tragique dans sa carrière. Il ne fut point roué, ni brûlé vif ; on ne pourra conspuer personne en son honneur ; l'hommage qui lui sera rendu ne troublera point le dimanche de M. Lépine. Cet homme s'est obstiné tranquillement, étant d'une ville qu'il aimait, à ne la point quitter, et étant peintre, à ne faire jamais que de la peinture.

Mais quelle peinture et quelle destinée fièrement jolies ! Nos confrères de la revue l'Art et les Artistes ont une pieuse idée de nous convier à honorer ce génie bonhomme. Il n'y a pas un bruit, pas une fausse note dans cette existence.
C'est un chef-d'œuvre de vertu parisienne.

On ignore généralement, à Berlin et ailleurs, que les Parisiens sont désespérément vertueux. Nous passons pour les gens les plus dissolus de la planète. A force de l'entendre dire et de le dire nous-mêmes, nous avons fini par le croire. Toutes les fois qu'un fils du nouveau monde se grise dans un de nos cabarets ou qu'une dame exotique oublie ses devoirs sur un des canapés de nos hôtels, l'univers indigné se voile la face.
Notre littérature d'exportation fait de nous le peuple de l'effronterie, de la débauche et de l'adultère. Une très charmante dame étrangère, avant de quitter une ville, que nous ne nommerons pas, pour venir commander des corsages très décolletés à nos couturiers, demandait un jour à un diplomate français s'il était possible, à une honnête femme de sortir dans les rues de Paris, sans péril pour sa chasteté. Elle avait chargé une maîtresse de français de lui enseigner, en vingt leçons, à prononcer avec une correction énergique cette phrase tutélaire : « Monsieur, veuillez me laisser tranquille ! » C'est bète à pleurer, mais quoi cette dame avait lu dans des romans que notre population masculine se compose de Lovelaces et de Sganarelles. Elle avait peur, cette faible femme. Elle est venue tout de même. Espérons qu'elle a pu repartir, comme disait Corneille, « sans macule et impollue ». Il ne suffit pas de peindre le diable sur le mur pour le faire apparaître. Elle a dû retourner dans sa continente patrie, édifiée, intacte et déçue.

Cette pudique personne s'appelle légion. Nous donnons à sourire au monde entier en exprimant cette vieille vérité banale que les Parisiens sont les gens les plus tranquilles et les moins pervers du globe terrestre. Notre prétendue corruption n'est que de la politesse envers nos hôtes. Nous ouvrons un étalage de vices à l'usage de la clientèle de passage ; l'hospitalité a ses exigences. Derrière le comptoir, dans l'arrière-boutique, nous tenons de la vertu. Nous réservons, qu'on le sache bien, cette marchandise à notre consommation personnelle ; il faut être du pays pour savoir s'en servir.

De cette vertu, sans pose et sans prêche, l'oeuvre et la vie de Chardin dégagent le parfum discret. L'époque où il vécut passe pour une des plus scandaleuses de notre scandaleuse histoire. Et chacun de répéter cette sottise énorme.
De ce que nous eûmes alors un roi polygame et quelques fermiers généraux un peu fêtards, on conclut que la France du dix-huitième siècle fut une sentine d'infamies. Derrière ce rideau de mensonges, tout un monde reste à découvrir, qui fut celui de la vaillante province et surtout de cette admirable bourgeoisie parisienne, où l'honnêteté ne se drapait pas. Nous aimons en Chardin l'imagier véridique des pures grand'mères, le répondant qui témoigne le mieux en faveur de ces pauvres aïeux, innocents et chargés de crimes. Chardin homme et Chardin artiste, c'est la vengeance du vrai Paris des vrais Parisiens.

Sa vie ? - Vous y chercheriez vainement une laideur. Telle que nous la racontait encore, tout récemment, M. Gaston Schefer, elle se lit tout haut, comme un de ces livres de raisons qui fleurent bon l'odeur du passé. Son père, menuisier des Menus-Plaisirs, syndic de sa corporation, fabriquait des billards pour Sa Majesté. Jean-Baptiste, dès la petite enfance, est à l'établi. Cependant, il dessine en secret, il veut être peintre. Le brave papa menuisier, après la résistance de rigueur, envoie l'enfant dans un atelier de peinture. Chardin tombe sur un maître qui était un sot. Cazes, solennel raté de la grande peinture, formait ses élèves en les condamnant à copier ses propres tableaux. L'écolier, tout en feignant de s'intéresser à ces grosses machines mythologiques, cherche la leçon de la nature dans le panier aux provisions de sa mère. Il préfère peindre des poissons et des lapins qu'Alexandre le Grand ou Jupiter ; avant Courbet, il eût été capable de dire : « Je ne les ai pas connus personnellement. » Ses premiers essais, il les expose à ce Salon en plein vent des jeunes qui durait deux heures, sur la place Dauphine, le jour de l'octave de la Fête-Dieu. Les débutants suspendaient leurs envois contre les tapisseries du reposoir. En cas de mauvais temps, l'exposition était remise à l'année suivante. Qui écrira l'histoire de cette foire annuelle des vieux peintres ? Le succès vint à Chardin, puis la gloire, la fortune jamais ; il avait la vocation de la pauvreté. Très jeune, il s'était épris d'une mignonne voisine, dont la famille avait du bien. Marguerite Sainctar perdit ses parents et sa fortune ; Jean-Baptiste l'épousa quand même, parce qu'il avait un joli amour au cœur et de l'honneur jusqu'au bout de ses doigts d'ouvrier.
Lorsque l'Académie chercha un trésorier pour ses finances en détresse, ce fut Chardin qu'elle nomma économe de la fortune corporative. Ses confrères du Salon le chargèrent du placement des œuvres, pour sa bonne humeur et son équité. Devenu célèbre et recherché des amateurs, tandis que le rusé La Tour créait les gros prix, Chardin ne vendit jamais une toile plus de quinze cents livres.

Ce peintre à la mode mourut désargenté ; la Surintendance des bâtiments, pour l'aider secrètement, le logea au Louvre. Ce madré compère en lunettes, qui semble la malice même, ne rusa qu'une fois, et encore si peu ! Il osa mystifier gentiment Messieurs de l'Académie Royale en laissant croire que ses envois de réception étaient des peintures flamandes : Largillière fut le premier à applaudir au tour bien joué. Chardin ne se fâcha qu'une fois : le laquais d'un financier eut à se repentir dans ses chausses de lui avoir parlé insolemment. De la malice, de la dignité, du dévouement, de la bonté, de la sagesse, tel fut cet homme d'un génie si rare, qui fut très grand, sans le faire exprès.

Son œuvre ? - On n'en explique point la beauté. Elle évoque toute l'humanité des bonnes gens. L'outillage de la vie quotidienne, les plus humbles ustensiles, une soupière, un couteau, une serviette, une pipe, une fontaine y prennent on ne sait quelle délicieuse spiritualité.
On sent que ces objets ont servi à d'honnêtes créatures, et quelque chose palpite en eux de l'âme douce des maîtres. Ses tableaux domestiques nous renseignent mieux que tous les livres sur ce qu'il y eut de meilleur dans le monde d'autrefois.
L'éternelle France est là, pays des vaillants chefs de famille, des tendres mères et des enfants sages, terre de bon sens, de santé et de travail. - Cette gracieuse ménagère, en fichu blanc et en tablier, dispose de quelques minutes de loisir avant l'heure où rentrera l'époux. Ces fines mains, qui manient coquettement le dévidoir, viennent de cuisiner, sans se salir, un souper qui sera succulent ; elles ont préparé aussi la pâtée du carlin. Leur blancheur défie les besognes grossières. Madame attend Monsieur, tout en faisant de la tapisserie, avec les façons d'une duchesse de Versailles. La fillette en bonnet rond reçoit comme une caresse de plus, une leçon de morale et de couture. Sous la gravure de la Mère laborieuse, on lisait ceci :

Un rien vous amuse, ma fille
Hier, ce feuillage était fait,
Je vois, par chaque point d'aiguille,
Combien votre esprit est distrait.
Croyez-moi, fuyez la paresse,
Et goûtez cette vérité :
Que le travail et la sagesse
Valent les biens de la beauté.

Je vous en prie, ne dites point que ce ne sont pas là de très beaux vers ! C'est au moins le poème qui se chante et se vit encore, au pays par excellence de la corruption.

Dans cette grande maison du Louvre, dont on ne parle jamais que pour en médire, des hommes savants et dévoués travaillent sans tapage. Ils nous préparent, dit-on, un bel hommage à la gloire prodigieuse de Rembrandt. Nous sommes bien sûrs qu'ils songeront bientôt à notre Chardin. Lui élever un monument, c'est à merveille. Le marbre est facile à trouver et faciles les discours. Mais une salle Chardin, une petite salle, bien intime, sans luxe, qui ne coûterait pas cher, cela vaudrait mieux que les plus belles statues du monde. Ce ne serait pas seulement un sanctuaire d'art pour trente chefs-d'œuvre, mais aussi une chapelle expiatoire. En y retrouvant du beau et du bien de France, nous apprendrions à pratiquer nous-mêmes et à exiger des autres un peu de justice à l'égard de la race niaisement calomniée.

Henry Roujon.

Chardin comme artisan avant même d'être artiste, oui, j'abonde ! Mais qui aime aujourd'hui le bel ouvrage fait lentement et comme précautionneusement ?

Les vertus domestiques et le sens de la grandeur ne sont pas forcément antagonistes. Il ne faut renoncer ni aux unes, ni à l'autre ... quand on est un bon Français !

L'accumulation des petites vertus de tous les jours qui finissent par faire la grandeur des nations ... si l'on sait garder un horizon large à son esprit et ne pas l'étrécir sans aucune considération pour l'avenir. N'injurions pas les temps futurs avec les remugles du passé ...

On prête trop au vice et on ne fait pas assez crédit à la vertu !

Nous n'allons pas quitter le reposant Chardin en ce nouvel An sans quelques frissons nouveaux devant tant de gloire si paisible !
Le Temps du jeudi 6 juin 1907 précise le portrait et reprend les bésicles pour mettre au point :

EN MARGE

Les organisateurs de la très prochaine exposition de Chardin promettent de nous montrer, auprès des chefs-d'œuvre du peintre, quelques-uns de ses objets familiers. Un collectionneur de reliques consent à prêter les bésicles du bon vieux maître. N'allez pas prendre les bésicles de Chardin pour n'importe quel instrument d'optique. Il faut les vénérer comme un talisman. Baudelaire parle quelque part d'un marchand forain qui vendait des verres pour voir la vie en beau. Siméon Chardin portait des lunettes magiques. Mais l'enchantement ne venait pas des verres : il était dans ses yeux et dans son âme. Le monde lui apparaissait en beauté de vertu.
Ah ! l'exquise créature de Dieu que ce bonhomme de génie ! En voilà un qui est bien de chez nous ! Son œuvre a fleuri au pâle soleil parisien, entre les fentes du pavé du roi. L'admirer n'a rien que de facile, mais connaître l'être humain que fut ce portraitiste des humbles choses, chérir cet aïeul, rien ne repose mieux des légendes tapageuses, rien ne venge plus sûrement le monde calomnié d'autrefois.
La France du dix-huitième siècle n'était pas peuplée seulement de fermiers généraux et de demoiselles. Il y avait aussi, parmi les sujets du roi Louis XV, plusieurs millions de braves gens tranquilles. Ceux-là n'eurent point de chroniqueurs. Ils ont trouvé en Chardin leur poète, quelqu'un de la même humanité, qui leur sert aujourd'hui de répondant. Chardin, c'est le peintre, sans brevet royal, de Sa Majesté Tout le Monde.

Une fois de plus, allons le saluer au Louvre, tel qu'il s'est peint lui-même, à soixante-seize ans, alors qu'il se faisait pastelliste pour ressaisir le succès en fuite. « Un portrait est un aveu », a dit un artiste contemporain. Chardin pouvait s'avouer tout entier.
Il nous regarde bien en face, le loyal et paisible vieillard ; il n'a rien à cacher de son esprit ni de son cœur, rien de sa rude vie d'ouvrier sans reproche.
Il peut défier les biographes à scandales et les psychologues chercheurs de tares. « Vous pouvez chercher, semble-t-il dire, vous ne trouverez pas une minute de honte dans les quatre-vingts ans de ma destinée. »

Presque un siècle de modeste probité ! La gloire et le génie lui vinrent sans qu'il fit jamais, pour les conquérir, rien d'autre que de rester lui-même. Il ne songea même pas à s'enrichir. Les merveilles que se disputait la clientèle demeurèrent à la cote de quinze cents livres. Ce bourgeois, fils d'artisan, traita l'or avec un dédain seigneurial. La délicieuse idylle parisienne que l'histoire de son premier mariage ! Siméon, déjà célèbre et membre de l'Académie royale, mettait, le dimanche, de la poudre et un gilet à fleurs pour aller danser au bal du quartier. La mignonne Marguerite Sainctar lui prit le cœur. Elle passait pour avoir du bien. Les parents de Chardin trouvaient assorti ce mariage entre leur académicien et une héritière. Au cours des fiançailles, Marguerite perdit sa famille et sa fortune.
Chardin le père, qui n'était que menuisier du roi, lui découvrit aussitôt moins de charmes. Chardin fils persista à la voir à travers ses lunettes enchantées.
Il la conduisit à Saint-Sulpice, et de leurs deux misères, il essaya de faire un bonheur.

Fragile bonheur qui ne dura pas ! La jeune femme, épuisée, maladive, mourut au bout de quatre ans, laissant au pauvre veuf un fils à élever.

L'éducation de cet enfant mal venu, ce fut la seule folie que se permit Chardin. Il rêva pour son fils une carrière comme celles de M. Van Loo, de M. de Troy, de M. Natoire, du latin et du grec, le prix de Rome, l'école des élèves protégés, la commande royale, tout le fastueux officiel de la grande peinture. Pierre Chardin avait de génie tout juste ce qu'il en faut pour faire un raté. Mauvaise tête, fumeuse et troublée ; trop d'intelligence pour ne pas se sentir impuissant, trop de vanité pour en convenir. La seconde femme du père est-elle absolument innocente du naufrage lamentable de cette vie ? Chardin s'était remarié, en prose cette fois, avec une voisine déjà mûre, propriétaire d'un immeuble et veuve d'un ancien mousquetaire. Le pastel de Marguerite Pouget, que le maître exposa avec son propre portrait au Salon de 1775, nous révèle une rusée ménagère, aux lèvres minces, vrai type de Normande énergique, dont la tendresse ne devait pas être le défaut. Solide tacheronne avec cela, probe et entendue, qui aidait son mari à remplir les fonctions de trésorier de l'Académie. L'illustre Compagnie manquait de ressources : son budget s'équilibrait Dieu seul et le roi savaient comment. Mme Chardin mettait un ordre de fourmi dans cette comptabilité de cigales. « Sans ses secours, écrivait Chardin à M. d'Angiviller, j'aurais été souvent fort embarrassé de bien des détails de cette place très étrangère aux arts. » C'est à merveille, mais quel accueil put bien recevoir de cette caissière modèle l'orphelin ombrageux et taciturne qu'était le petit Pierre ? Sans doute nous calomnions cette bonne dame, sous prétexte que son image est inquiétante. Peut-être ne fut-elle pour rien dans la fin tragique du pauvre fruit sec de l'école de Rome, qui s'alla noyer à Venise, par désespoir de n'être point un homme de génie.

Il y a un mot de Chardin, douloureusement sincère et très profond, où tout le drame de la vie de son fils se laisse deviner. Chardin se promenait au Salon avec Diderot et d'autres gens de lettres. Déjà les artistes redoutaient et récusaient les critiques, déjà prompts aux apothéoses et aux anathèmes.
Mieux que personne, Chardin connaissait ses compagnons de rêve, leurs besoins, leurs passions et leurs misères. Ses pairs l'avaient choisi pour placer des tableaux de l'exposition. Il savait par expérience que ce n'est pas seulement de la peinture, mais de leur chair, de leur sang, de leur âme que les artistes envoient au marché annuel. Il exhortait les critiques à l'indulgence et à l'équité. « De la douceur, messieurs, de la douceur » répétait-il au fougueux Diderot, prompt aux généralisations meurtrières comme un journaliste pressé qu'il était. Et il terminait par cette véridique et triste parole : « Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille. Celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt, ne fait rien du tout. » Sa conclusion semblait un refrain : « Adieu, messieurs. De la douceur ! »

Chardin ne se fâcha qu'une fois : un laquais de Crozat lui ayant parlé insolemment, il le jeta dans l'escalier. Tout le reste de son existence obéit à cette loi de la douceur qu'il prêchait à la presse de son temps. Il trépassa avec les bésicles magiques sur son bon gros nez de chien fidèle. Le 6 décembre 1779, Doyen écrivait à un ami : « M. Chardin a reçu le bon Dieu. » Nous sommes tranquilles sur la manière dont il accomplit son éternité. Il est impossible qu'on n'aime pas la vraie peinture française au paradis aussi bien et mieux encore qu'elle n'est aimée sur la terre. « On s'arrête devant un Chardin, disait Diderot, comme d'instinct, comme un voyageur fatigué de sa route va s'asseoir, sans presque s'en apercevoir, dans l'endroit qui lui offre un siège de verdure, du silence, des eaux, de l'ombre et du frais. » Quelle admirable définition de l'art de Chardin dans ces deux mots « du silence » !

Il est difficile d'être le fils d'un homme de génie. Heureusement que je n'ai pas de fils ...

On peut parler de Chardin en des termes différents ; si l'on essaye de caractériser d'un mot unique tel ou tel grand peintre, on dira volontiers que Delacroix est un peintre conflictuel, Rembrandt un peintre introspectif, Monet un peintre lumineux mais Chardin échappe quelque peu à un déterminant simple. Il recherche une figure de stabilité dans sa peinture, image d'un bonheur bourgeois qui tend à s'immobiliser presque jusqu'à l'impossible. Il n'y a aucune présence même figurative de la mort dans ses tableaux, s'il peint un Bénédicité, il s'agit d'une simple scène familiale dont la religiosité est toute naturelle, liée à l'enfance, à la maternité et aux aliments répandus sur la table que l'on bénit ; s'il montre un enfant, c'est un jeune garçon qui joue avec un toton le faisant tournoyer éternellement, soustrait à toute dimension temporelle, suspendu entre deux instants.
Vermeer cherchait la beauté more geometrico, Chardin recherche la suspension des objets et des êtres. Même sa raie fameuse, nature morte s'il en est, semble plus vivante encore que si elle était encore dans la mer, rien de sanglant comme le boeuf écorché de Rembrandt, quelque chose au contraire qui aiguise les sens et l'appétit, un vertige de vie.
Chardin apporte le calme dans la tempête des sens et jusqu'à l'ennui, ce dieu lare minuscule qui hante tous les foyers bourgeois, est comme apprivoisé : on sent qu'on s'y ferait pour la gloire d'avoir une vie accomplie qui ne doit rien qu'à ses ressources propres.
Bien entendu certains reprocheront à cette peinture d'éloigner les passions de nous, de redouter les dangers des grandes aventures, de renfermer la vie dans un cercle trop étroit ! Mais il y a la magie de la présence obscure des sentiments discrets et de l'espèce de symbiose de l'homme avec l'environnement artificiel qu'il s'est créé à sa mesure.
Chardin est le prince de l'artefact du pinceau ...

Je préviens tout de suite : il n'est pas interdit de me proposer un thème voire un nom à déchiqueter pour mes articles de l'année en cours ! Je me suis énormément radouci ces derniers temps et je m'en étonne un peu ; mais je ne promets rien, ni d'être définitivement sage, ni définitivement idiot avec les sots.

Rémy de Gourmont se montrait dur avec la superstition orthographique, c'est ce que nous rappelle André Beaunier dans Le Figaro du 24 avril 1905 :

L'Orthographe

Dans la Revue des Idées, M. Rémy de Gourmont résume le rapport de l'Académie sur la question de l'orthographe.
Il en approuve les décisions - justes presque toujours - en dépit des motifs souvent contestables.

Donc, rien de changé ou quasiment rien dans l'orthographe française.
La conclusion que tire de ce débat M. Rémy de Gourmont est excellente ; la voici :

Ne pas enseigner l'orthographe comme une connaissance séparée de la connaissance même de la langue littéraire écrite.

Ne tenir compte d'une certaine ignorance en orthographe que si cette ignorance semble corrélative à une ignorance générale.
Ne tenir aucun compte d'une connaissance précise de l'orthographe qui ne serait pas accompagnée d'une solide culture générale ou spéciale.

M. G... savant éminent, fait des fautes d'orthographe. L'instituteur primaire, son voisin, n'en fait pas. Telle est, exposée par un exemple, la valeur d'une connaissance dont on a voulu faire la pierre de touche de l'instruction et qui n'est que celle de la mémoire, de la docilité, de la discipline et, trop souvent, du temps perdu.


On ne saurait mieux dire. Et ainsi tomberait le principal argument des réformistes. Ces messieurs songent aux petits collégiens, que l'étude de l'orthographe accable. Eh ! bien, il vaut mieux permettre aux petits collégiens de faire des fautes, par-ci par-là, que de gâter notre vocabulaire.

Du reste, il n'y a pas très longtemps que l'orthographe est devenue une si impérieuse exigence. On avait autrefois ce laisser aller que M. de Gourmont recommande. Mais, depuis que diverses aristocraties ont été détruites par les bons soins de la démocratie, il a bien fallu constituer une aristocratie nouvelle, commode à vite acquérir, à la portée d'un chacun fût-il sot : et nous eûmes l'aristocratie de l'orthographe, une aristocratie de maîtres d'école et de pédants.

André Beaunier.

Le problème c'est qu'en renonçant à l'enseignement des règles du français on ait jeté le bébé avec l'eau du bain ...

L'orthographe est une forme de régulation sociale comme une autre. Elle ne doit pas indisposer l'esprit de liberté mais elle peut servir à forger les dons de la mémoire.

Les évènements m'ont un peu forcé à penser à une candidature aux législatives de juin 2012 - candidature symbolique car la probabilité d'être élu est minime. Mais le fait que mon élection soit de l'ordre du mystère improbable n'en fait pas moins un fait majeur si je sais la transformer en une question d'ordre intellectuel.
Il m'a fallu réfléchir à la question du Droit ; non pas tel ou tel Droit positif tel qu'on l'enseigne dans les facultés depuis des temps immémoriaux mais du Droit sub specie aeternitatis si j'ose !
Ce qui m'a amené à quelques points de vue assez abstraits ...

Le développement du Droit dans l'histoire de l'humanité a quelque ressemblance avec le problème de l'arrêt dans les machines de Turing.
Aucune intelligence même supra-humaine ne pourrait résoudre la question sous un ordre général mais il est possible localement et dans des limites temporelles précises de faire fonctionner le Droit comme entregent des relations humaines.
Il est garant des libertés individuelles et publiques en leur assignant des bornes assez étroites et assez mobiles pour que le tissu social se reconnaisse comme un corps constitué avec des fonctions, des responsabilités, des légitimités.

Quel est le moteur principal du développement de l'humanité ? Certains diront les passions, passions politiques, religieuses, individuelles et familiales, mais en fait ces passions peu ou prou sont les mêmes hier et aujourd'hui. Elles n'apportent rien de neuf hic et nunc. Ce sont des forces aveugles qui nous dirigent malgré nous vers un développement extensif sans grand discernement.
Non le moteur qui change le Monde, c'est la science, ou plutôt la techno-science, qui peu à peu modifie la perception que nous avons de nous-même et du Monde, introduit de l'intelligence et une raison seconde là où il n'y avait qu'instinct primitif.

Si l'on considère donc d'une part le Droit, le législateur du genre humain, et de l'autre la Science, qui agit en profondeur sur la substance même de nos vies, de notre esprit, alors on en déduit qu'il y aura forcément adaptation de l'une au nom de l'autre.
Si pour conserver une figure morale il nous faut nous interdire quelques possibilités parmi les nombreuses qui s'offriront à nous, il n'empêche que la législation doit approuver d'une manière ou d'une autre le mouvement induit par l'accumulation de connaissances et de pouvoirs qui lui sont associés.

En mai 1997, je me suis présenté devant les électeurs de Rueil-Garches-Saint-Cloud en défendant le PACS - à l'époque on l'avait baptisé contrat d'union sociale - mes concitoyens ont préféré reconduire un député sortant qui n'a rien fait pendant cinq ans et pour cause : il ne faisait pas partie de la majorité et il était épuisé par une trop longue carrière politique pleine de compromissions.
C'était une erreur collective comme il en advient souvent ... le fil d'une Nation est tissu de ces fautes. Il faut en convenir et en prendre son parti.

Aujourd'hui ce n'est plus le sujet principal sur lequel je me battrais ; j'ai d'autres priorités et la France a d'autres exigences.
D'ailleurs je crois savoir que le Parti socialiste adhère à l'idée d'un mariage homosexuel. Le sujet est donc clos pour moi. Je n'ai pas l'intention de refaire les guerres du passé.

Je vais ouvrir une page spéciale pour ma campagne législative française ; je dis française car je ne suis pas un dogmatique, je n'entends pas abolir la nation française même si je sais pertinemment qu'elle est ouverte aux changements et aux vents du large.
Un esprit politique ne se substitue pas à toute les forces naturelles qui oscillent autour de lui mais il ne mésestime pas les dogmes et leur résistance à leur nécessaire effacement. Tout est question de temps ...

Ce qui est curieux c'est qu'on élit des législateurs - des députés et des députés et des sénateurs et encore des sénateurs - sans être bien sûr qu'ils aient jamais pris la peine de réfléchir à la place du Droit dans nos sociétés en constante métamorphose !

Cela commence ici : Législatives juin 2012 Rueil-Garches-Saint-Cloud.

La société contemporaine ? Une armée de jouisseurs qui ne peuvent plus jouir !

Le jouisseur est un mot d'usage courant depuis quand ? Probablement pas avant le dernier tiers du XIXème siècle.
La date compte ... la jouissance est plus ancienne que le jouisseur, ce professionnel du plaisir !
Sade parlera volontiers de la jouissance pas du jouisseur.
Toujours est-il que ce n'est pas parce que nous nous concentrons sur la politique que nous allons pour autant abandonner les arts et les les lettres les six prochains mois ; mon sens civique ne pas jusqu'à sacrifier l'illustration de la France par son esprit plus encore que par son corps - même social.

Le Gaulois du lundi 17 février 1879 trace un portrait véridique d'un vivant tout frais encore dans son exil, Jules Vallès :

CHRONIQUES PARISIENNES

JULES VALLÈS

Je ne croyais point si bien dire quand j'écrivais, il n'y a pas un mois : « Dépêchons-nous de parler de tous ces gens-là, avant qu'ils aient le droit de nous fermer la bouche. » Et je passais rapidement en revue quelques-uns des hommes de la Marseillaise de 1869. Une figure m'avait arrêté, une silhouette s'était détachée du rang, mieux en relief et plus connue. Je tiens aujourd'hui la promesse que j'avais faite de revenir sur Jules Vallès. Mais, en dehors d'un désir exprimé, d'un vœu à tenir, le bruit qui vient d'éclater autour de son nom, le tapage qui gronde chaque matin dans les colonnes de la Révolution française, dont il est l'inspirateur, le vent d'émeute qui s'y lève, les fusils qui s'y arment, les pavés qui s'y préparent, mille choses gracieuses, mille attraits nouveaux me ramènent à cette personnalité d'hier et de demain. Soyons dans le mouvement, que diable !

Jules Vallès est Auvergnat. Je me rappelle un article de lui, dans un journal satirique, l'Auvergnat justement, qui paraissait en 1867, avec ce sous-titre : « Journal de la rue de la Lappe, des charbonniers, des porteurs d'eau, des marchands de ferraille, des marchands de parapluies, des marchands de peaux de lapins, des bric-à-brac, et même des gens les plus haut placés. » L'article était intitulé : MON PAYS, et commençait ainsi :

« Mon département a fait récemment parler de lui : la femme Veyssière, la tueuse d'enfants, donne une singulière idée de mon pays. Nous ne sommes guère riches qu'en assassins, du reste, dans la Haute-Loire, et ma foi, nous n'avons pas encore eu un grand homme... »
C'était de la modestie, qualité rare, d'autant plus digne d'être notée ici, que c'est peut-être le seul exemple qu'en ait donné Vallès.

Fils de petit professeur, élevé à la férule, soigné, chauffé, graissé comme une machine à concours, très infructueusement, d'ailleurs, il avait gardé une haine profonde contre tout ce qui, de près ou de loin, sentait le classique, l'Université, la science. N'est-ce pas lui qui eut l'idée de fonder une association pour faire tomber les pièces de Molière ?

Vers 1862, il était l'assidu d'une sorte de table d'hôte, rue de l'Arbre-Sec, tenue par un ancien camarade de collège, Bessay. Il y prenait, à l'œil, d'assez modestes repas, en compagnie d'un tas de bohèmes, aussi pauvres que pleins d'espérances. C'est là que lui montèrent au cerveau ses premières bouffées d'orgueilleuse folie ; là du moins que, se promenant dans la salle enfumée se grisant moins de vin que du poison de sa parole, gesticulant, pérorant, il s'arrêtait un jour en face d'une glace ternie, passait la main dans ses cheveux, et lançait au gargotier, béant à son éloquence, ce doux et rassurant défi : « Je serai député de la Seine ! »

En attendant cette échéance vague, qui devait marquer une ère nouvelle et effacer son ardoise, Vallès faisait des vers, de jolis vers. Il blaguait les chemins de fer, dans son beau style large et plein :

Oh ! que j'aimais bien mieux la grosse diligence,
Avec sa robe jaune et son capuchon noir,
Qu'emportaient au galop, sur les routes de France,
Les chevaux qui fumaient dans la brume du soir !

Ah ! cela valait mieux que la politique.
Il avait une plume d'or, cet homme-là ; quel vrai et grand dommage qu'il l'ait trempée dans le sang ! Entre temps, il composait des chansons à cent sous la pièce, un franc par couplet. Note populaire, qui se plaçait assez couramment. Il demeurait alors rue de Tournon, hôtel du Sénat, en face du docteur Ricord.
Il avait deux voisins de chambre, deux méridionaux. L'un devait faire les Prunes, ce bijou, et s'appelait Daudet ; l'autre devait être le premier improvisateur de son temps dans tous les genres, et se nommait Gambetta. Pour lui, il vivotait tant bien que mal, plutôt mal que bien, donnant des répétitions de latin, de mathématiques, de grec, toutes choses assez vagues en son esprit, mais à des élèves choisis, roumains, valaques, polonais, hellènes, garçons d'instruction commode, bourses pleines et cerveaux vides.

Toute l'histoire de ces débuts de Vallès, je la raconte légèrement peut-être, mais sans mauvais parti pris. Où qu'ils l'aient conduit plus tard, ces commencements sont ceux de beaucoup d'autres, qui n'en rougissent pas. Les avenirs accomplis grouillent de passés misérables.
Ce faiseur de chansons, ce répétiteur d'occasion avait trop de talent, un talent trop original, pour ne pas percer. Il perça, en effet, et par une série d'articles au Figaro, qui le mirent au premier rang des écrivains fantaisistes. Je puis bien dire que les Réfractaires ont été, de toutes mes lectures de jeunesse, celle qui laissa dans mon esprit la plus saisissante impression. Maintenant encore, à parcourir ces pages brûlantes qui se dévorent mieux qu'elles ne se lisent, je retrouve l'émoi de jadis, mais avec une pointe de tristesse, un grande regret de cette sève greffée depuis sur un arbre de mal, de cette flamme, de ces étincelles dont sa main féconde et coupable ne devait plus tard éclairer que des ruines, des hontes sans excuse et des forfaits sans nom.

Jules Vallès, déjà consumé de cette ardeur d'argent à laquelle peuvent se rapporter l'inspiration de tous ses actes et le détournement de sa destinée, dédiait alors à Mirès, un autre associé, un volume devenu très rare : l'ARGENT, par un homme de lettres devenu homme de bourse. La couverture en était curieuse : elle figurait une large pièce de cent sous.
Le livre pouvait se résumer en cette phrase, qui revenait sous mille formes : « Gagnons de l'argent pour acheter du plaisir, des hommes et des femmes. »
Tout Vallès est là...
C'était un sceptique pauvre qui voulait être riche à tout prix ; un littérateur de race en quête de monnaie à battre, sans grand souci de l'alliage ; un rêveur de gloire, parce que le songe devait s'éveiller, croyait-il, sur un lit de billets de banque. Il avait fini par prendre la fanfaronnade de ses appétits. Et, si la note gouailleuse ne s'était, par moments élevée dans le concert de ses violences, on aurait pu croire à la franchise de ses ambitions, à la sincérité de ses besoins. Mais elle dominait malgré lui, et ceux qui l'ont connu « avant qu'il fût arrivé » comme il disait, savent à quoi s'en tenir sur le joyeux camarade qui avait fait ce mot : « Il ne faut jamais dire du bien de soi : il faut l'imprimer. »
Précepte dont il ne manqua jamais l'occasion de prouver l'avantage, qu'il parlât ou qu'il écrivît. Il oubliait volontiers l'alentour, et, dans ses éloges, on retrouvait plus souvent son nom que celui des autres. Je me souviens de la légende d'un drame qu'il fit avec Poupart-Davyl, l'ancien moine. Elle est assez drôle l'oeuvre était prête. On convoqua le ban et l'arrière-ban des amis à la lecture, Ranc et Arnould en tête. Ce fut Poupart qui fut chargé de lire. Le premier acte rata complètement. Alors Vallès, de façon à être bien entendu :
- Je n'en ai pas écrit un mot.

Au deuxième acte, l'auditoire se précipita sur le premier trait supportable.
- Tu vois, disait Vallès à son copain, tu ne voulais pas le mettre.

Cela dura de la sorte jusqu'au dénouement. Tout le bon était de lui, tout le mauvais de Poupart. Celui-ci, d'abord patient, finit par la trouver longue et mauvaise. On se fâcha. Si bien qu'un duel s'ensuivit, et que Poupart attrapa une balle dans l'avant-bras.

Le théâtre attirait Vallès comme la Californie les premiers chercheurs d'or. Il a dû faire des pièces avec tout le monde.
Il pratiquait la collaboration comme je viens de l'indiquer. Il a dû signer une comédie avec Claretie, et disait : « Quand on m'applaudira. » Son plus grand malheur fut d'avoir pendant trois mois trente mille francs par an. Ce fut à la fondation de l'Evènement qui remplaçait le Figaro hebdomadaire, où il avait composé quelques-uns des numéros extraordinaires alors en vogue. Ses Excentriques et Misérables avaient produit un grand effet. Cela avait un diable-au-corps d'enfer. Je me rappelle ce type : un homme rencontre un bienfaiteur et ne se découvre pas :

- Vous ne me saluez seulement pas !
- Pardon, j'ai du boudin dans mon chapeau.

A côté de ces pochades réussies, des élans d'éloquence, une fougue, une furia, une chaleur qui le faisaient comparer, par Weiss, à Bossuet.

A l'Evènement, il devait donner un article par jour, et toucher, comme j'ai dit, trente mille francs par an. Ce qu'il traduisait : « A une sensation par jour, j'en ai pour dix ans. » Et le premier, peut-être, il inaugura les riens naturalistes : les conversations avec le crépuscule qui tombe, le langage de la poussière des Champs-Elysées, les violettes qui s'ouvrent, le linge qui sent bon...
Le public gronda. Vallès n'y alla pas par quatre chemins. Il fit un plébiscite. Le dépouillement des votes lui donna une majorité de non formidable. Il n'eut qu'à déguerpir, et vite. On devait, en compensation, lui prendre un roman les Aventuriers de la Seine. Mais, comme tant d'autres œuvres annoncées, il le parla beaucoup, mais ne l'écrivit jamais.
Le miroitement de ces trente mille francs, un instant dans sa main, depuis si longtemps contemplés en rêve, aveugla tout à fait le pauvre garçon. Il s'y était si bien habitué d'avance qu'il crut les avoir toujours. Il se fixa ce chiffre comme un minimum dû. Le sac était crevé, mais il en garda la boursouflure.
Vallès continua de vivre sur sa fortune d'une heure, sans s'apercevoir qu'elle avait disparu. Ou, s'il venait à y prendre garde, c'était avec la désinvolture d'une veille de meilleure aubaine. Il vous invitait à dîner : « Pas en habit comme quand je ne gagnais pas trente mille francs ! » C'était le refrain de son ancienne splendeur chanté par sa misère revenue. Au fond, il entendait que ça ne pouvait pas durer, et que les beaux jours allaient reluire encore, avec des louis pour soleils.
Il s'étourdissait de paradoxes. Il descendait vertigineusement son penchant au sophisme. Il se payait de mots, lui et ses créanciers. La gêne du présent marchait à l'aise dans les largesses de l'avenir. Son éloquence - car il en avait réellement - demeurait originale, mais tournait à l'affectation des brutalités qui mirent quelque temps en lumière Octave Fouque. C'est celui-ci qui disait : « Je suis né sous les oliviers d'Hyères, et je mourrai à la gueule d'un canon. » Il mourut à l'hôpital. Il disait encore : « Le jour où je serai las de manger le pain de misère, je rassemblerai sur les buttes Montmartre tous les meurt-de-faim, mes frères, et je les lâcherai sur Paris. »
Vallès, lui, habitait, dans l'île Saint-Louis, un logement sous une arcade, et disait : « C'est de là que je haranguerai le peuple à la première révolution. » M. Taine, son colocataire et son ami, écoutait doucement la menace de cette phraséologie curieuse, et quand il voulait regarder où elle pouvait conduire, n'apercevait que le bout de son nez.

Au milieu de cette vie décousue, et du fond de cette pensée à vau-l'eau, jaillissaient encore par instants de beaux éclairs. Eh mon Dieu, si j'ai pris sur moi, sur ma colère et sur ma haine, de mettre le nom d'un communard en tête de cette chronique, c'est qu'il fut un des nôtres, c'est qu'il aurait pu honorer la littérature, au lieu de s'en chasser lui-même, et qu'après tout il lui reste d'avoir été, à mon sens, un des plus vigoureux tempéraments des lettres contemporaines. Ses conférences sur Balzac, empreintes déjà d'un lamentable esprit de parti, n'en demeurent pas moins un des plus larges hymnes qui aient été entonnés à la gloire de notre maître à tous. Je sais bien qu'il y avait des ronflements de phrases, des sonorités voulues, des badauderies comme ceci : « Balzac est le seul homme qui ait gardé du génie sous le talon d'un capitaine. » Mais, que voulez-vous, c'est absurde et c'est beau !

Le vrai, c'est que Vallès n'y croyait guère. Et soyez sûr qu'il eût mieux aimé être le capitaine que l'homme de génie.
A moins que le plaisir de faire des dettes ne l'eût emporté sur celui de pouvoir les payer. Il avait, d'ailleurs, en matière d'emprunts, une supériorité indiscutable. Il est un des rares hommes qui, sans crédit, trouvent à point nommé cent cinquante louis. Il avait mieux que du crédit : il inspirait confiance. Un soir qu'il allait dîner en ville, il s'aperçut, sans le moindre étonnement, d'ailleurs, qu'il n'avait pas de boutons de manchettes. Il était à dix pas de la porte, il n'y avait point à reculer. Et à quoi bon ? Il entra tout bonnement chez une fruitière, lui expliqua son cas avec un lyrisme tel, que la bonne femme n'hésita pas une seconde à lui passer au poignet les boutons de son mari.

Je le répète : c'était un sceptique, un sceptique chaud, d'une chaleur communicative, gai, amusant ; il n'a jamais été sombre que pour la parade ou sur ses photographies. Sa physionomie ne peut être tracée d'ensemble : elle ne ressemble que par traits isolés, par lignes distinctes. C'est un casse-tête chinois que de mettre à leur place ces mille morceaux de figure.

Gilles l'a crayonnée avec un bonheur sans pareil : un chien avec une casserole à la queue. Un Alcibiade de carnaval.
Dernièrement, il proposait à un éditeur d'aller en Italie. Les termes de la proposition sont caractéristiques : « Voulez-vous que je vous éreinte l'Italie ? » Sa grande joie est d'avoir découvert que Dante est l'abréviation de Durante et que l'auteur de la Divine Comédie s'appelle M. Durand, comme le premier notaire venu. C'est lui qui écrivait, à propos de la Belle Hélène, dans une apostrophe à la grande Schneider : « Va, Hortense cascade, ma fille ! Démolis-moi tous ces faux héros et tous ces faux dieux ! »
Ces accès d'humour se passaient dans la Rue, son journal. Il y avait sous lui G. Puissant, Pouvillon, Albert Brun, aujourd'hui sous-préfet. Vallès se promenait beaucoup. Il était accompagné d'ordinaire par Albert Brun. Il avait trouvé une scie de boulevard, une sorte de mot d'ordre, comme le cri de ralliement des excentriques. On entendait tout d'un coup la grosse voix de Vallès beuglant en basse-taille : « Soyons navrants ! » Et immédiatement la petite voix flûtée d'Albert Brun reprenait en soprano : « Soyons navrants ! » Ils étaient surtout drôles.

La Rue était imprimée sur beau papier, et ne fut d'abord qu'une sorte de Vie parisienne, à l'usage des étudiants.
Ce n'est qu'en 1870 qu'elle se vendit un sou et devint un des organes les plus violents de Paris.

A mesure qu'il allait, Vallès perdait cette allure bon garçon dont le souvenir seul lui a conservé, sinon des amis, ou moins de discrètes sympathies. Même quand il eut mis le pied dans la bagarre, il retrouva parfois son ancienne nature.
Vers le 25 mars 1871, Henri Lavoix, le conservateur des médailles, vit venir à lui Vallès accompagné du prince Bagration, ce gentilhomme fusillé depuis dans les fossés de Vincennes.

- Nous venons vous demander votre adhésion à la Commune. Votre maintien en place en dépend.

Et, changeant de ton :

- Vous savez, entre nous, ça ne vous engage à rien, qu'à toucher régulièrement vos mois ; l'argent ne se refuse jamais.

Inutile d'ajouter que cet argent-là fut refusé.

Un autre beau jour, Vallès arrive à la Mairie de Paris. Il vient sommer Etienne Arago d'avoir à remplacer, séance tenante, le maire de Belleville, Richard, par un nommé Oudet. il est à la tête de tous les chefs de bataillon de son quartier, et parle en leur nom.
Etienne Arago tient bon, explique ses motifs. Alors Vallès se retire, faisant face au bureau, et, le bras tendu, la parole tremblante de colère et de menace :

- Citoyen, la nuit porte conseil !
Puis il revient à M. Arago, se penche à son oreille et, le plus amicalement du monde :

- Dis donc, tu sais que tu ne m'as toujours pas donné mon bon de bottes.
Tu n'imagines pas que je vais les payer !
Tâche un peu d'y penser, n'est-ce pas, mon petit maire ?

Il sort et, sur le pas de la porte, il se retourne et, avec le même geste solennel, de la même voix sépulcrale :
- Citoyen, la nuit porte conseil !

Pendant la Commune, Gil-Pérès le rencontrait souvent. Il était très galonné et respirait une rose. C'est un jouisseur qui a mal tourné.

Montjoyeux.

Le voici donc ce fameux jouisseur, écrivain parisien et révolté tout en même temps ! L'amnistie devait bientôt effacer les crimes supposés ...

Pourquoi les écrivains veulent-ils détruire la société, c'est une vieille question ! Pourquoi veulent-ils substituer l'ordre des mots à l'ordre social comme d'autres veulent changer l'ordre naturel en ordre divin ... c'est une question de pureté et d'impureté !

Mistral : « Un jour, à mon premier voyage (1859), je vis entrer dans ma chambrette de la rue Faubourg Montmartre celui qu'on appelait alors le petit Daudet ou Daudet des Prunes. »
Les Prunes sont un poème en triolets issu du recueil des Amoureuses, poèmes fantaisies paru en 1858.

Quand l'esprit de sérieux aura enterré l'esprit tout court c'en sera fait de la France !

Note : C'est Jules Romain Tardieu (°1805 Rouen - 19/7/1868, déclaré le 20/7/1868 Paris, 6ème à 63 ans, témoins ses deux fils dont Maurice Tardieu, libraire, 29 ans), imprimeur 13 rue de Tournon, à côté donc du Sénat (Daudet entrera comme secrétaire du Corps législatif au service du comte de Morny au Palais-Bourbon en 1861), qui édita le premier livre d'Alphonse Daudet. Son fils aîné Georges Tardieu (°30/11/1835 Paris, 11ème ancien) était un ingénieur distingué, constructeur de chemins de fer (inspecteur du matériel fixe des chemins de fer de Paris-Lyon-Méditerranée en 1868, dmt 49, rue Monsieur le Prince sous la direction générale de Paul Talabot, 1799/1885, polytechnicien, le créateur du P.L.M), est mort dans la fleur de l'âge.

Etre au-dessus de la mêlée c'est le propre des écrivains ! Malheur à celui qui condescend à se mettre au niveau des passions élémentaires de la politique ...

Remarque sur l'ambition en politique :
Il y a une pathologie singulière qui fait que moins l'on se gouverne plus l'on veut gouverner les autres ; et l'on assiste à une cavalcade d'ambitions échevelées toutes plus folles les unes que les autres.

Le spleen a eu son époque ; cette maladie anglaise, l'équivalent de la mélancolie, de la bile noire des anciens, a trouvé son chantre le plus fervent avec Baudelaire et son Spleen de Paris ! Car enfin il y a des maladies littéraires comme il y a des bonheurs littéraires, des fureurs littéraires et des enthousiasmes proprement lettrés ...

Les mots ont leur cours, leurs bas et leurs hauts ; on en fait la criée et s'il y a demande et offre, on cote à l'argus des dictionnaires le prix qu'on leur donne ! Voilà toute une histoire à faire pour les apprentis historiens ...

De même le chic serait un mot incompréhensible aujourd'hui dans de jeunes bouches ... il apparaît vers 1880 et disparaît vers 1980 ; son règne aura duré un siècle pas plus !
Le chic parisien était notre monopole ; il ne nous en reste même plus les plumes de paon ...

"Les aventures d'un mot à travers les âges français" serait un excellent roman : soit qu'on prenne un mot abstrait comme liberté ou un mot d'apparence concrète comme coeur ou souffle, ce serait aussi amusant et instructif que de promener un homme à travers les époques.

Le Rodigue as-tu du coeur ? n'étant évidemment pas le même que le coeur de Madame Bovary qui bat la chamade auprès du beau Rodolphe ou le coeur de l'écrivain Bergotte qui s'arrête de battre devant le petit pan de mur jaune de Vermeer !

Dieu est-il Français ? En 1930, un Allemand pouvait poser la question ... sans trop déchoir !

Le Figaro du lundi 15 décembre 1930 :

Amour allemand

Par W. MORTON FULLERTON

Quand on a l'esprit ouvert et une solide culture, peut-être la meilleure manière d'apprendre, très rapidement, ce que c'est que la France, est-elle, à vingt ans, de se battre contre elle et d'être soi-même battu par elle.

Je fais cette remarque en pensant à un Allemand surprenant et extrêmement sympathique qui est l'auteur d'un livre étonnant, Dieu est-il Français ? Avoir failli être acculé à donner moi-même l'accolade à un Allemand, je n'aurais jamais cru que cela pût m'arriver.

Je l'ai fait pourtant, une fois. C'était à Heidelberg dans la Hirschgasse, au-dessus du Neckar. Le geste était la suite, touchante et tragique, d'un long après-midi de sauvages duels au sabre pendant lesquels, jeune camarade universitaire choyé, fraîchement sorti de Harvard, j'avais été abondamment éclaboussé, en observateur américain, du sang de plusieurs tribus allemandes. Le chef du corps d'étudiants westphaliens m'y avait invité, et son cœur débordait, le mien également, de vin du Rhin. Nous nous sommes étreints avec beaucoup de gemutlichkeit dans les intervalles des chœurs... mais, bien entendu, cela se passait bien avant la guerre allemande. Depuis, les vignobles rhénans ont été déplorablement prussianisés, les universités aussi. Même Francfort, nous allons le voir, s'est prussianisée depuis longtemps...
Je ne donne plus l'accolade aux gens d'outre-Rhin.

On lit beaucoup en France, mais il faut croire qu'on ne lit pas assez. Si certains qui ont parlé récemment du livre en question, Dieu est-il Français ? avaient lu les trois volumes signés par MM. André Billy et Moïse Twersky, l'admirable Epopée de Ménaché Foïgel, dont le tome deuxième s'appelle justement Comme Dieu en France, ils se seraient bien gardés d'imputer à M. Friedrich Sieburg l'arrière-pensée de vouloir répandre un mauvais calembour basé sur le notoire « Gott mit uns », et leur critique de son livre eût pu être nuancée autrement.
Dans un vieux bouquin publié à Leipzig en 1693, les Apophtegmata de Zwiegref-Weidner, on peut lire les paroles suivantes, attribuées à l'empereur Maximilien : « S'il était possible que je fusse Dieu et que j'eusse deux fils, le premier me succéderait comme Dieu et le second serait roi de France. » De là, sans doute, le proverbe allemand bien connu Leben wie Gott in Frankreich, « Vivre comme Dieu en France ».
Et de cette locution populaire, sans conteste, le titre spirituellement malicieux du livre de M. Friedrich Sieburg. On s'est beaucoup trompé déjà, à Paris, par ignorance de ce fait... Mais M. Sieburg sera, certes, le dernier à s'en plaindre. La confusion, le malentendu évoqués par son titre ne lui auront pas mal servi. Il y a une certaine ambiguïté dans son livre, que son titre exprime extrêmement bien.

Mais, disons-le franchement, chaleureusement même, et tout de suite, jamais être aussi spirituel fut aussi peu frelaté. M. Sieburg est fin, merveilleusement intelligent. Il révèle une compréhension des choses françaises, même une affection touchante pour la. France, qui sont extrêmement sympathiques. On peut vraiment, ainsi qu'il me l'a écrit, « communier avec lui dans l'amour de la France » mais, ceci dit, il faut dire autre chose. M. Sieburg trahit dans ses conclusions une naïveté et, je n'hésite pas à le dire, une ignorance des vraies, des inéluctables données des rapports réciproques entre la France et l'Allemagne, et surtout des seules conditions de la paix sur le continent européen, qui était peut-être inévitable, vu sa jeunesse, mais qui timbre ces conclusions du manifeste contrôle germanique.

M. Sieburg porte contre la France une accusation d'une grande simplicité. L'insistance de la France, dit-il, à conserver les cadres de sa civilisation retarde l'inéluctable évolution des choses en Europe, évolution qui s'appelle couramment le Progrès. Il prend comme étant déjà démontré que le Progrès en question, dont l'Allemagne et les Etats-Unis sont les champions essoufflés, est réellement inéluctable. Et le syllogisme continue à peu près ainsi : « Puisque sur ce point il ne peut y avoir aucun doute, la pauvre France est prédestinée à l'écrasement. La nature des choses le veut. Sans doute ce sera infiniment regrettable, car la France est charmante, mais c'est ainsi. A la fin, Descartes sera détrôné et sur son socle sera érigée l'effigie de Hegel, le philosophe du devenir. »

Or, l'accusation que la France conservatrice et satisfaite oppose de multiples obstacles aux emballements des modernes affolés de progrès, est parfaitement justifiée ; mais, au lieu d'être un stigmate, le fait a été jusqu'ici sa belle distinction, son vrai titre de gloire. On peut même dire que plus que jamais le monde a besoin d'elle. Cela n'est pas loin d'être le fil conducteur de l'admirable petit livre que M. André Siegfried vient de nous offrir, Tableau des partis en France, et depuis vingt ans, moi-même je n'ai pas dit autre chose. Mais on comprend que les commentaires français en général sur le livre troublant de ce spirituel Allemand trahissent un grand embarras, et même une certaine gêne. C'est que la perspicacité de M. Sieburg semble tenir du miracle.
Cependant de tels flots de sympathie paraissent aux Français suspects. Tout arrosés de son affection, ils cherchent un coin chaud et tranquille pour se secouer avant de parler de ce qu'il vient de leur arriver tous, ils sont presque tentés, comme M. Grasset, de crier : Tïmeo Danaos... Je dois dire qu'aimant la France non pas moins que M. Sieburg, mais ayant des raisons de l'aimer qui ne sont pas toutes les siennes, je partage leur trouble, et j'ai en effet quelque chose de bien sérieux à lui faire ressortir, afin de justifier ce que j'ai dit tout à l'heure de la profonde erreur de ses conclusions et de son livre entier.
En le faisant, je croirai, tout de même, me conformer au principe qu'il formule lui-même :

« La lutte des idées peut être une chose bonne et saine, mais elle ne peut attirer un esprit libre qu'à la condition d'être un tournoi et non un massacre. »

Eh bien, les tactiques actuelles de l'Allemagne sont à noyer le poisson. Avant le départ des alliés des bords du Rhin, elle hésitait à pêcher dans les eaux troubles de l'Europe avec la nonchalance que nous voyons maintenant.
Aujourd'hui, elle marque son mépris pour les conventions arriérées des gens trop civilisés.
Des hauteurs de sa supériorité, elle se gausse des vieilles idées désuètes, comme « la sainteté des traités ». Elle daigne, sans doute, perdre certain temps dans des colloques académiques sur le sens des « chiffons de papier », comme, par exemple, le traité de Versailles, mais elle ne fait cela que par complaisance magnanime pour ces pauvres esprits honnêtes qui ne sont plus à la page du « Progrès ». Pour l'Allemagne, entichée comme elle l'est d'une philosophie qui plane au-dessus des contingences, des questions comme les responsabilités de la récente guerre sont sans intérêt réel. Sa philosophie à elle est celle du devenir. Cette philosophie a été formulée sans ironie, et avec insolence, par herr Curtius lui-même, son ministre des affaires étrangères : « Ce ne sont pas de rigides traités, mais la vie des peuples qui décide de l'avenir. » Toute l'Allemagne miroite dans ces paroles. L'Europe est avertie, et c'est ce principe transcendantal là qui est le fil conducteur du livre de M. Sieburg.

Connaître la France comme la connaît M. Sieburg, et, cependant, écrire, à propos du moment où nous sommes, ce que je vais citer, c'est une très vilaine faute ; les paroles suivantes sont archifausses :
« Pauvre France, qui veut s'assurer contre l'avenir derrière le bouclier des traités de paix ! Elle ne peut faire sienne l'espérance d'une réorganisation du monde par une collaboration sur pied d'égalité de tous les peuples... Elle ne peut se représenter l'avenir sans son hégémonie que comme une oppression de sa vie nationale... Jamais nous n'avons entendu sa voix s'harmoniser en un chœur qui confesse, délivré et délivrant : « Personne ne doit dominer, personne ne doit être soumis, il s'agit d'accord et de collaborer l'un avec l'autre. »
N'avais-je pas raison de dire que, malgré les aperçus étonnants de vérité sur les Français qui soulèvent l'enthousiasme du lecteur du livre de M. Sieburg, il trahit dans ses conclusions une profonde ignorance, non seulement de l'âme de la France, mais en même temps des données internationales dans l'Europe de nos jours ?
Et je n'aurai qu'une seule chose à ajouter :
Il est probable, il est même certain, que ce qu'il y a d'inouï et de profondément anarchique dans le principe de MM. Curtius et Sieburg, basé sur une moralité à quatre dimensions, finira par paraitre à la plupart des citoyens du monde comme d'un révoltant cynisme. Très peu de gens et, à l'exception du gouvernement allemand et de la République des Soviets, aucun peuple n'est encore parvenu à ce degré de « culture », ni à cet empyrée de ce que je viens d'appeler « la moralité à quatre dimensions ».
Le caractère anarchique du principe de M. Curtius et de M. Sieburg est, en effet, ce qui va bientôt choquer l'Europe et surtout les pays anglo-saxons. Tous mes lecteurs connaissent ma conclusion : « Seule, la déclaration publique d'une défensive Entente, militaire, navale, aérienne et chimique, entre l'Angleterre, la France et la Belgique, pourra sauver les libertés de l'Europe. »

W. Morton Fullerton (°1865-1952).

Que la France cesse d'être la France et le Monde sera désenchanté ... voilà ce que nous clame ou nous murmure comme un frisson d'amour un Américain !

La revue belge 1927 :

La Quinzaine littéraire.

Jérôme et Jean Tharaud, par Jean Bounerot (Paris, Ed. de la Nouvelle Revue critique). — La Rose de Sâron, par J. et J. Tharaud Paris, Pion). — Le Fléau du savoir et Comme Dieu en France, par André Billy et Moïse Twersky (2 vol., Paris, Plon).

C'est un bien précieux document pour l'histoire de la littérature française que la plaquette sur Jérôme et Jean Tharaud que M. Jean Bounerot, critique pénétrant et averti autant que consciencieux, vient de publier dans la collection des Célébrités d'aujourd'hui. On y suit dans un ramassé saisissant, vigoureux, tout l'engendrement de leur oeuvre, car « le Destin qui dirige notre vie ne fait rien au hasard », et, muni de ce fil conducteur, comme on voit s'éclairer la chaîne de leurs livres et en particulier cette longue suite de tableaux si vivants, si colorés que composent leurs études des communautés juives depuis L'an prochain à Jérusalem et L'ombre de la la Croix jusqu'à Un royaume de Dieu et Quand Israël est roi, M. Bounerot, cherchant à les étiqueter, les définit admirablement, quand restituant au mot reporter son sens et sa dignité, il les appelle « les premiers et les plus grands des reporters français » et s'en explique ainsi : « Qu'ont-ils fait sinon se promener, entendre, voir et « rapporter » ce qu'ils ont vu et entendu ? Tous leurs volumes contiennent un fragment de siècle dans un décor du monde et décrivent un aspect fugitif ou divers de l'âme humaine ». C'est ainsi que l'aîné, Jérôme, ayant été pendant quatre ans lecteur à l'Université de Budapesth, a pu à maintes reprises visiter le ghetto des Juifs et apprendre à connaître de près « la misère de ceux qui depuis des siècles poursuivent à travers tous les désastres le rêve messianique d'une cité idéale, d'une Jérusalem nouvelle ». Longue tragédie, moeurs toutes particulières, surprenant état d'âme, qui du premier contact leur parurent si curieux à évoquer ; source abondante, qu'ils ont été les premiers à capter et qui a été le point de départ de toute cette littérature juive, qui coule comme un fleuve, mais dont ils restent les maîtres incontestés.

La Rose de Sâron, qui vient de paraître, dédiée à un de leurs amis, « qui a mené la vie des yéchiba » et duquel ils tiennent sans doute tant de pittoresques détails, nous montre une fois de plus comme ils excellent à nous les peindre ces extraordinaires types de Juifs de l'Europe orientale, comme ils se sont merveilleusement assimilé leur âme mystérieuse. C'est, en effet, sous forme autobiographique, le récit de l'enfance d'un nouveau-né en Israël, qui, venu au jour au fond d'un cabaret des Carpathes, entre le tonneau d'eau-de-vie et le sac de prières, le samedi, jour où le Seigneur commande de procréer, porte avec lui plus qu'un autre la chance de réaliser le grand rêve, le grand rêve d'être le Messie, puisqu'il veut être rabbin. Rien n'est plus savoureux que de pénétrer à sa suite dans l'atmosphère de la yéchiba, ou école juive, que d'entendre les élèves ou bochers lire les Sentences des sages, que d'y étudier le Talmud, immense herbier des pensées hébraïques, où il y a du meilleur et du pire et, dans un désordre inouï, avec une foule d'idées simples et humaines, des arguties sans fin autour de questions saugrenues comme celles-ci, par exemple : « A quel diapason faut-il élever la voix quand on prie ? Est-ce assez de s'entendre soi-même ou faut-il être entendu de tout le monde ?... Que doit-on faire si l'on est monté sur un arbre et que l'heure de la prière vous surprenne ?... Si une couleuvre s'enroule autour de votre jambe, faut-il continuer de prier ?... Et si c'est un scorpion, dont la blessure est mortelle ?... Est-il permis de tuer un pou ou une puce le jour du sabbat ?... » Absurde fatras que ces problèmes du Talmud à travers lesquels les Juifs cherchent à découvrir les règles de la vie, mais où l'esprit s'aiguise malgré tout dans l'absurdité même.
Passé vermoulu, qui n'empêche pas le vieil arbre d'Israël d'être encore plein de sève et de vie, mais qui n'en fait pas moins souhaiter à beaucoup de Juifs, et notamment aux adeptes de La Rose de Sâron, petit journal rédigé en hébreu, de voir tomber les vieux nids des yéchiba. Car pour rebâtir Jérusalem et rétablir la langue hébraïque dans son ancienne splendeur, il faut, aux yeux mêmes de ces Juifs, sortir des ghettos, se mêler à la vie du monde, cesser d'être des morts vivants.

Et voilà bien précisément l'attraction que subit le bocher Jacob Lipschutz, le jour qu'un vieux numéro de ce journal révolutionnaire lui étant tombé entre les mains il s'aperçoit qu'il est la honte d'Israël en continuant comme ses ancêtres à mener au fond de sa yéchiba une vie d'insensé. Il deviendra peu à peu l'homme de la vie plus que de la Torah, renoncera au caftan, aux bottes, au foulard noué et aux papillottes, à tout ce qui constitue depuis tant de siècles la défroque des Juifs. Mais en perdant sa vieille enveloppe, il perdra du même coup ce qui lui servait d'armure contre les pensées étrangères et le pantalon, la cravate, la veste et le faux-col en feront un tout autre homme et, au lieu d'un rabbin, un vulgaire vendeur de pacotille dans les rues de Paris. Et c'est encore moins sous cette forme qu'il lui sera donné, selon toute vraisemblance de rétablir la Cité Sainte !

On voit quelle douceur mélancolique se dégage de cette nouvelle étude des Tharaud : c'est la poésie et la tristesse mêmes dont est toute imprégnée la destinée du peuple juif depuis qu'il n'a plus de patrie. Est-il nécessaire d'ajouter que ce grand sujet est traité, à la fois avec la plénitude et la mesure qui caractérisent leur talent, dans cette langue pure, ensoleillée et transparente, pleine de profondeur où se jouent les reflets et que nos amis ont mis dans ce nouveau livre, comme sur tous les autres signés de leurs noms fraternels, leur cachet de maîtrise !

Aussi bien fallait-il, à vrai dire, quelque témérité pour oser s'attaquer, comme n'ont pas craint de le faire MM. André Billy et Moïse Twersky, à un genre d'études si spéciales que les Tharaud avaient si magistralement et à tant de reprises marquées de leur empreinte. Audace couronnée de succès et dès lors entreprise d'autant plus méritoire qu'elle était plus hardie. Car leur Epopée de Ménaché Foïgel, dont deux chants seulement sur les trois annoncés ont paru : Le Fléau du savoir et Comme Dieu en France, ne manquera pas d'avoir un retentissement aussi grand que la Rose de Sâron auquel il s'apparente. Elle rend le même son de vérité et l'on ne saurait en être surpris puisque l'un des auteurs est fils d'un rabbin miraculeux de l'Ukraine, et a dans ses grandes lignes au temps de sa jeunesse vécu cette aventure, assez analogue du reste, comme on va le voir, à celle de Jacob Lipschuk.

Ménaché Foïgel, qui fait partie d'une sainte communauté israélite fidèle à la loi, est en effet un jour, comme tant d'autres de ses jeunes coreligionnaires, atteint de la terrible maladie dénommée Harcala ou Fléau du savoir. Il renonce aux vieux usages, abandonne son caftan, coupe ses boucles, ne dit plus ses prières et devient renégat, ou, comme disent les Juifs demeurés purs, une « gueule de porc ». Pour échapper au service militaire russe, lui dont la race depuis deux mille ans n'a plus de patrie et pour qui dès lors le mot de patrie est vide de sens, il émigre clandestinement avec sa femme et arrive à Paris où va commencer pour lui une nouvelle vie.

Sera-ce pour lui la douceur de vivre wie Gott in Frankreich, comme dit le proverbe ? C'est ce que nous apprend le deuxième volume de l'épopée. Oui, le proverbe disait vrai, à en croire les premières impressions. Le tailleur et sa femme trouvent, sans peine, Paris plus enchanteur que leur village natal de la plaine ukrainienne. Ils vont, ravis, de découverte en découverte, profitant des plaisirs qu'un métier largement rémunérateur rend faciles ; si bien que, vue ainsi à travers leur bonne petite existence quiète et confortable, la vie leur paraît belle. Mais voici que tout à coup éclate le coup de foudre de la guerre. Ménaché se trouve une fois de plus dans l'état d'âme du sans patrie. Que va-t-il faire maintenant que la France est devenue un séjour plus dangereux que l'Empire des Tsars ? Chassé par la guerre, il se réfugie en Angleterre, où l'on ne force pas à se battre les gens qui n'en ont aucune envie.
Et ce Juif de l'Ukraine, qui s'est arraché à la tradition des ancêtres, s'avère ainsi plus qu'un autre, dans sa vie tourmentée, citoyen de l'univers.

Telle est cette épopée, qui par la richesse et la sûreté de sa documentation autant que par son relief, sa vigueur et sa simplicité se lit avec un vif attrait en dépit de la dangereuse comparaison qui ne peut manquer de surgir à chaque page dans l'esprit du lecteur.

Richesse de cette littérature française d'entre-deux guerres comme s'il y avait urgence à sauver ce qui pouvait l'être ! Jusqu'au souvenir ténu de ce qui allait disparaître ...

Comme vous le savez peut-être je suis le descendant d'une longue lignée d'imprimeurs, les Pomiès de Foix, je renvoie donc à ce texte d'Alphonse de Lamartine sur Gutenberg, inventeur de l'imprimerie.
Les Allemands nous ont donné avec Johannes Gutenberg un des grands hommes de l'humanité. Fust et Schoeffer ses commanditaires et associés s'installèrent à Paris dès 1463, où une colonie germanique vint faire prospérer cette fameuse mécanique rue Saint-Jacques dans le quartier dit Latin.
Il y a donc bien une vieille alliance entre la France et le meilleur de l'esprit allemand ...

Ma page spéciale : Législatives juin 2012 Rueil-Garches-Saint-Cloud.

Sentences et apophtegmes :
La vieillesse est vraiment le seul vice nouveau de nos sociétés ...

Il y eut le duc et pair - n'oubliez jamais le pair qui est tout dire - de Saint-Simon qui fut méconnu de ses contemporains et devint depuis hyper-célèbre par un hasard posthume et le comte de Saint-Simon qui lui fut très connu de son vivant et est un peu tombé dans un demi-oubli. Pourtant sa mémoire est significative de l'esprit d'une époque, alors que le duc - et toujours pair du Roi - reste immortellement stylé par les mots qu'il grave en-dehors de toute suite logique sinon la seule sensation personnelle des images et des haines. Un style de crocheteur qui serait duc et pair ! C'est le boucher de Versailles ; il ne laisse que des lambeaux de chairs après le passage de son couteau d'équarisseur.

Le Gaulois du samedi 4 juillet 1925 nous parle du penseur (la politique est peut-être moins passionnante que le style vue à distance) :

LE SAINT-SIMONISME ET LES FEMMES DE LETTRES

C'est le centenaire de Saint-Simon, qu'est-ce qu'un centenaire sinon, dans la majorité des cas, une commémoration expiatoire que les hommes ne refusent pas à ceux qu'ils ont méconnus, lorsque leur gloire incapable de porter ombrage à des vivants risque tout au plus de les faire bénéficier de son reflet. Le centenaire est d'un intérêt à trop longue échéance pour constituer un placement intéressant, et de mince consolation vu l'ingratitude de la carrière préalable, surtout lorsque cette carrière, est celle d'apôtre comme dans le cas de Saint-Simon.

Le métier de prophète est un dur métier : il signifie généralement être incompris, exceptionnellement être compris, ce dernier cas laissant encore un risque grave, celui d'être mal compris, ainsi le maître s'entend acclamer par un cortège de disciples dans lequel il ne se reconnaît pas.
Qu'eût dit Saint-Simon de se voir nanti d'une suite de saint-simoniennes en uniforme couleur dahlia, dignes compagnes des apôtres de Ménilmontant au pantalon rouge, au gilet blanc et à la tunique bleu violet. Il les eût fait mettre au compte de son successeur le Père Enfantin ; mais Enfantin eût renvoyé à une des phrases de la doctrine. Saint-Simon ne s'était pas préoccupé du sort d'un sexe qui l'avait dédaigné en la personne de Mme de Staël, celle-ci s'était refusée à l'honneur d'une union qui, selon celui qui la lui proposait, n'eût pu enfanter, et dans tous les domaines, que de l'extraordinaire ; mais Saint-Simon avait écrit : l'homme et la femme forment l'individu social, cette phrase changea les destinées du saint-simonisme.

La transformation de l'école en église, l'église partant pour la croisade de la femme, le père lançant son appel à la mère, femme-messie chargée de promulguer la loi nouvelle de l'humanité ; Barraut allant chercher cette mère en Orient où d'ailleurs il ne la trouva pas, tout cela est son œuvre ; elle aboutit aux saint-simoniennes selon Enfantin ; l'humanité se divise en deux classes : les mobiles et les immobiles ; aux immobiles, l'ancienne loi morale et ses limitations ; aux mobiles, hommes ou femmes, l'autorisation de vivre en mobiles, seule capable de leur assurer l'épanouissement d'être auquel a droit toute personne.
Que de telles doctrines sont attirantes pour les femmes de lettres du romantisme !
George Sand dit-elle autre chose dans ses premiers romans ? N'est-ce pas le cri d'Indiana : « L'être faible chargé de représenter les passions comprimées par les lois, la volonté aux prises avec la nécessité, l'amour heurtant son front aveugle à tous les obstacles de la civilisation », la définition est de George Sand elle-même, celui de Valentine, de Lélia : « Nous nous ensevelirons vivantes, par là nous protesterons contre l'impudeur et la grossièreté du siècle et nous forcerons ces hommes, bientôt las de leurs abjects plaisirs, à nous faire une place à leurs côtés » ; ce que dit Jacques à sa fiancée, à la veille de devenir sa femme : « La société va vous dicter une formule de serment. Vous allez jurer de m'être fidèle et de m'être soumise, c'est-à-dire de n'aimer jamais que moi et de m'obéir en tout, l'un de ces serments est une absurdité, l'autre une bassesse. »

Toutes ces phrases, George Sand les écrit peu après son arrivée à Paris en 1832 ; elle ressent encore l'écœurement de son expérience conjugale, la liberté recouvrée la grise, ses romans sont les jaillissements de son instinct et ne se soucient pas de prêcher, le saint-simonisme les entend autrement.

L'église croit avoir trouvé la Femme-Messie attendue. A la fin de 1835, chacun des membres de la famille saint-simonienne se charge de confectionner un objet destiné à être offert à George Sand, « au nom de Saint-Simon, et comme tribut de ses disciples à la femme la plus digne ». C'est ainsi que le 1er janvier 1836 elle reçoit ces étrennes hétéroclites avec des bijoux, des broderies des coiffures, un portefeuille, des appareils, des partitions de musique et des fleurs artificielles, des vêtements d'homme et un corset.
George Sand refuse cette offre de Maternité, son bon sens lui interdit le rôle de papesse.

Elle fut la seule élue, beaucoup d'autres femmes de lettres vinrent au saint-simonisme sans avoir été aussi directement appelées. Dans le cas de Daniel Stern, il bénéficiait du mode d'assimilation le plus sûr pour une doctrine s'il s'agit de la faire absorber par des femmes : être prêchée, par l'homme qu'elles aiment. Liszt, le partenaire d'une expérience « mobile » qui lui fait abandonner mari et enfants, est un saint-simonien de la première heure, et l'attirance de Pierre Leroux ne peut que lui rendre plus facile la communion en Saint-Simon.

C'était encore la vérité saint-simonienne que sans nul doute Mme Ancelot cherchait, lorsque Hippolyte Auger, venant la voir le matin, la trouvait « en tête à tête avec un jeune et beau saint-simonien d'un bleu céleste, lequel probablement lui enseignait la femme libre, ce qu'elle savait du reste... »

A Louise Colet, la « virago romantique » qui affligea Flaubert de son amour, les saint-simoniens apparaissent comme des hommes « tout radieux d'immortalité. » Malvina Paturot les voit en plus petit lorsqu'elle donne son époux, l'inoffensif Jérôme Paturot, en exemple de dressage féminin dans une réunion pour la propagation du saint-simonisme : « Il pinçait le vers français, ça n'allait pas, j'en ai fait un saint-simonien, j'en ferai ce qu'il me plaira ! Ah ! vous croyez que c'est toujours la culotte qui gouverne, merci ! il y en a beaucoup parmi vous qui ne parlent haut que lorsqu'ils sont loin des jupons de leurs épouses. Suffit, je m'entends. Va t'asseoir Jérôme ! »

Que des « va t'asseoir Jérôme » n'incitent pas le féminisme à renier ses aïeules saint-simoniennes, il y a des bâtardises dans presque toutes les ascendances, celles des idées n'en sont pas moins exemptes que celles des êtres. Si le monde que lui a amené Saint-Simon est un peu « mélangé », il s'y trouve néanmoins les plus grandes femmes de lettres du romantisme.

Marietta Martin

Marietta Martin (°1902-1944) est restée fidèle à cet enseignement mêlé de Saint-Simon et des féministes : elle est morte en résistante.

Le marseillais Louis Reybaud (°1799-1879) est l'auteur des aventures de Jérôme Paturot entre 1842 et 1848.

J'aime le titre du journal qu'animait Marietta Martin : La France continue ... c'est presque mon programme !

Après le roman des Âmes mortes, il faudrait chanter les Âmes fortes !
Mais notre époque qui parle constamment de s'indigner, aime-t-elle tant que cela la résistance des individualités ?

Note : Daniel Stern était le nom de plume de la comtesse Marie d'Agoult qui donna trois enfants à Liszt dont Cosima Wagner.

Il faut défendre son idiome - purement ou impurement - mais avec conviction !
Les mots sont déjà une génuflexion devant le Monde, inutile d'en rajouter une autre devant l'air du temps.

Mérimée et Viollet-le-Duc ont été les grands restaurateurs du passé national tel qu'il est inscrit dans la pierre. Les lettres et les vieilles pierres de France - même rajeunies - leur doivent donc beaucoup.

Le Gaulois du 28 novembre 1874 et Le Figaro du 2 janvier 1880 :

Une anecdote rétrospective à propos de Viollet-le-Duc, mort conseiller municipal républicain, après avoir été un des familiers les plus assidus de la cour de Napoléon III.

On jouait aux petits jeux à Compiègne. Le jeu consistait à improviser sur-le-champ une réponse à une question tirée au sort parmi plusieurs autres.
L'Empereur tira celle-ci :

- Comment distinguer le mensonge d'avec la vérité ?

En les faisant passer tous deux par la même porte, répondit Napoléon III ; le mensonge passera le premier.
Au même moment, entrait M. Viollet-le-Duc précédant le docteur Conneau.

Mais il est d'heureux mensonges ... taillés dans la pierre pour mieux résister au temps ! Et le Monde est-il lui-même rien d'autre qu'un harmonieux mensonge ? Le diamant après tout n'est que du carbone compressé sous quelques millions d'atmosphères et sous quelques milliers de degrés.

Eugène Sue a été un des plus grands auteurs démagogues que la France ait porté - quoiqu'elle soit féconde en donneurs de leçons de morale facile. Son succès immense auprès du plus large public prouve qu'il avait su toucher les cordes profondes du ressentiment, de la crapulerie enfouie sous les bons sentiments, de tout le lustre dont le crime peut se pourvoir en maintes occasions. Enfin il a porté le pouvoir des mots jusqu'à la cautérisation au fer rouge des plaies de la société. C'est un réservoir de matière en feu qu'il a déversé sur les têtes échauffées des parisiens et de leurs commensaux. Il a été le véritable génie de la canaille car c'était un gandin qui était devenu en tout l'apôtre du Juif errant !

L'oeuvre aura créé un type d'auteur, curieuse inversion ! Mais féconde et infiniment imitable puisque les écrivains quitteront leur atelier d'écriture pour prendre la blouse du travailleur et les brodequins de l'errant solitaire. De Jack London à Jack Kerouac, tout un monde de littérateurs-cheminots deviendra témoin ou martyr du peuple.

On a un phénomène presque comparable avec Dumas père dont les images violentes firent date, les personnages découpés en clair-obscur, les événements qui emportent l'action avant la réflexion, tout ce découpage proprement cinématographique appelait la scène, d'abord le théâtre puis le cinématographe naissant. Dumas père et fils et Eugène Sue ont suscité comme la plupart des écrivains populaires une grande ressource pour les scénaristes ; on évacuait les subtilités du verbe et les abstractions vertueuses au profit d'une dérive vers les bas-fonds qui stagnent en chaque homme, ressort essentiel de la vie.

Le Gaulois du mardi 16 juillet 1907 :

MOEURS PARISIENNES

Eugène Sue et son œuvre

Cela passe vite un demi-siècle.
Il y aura cinquante ans, le trois août prochain, que le célèbre romancier Eugène Sue mourut à Annecy, où, exilé volontaire, il se retira après le deux Décembre. Ses œuvres vont tomber dans le domaine public, et déjà, ai-je ouï dire, les romanciers vivants s'inquiètent de cette concurrence posthume. Ils voient, dans leurs rêves, les Mystères de Paris et le Juif Errant se prélassant, en une douce gaieté, au sous-sol des journaux, ou se combinant sous forme de livraisons et de volumes au rabais.
En France, tout finissait jadis par des chansons, c'est Beaumarchais qui l'a dit ; aujourd'hui tout finit par des impôts. Il y a des bonnes gens qui proposent de frapper d'un droit fiscal, ces reproductions des morts, redoutables pour les vivants. Ce serait un moyen disent-ils, de calmer la soif des éditeurs trop altérés de gratuité, et de fournir un peu de mastic, si peu que ce soit, pour boucher les fissures budgétaires. On affirme que le fisc a esquissé un sourire, alors que les éditeurs ont fait la lippe.

Je ne sais quel succès auraient, aujourd'hui, les romans d'Eugène Sue ? Les mœurs et les goûts se modifient tellement, et la caducité littéraire se fait si vite. Il est certain, toutefois, que la popularité de leur auteur fut si prodigieuse, en son temps, que celle de son glorieux contemporain Balzac ne pourrait même pas lui être comparée.

L'homme avait sa légende, qui ne contribua pas faiblement à l'engouement dont fut enveloppé l'écrivain. Il est certain que ses débuts et ses origines n'eurent rien de banal. Il eut pour père le chirurgien Joseph Sue, qui publia en 1796 un mémoire suggestif sur le « supplice de la guillotine ». Il y affirmait que l'intervention du couperet sinistre ne se traduisait que par une vague fraîcheur sur le cou, et que la douleur presque imperceptible, dans sa rapidité, ne subsistait guère. La guillotine, par suite, n'était plus un supplice, mais plutôt un simple désagrément, quelque chose comme un trouble dans les habitudes.

Joseph Sue était bien en Cour, grand ami de l'impératrice Joséphine, qui fut la marraine du jeune Sue, alors que son parrain fut Eugène Beauharnais. Celui-ci, contrairement à l'usage, ne donna pas son prénom au filleul, qui fut baptisé Marie-Joseph, ce qui, d'ailleurs, ne l'empêcha pas de prendre par la suite le nom d'Eugène, en souvenir de celui qui l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Lorsque, sorti du lycée, après des études plutôt sommaires, car il n'avait même pas achevé sa rhétorique, Eugène Sue arriva à ce carrefour de la vie où aboutissent les routes qui conduisent aux diverses carrières, il hésita, ne sachant dans laquelle s'engager. Il fit de la peinture, dans l'atelier de Gudin, et de la médecine, sous la direction de son père, vivant au hasard, menant vie joyeuse et dissipée, jetant son esprit aux quatre vents du ciel, dépensant à pleines mains et, par avance, la fortune qu'il entrevoyait dans l'avenir. Il était de gaieté folle dans la vie sociale, de tristesse morne dans la solitude, par cette simple raison qu'il fut de cette génération névrosée que Broussais fit exsangue, et Goethe, mélancolique.

Il n'avait guère plus de vingt et un ans, lorsque le père Sue trouvant que la plaisanterie avait assez duré, l'embarqua sur un vaisseau de l'Etat, Le Breslau, en qualité de chirurgien.
Sa science chirurgicale était de peu d'étendue il en convint en riant, car ayant réuni ses aides, il leur dit : « Messieurs, je ne sais rien, j'aime mieux vous l'avouer tout de suite par conséquent, vous ferez tout, et moi, je vous regarderai faire ! » Il navigua ensuite pendant plusieurs années, et assista même à la bataille de Navarin.

Il démissionna vers 1830, et ayant hérité, à la mort de son père, d'une fortune de plus d'un million, ce qui constituait alors, la forte somme, il reprit sa vie d'élégance mondaine et de plaisir violent, se fit recevoir au Jockey-Club, et fréquenta les coulisses de l'Opéra. Ce fut même là qu'il trouva son « chemin de Damas. » Il était beau conteur, de parole facile, d'imagination vive. Un certain soir qu'il avait raconté, au foyer de la danse, je ne sais quelle aventure de sa vie maritime :
- Vous devriez écrire cela lui dit son ami Aylic-Langlé, qui dirigeait un journal intitulé la Nouveauté.
- Ecrire ? fit Eugène Sue, un peu surpris.
- Oui, écrire...
- C'est que, je suis comme l'homme à qui on demandait s'il savait jouer du violon, et qui répondait : je ne saurais vous dire,... je n'ai jamais essayé.
- Essayez donc !

Il essaya, en effet, et réussit si bien, qu'ayant mordu à la grappe, il continua à manger les grains. Ces premiers essais s'accomplirent dans le roman maritime. Il était plein de son sujet, il le décrivit avec une verve singulière. Il découvrit « la Méditerranée en littérature, » dit Sainte-Beuve, qui l'accueillit dès ses débuts, reconnut sa valeur, et lui fit l'honneur d'une critique ; alors, coup sur coup, parurent Atar-Gull, la Salamaidre, la Coucaratcha, la Vigie de Koat-Ven, que sais-je encore. Il écrivit même une Histoire de la Marine française, un peu fantaisiste, où, trop souvent, l'imagination remplace le document.

Les romans maritimes eurent du succès, mais ne décrochèrent pas encore la popularité, parce qu'ils étaient d'ordre un peu spécial. Toutefois, comme dans chacun d'eux, on apercevait la silhouette de l' « homme fatal » qui se dessine à l'horizon de toute curiosité féminine, et que s'affirmait l' « amer mépris de l'humanité » qui tient sa place dans l'appareil du snobisme bourgeois, les femmes les dévorèrent à l'envi.
Mais, à tout prendre, ça n'est pas avec des romans maritimes qu'on fait la conquête sociale aussi tardait-il au romancier de pénétrer plus avant dans l'étude de l'humanité générale. Il observa avec plus de calme et de froideur, et se mit au roman de mœurs.

Il débuta en 1841, avec beaucoup de bonheur, par Mathilde, ou les Mémoires d'une jeune femme, qui parut au sous-sol de la Presse. Cette fois, le triomphe fut complet, et ce fut la première étape de cette vogue inouïe, immense, la plus grande assurément, que jamais romancier ait connue et qui dura pendant plusieurs années. Ce premier roman lui conquit toutes les femmes et, quand on a les femmes pour soi !!!

Mais le point culminant de l'oeuvre du romancier, ce fut, à coup sûr, ses deux romans des Mystères de Paris et du Juif-Errant ; Ceux-là connurent la vogue et l'engouement au maximum de leur pression.

Les Mystères de Paris datent de 1842. Ils parurent d'abord en feuilleton, au Journal des Débats, et, pendant près de deux ans, passionnèrent la curiosité publique au-delà de tout ce qu'on peut dire. Il y eut un entraînement qui, je crois, ne s'est jamais retrouvé : « Pour lire le feuilleton, il fallait retenir le journal plusieurs heures à l'avance dit un chroniqueur car, à moins d'être abonné, il était impossible de l'avoir dans les cabinets de lecture, où les exemplaires se louaient à raison de cinquante centimes la demi-heure, qui était le temps nécessaire pour lire le feuilleton d'Eugène Sue... « sang et eau » - ainsi qu'il est dit dans le Panthéon charivarique de Nadar », - et pendant près de deux ans, tout Paris suivit, anxieux, les aventures du prince Rodolphe de Gérolstein et de sa fille Fleur-de-Marie, comme, deux ans plus tard, il se passionna pour celles de la famillle des Rennepont, ces héritiers directs, à longue échéance, d'Ashvérus, le Juif-Errant. Le récit, qui parut en feuilleton, au Constitutionnel, avait été payé la bagatelle de cent mille francs, par le docteur L. Véron, qui ne fit pas, quand même, une mauvaise affaire.

On raconte que pour mieux dépeindre les personnages accessoires des Mystères de Paris, fleurs sinistres poussées dans le fumier de la grande ville, l'auteur avait cru devoir fréquenter les milieux mystérieux où grouille la pègre. Il en avait étudié les mœurs, sondé les misères. Il avait vu les rancœurs et les indignations que cause l'injustice du sort, et, d'office, s'institua le défenseur des déshérités.

De là à verser dans le socialisme, il n'y avait qu'un pas à faire, et ce pas, un impulsif comme lui, devait aisément le franchir.
Ruiné, parce qu'il avait dévoré son patrimoine, dégoûté du monde, parce qu'il avait eu une déception dans ses amours, il se retira dans son château des Bordes, en Sologne, où il se livra exclusivement à la fabrication du roman social, poussé dans cette voie, par ses voisins et amis Michel de Bourges et George Sand, soutenu par l'amitié de Félix Pyat, avec qui il était en intimes relations, et qui avait traduit, à la scène, avec quelque succès, son roman de Mathilde. Mais ce ne fut pas avec les romans qui suivirent Martin et Bamboche, les Sept péchés capitaux, voire l'interminable Histoire d'une famille travers les âges, ou les Mystères du Peuple, qu'il revit jamais le formidable succès des Mystères de Paris et du Juif-Errant, les deux chefs-d'œuvres du mélo-roman sortis de son encrier.
La révolution de 1848 le poussa encore plus avant dans la voie où il s'était engagé. Il s'y était même égaré, sans doute par rancune contre lui-même, et n'y avait pas gagné le surcroît de notoriété qu'il visait, bien au contraire. Il vécut dès lors dans la retraite, presque oublié, bien qu'écrivant toujours d'une plume infatigable, lorsqu'un relent imprévu de popularité lui valut son entrée à l'Assemblée législative, où il vint siéger en avril 1850, comme député de Paris.

En cet homme, qu'il était alors, vieilli avant l'âge, voûté, gras, bedonnant et chauve, les yeux armés de lunettes vertes, on eût difficilement reconnu l'élégant clubiste, le viveur à tous crins de 1832. Il s'était assis, sans rire, sur les bancs de cette Assemblée politique, où il siégea très obscur, et disparut après le 2 Décembre.

En jugeant, à distance, l'œuvre d'Eugène Sue, on ne peut s'empêcher d'admirer son observation curieuse, mais plus encore, son imagination débordante, et l'habileté qu'il apporte dans la mise en scène de ses moyens dramatiques. Il posséda, au plus haut degré, l'art de doser l'intérêt, et de le faire renaître sans cesse, alors qu'on pouvait le croire à bout. Sa fécondité fut inépuisable, ses romans sont légion, et dans tous, quels qu'ils soient, il y a toujours « quelque chose » trop souvent de l' « horrible » dans l'émotion, et du « trouble » dans le pathétique mais l'observation est superficielle, l'auteur est un anatomiste d'épiderme, dont on ne saurait cependant nier la puissance d'invention. Son style est vivant, coloré, sonore, riche en images, rehaussé de couleurs parfois aussi négligé, incorrect et affecté. C'est surtout, dans ses derniers romans, alors qu'il s'improvise socialiste, que sa tendance à l'enflure et au pathos se fait le plus vivement sentir. Il y témoigne d'une tendance marquée à la phrase lapidaire et dogmatique.

Il n'a d'ailleurs été jamais que romancier, et n'a réussi au théâtre, que par la main des collaborateurs. Encore je ne vois guère que le Juif-Errant, le drame que d'Ennery tira de ses volumes en collaboration avec Goubaux, qui ait vraiment fourni belle carrière.

D'Ennery, plus jeune qu'Eugène Sue de quelques années, était lié de quelque amitié avec lui. L'intimité ne fut jamais très étroite, parce que le dramaturge sceptique et narquois ne voulait jamais prendre au sérieux les fantaisies sociales de son collaborateur, qu'en ce point, il plaisantait volontiers.
Vous dites : « A chacun selon ses œuvres », mon cher Sue - fit-il un jour - mais, à ce compte, combien de nos confrères seraient dans la misère. Vous dites aussi : « A chacun selon ses besoins ! » vous ne vous préoccupez pas des « ressources » auxquelles vous faites jouer le rôle sacrifié !

Une autre fois, Eugène Sue avait émis la maxime suivante : « Nul n'a droit au superflu, tant que chacun n'a pas le nécessaire. »
- Quelle belle maxime, lui dit d'Ennery, son application devrait être le souci de tout homme juste.
- Certes !
- A propos, vous arrivez des Bordes ?
- Oui !
- Il fait beau là-bas ?
- Un temps superbe... on a chassé... beaucoup de gibier. Nous étions une douzaine de bons fusils, et on a mené une vie joyeuse, bon gîte et bonne table.
- Ah ! vous m'en voyez tout à fait heureux ! répliqua d'Ennery, souriant.
- Pourquoi ?
- Dame, parce que je vois que chacun a eu le nécessaire, puisque vous aviez le superflu !

Que donneront les romans d'Eugène Sue, à plus d'un demi-siècle de leur naissance ? Trouveront-ils encore un regain de leur popularité d'autrefois ? Resteront-ils enlisés dans l'oubli, avec tant d'autres, l'oubli qui engloutit toutes choses ? Nous le verrons bien.

Henri Félix Duquesnel (°2/7/1832 Paris, 11ème ancien - 28/4/1915 Paris, 9ème à 83 ans au 34 boulevard Haussmann, obsèques à Saint-Louis d'Antin le 1/5/1915), avocat jusqu'en 1858 puis lors écrivain, directeur du théâtre de l'Odéon, du Châtelet puis de la Porte Saint-Martin, ami de Dumas fils et de Flaubert, découvreur de François Coppée et inventeur de Sarah Bernhardt (selon Théodore Barrière), collaborateur du Gaulois et d'autres journaux.

Seule la veine primesautière des émotions primitives peut enchanter l'âme enfant du peuple ...

Joseph Delteil a écrit en 1925 une Jehanne d'Arc ou la Passion et la Mort d'une Sainte qui fut immédiatement célèbre ; Carl Th. Dreyer la consacra dès 1927 en l'adaptant pour le cinéma grâce à l'incomparable figure de Falconetti.
Mais Delteil, ami cher à Henry Miller, fut aussi un adepte de la modernité dans les arts !

Le Figaro du samedi 1er novembre 1941 :

Robert Delaunay est mort par Joseph DELTEIL

ROBERT DELAUNAY n'est plus ! Le vieux compagnon que j'étais a le pénible devoir de vous annoncer par « le Figaro » cette chose incroyable. Il semblait taillé pour des siècles, tout resplendissant d'une santé homérique. Il est venu s'éteindre auprès de moi à Montpellier dans la clinique de son ami le docteur Viard, entre les mains de Sonia Delaunay qui fut pour lui, vous le savez, plus qu'une compagne : la gardienne et la madone.

Cher Delaunay ! D'autres parleront avec compétence de son œuvre. Pour moi, je veux dire quel réconfort ce me fut quand, dans ce Paris des années 20 dont la cérébralité livide m'inquiétait un peu, je rencontrai ce grand garçon coloré comme un ange plein de mouvement et de vie et qui avait des mains, de la poitrine, des dents comme papa et moi. Je n'en croyais pas mes yeux. Peu à peu, j'appris à connaitre les finesses de ce puissant tempérament, les jeux aigus et bondissants de cet esprit mobile comme du vif argent. Car il avait un curieux équilibre en lui entre les extrémités de l'esprit et les saines joies de la nature. Quel rôle un pareil homme aurait pu jouer dans un monde moins méchant ! Lui, il était brave, pur, d'une sincérité féroce. En voilà un certainement qui n'a jamais connu, jamais su ce que c'est que ces mensonges « qui nous ont fait tant de mal ». C'était plaisir de voir ce bon costaud partir en bataille sur une question d'art, fonçant droit devant lui sans aucune considération autre que celle de sa foi et de son génie, qui sous des apparences fulgurantes et parfois elliptiques savait fort bien ce que c'est que Notre-Dame de Poitiers et Saint-Nazaire de Carcassonne, où je l'ai entendu un jour avec un émerveillement étonné parler de la colonne mérovingienne comme un vieux Français de France qu'il était. Mais après la bataille le guerrier redevenait illico bon enfant. Oui, il y avait en lui un côté enfantin que Sonia doit bien connaître. Jamais je n'oublierai la soudaineté d'arc en ciel avec laquelle encore tout bouillant d'une de ces disputes esthétiques où il chevauchait les idées, on voyait son étrange œil bleu, bleu de lin, descendre de ces hauteurs, s'éclairer et sourire comme un œil de bébé. Et voilà que de toutes les joies que ce cher copain m'a données, il ne me reste que la consolation de le savoir près de moi au cimetière de Montpellier, où je pourrai veiller avec ferveur sur son souvenir.

Joseph DELTEIL.

ROBERT DELAUNAY est né à Paris en 1885. Déjà en 1905 il exposait au Salon des Indépendants et joua son rôle dans l'élaboration du cubisme. Nous nous souvenons de ses tours Eiffel, de ses envois au Salon de 1911, du poème que ses Fenêtres avaient inspiré à Guillaume Apollinaire. Il demandait à la couleur pure le soin d'organiser des surfaces dynamiques.

C'était un beau peintre et un homme d'une grande intelligence. La Peinture a besoin d'artistes tel que lui. Sa femme Sonia Delaunay transposa l'art de Delaunay dans le domaine des tissus. Nous aimions bien Delaunay. Que sa femme trouve ici nos condoléances affectueuses. - A. W.

Le Gaulois du samedi 23 mai 1925 cite quelques pages choisies :

« VIE DE JEANNE D'ARC »

M. Joseph Delteil vient de publier dans les Cahiers Verts (Bernard Grasset) une Vie de Jeanne d'Arc.

Nous sommes heureux d'en offrir à nos lecteurs ces quelques pages où l'auteur, après avoir tracé de l'évêque Cauchon le plus cruel des portraits, peint avec une vive grâce Jeanne prisonnière :

Monseigneur Cauchon ! Le voilà donc ce fameux Cauchon dont le nom seul est une magnifique trouvaille du Destin ! Le voilà, l'évêque à l'âme d'âne, le bâtard de Judas, le porc de l'Histoire !
Il était famélique, ingrat, âpre, d'un orgueil de chèvre, d'une ambition de lichen. Aucun grand courant de force ou de canaillerie dans cette âme aigrie, maigre, dans cet esprit petit et dur, dans ce théologien court, littéral. Il mena une vie de pauvre bougre, une vie à la Julien Sorel, avec des périodes bleues, de brusques douches, des coups bas, impérissables. C'est une succession d'orgueils et de dégringolades. Maître de l'Université de Beauvais, puis chassé de Beauvais. Le congédiement est son lot. Il y a du valet dans ce Cauchon !

Le marché fut conclu vers la fin octobre. En novembre, Jeanne quitte Beaurevoir. Lentement, sur le rythme des supplices et des cérémonies mortuaires, le long de ces stations de Calvaire qui s'appellent Arras, Drugy, Crotoy, Saint-Valéry, Eu, Dieppe, elle est conduite à Rouen.
Durant tout le voyage, sa résignation, son calme sont extrêmes. C'est la mer étale après la tempête, la grande paix qui succède aux désastres, aux explosions. Par-delà sa vie militaire, elle rejoint son enfance, se réfugie dans ses souvenirs pastoraux, s'en remet aux forces sensibles, aux grâces de l'heure et du temps.
Elle voyageait dans un cabriolet traîné par une petite mule grise, sous l'escorte de quinze hommes d'armes. On allait sans hâte, tantôt au trot, tantôt au pas, à travers des paysages d'hiver et de nord, sous un ciel de cendre et de brouillard. Ces firmaments de novembre sont tout embués de pleurs...
Aux côtes, la petite mule grise, un médiocre animal des sables, renâclait, ruait, suante et têtue. Le cocher, un rude homme rouge de Mâcon, lui tannait l'échine à coups de manche de fouet. C'était, entre la maigre bête rétive et l'homme fort de son bras et de sa fonction, un sanglant débat de jurements et de bastonnades.
Alors Jeanne descendait du cabriolet, prenait la mule par la bride, - allons, la Grise, hip, hipi ! - et l'attelage grimpait enfin la côte, cahin-caha.
On traversa la Somme sur une barque. Il faisait froid clair, calme. Les nuages étaient en givre. Les arbres, les arbres invertis, ayant enfoui leurs branches dans la terre, plongeaient leurs racines dans le ciel. Un soleil rouge comme un rubis s'enchâssait dans la bague du firmament. Tout était immobile, à l'arrêt ; tout sauf cette étrange Somme, qui seule dans la nature continuait à couler, à vivre, changeante et écailleuse, pareille à un grand poisson.

Jeanne, assise au banc tribord, considérait ce spectacle féerique, tout ordonné de lois blanches, ce paysage en quelque sorte congelé, glacé dans son cadre de bois. Elle mangeait un bout de pain, toute pâle, avec un grand air de songe.
L'eau contre la barque faisait un bruit alterné et dur, semblable au battement d'un cœur. Des poissons luisaient à la surface, cabriolants et purs. Jeanne imaginait sa vie toute pareille à cette eau, désormais abandonnée à l'écoulement.
Elle ouvrait son âme à cet élément grave, à ce fleuve aux allures de destin.
C'était une de ces heures où l'on sent la fraternité de la Création, une de ces heures où l'on confie son cœur aux êtres et aux choses, où l'amitié se mélange avec l'amour. Les petits poissons nageaient, la queue vive, intacts, insensibles, minéraux. Ils avaient l'air humains. On avait envie de leur dire : mes frères. Et Jeanne, rompant son pain, se mit à leur en distribuer les miettes, lentement, largement, souriante, avec le geste des enfants, des vierges et des anges...

Joseph Delteil

Au final y-a-t-il une si grande différence entre les bas-fonds rêvés de la pègre parisienne et le cachot de l'évêché de Rouen ?

Quel est le centre de la France ? Mais c'est l'Auvergne voyons, Auvergne ignorée mais pays des Avernes toujours présent, dans La Croix des dimanche 18 et lundi 19 septembre 1938 :

FÊTE AU VILLAGE

« L'ampleur idéale de cette Auvergne, dit M. Joseph Delteil, sa plantation au centre de la patrie, la charpente de son grand corps simple, l'ordonnance de son horizon dru, son robuste firmament immédiat, en font plus qu'une province entre les provinces, le noyau même de la France. Elle respire je ne sais quoi d'aérien et de trapu à la fois, qui a un air de pain. Ses monts pleins de majesté développent à son aise l'âme. Tout, dans ce pays se centre autour de sa nature, tout fait équilibre, unité. Sur une assise bien mûre, un espace à point. Auvergne rêche et grasse ! Auvergne sombre et gaie ! Le climat qui la marque, la flore qui la signe la ramassent autour de son sens ! Bourrue, mais souriante par cent villes d'eau, plus nues que filles d'avril.
Les sots, qui parce que tu as de grandes lignes, te reprochent tes gros mollets ! Le cuivre rouge des chaudronneries illumine ton épais visage. Grave, oui, mais ni grosse ni lourde, haute en couleur et plutôt élégante, si un chêne est élégant. En deux mots volonté et poésie.
En font foi les oiseaux et le ciel lorsque sur une spacieuse aire à mica le dimanche tu danses la bourrée. »
La bourrée est le propre du montagnard en joie ; j'ai voulu la revoir danser, bien que les cabrettes un peu partout se fussent tues. On m'avait dit, en arrivant à Brioude, que c'était fête à Champagnac-le-Vieux, à quatre lieues dans la montagne, sous le ciel, à 900 mètres.

Après un tournant, tout à coup ... servent de l'écroulement définitif. Tout contre lui se pressent, les unes sur les autres, l'église et les maisons. Le salpêtre s'est détaché des murs et laisse apparaître, par places, les pierres des constructions. Ici encore les toits sont faits de briques rondes et rouges, et plus loin on verra, juchés sur de brèves éminences, de petits groupes de maisons aux couvertures inclinées, comme celles des villages corses. L'illusion, par instant, est complète avec ce décor de pentes boisées et de près bossus où paissent des chèvres.

L'air est limpide. Au zénith, le ciel est d'un bleu de lessive. Seul, à l'Ouest, au ras de l'horizon, un train de nuages qui ressemblent à de gros tampons d'ouate pure, monte lentement.
Puis on traverse des bois de pins aux troncs vermillons supportant des aiguilles d'émeraude sombre. Des effluves violents s'en dégagent. On respire plus fort, plus à fond.
Dans les champs, les blés, qui se soucient peu de la mode, ont fait leur chignon.

Et toujours on monte. Maintenant, très loin, on découvre les montagnes dont la teinte est celle de la fumée de cigarette : on craindrait que le moindre souffle les fit envoler.

Le silence s'est étendu sur la nature, mais, à un coude de la route, on entend des cloches lointaines venant d'un pli de terrain. Bientôt on arrive à Champagnac-le-Vieux, tout paré de guirlandes multicolores et de branches de pins plantées devant les seuils et où des mains pieuses ont mis des flocons de coton. Car aujourd'hui on fête Notre-Dame des Neiges.

La messe est dite en plein air sur un communal en pente. Les chants liturgiques s'en vont dans le vent, et les paroles du jeune chanoine qui prêche sont aussi emportées, comme le grain au temps des semailles. Une bourrasque venue des hauts pays retrousse la pèlerine de l'orateur sacré et l'enveloppe de violet, heureux présage ! Une procession s'organise à la suite de la statue en bois doré de la patronne de Champagnac-le-Vieux et s'étire dans les rues du village. Le spectacle est joli et point banal.

L'heure méridienne fait déserter les rues. Allons voir les avoines fleuries de bluets, manger les framboises mûres à point, ramasser des pommes de pin vertes comme de grosses sauterelles et tout imprégnées de résine. Les nuages du matin sont arrivés en plein ciel sans qu'on y ait pris garde, et des corbeaux pressés volent vers quelque aventure.
Une fanfare insolite indique de loin que la fête a repris.

Tentons, en passant, notre chance à la roulette. Des couteaux et des blagues à tabac s'offrent, mais nous ne gagnons qu'un sucre d'orge jaune.

Dans les auberges, la grande foule villageoise danse au son de l'accordéon, et, tout à coup, après que le musicien a préludé, éclate une bourrée rude, scandée par les coupe de talon des gas. La danse millénaire ressuscite une ardeur quasi guerrière et met au cœur des filles quelque regret d'amour.

On dansera toute la nuit, et quand l'aube blanchira le ciel, les décorations en papier multicolore seront à jamais flétries. Notre-Dame des Neiges aura passé, et Champagnac-le-Vieux, tout près du ciel, reprendra sa vie de tous les jours, au rythme lent et sans heurts.

François-Paul Raynal.

Puisque nous chantons la patrie sur tous les tons, il est bon qu'on parle de ceux qui ont mis des notes sur les mots des poètes et ont composé des hymnes martiaux pour soutenir les âmes qui s'en allaient combattre en son nom !
On ne reverra pas cette époque de sitôt ...

NOS GRANDS MUSICIENS A TRAVERS LA FRANCE

MEHUL gloire de GIVET.

Son oeuvre, son art.

Méhul est justement célèbre avec son Chant du départ, mais les hymnes qu'il composa à la gloire de la nation, pendant la période révolutionnaire, puis à celle de Napoléon, sont nombreux : une douzaine environ (beaucoup en collaboration avec Joseph Chénier) depuis le Chant du départ en 1794 jusqu'au Chant d'Ossian, à l'occasion de la naissance du roi de Rome en 1811 (paroles d'Arnault).
Mais à part des mélodies, ses symphonies tombées dans l'oubli, le catalogue de ses œuvres - comme celui de Grétry - contient essentiellement et en nombre sensiblement égal des ouvrages lyriques. Notons cette nouvelle identité avec Grétry.

Ils sont de même d'une inégale valeur ; la plupart sont oubliés, sinon d'un petit nombre de musicocraphes. Voici les noms des opéras de Méhul dont on peut entendre au moins des fragments :
Le jeune Henri (deux actes, 1795) ; l'ouverture, appelée souvent Ouverture de la chasse du jeune Henri, reste à juste titre au répertoire de maints concerts.
Les deux aveugles de Tolède (un acte, 1806) ; l'ouverture est également de bonne venue les passages confiés aux instrument à vent (flûte, clarinette) témoignent d'un goût très fin.
Stratonice, une des premières œuvres du compositeur (1792), nous offre également une très belle ouverture. C. Saint-Saëns ne proclama-t-il pas « qu'une reprise de Stratonice serait une évocation du plus haut intérêt » ? Son style très pur, son charme, son émotion le justifieraient en effet.
Timoléon (1794) mériterait également d'être tiré de l'oubli, ainsi que Arodant (trois actes, 1799), si dramatique et dont la musique souligne si parfaitement les expressions du texte. Le chœur du début : Ô nuit propice à l'amour, est certes une des plus belles œuvres que la nuit ait inspirées.

Nous pourrions extraire du répertoire de Méhul quantité d'autres passages qui peuvent se classer parmi les meilleures compositions musicales. Mais nous voudrions insister sur Joseph (trois actes, sur un livret d'A. Duval, 1807), chef-d'œuvre du maître.

Il contient des scènes qui supportent fort aisément la comparaison avec les meilleures de Gluck, autant d'émotion, de grandeur dans la simplicité. Malheureusement un livret incontestablement médiocre fut cause que l'opéra, après avoir été accueilli avec enthousiasme, tomba assez rapidement. Diverses reprises au cours du XIXe siècle ne furent guère plus heureuses. Il fallut attendre la reprise de 1899, celle de la version primitive à l'Opéra-Comique et non l'arrangement donné à l 'Opéra-Comique grâce aux soins éclairés cependant de Armand Silvestre et de Bourgault-Ducoudray pour que l'œuvre, ressuscitée, soit appréciée de tous les musiciens.

Il est curieux de relever ce qu'en pensèrent au cours de l'histoire les plus grands maîtres, sans oublier... Guizot dont voici les vers que chacun appréciera pour ce qu'ils disent et la façon dont ils le disent :

Joseph reparaît à ta voix
Et, contant sa touchante histoire,
Vient t'assurer de nouveaux droits.
A nos respects comme à ta gloire.

(celle de Méhul)

Wagner fut « transporté dans un monde supérieur » par l'audition de Joseph.

Berlioz, plus précis, en définit la musique « simple, touchante, riche de modulations heureuses », d'une « expression toujours vraie ».

Alfred Bruneau, plus près de nous, reconnut en Joseph : « un des plus authentiques, des plus magnifiques chefs-d'oeuvre de l'art français ». « Le sentiment de la nature, de la vie, tel qu'il est exprimé dans la souveraine partition de Joseph, dit-il, caractérise essentiellement et splendidement une époque et un milieu. C'est ce qui assure à cette partition de haute noblesse et de rare beauté longue existence et durable admiration.
Méhul s'est mis tout entier avec sa tendresse et sa sensibilité, avec son bon coeur douloureux dans cette œuvre ».
Cherubini, Hérold, Salieri, le grand Weber, en Allemagne, furent également enthousiastes. « La beauté de telles œuvres ne se prouve pas, écrivit celui-ci dans l'Abendzeitung. Il suffit d'en appeler au sentiment des auditeurs. Le sentiment, le pathétique et la pureté de lignes défient toute comparaison. »
Il est évidemment difficile d'expliquer pourquoi un artiste produit au cours de sa carrière un chef-d'œuvre dépassant ses autres compositions. Certains critiques voulurent en chercher la cause dans un effort spécial de Méhul après divers échecs. Peut-être. Mais le temps pendant lequel Joseph fut écrit deux mois à peine est bien court pour des soins aussi attentifs.

Il est peut-être prudent de ne point trop chercher à expliquer le génie. D'autant plus que si Joseph est une oeuvre particulièrement réussie, Méhul nous avons tenté de le montrer écrivit maintes pages d'égale grandeur dans ses divers opéras.

Quoi qu'il en soit, attirons spécialement l'attention de nos lecteurs sur l'air touchant de Joseph, la romance de Benjamin. Méhul a exprimé l'amour paternel et filial, un sentiment profond de la nature (prélude du second acte, Hymne à l'aurore), avec un rare bonheur dans une œuvre de vie, de luminosité qui honore l'esprit religieux de son auteur.

Il serait injuste de ne pas parler spécialement de sa Messe solennelle à quatre voix, composée pour le couronnement de Napoléon en 1804, où elle ne fut cependant pas exécutée. Elle fut retrouvée à ... Presbourg, il y a une cinquantaine d'années, sans que l'on sache comment elle y avait échoué.
Elle mérite grandement d'être jouée.
Son Kyrie a une ligne mélodique très pure, son Gloria est plein de joie ; Credo, Benedictus, Agnus Dei sont également remarquables. Celui-ci se termine par des appels de voix si lumineux, si touchants, que leurs accents ne semblent pouvoir être dépassés.

Méhul est, en effet, parfois plus sentimental que son maître Gluck. Il marque également une étape sur l'art du chevalier. Déjà, il annonce le romantisme.
L'ouverture du Roi Henri, mentionnée ci-dessus, est un réel poème symphonique, très en progrès sur les anticipations de Grétry. Son ambiance, son action en font l'un de ces chefs-d'œuvre, le premier sans doute d'un genre qu'exploitèrent largement et magnifiquement Liszt, Saint Saëns, d'Indy.

Si Saint-Saëns classa Méhul (au moins à cause de son orchestration) parmi les plus grands compositeurs de son époque, Berlioz lui rendit plus largement hommage encore. Il faudrait citer en entier ce qu'il nous dit de l'art de Méhul dans « Ses soirées de l'orchestre ». Retenons-en au moins ce passage, nous ne saurions mieux conclure que par lui :
« Il était persuadé que l'expression musicale est une fleur suave, délicate et rare d'un parfum exquis, qui ne fleurit point sans culture, mais qu'on flétrit d'un souffle ; qu'elle ne réside pas dans la mélodie seulement, mais que tout concourt à la faire naitre ou à la détruire : la mélodie, l'harmonie, le rythme, l'instrumentation. »

H. Delaulne.

J'ai déjà cité un article de l'américain francophile W. Morton Fullerton ; j'y reviens, avec un papier paru dans Le Figaro du lundi 4 octobre 1926 qui me paraît très éloquent :

LE FIGARO AUX ETATS-UNIS

LA CONSCIENCE AMERICAINE

Stresemann le Matador

« L'opinion, en ce pays, fait demi-tour comme une compagnie de la Reichswehr. »
Henri Béraud, le Journal, 26 septembre 1926.

Il faut que chacun prenne ses responsabilités. Nulle part la guerre occulte (1) menée par le pangermanisme ne sévit avec plus de méthode ni ne cause plus de dégâts, que dans mon propre pays, et lorsque je vois un des chefs du pangermanisme, Herr Stresemann, marcher de victoire en victoire, vers l'instauration éventuelle d'une hégémonie prussienne que les méthodes hâtives employées en 1914 avaient provisoirement compromise, j'ai non seulement le droit, j'ai l'obligation patriotique de faire le point, de marquer le coup. Malgré Locarno et malgré Thoiry, la France reste un isthme cosmique. Ce qui s'y passe intéresse l'univers et touche à la sécurité des Etats-Unis. Le sort de la France est une affaire mondiale.

(1) En employant cette phrase guerre occulte, je me sers sans vergogne, avec reconnaissance même, du titre d'un très intéressant livre : La Guerre Occulte : Les Sociétés secrètes contre les nations (Perrin et Cie), par M. Copin Albancelli. C'est un livre de bonne foi, basé sur les connaissances acquises après quarante années d'étude d'où toute idée préconçue est exclue. Très frappant chez son auteur est l'esprit dans lequel il fait valoir les raisons qui militent en faveur de la complète bonne foi de ceux que l'intérêt de son pays le contraint à combattre.

Cependant, il paraît que je ne suis plus à la page. C'est ce que m'avait d'ailleurs fait observer, dès 1913, le célèbre Hugo Münsterberg, lorsque j'ai dévoilé son remarquable travail d'espion prussien tout le long des années honorables où, à l'abri de l'Université de Harvard, il passait pour n'être qu'un savant professeur de psychologie et un excellent Américain. C'est ce que disait de moi l'éminent jurisconsulte Mendellsohn-Bartholdy, qui m'a solennellement accusé d'être un des responsables de la guerre, parce que dans mes Problems of Power, je me suis permis de formuler de bonne heure quelques avertissements précis sur l'imminence de la ruade prussienne. C'est ce que me disent journellement les agents de la puissance pangermaniste qui n'est plus occulte. Un d'eux m'écrit de la Suède en signant : « Belge en voyage en Suède » : « Monsieur, si vous cesseriez (sic) de vomir vos ordures contre un voisin de la France ? Personne n'y croit plus, ni aux Etats-Unis, ni autre part, ni même en France. Mon cher commis-voyageur de la haine, votre marchandise n'est plus à la mode... Auriez-vous une patrie ? Certes, ce n'est pas la France ! »
Voilà du langage inspiré par Locarno, un cocorico ricanant qui ne détonne aucunement au moment où Berlin offre d'acheter avec des marks-or l'abdication définitive de nous tous devant sa chronique insolence. Il faut dire que Herr Stresemann parle ce langage avec plus de correction, bien que lui aussi ait quelquefois des lapsus salutaires, comme la fameuse phrase où, causant avec des journalistes anglais, il annonçait que le moment était venu pour balayer les troupes alliées des bords du Rhin, et comme ses aveux intempestifs de la Bière-Soirée à la veille de son départ de Genève.

Mais d'habitude, Herr Stresemann est maître de sa forme. Il est même capable de phrases fort belles. Je ne sais qui a traduit son discours de Genève en français et en anglais. Mais dans l'une et l'autre version on a laissé tomber un mot charmant. Après avoir remarqué que « le Grand Architecte de l'Univers » n'avait pas fait de l'Humanité un ensemble uniforme, il disait : « Le Grand Architecte a donné aux nations, comme le sanctuaire de leur âme (uls Heiligthum ihrer Seele), leur langue maternelle ». Nos langues maternelles sont en effet cela, les sanctuaires de nos âmes ; et jamais aucune langue universelle, aucun idiome locarniste de Babel, même de la Babel genévoise, ne remplacera celle de notre patrie.

Si la parole exquise que nous venons de lire ne figure pas dans les versions française et anglaise du discours de Herr Stresemann à Genève, il est probable qu'elle était écrite surtout pour ses propres compatriotes, auxquels le chef pangermaniste a voulu faire un signe immédiatement intelligible et apaisant que tout Prussien comprendrait. Ce qu'il voulait dire était : « Ne craignez rien, je parlerai allemand à Genève chaque fois que cela sera nécessaire », et quelques jours plus tard il a heureusement tenu parole. Mais, cette précaution prise, Herr Stresemann ne songeait plus à apaiser ses adversaires politiques de chez lui. Il n'avait qu'une seule préoccupation, amadouer, inspirer confiance à ses auditeurs étrangers et dans ce milieu genevois, qu'il pensait à juste titre être œcuméniquement franc-maçonnique, il faisait un autre « signe », un signe inattendu mais singulièrement efficace, - qui foudroyait l'attention du monde très particulier qui l'entourait, - le signe que nous venons de noter ; il parlait du « Grand Architecte » de l'univers, se servant ainsi, avec ingéniosité, et sans aucune naïveté, de la locution habituellement employée par tous ceux qui glapissent la séduisante phraséologie de la mystérieuse Compagnie que nous avons nommée. Alors, tout le reste de son discours fut comme baigné dans la clarté de cristal du sommet du Mont Blanc. Il jetait dans les airs des formules familières. Il parlait de « l'orientation nouvelle » que la Société des nations « peut être appelée à donner à l'évolution de l'humanité » de « la collaboration de toutes les nations » qui doit avoir ce résultat que « les problèmes d'ordre moral qui se posent devant la conscience des peuples recevront une solution juste et équitable » de « l'ordre universel » préconisé par le Grand Architecte lui-même. En un mot il parlait si bien, et d'un accent si peu prussien, ses paroles sortirent si rarement du sanctuaire de son âme, que l'on a dû se demander à Genève si on écoutait la harangue d'un homme d'Etat allemand, ou l'homélie de quelque marchal de loge du Grand Orient ou du Scottish Rite. Si mon éminent confrère, M. Georges Goyau, a entendu ce discours, il a dû penser à son chef-d'œuvre de 1902 : L'Idée de Patrie et l'Humanitarisme, où il montrait comment, en 1870, les francs-maçons français furent trompés et trahis, - comme du reste ils l'étaient en 1914 par leurs frères allemands. Quant à moi-même, lisant ces phrases si apparemment banales et si peu prussiennes, sur les remparts de Carcassonne où les Visigoths dominaient pendant presque trois siècles le couloir, entre la Montagne Noire et les Pyrénées, qui lie la Méditerranée et l'Atlantique, j'ai pensé aux mots prophétiques où le fondateur de l'Illuminisme, Weishaupt, a prédit et défini, il y a cent cinquante ans, le caractère actuel de ce pangermanisme qui a dicté, en 1914, la destruction de toutes les richesses industrielles et économiques du Nord de la France et de la Belgique, et qui ne cache pas ses intentions, maintenant, de se servir de la Société des nations pour saccager ce qui reste du droit européen basé sur le traité de Versailles :

« Celui qui veut mettre les nations sous le joug n'aura qu'à faire naître des besoins que lui seul puisse satisfaire. Erigez en corps hiérarchique la tribu mercantile (die Kaufmannschaft), c'est-à-dire donnez-lui quelque rang, quelque autorité dans le gouvernement et vous aurez créé avec ce corps la puissance peut-être la plus redoutable, la plus despotique. Vous la verrez faire la loi à l'univers et d'elle seule dépendra peut-être l'indépendance d'une partie du monde, l'esclavage de l'autre. Car celui-là est maître, qui peut susciter ou prévoir, étouffer, affaiblir ou satisfaire le besoin. »

Or, en 1926, « la tribu mercantile » est au pouvoir à peu près partout, mais surtout en Allemagne ; et l'Allemagne reprend son plan interrompu de 1914.
Elle avait raté la partie purement militaire de son projet. Mais elle a réussi la partie essentielle, la partie économique. Elle a terriblement abîmé ses concurrents, - et elle reprend sa marche en avant ! L'Allemand a le génie du négoce. Il adore marchander, et il se délecte à le faire jusqu'à la fatigue mortelle de son interlocuteur, qui lui cède n'importe quoi à la fin uniquement pour avoir la paix. Et voici que, comme première conséquence de la guerre voulue par l'Allemagne, les nations se rassemblent périodiquement à notre époque, comme dans une vaste foire internationale, au comptoir si commode de Genève. Plus besoin de parcourir le monde pour faire des affaires. L'Allemand n'a qu'à se rendre au bord du lac Leman, qui est une sorte de Nijni-Novgorod politique sans les Russes. L'Allemand adore les foires, il aime les agglomérations. Comme dit Henri Béraud : « Ils savourent le très allemand plaisir d'être quelque part en grand nombre. »

Comment s'étonner de la note de jubilation qui se fait entendre en Allemagne ? Quand Herr Stresemann parle aux journalistes anglo-saxons, voici ce qu'il leur dit : « Le grand pacte du fer entre l'Allemagne, la France, la Belgique et le Luxembourg, est peut-être le plus grand événement économique de l'ère nouvelle. » « Ere nouvelle » ? Elle en a l'air en effet. Mais, comme nous venons de voir, elle n'est peut-être pas si nouvelle que cela.

L'Illuminisme date de loin. Mais Herr Stresemann persiste à parler de « l'Ere Nouvelle », et ses collègues de Genève ne lui donnent pas le démenti. Ecoutez le passage de son discours qui a frappé l'esprit vigilant de M. Lucien Romier :

« Nous assistons à la disparition de toutes les formes anciennes ; nous voyons la vie économique passer par-dessus les vieilles frontières nationales et inspirer au monde des espoirs nouveaux. La vieille économie mondiale reposait sur la loi traditionnelle de l'échange. C'est à nous d'établir une formule nouvelle, basée sur la suppression de tout ce qui séparait jusqu'à présent les différents systèmes économiques nationaux. »

Est-ce vraiment Herr Stresemann, ou est-ce Weishaupt que nous entendons ? Impossible de savoir. Mais voici qu'un correspondant du grand journal anglais l'Observer nous apporte quelques éclaircissements. Cette fois-ci, c'est autrement intéressant que ces vieilles histoires d'échange de fer et de charbon qui étaient le prétexte du brigandage prussien de 1914.

« Le Grand Trust chimique allemand a porté son capital à trois milliards de marks-or, par l'émission cette semaine de nouvelles actions, et de cette façon il devient non seulement la plus grande compagnie d'Europe, mais un facteur avec lequel il faut compter dans toute tractation politique avec l'Allemagne, dans l'avenir.

« Aucun traité commercial, aucune question touchant les tarifs protectionnistes, aucune alliance politique ni aucune réforme profonde touchant le capital et le travail ne peuvent être conclus sans consulter ses intérêts.
Le gouvernement allemand soutient ce grand monopole chimique si fermement qu'on peut parfaitement appeler le conseil d'administration de cette société un parlement économique. Ses membres ont été pris dans toutes les branches de l'industrie allemande. Economistes et banquiers complètent le cercle, et les universités fournissent les meilleures têtes et les meilleurs techniciens de ces laboratoires qui sont les mieux équipés d'Europe.

« Sa puissance réside dans ce fait qu'il s'est établi sur un pays appauvri, prêt à accueillir au début n'importe quel plan susceptible de donner de la valeur à la matière estimée couramment sans valeur. Les colorants allemands, les drogues et les produits chimiques en général, avaient une réputation universelle avant la guerre mais des premières usines qui manufacturaient à ce moment-là ces produits sont sorties de nouvelles industries d'engrais artificiels, de soie artificelle, et (pas tout à fait réalisé, mais presque arrivé à matérialisation) le benzol synthétique. En perfectionnant une nouvelle méthode électrique pour manufacturer les phosphates, un nouvel engrais artificiel a été créé, qui contient des nitrates, de la potasse et des phosphates dans des proportions variables convenant aux différentes espèces de sols. Les prix de ces engrais seront énormément réduits.
L'importance de l'industrie de l'engrais artificiel, pour les propriétaires fonciers travaillant le sol pauvre de l'Allemagne du Nord est telle qu'en poussant le gouvernement allemand aux tarifs protectionnistes sur les céréales étrangères et à des prix spéciaux pour leurs propres produits, le trust peut dicter sa politique aux grands propriétaires fonciers, nationalistes junkers. Il est très possible qu'ils deviennent capables de rencontrer le grand trust au pétrole sur son propre terrain.
Il est significatif que le traité commercial germano-japonais qui vient d'être signé n'aurait pas été conclu sans que les intérêts du trust des colorants se soient préalablement mis d'accord avec le Japon. »

Relisons Weishaupt : « Celui qui veut mettre les nations sous le joug n'aura qu'à faire naître des besoins que lui seul peut satisfaire. Celui-là est maître qui peut susciter ou prévoir, étouffer, affaiblir ou satisfaire le besoin. »

Et c'est avec le grand peuple qui met ces maximes en pratique, et chez qui se passent de telles choses, que la France est sollicitée de s'entendre. On l'invite à accepter une alliance présentée comme susceptible d'instaurer le Royaume de Dieu sur la terre ! Et ces folies se font jour au moment de l'anniversaire de Douaumont ! Paris brigue-t-il le sort d'Athènes après Corinthe ? Les nations qui croyaient avoir gagné la guerre allemande de 1914-1918 vont-elles convenir maintenant que cette croyance n'était qu'une illusion, que la guerre en question n'était qu'un interlude dans la marche à l'étoile de la Prusse éternelle ?

Les hommes d'Etat ne sont pas des matadors. Mais ils en auront bientôt la mentalité, si les nations continuent à déléguer les leurs pour amuser les gradins dans la corrida de Genève. Cependant aujourd'hui, en politique internationale, le mot de Joseph Delteil sur la littérature semblerait vrai : « Seuls comptent les matadors. » C'est-à-dire, comme nous explique Henry de Montherlant : « Seul compte celui qui va au public comme à une bête brute. Qui, parmi les cris, les sifflets, les conseils, les railleries, sans oublier les applaudissements à contretemps, lui fait ce qu'il juge bon de lui faire, rudement, avec son art magnétique. Et dans le bonheur furieux de sa création. Puis l'œuvre accomplie, salue et disparaît, avec un petit rire intérieur, tandis que sur les gradins on se démène, les uns le traitant de génie et les autres d'idiot, mais tous tirés d'eux-mêmes par cette poigne qui les oblige, quoi qu'ils en aient, à se passionner. Le matador. Le machaco : le mâle. Le bestiaire » - que dit Henry de Montherlant, le Prussien éternel !

J'écris ceci, comme je l'ai dit, sous les murs de Carcassonne, où je cueille les figues et où je bois le vin doré, couleur de miel, du Minervois. Les braves Languedociens, lecteurs de la Dépêche de Toulouse, avec qui je cause, et auxquels j'ai signalé la jolie phrase du matador pangermaniste sur « la langue maternelle, sanctuaire de l'âme », tout en goûtant la beauté de cette phrase, m'ont riposté vite, sans s'émouvoir, avec un réconfortant scepticisme latin, et dans leur propre langue d'Oc : « As pas pûr ! » ; « Ne vous en faites pas ! »
Et immédiatement ils ont ajouté : « Elluet ! Elluet ! Entervengue Chamflot ! » ; « Attention ! attention ! on comprend le français ! »

Que les descendants des Visigoths se le tiennent pour dit.

W. Morton Fullerton.

Cet article résume bien les tensions qui naissent du développement des industries globalisantes et la problématique qu'il énonce entre la culture ancienne - presqu'innée des peuples - et son substrat de toute nature et les tentations diaboliques de l'ère moderne. Si la modernité n'était pas si tentante pour tous, elle n'agirait pas si puissamment sur les âmes, les coeurs, les patries ... elle est à la fois dissolvante et régénératrice. Ce ne sont pas les moindres de ses fascinants appâts et de ses facettes si énigmatiques.

On a beaucoup écrit sur Rimbaud jusqu'à Etiemble qui a démonté en trois forts volumes le mythe qu'on a construit autour du génie-adolescent.
Parmi ceux-là André Dhôtel, ardennais comme notre auteur fétiche, s'est entêté à trouver un sens unique à son oeuvre. Un sens alors qu'on en pouvait trouver trente six millions ... ce n'est pas une mince performance que de réduire quelques milliers de phrases à une seule suite logique !

Le Temps du mardi 16 mai 1933.

Courrier littéraire.

Une explication nouvelle de Rimbaud

On a tenté beaucoup d'explications de l'œuvre de Rimbaud, dans ses parties les plus obscures.
Il fut un symboliste, ont dit les uns ; les autres voient en lui un mystique. Ce sont deux façons d'affirmer qu'on ne peut le comprendre par le seul secours de l'intelligence et de la raison, qu'il faut le sentir. Un jeune écrivain ardennais, M. André Dhôtel, s'inscrit en faux contre cette vue, et, persuadé qu'on peut préciser avec certitude les intentions véritables de l'auteur du Bateau ivre et des Illuminations, s'est ingénié à son tour à le commenter, dans un livre imprimé récemment à Mézières, l'Œuvre logique de Rimbaud, où il prétend prouver, phrase à phrase, que le poète a composé « des œuvres logiquement ordonnées dans leurs moindres détails... et sur des principes solides ». M. Dhôtel tient que Rimbaud était à la recherche d'une vérité curieuse, étrangère à notre esprit ; et fondée sur cet axiome : la joie de l'enfance et de la jeunesse ne peut être que la survivance d'une époque où les hommes vivaient sur la terre avec une entière confiance.

Donc, pour retrouver cette joie, il s'agit de recréer le monde, par un renouvellement total de l'univers, ou plutôt par un total retour aux magies anciennes du monde oriental, tel qu'il était autrefois habité « par un peuple doué de la force des certitudes enfantines ». Etonné lui-même des conséquences que sa raison lui imposait, Rimbaud, gardant le silence sur sa découverte, n'aurait fait, dans les Illuminations, qu'indiquer la voie de ce retour et tracer le plan de sa cité future. Autant qu'il est permis de conclure, à l'occasion d'un texte aussi difficile et chargé de fulgurations que celui-là, les Illuminations ne seraient donc qu'une utopie, dont Rimbaud lui-même, à la fin, aurait aperçu l'inanité, pour l'anéantir dans son dernier écrit, l'admirable Saison en enfer, après lequel il devait renoncer définitivement, comme, on sait, au rêve et à la littérature.

La faiblesse de toute exégèse étant de ne reposer que sur des conjectures, celle de M. André Dhôtel, si attachante qu'elle soit, et nourrie d'une très intime et très admirative connaissance de la vie et de l'œuvre d'Arthur Rimbaud, ne nous a pas persuadé : elle suppose élucidé le secret profond de Rimbaud, s'il y a un secret Rimbaud.
Et même, tout ce qu'on sait de lui contredit le sens constructif que M. Dhôtel croit apercevoir dans ces extraordinaires Illuminations, œuvre à notre avis exclusivement littéraire, systématiquement artificielle et née du haschich. Qu'elle ait sa logique, d'accord : l'ivresse a la sienne, et Rimbaud, en outre, avait du génie. Au reste, en matière d'interprétation de textes obscurs, une explication vaut l'autre, et, pour prendre un exemple précis et concret, il suffit de se reporter au passage des Illuminations où Rimbaud décrit lyriquement la première de ses Villes. « Ce sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles... La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants, etc. » M. Dhôtel discerne ici la description de la Cité idéale entrevue par le poète-inventeur dans sa reconstruction de l'univers.
Fort bien. Mais M. Ernest Delahaye, qui fut le condisciple de Rimbaud à Charleville, et qui l'a, lui aussi, interprété et expliqué en maints volumes d'une orthodoxie fidèle et d'autant plus acceptable qu'elle est parfaitement dépourvue d'imagination, nous a fait vulgairement savoir que « ces Alleghanys et ces Libans de rêve » ont été inspirés au génie magnifiant et embellisseur du poète. par une rocaille en ciment et carton peint, avec jet d'eau et cascades, maisons rustiques, vallée enjambée d'un pont, et figurines de laitières et fra-diavolos sur les sommets, qui ornait autrefois le café de « la Source », boulevard Saint-Michel : naïve machinerie suisse ou allemande qui avait amusé Rimbaud en son premier séjour parisien. Et d'un. Et de deux voyez l'autre Ville. « L'Acropole officielle entre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales ; impossible d'exprimer Le jour mat produit par le ciel, immuablement gris, etc. » M. Dhôtel voit encore là une intention de constructeur. « Il faut aussi, assure-t-il, une lumière spéciale pour faire de cette cité une création absolument nouvelle, au sein d'une nature vigoureuse. » Mais ce que Rimbaud peignait là, c'était tout simplement - et d'un coloris naturel - le ciel de Londres et l'architecture générale de cette ville, qui a inspiré le tableautin. Parler après cela de « l'effort que Rimbaud a tenté pour reconstituer une terre » et dire que cet effort lui avait sans doute obtenu, « des promesses certaines » - de qui ? pourquoi ? - « dont lui seul comprenait qu'elles n'avaient rien de commun avec les fictions de la poésie » - c'est peut-être pousser un peu loin le désir de donner un sens positif à ce qui n'était précisément qu'un exercice de poésie. A l'égard de ces mêrnes Villes dont Rimbaud s'amuse à décrire les idéales et extravagantes architectures, M. François Ruchon, auteur d'un ouvrage sur Rimbaud, sa vie, son oeuvre et son influence (Champion, 1929), nous semble avoir bien plus raison quand il y voit la simple exploitation littéraire du thème donné par Baudelaire, dans le Rêve parisien des Fleurs du mal. « Architecte de mes féeries... » Il y a tout intérêt, et c'est aussi plus économique, à ne jamais oublier la littérature, quand il s'agit de littérateurs, et de leurs rêves.

Il y en a beaucoup, chez Rimbaud ; c'est d'ailleurs pourquoi nous l'aimons. Il y en a même un peu trop, et c'est aussi pourquoi nous n'en sommes pas absolument fou, bien qu'admirant ses plus beaux vers et surtout les pages sublimes d'Une saison en enfer, où à dix-neuf ans, revenu au vrai après les plus effroyables incursions dans le monstrueux et l'artificiel, le poète déshalluciné a vomi sa littérature. Le cas de Rimbaud est magnifique, et il est unique. Le personnage, odieux, irritant, pour finir dans le désespoir : par là, autant que par son oeuvre, attachant. Sa précocité ; capable d'écrire, à huit ans « Que m'importe à moi qu'Alexandre ait été célèbre ? » et de dire pourquoi ; de composer à seize Ma bohème, Sensation et le Bateau ivre ; à dix-neuf enfin, les Illuminations et la Saison, pour se taire après, l'œuvre terminée. Magnifique de génie verbal, coloriste et musicien de divination : cette divination, qui lui fait découvrir ce monde neuf de poésie, qui, pour beaucoup de nos contemporains (de M. Claudel à Jean Cocteau, sans omettre les surréalistes), est aujourd'hui toute la poésie... Le cas de Rimbaud, le voici. Parvenu jeune, à la pleine possession de ses dons et de son talent, qui l'égalait du coup à ses aînés et l'imposait à leur admiration, Rimbaud, excessif en tout, a conçu qu'il devait pousser encore plus avant et aller jusqu'au bout de lui-même et de sa révolte d'où l'étonnant système qu'il s'est fait pour mener son expérience à fond dans tous les domaines, par : « Un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».
L'alcool, le haschich, le vagabondage ne furent pour lui que les moyens de sa totale libération à l'égard de toute tradition, de toute norme ; sa mystérieuse et scandaleuse liaison avec Verlaine en fut un autre. De cette nécessité de l'excès en tout, il a lui-même, dans sa fameuse lettre du 15 mai 1871 (à dix-sept ans), formulé très minutieusement la théorie propre, croyait-il, à faire de lui le suprême savant qu'il se voulait, et, comme il dit encore, le « voyant ».
Ce n'est pas ici le lieu d'évoquer les peu sympathiques dessous de l'affaire Verlaine-Rimbaud, mise récemment dans sa juste et triste lumière par M. François Porché en son terrible Verlaine tel qu'il fut. On passera également sur les ignobles facéties et brutalités de « l'insupportable voyou » que parut Rimbaud à ceux qui l'avaient si bien accueilli, à Paris, au dîner des « Vilains bonshommes » et dans l'atelier de Fantin-Latour : la révolte, même chez un enfant, fût-il, comme celui-là, de génie, comporte ses inconvénients.
Arthur Rimbaud, qui savait haïr, savait aussi trouver une vive satisfaction à déplaire. Mais ce qu'il faut lui reconnaître, c'est, jusqu'au fond même de ses excès, une étonnante maîtrise de soi, et une prodigieuse faculté d'arrêt, de reprise et de retour. C'est lui qui rompra le premier avec Verlaine, saura mettre un terme à leur aventure, qui fut, surtout pour lui une expérience poétique.
Pareillement, avec la même volonté, se sentant au bord de la folie, il coupera court à ses plus dangereuses tentatives, dont les Illuminations sont, le fruit fantasmagorique, spumeux et traversé d'éclairs ; et s'étant aperçu de leur stérile et monstrueuse vanité, il reniera brusquement ce récent passé, dans la brutale rnise au point d'Une saison en enfer le seul de ses écrits qu'il ait publié (en 1873), pour en laisser d'ailleurs, sans plus s'en soucier, l'édition entière chez son éditeur.

Tout déconcerte chez Rimbaud... N'est-il pas curieux de penser que son immense fortune littéraire auprès de la génération qui a suivi la sienne, et auprès de la nôtre, repose sur un malentendu capital ? Car il est certain qu'on l'admire pour une œuvre qu'il a totalement reniée, et dont même il a expressément dénoncé l'ironie et l'insincérité voulue. Voir, dans la Saison en enfer, au chapitre Alchimie du verbe, l'explication par lui donnée de ses « délires », où ses fidèles discernent son « art poétique », alors qu'il y a si cruellement et si lucidement répudié son œuvre, et proclarné sa vanité. « A moi. L'histoire d'une de mes folies. » Comme il parle là de ses dédains et de ses goûts ! « Je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie modernes... J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes... la littérature démodée... Je rêvais croisades, voyages... révolution, déplacements de races et de continents... J'inventais la couleur des voyelles ! (Noter le point d'exclamation.) Je me flattais d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens... »
Il ajoute ironiquement : « Je réservais la traduction. » Qu'est-ce à dire, si ce n'est que, dans son esprit, il n'y avait pas de traduction possible de ces « silences » écrits, de ces « inexprimables » notés, de ces « vertiges » fixés ?
Ses écrits ainsi par lui-même annulés, vidés de leur sens, il s'en prend à sa théorie, à son système : « Je m'habituai à l'hallucination simple ; je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges. un salon au fond d'un lac... J'expliquais mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré, le désordre de mon esprit... Je devins un opéra fabuleux... Aucun des sophismes de la folie, - la folie qu'on enferme - n'a été oublié par moi ; je pourrais les redire tous, je tiens le système... »
Sincèrement, nous pouvons le dire : eu égard à l'importance de ce qui, dans l'œuvre niée, précède cette négation, et subsistera malgré elle, nous ne connaissons pas, dans aucune littérature, de page plus émouvante que cette confession intellectuelle. Jean-Jacques n'a rien peint de plus dramatique, dans le livre où il s'étale nu, car il est arrivé à Rousseau de mentir ou de se tromper, et il ne l'a pas reconnu. Et Rimbaud en cette page décisive se vide de lui-même à fond, se dépouille et arrache tout. Jusqu'à cet aveu, où nous ne sommes pas seul à penser qu'il s'agit de Verlaine : « J'ai aimé un porc. »
Quelle prodigieuse faculté de clairvoyance, de non-illusion ! Ce n'est pas tout. Arthur Rimbaud, dira encore : « J'ai eu raison dans tous mes dédains puisque je m'évade. »
Evasion sans littérature, celle-là, Rimbaud en a fini avec la littérature. Sa vie d'homme libre commence, qui, vingt ans, va le promener à travers le monde, ici marin, comptable, matelot, là soldat, pour finir commerçant en Abyssinie, jusqu'au cancer, à l'amputation de la jambe, et à la mort, désespérée, en pleurs, dans cet hôpital de Marseille. Avant ce départ, et cette nouvelle vie, il a donné dans la Saison son explication suprême, en cet adieu : « J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames: J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres ; de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs. Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !... Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre. Je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge... Tous les souvenirs immondes s'effacent... »

Qu'il y a un cas Arthur Rimbaud, très singulier, et même très beau par ce repentir, et par le silence, qui va suivre. Mais de mystère Rimbaud, nullement. La Saison en enfer éclaire, illumine cette âme étonnante. Et ce chapitre de l'Alchimie du verbe, les pages qui achèvent le livre, constituent la meilleure glose de Rirnbaud, faite par lui-même, qui rend toutes les autres inutiles, et l'explique, explique son oeuvre, devenue ainsi accessible à qui la commence par sa fin. D'autre part quelques-uns de ses partisans, Paterne Berrichon, M. Paul Claudel, veulent voir en lui le chrétien, qui a trouvé Dieu. Et en effet Rimbaud, dans la Saison, a pu écrire : « J'ai reçu au cœur le coup de la grâce... Dieu fait ma force, et je loue Dieu... Je ne suis pas prisonnier de ma raison. J'ai dit : Dieu... Je voyais se lever la croix consolatrice... » II est vrai qu'il discute encore, et que ses admirateurs incroyants font état de ce dialogue, où on le voit se débattre entre le salut et la damnation, pour douter de sa conversion. Ils ont raison, mais pas tout à fait : Rimbaud ne s'est pas converti au moment où il écrivait les dernières pages de cette Saison en enfer, où, suivant le mot profond de Mallarmé, « il s'est lui-même opéré vivant de la poésie ». La véritable conversion ne viendra que plus tard, à son lit de mort, à Marseille, en 1891. Entre temps, hors ses lettres strictement d'affaires, on ne sait plus rien de lui que sa volonté de silence, où, tout à ses chagrins « aussi véhéments qu'absurdes », il s'est muré dramatiquement, au cours des vingt années de sa vie errante et réaliste dans laquelle il n'y a plus de place pour la poésie. Réduit à la morne contemplation de lui-même, au seuil du désert, en homme qui a abdiqué tous ses rêves, quelles purent être les pensées de ce malheureux, que son dernier écrit a montré si intelligent, si lucide ? Voilà le seul mystère et l'unique secret, et le vrai drame de Rimbaud - dont nul exégète n'a donné la clef. Cet inconnu farouche où se termine en se perdant une si extraordinaire destinée a sa grandeur : pour nous plus belle que son œuvre.

Emile Henriot.

Rimbaud est un des rares poètes français internationalement reconnu, notamment par la jeune génération des troubadours électriques du XXème siècle (les beatniks comme l'on dit), les James Morrison ou les Bob Dylan pour ne citer que ceux-là ; enfin tous ceux qui prétendent écrire une chanson qui a un sens malgré leur musique.

Rimbaud avait l'esprit d'à-propos, ce qui n'est guère le propre de la plupart des poètes de la rime. Or Rimbaud pouvait être aussi bien un homme d'action que de mots et vouloir l'imiter est dangereux au plus haut point pour le petit-bourgeois qui sommeille en tout rentier du verbe !

Il se pourrait bien que Rimbaud ait au final raison quand il parle de devenir un opéra fabuleux ; et que de l'avenir il sorte quelque chose d'assez similaire à ses rêveries les plus prodigieuses.

Ce qui est bien c'est que quand l'on commence à s'étonner, on ne s'arrête plus de s'étonner !
On prête alors au génie tout le génie de l'humanité et du dictionnaire réunis.

Nous sommes presque plus embarrassés par le cas pathologique de l'oeuvre de Rimbaud que Rimbaud lui-même ne fut embarrassé par sa littérature !
Rimbaud était peut-être un ennuyé de la vie mais il nous laissa son oeuvre comme un ennui supplémentaire à résoudre.
Le lourd fardeau de l'homme civilisé : ses lettres.

Quand il disait qu'il mêlait les races et les continents cela sonne comme une étrange prémonition du maelstrom contemporain et de ses injonctions diverses ...

On ne saurait sur-estimer l'influence de ce Jules Verne de la poésie ! Poésie des profondeurs, de la surface et du firmament tout en même temps.

Hugo faisait tourner les tables en quête d'un invisible passé qui lui crevait les yeux pourtant ; alors que Rimbaud tourne autour du Monde avec son seul génie littéraire et ses longues jambes de solitaire épris de liberté. Rimbaud n'a pas fondé une famille de chair mais une famille spirituelle. C'est une autre performance ...

Peut-on tutoyer les poètes ? Oui mais c'est à ses risques et périls ...

La vie est scandaleuse, tout le monde le sait mais n'ose le dire.
Tant que ce spectacle se donnera, il faudra bien y participer de gré ou de force ; c'est à peu près en ces termes que Le Figaro dévoilait une lettre publique le dimanche 7 décembre 1930 :

D'UN SCANDALE

Lettre ouverte à M. Paul Ginisty, président de la Censure

Monsieur le Président,

Un scandale sans précédent se déroule chaque soir au Studio 28, et cela avec l'acquiescement du service de Censure que vous présidez.
Un film, intitulé L'Age d'or, auquel je défie quelque technicien autorisé de reconnaître la moindre valeur artistique, multiplie en spectacle public les épisodes les plus obscènes, les plus répugnants, les plus pauvres.
La Patrie, la Famille, la Religion y sont traînées dans l'ordure : un ostensoir est posé près du ruisseau, frôlé par les jambes de femmes haut troussées. Le Christ y est présenté, sur un air de paso-doble, comme « le principal organisateur de la plus bestiale des orgies, avec huit merveilleuses filles, huit splendides adolescents, etc. »

Je cite textuellement les sous-titres, le texte du programme que quiconque peut acheter pour cinq francs et où 28 s'inscrit, comme il se doit, en gros numéro.

« Quelle joie d'avoir assassiné nos enfants ! » soupire une dame sentimentale.

Je m'abstiens, monsieur le Président, de citations plus pénibles, par égard pour les Français qui me lisent.

Par égard aussi pour vous, qui tenez autant que nous à faire respecter les noblesses françaises, mais dont les collaborateurs ont toléré que tant d'excréments bolcheviques s'étalassent sur un écran de Paris.

J'aime mieux l'encre qu'y projetèrent les Patriotes Français.

Monsieur le Président, vous avez déclaré à l'un de mes confrères de l'Ami du Peuple que « ce film avait été autorisé par la Censure, mais que vous ne pouviez en parler longuement, ne l'ayant point vu ».

Tous ceux qui ont sauvé la grandeur de la France, tous ceux qui respectent les religions même s'ils sont athées, tous ceux qui ont le culte de la famille, de l'enfance, de l'avenir d'une race à qui le monde doit sa lumière, tous ces Français qu'on vous a choisis pour défendre contre l'empoisonnement des bas spectacles, vous demandent ici ce que vous pensez désormais du maintien de la Censure, des sévérités malencontreuses, des blâmables indulgences qui sont depuis quelques mois les seules manifestations d'activité des fonctionnaires que cette Censure nous coûte ?

Souffrez que l'opinion publique vous pose ici une question précise : Quel est, parmi vos collaborateurs, le responsable de cette extorsion de visa ministériel ?

Le pays a le droit de savoir.

C'est dans le sentiment reconnaissant des services par vous rendus à la nation que je puise, monsieur le Président, la justification de la directe franchise qui précède, comme celle de la considération très distinguée que prétend vous exprimer ici, en fin de lettre et en fin de compte,

Richard Pierre-Bodin.

STUDIO 28 : L'Age d'or.

Ma lettre ouverte à M. Paul Ginisty, président de la Censure cinématographique, me dispense d'un long commentaire.

Aussi bien n'est-il ni dans le rôle de la critique française, ni dans ses intentions d'accorder à de si malpropres jeux, et si désarmants de maladresse, la faveur et la publicité d'un blâme.
Le jour où je voudrai prendre des bains de boue, j'irai à Dax.

Sans donc entrer dans la matière – c'est le mot – de cette petite ordure, nous estimons devoir souligner tout ce que certains films dits « d'avant-garde » ont de regrettablement retardataire, et que le souci d'étonner, fût-ce par l'ignominie, n'est, pour ces exécuteurs de basses œuvres, qu'un refuge honteux à leur espoir éteint d'être admirés jamais !

La photographie de L'Age d'or a la lividité, la platitude des films de 1898 – mais L'Arroseur arrosé, lui, était de l'époque, et parvenait avec les moyens du bord !

La projection sonore est, pendant toute la première partie, plus pénible que tous les borborygmes, gargouillis et autres hoquets que nous dûmes subir à la naissance du film parlant, mais qu'on tolérait alors comme les vagissements d'une heureuse naissance !

Je pensais, en assistant à ce pénible spectacle – et je ne parle plus ici que de la technique – à Picasso, à Cocteau.

A Picasso qui, avec Iribe, nous donna les dessins les plus purs qu'il ait été donné de voir depuis ceux de monsieur Ingres.

Picasso qui, ayant un jour, avec le cher Apollinaire, inventé le cubisme, apprit peu de temps après, et non sans sourire, qu'un cubiste nouveau-né menaçait sa toute-puissance.
Nouveau-né ? Pas tout à fait : ce génie n'avait-il pas quatorze ans dès la veille, et, dès la veille, prouvé combien il était irrémédiablement indigne du certificat d'études primaires, dont savent s'auréoler les moindres ?
Et prouvé précisément cela – horresco referens ! – par son inaptitude à l'art du dessin ?

Je pensais surtout à Cocteau, dont vous verrez bientôt, lecteurs, ce que son génie, joint à la science technique d'un Michel Arnaud, peut apporter à la cinématographie de dimensions neuves ; tout ce que l'espoir, la certitude de trouver mieux - venus de quelles civilisations perdues ? - font naître en les meilleurs de nous de raisons obscures de chercher, obscurément, davantage.

Tout ce que l'âme qu'on a, adversaire acharnée de la pesanteur, peut faire germer, au tréfonds de nous de besoins, ici-bas, d'archipels inconnus, là-haut de constellations inespérées.
Qui n'espère point de découvrir des Amériques nouvelles croit peut-être avoir quelque excuse, voire quelque raison de vivre : je demeure ravi en admiration de son courage.

On ne vit possiblement que de cet ozone très bleu, très pur, sensible aux seuls poumons du surhumain désir.

C'est de cet air vierge que se gonfle la durable vie du premier film de Jean Cocteau.
La Vie du Poète !

Ça, mes petits messieurs (1), je ne sais pas si c'est de l' « avant-garde ».

Mais je sais que ce n'en est pas, si l'avant-garde, c'est vous.

Je sais que « se recommander » de quelqu'un, quand on prétend au rôle de porte-lumière, c'est n'être plus très sûr, déjà, d'être recommandable.

Je sais que le scandale peut faire plus de bruit que le talent, mais pas pour longtemps.
Que c'est, dans un pays aussi équilibré, aussi fin que la France, une situation extrêmement provisoire.

Grâce à la « Ligue des Patriotes » et au bon sens de chez nous, chacun en sera convaincu avant peu, chacun en est déjà convaincu.
On n'étonne pas longtemps la France, messieurs, fût-on un Français du nom de Salvator Dali et venu de très loin - d'un peu trop loin - pour la protéger contre « les ignobles idéaux humanitaire, patriotique, et autres misérables mécanismes de l'humanité » (2).

On n'étonne pas longtemps la France, mais on l'exaspère assez vite.

Elle passe pour savoir châtier qui oublie ce qu'il lui doit du fait de l'hospitalité reçue, après ce qui lui est dû du simple fait de l'Histoire.
Elle passe aussi pour savoir fesser – avant que de les escorter courtoisement jusqu'à la frontière – les dégénérés dont l'incontinence exotique se soulage sur les piédestaux de nos Statues, que leurs grands revers voudraient transformer en petit endroit !
Cela ne saurait atteindre les statues.
Mais cela encombrerait très vite les services de voirie.

Lecteurs dont je sais que j'exprime ici l'opinion unanime, pardonnez-moi un langage inhabituel : Paul Reboux vous dirait qu'on n'a jamais fait de bons balais avec des roses pompon.
R. P-B.

(1) J'écris « messieurs » en dépit de mon horreur du terme injuste.

(2) Je re-cite le programme du Studio 28, qui débute par cette épitaphe liminaire signée Salvador Dali, un Français comme nous en avons trop.

L'humour involontaire de Richard Pierre-Bodin est du meilleur grain ...

Je ne parle jamais de littérature enfantine, j'ai tort, grand tort.
Alors pour réparer comme je peux cet excellent double article plein de sel gaulois paru dans Le Figaro du samedi 17 décembre 1932 :

Veuillez choisir vos livres ...

JOIE DES ENFANTS
PAIX DES PARENTS

Un vieil homme - ah ! que je le connais bougon depuis toujours - est venu me consulter pour les étrennes. C'est son devoir : il a des petits-neveux et il les reçoit, par une solide tradition, toute la journée du jeudi. Mais ce bon ami est bougon et il m'a déclaré en préambule : « J'aime, j'adore les livres d'enfants... » (J'ai aussitôt levé sur sa vieillesse un regard qui fut le plus poli des démentis). « Je les aime dans l'exacte mesure où je n'aime ni la trompette ni le tambour ni la scie du chemin de fer mécanique sur mes tapis, ni le vol de l'aéroplane d'aluminium qui dégringole mes ampoules et m'oblige à remiser préventivement quelques vases... Vous me comprenez ? »
J'avais compris. Je me demande même aujourd'hui pourquoi « La Ligue contre le Bruit » ne fait pas, à l'époque des étrennes, un important effort de propagande en faveur des livres d'enfants...
Si le réflexe n'est pas très noble, il est du moins assez commun : vous avez vu tout un jeudi d'hiver votre salon transformé en campement de Robinson, une table précieuse, déplacée et bousculée, a reçu le nom de « hutte » debout sur un fauteuil, un jeune sauvage de huit ans prétend, à grands gestes, diriger une pirogue dans le combat naval ; cela finit par du carnage, une rixe, des cris. Et vous vous surprenez à soupirer « Tout le monde ne peut pas être sans descendance ! » Eh bien ! j'ai assisté à des miracles tout le long d'un jour de pluie, j'ai vu deux fameux garçons recroquevillés dans un large fauteuil de cuir ne détendre ni les jambes ni les bras ; ils avaient les yeux sur un livre. Je confie, de bon cœur, mon expérience.

La devanture des libraires resplendit, ces jours-ci, d'images et de fables, n'écoutez pas les ignorants qui s'en vont répétant : « On ne fait rien en France pour les enfants. » Entrez. Penchez-vous sur les cartonnages somptueux ; arrêtez-vous aux radieuses images de « Babar », de « Tiloulou la Girafe », des Contes d'Andersen illustrés par Albert Uriet, du « Magnificat » de Bazin, de combien d'autres ! Lisez même. Mais ne lisez pas trop avant. Car c'est un trait que les enfants, dans leur politesse stricte, dissimulent, mais ils s'aperçoivent fort bien que les parents prennent parfois un plaisir tout de même singulier aux cadeaux qui ne leur sont pas destinés. Les petits ne savent pas encore que l'enfance ne fait que sommeiller chez les grandes personnes.
De là ce reproche muet mais pénétrant qui s'élève d'eux à l'heure où père et mère, avec un sans-gêne incroyable et autant d'égoïsme, se sont saisis du beau livre, s'y absorbent, l'accaparent. L'enfant prend très tôt le sentiment du caprice injurieux de la vie.

Jean Fréteval.

La critique parlée

Il existe, en France, une critique parlée dont on ne soupçonne pas toujours l'importance. Un écrivain de nos amis, aujourd'hui célèbre, aime à attribuer à cette critique parlée les troubles auriculaires dont il souffre plus vivement, déclare-t-il, dans les semaines qui suivent la publication d'une œuvre nouvelle.

On sait que les vieilles et solides Editions Boivin ont l'heureuse fortune d'éditer les ouvrages de Mme Jeanne Roche-Mazon, nouvel astre - et ils sont rares - de la littérature enfantine française.
Qui ne connait aujourd'hui ces Contes du Ver Luisant, qui ont obtenu le Prix du Lycéum et le savoureux Mariage de la Tour Eiffel ? Et voici, tout fraîchement sortis des presses, les Contes de la Couleuvre qu'a illustrés Ivan Bilibine, le grand imagier russe, aujourd'hui en exil.

C'est à propos du Mariage de la Tour Eiffel que nous avons assisté à une scène amusante, dans une librairie de Rouen. Une mère adorable venait rendre l'exemplaire : « Certes, cet ouvrage est délicieux : nous avons passé, mon mari et moi, tout une soirée à le lire ; jamais nous ne nous sommes tant amusés... Mais ce n'est pas un livre pour les enfants ! Songez donc la Tour Eiffel qui se promène dans Paris, qui traverse l'Atlantique et finit par épouser le Serpent de Mer ! » Et cette mère avait une délicieuse assurance de petite fille. Tel est le secret. Le libraire, homme d'esprit, souriait...

Les actuaires ont été les premiers lecteurs attentifs de Regnault, parmi eux le plus éminent, leur chef de file si je puis dire, l'ingénieur des Mines Emile Dormoy (°1829-1891).

Le Temps du 31 octobre 1881 reproduit une lettre curieuse qu'il a adressée à l'illustre critique Francisque Sarcey.

Parmi les lettres que j'ai reçues à propos de nos débats sur la prononciation, il y en a deux qui m'ont vivement intéressé, parce qu'elles lancent la question sur un autre terrain. La première est d'un ancien élève de l'Ecole polytechnique, M. Emile Dormoy, très connu pour des recherches approfondies sur la philosophie des jeux de hasard.

Je la donne in extenso :

Mon cher Sarcey,

Je crois que c'est vainement que vous et vos savants correspondants vous cherchez à formuler pour la prononciation française des règles un peu générales, et à classer les sons de nos voyelles en longs ou brefs, ouverts ou fermés. Toute langue parlée a des variétés infinies de prononciation que l'écriture ne peut pas rendre. Ainsi, nous avons en français une douzaine de voyelles ou de diphtongues ; si chacune d'elles ne pouvait se prononcer que longue ou brève, ouverte ou fermée, cela mettrait à notre disposition une cinquantaine d'intonations. Mais ce n'est pas cinquante intonations que la voix humaine possède ; c'est mille, c'est dix mille, c'est cent mille, et toutes se traduisent par un petit nombre de signes écrits.

Non-seulement le même mot, pris dans deux sens différents, a deux prononciations différentes ; mais bien mieux, quand il est pris dans le même sens, il a autant de prononciations que le sentiment qu'il exprime a de nuances.
On ne prononce pas : j'aime la salade, comme on prononce : j'aime le bordeaux. On ne dit pas : je vous aime sur le même ton à sa sœur, à sa femme, ou à sa Dulcinée ; et, si l'on s'adresse à une même personne, on ne prononce pas à midi comme à minuit, dans un salon comme dans un boudoir.

La voix humaine est un merveilleux instrument ; elle est pleine de nuances, qu'aucun signe ne peut rendre. Aussi faut-il de l'intelligence, de la finesse, du génie quelquefois pour être un grand acteur, ou un orateur entraînant ; c'est qu'il faut reproduire à force d'études ces variétés infinies de prononciation, qui dans la réalité naissent toutes seules, et même malgré nous.

Voilà pourquoi encore on ne prononce jamais bien une langue étrangère. Ou plutôt, on peut la parler bien, très bien même, on ne la nuancera jamais comme le font les nationaux et une oreille exercée ne saurait s'y tromper.

Bien à vous.

EMILE DORMOY.

Chose singulière ! Quelques jours auparavant, j'avais reçu d'une dame, que je ne connais pas, une lettre fort longue, extrêmement curieuse, qui envisageait la question sous le même jour.
Ce ne serait plus ici de prononciation simplement qu'il s'agirait, mais plutôt de l'influence que peut exercer l'accentuation sur la façon dont on prononce les syllabes.
C'est là un champ nouveau d'observations et de conjectures. Le sujet est très complexe et très délicat, et nous l'aborderons un de ces jours de compagnie.

Voulez-vous me permettre, tandis que nous tenons ces questions, de vous recommander chaudement un livre que je lis avec passion à cette heure : De la prononciation française, de M. Thurot (Hachette, 1881). Le premier volume seul a paru. L'ouvrage en aura deux.
C'est plutôt l'histoire des variations de la prononciation qu'une vue philosophique d'ensemble sur les lois qui président à ces transformations. N'importe ! ce traité, qui a dû exiger de prodigieuses recherches, est bien amusant, et je ne m'en lasse pas.
Je ne puis que signaler au public, n'ayant pas eu le temps d'étudier l'ouvrage comme il semble le mériter, un volume de M. Becq de Fouquières, qui a pour titre Traité de diction et de lecture à haute voix.
Le livre se divise en trois parties : Rythme, Intonations, Expressions. L'auteur, dans une préface spirituelle, l'a dédié aux artistes de la Comédie-Francaise. Il s'y félicite d'avoir le premier appliqué une méthode scientifique à l'étude de la diction, et déclare qu'il a eu tout à peu près à créer dans un enseignement qui, jusque présent, ne s'appuyait sur aucune règle certaine.
Hum ! hum ! voilà bien des affaires. Enfin nous verrons. Je n'ai lu encore qu'un petit nombre de pages ; j'y ai trouvé des observations curieuses, d'autres qui m'ont étonné. Mais c'est peut-être ma faute, puisque je ne tiens pas l'ensemble du système.
C'est assez pour aujourd'hui de vous avoir dit que le livre existe.

FRANCISQUE SARCEY.

Evidemment c'est le champ de la para-littérature qui s'ouvre ainsi mais le hasard fait bien les choses, n'est-il pas vrai, puisque nous sommes là ensemble à deviser ?

En 1886, le même Dormoy assistait à un congrès international, comme il se doit, sur la création du Volapuk ...

Il est facile d'être Descartes après Descartes ...
Pourtant je ne saurais comment commencer avec lui car je ne saurais comment en finir. Ce qu'il a rendu évident surpasse l'évidence des mots.
C'est un étrange magicien, il faut bien le dire, qui a débuté l'ère moderne et en qui pourtant l'âge ancien se révèle encore prégnant, presque pressant et dont il secoue la poussière d'étoiles, cette métaphysique qui va bientôt s'évaporer dans la transcendance illusoire.
Il y a autant de Descartes qu'il y a d'hommes contemporains ou presque ; philosophe de l'âge moyen, de la maturité, sa gravité déroute nos esprits légers comme des bulles.
La beauté et la tranquillité de son langage sont encore le plus sûr moyen de nous raccrocher à lui sans pour autant pénétrer toutes les arcanes de son esprit ; du moins la chair reste, le fruit et la pulpe. Incarnation d'une démarche frémissante comme le doigt sur l'archet. Descartes est un musicien-géomètre, un amateur ...

Noyau d'anges en puissance, les Pensées de Pascal forment comme le contrepoint de la puissante pensée unitaire de René Descartes.
Blaide Pascal lutte pour la poésie de l'être face aux sorcelleries mécanistes cartésiennes, ces fontaines d'où jaillit l'eau de l'âme.

Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux. D.H Lawrence, L'Amant de Lady Chatterley.

Cette infinité littéraire que nous aimions ...

Dans Entrée des artistes, il y avait quelque chose de miraculeusement français, cette badinerie qui frôlait le tragique et cette jeunesse sous forme de pousse qui se cherchait, filmée par Marc Allégret et dont Louis Jouvet - avec les mots d'Henri Jeanson - disait : Il y a là quelque chose !

Le marivaudage exquis où l'on ne sait où est le vrai, où est le faux de l'art ; où la vie se complaît à s'attarder dans l'innocence des âges tendres avec néanmoins toute l'acide cruauté des premiers désirs impurs qui percent sous le jour faux de la rampe.

Si j'avais mauvais esprit, je dirais que notre époque a perdu le sens et le souci de préserver son enfance ...
Parce qu'on ne sait plus quand on joue et quand on dit vrai et qu'on ne connaît plus le sens de cet exquis balancement !

On sait que je tiens en grand estime Henri Jeanson.
Le Temps du 16/6/1936 annonce une de ses prochaines collaborations cinématographiques :

C'est à Louis Jouvet qu'incombera la tâche de faire revivre à l'écran le personnage célèbre, dû à l'imagination de Gaston Leroux : Mister Flow. Mister Flow, escroc de grande envergure, calculateur et stratégiste émérite, personnage inoubliable et auquel Louis Jouvet apportera la marque de son grand talent. Cet engagement est le troisième du film que va tourner Robert Siodmak, d'après le découpage d'Henri Jeanson. On sait, en effet, que Fernand Gravey et Edwige Feuillère seront respectivement maître Antonin Rose et lady Helena.

Le Figaro du 6/11/1936 :

LES FILMS

LE PARIS : Mister Flow.
Un film policier d'une forme inédite.

Du roman de Gaston Leroux - un roman policier comme il y en a tant - Robert Siodmak et Henri Jeanson ont tiré un film d'une qualité exceptionnelle. Ceci prouve qu'un metteur en scène de talent n'a point besoin, pour bien faire, d'un sujet sensationnel, mais que, par contre, ceux-là qui invoquent la banalité d'un scénario pour excuser la médiocrité de leur production n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes... M. de La Palisse, promu critique cinématographique, ne vous parlerait pas autrement !

Mister Flow a toutes les qualités scéniques d'un film à surprises. Le mystère va s'épaississant pour se dissiper aux derniers mètres sans laisser un seul point obscur et sans que le spectateur ait été contraint à de douloureux efforts de pensée.
Parallèlement à l'action policière se déroulent des faits comiques qui se mélangent et s'enchaînent et qui justifieraient, à eux seuls, la construction d'un film : il y a là une qualité de montage sur laquelle nous ne sommes point blasés.

Jouvet, sans cesse photographié en gros plans, joue deux personnages en un seul avec une égale perfection : le valet humble, sournois, inquiétant, qui s'excuse, s'accuse, se contredit, implore, promet, pleure et renifle, et l'escroc de grande envergure qui impose, menace, marchande avec audace et cruauté. Gravey, très en progrès, est excellent. Son jeu emprunte quelquefois à celui de Victor Boucher des expressions ahuries, mais s'il persévère dans cette voie, il n'aura qu'à rester lui-même pour être tout à fait bien.

Edwige Feuillère, qui joue de l'œil, de la main, de la hanche et de la jambe entre le banc des accusés et celui de la défense, justifie par son « sex appeal » tous les compromis auxquels chacun consent pour elle ...

Le Figaro du 20/10/1936 :

DANS LES STUDIOS...

LE DOUBLE VISAGE DE FERNAND GRAVEY dans « Mister Flow »

Je crois bien que les admiratrices de Fernand Gravey ressentiront à la vue des premières images de Mister Flow un léger pincement au cœur.

Qu'a-t-on fait de notre idole ? soupireront-elles devant l'image de ce vilain monsieur barbu, moustachu, mal habillé, qui se cache les yeux derrière les gros verres de ses lunettes ! Gravey n'est plus Gravey. Il tombe dans la composition qui frise la caricature. Mais Robert Siodmak, le réalisateur de Mister Flow à l'écran, va, d'un coup de baguette magique, mettre bon ordre à cela et rendre à Fernand Gravey le visage qui lui appartient.

Ce préambule réclame des précisions en ce qui concerne le rôle qu'incarne Fernand Gravey dans la transposition cinématographique de l'excellent roman de Gaston Leroux, Gravey est un avocat sans cause à qui on vient proposer d'assister un étrange individu qui s'est fait incarcérer pour le vol d'une épingle de cravate. Cet étrange individu se prétend le majordome d'un lord richissime. Louis Jouvet dessine avec un art extraordinaire cette silhouette énigmatique du majordome.

L'avocat se trouve pris dans un engrenage et ne peut plus faire demi-tour. Le voilà, malgré lui, le complice, de Mister Flow et c'est pour lui le point de départ d'une suite d'aventures qui le rapprocheront d'Edwige Feuillère dont il deviendra l'amant et l'associé. Il change de visage. Et le film se déroule à un rythme précipité, coupé de scènes d'un humour délicat où fait merveille le dialogue vif, précis, acerbe d'Henri Jeanson.

Fernand Gravey se montre à l'aise dans l'interprétation de ce personnage quelque peu fantaisiste qui vit, à l'encontre de ses désirs, un ébouriffant roman d'aventures.

Gravey a aimé son rôle. Il l'assume avec maîtrise et son apparition du début où on nous le montre effondré sur une chaise longue pendant une lourde journée d'été, tandis que ses amis, vont se mettre au vert - il espère, contre toute espérance, l'affaire qui finit par se présenter - ne manque ni de pittoresque, ni de gaieté cocasse.

Mister Flow va d'ailleurs quitter, la semaine prochaine, les ateliers de montage pour affronter le jugement du public. Et il appartiendra dès lors à la critique de vous dire ce qu'il convient de penser de ce film.

Pierre Ramelot.

Je ne suis pas un cinéphile : ne me demandez pas comment est fabriqué un film ! Mais par contre je suis un subtil historien des moeurs françaises et de la littérature de ce même pays ...

Si le mot écologique est apparu au début du XXème siècle (niche écologique, Grinnell, 1917) - sur le modèle du terme zoologie, le jardin zoologique d'acclimatation du bois de Boulogne a ouvert en 1859 appuyé par Napoléon III - comme un contrepoint au règne naissant de la rationalisation industrielle, l'intellectualisme lui fait son apparition sur la scène du monde dans le dernier tiers du XIXème siècle - bien avant le parti des intellectuels qui s'organisèrent pour la défense de Dreyfus et qui furent ainsi stigmatisés par les pro-militaires.
Pourquoi mettre ainsi en avant le procès de l'intellect ? C'est évidemment une question politique de premier ordre.

Au XXème siècle, les communistes dénonceront le formalisme petit-bourgeois et les nationaux-socialistes reprendront l'antienne de l'intellectualisme dévoyé ...

Le Temps du 28/9/1934 :

EN ALLEMAGNE

Art allemand et racisme

Une allocution de M. Alfred Rosenberg, le « maître à penser » du troisième Reich.

Notre correspondant particulier de Berlin nous téléphone jeudi matin 27 septembre :

M. Rosenberg, chef de l'instruction du parti national-socialiste, a pris la parole hier, au cours d'une manifestation de la section culturelle « Force par la joie ». Il développa la thèse nationale-socialiste de l'art pour le peuple, affirmant que déjà depuis plusieurs siècles, l'art était devenu l'affaire de spécialistes et de coteries étroites sans contact avec les masses populaires. Il critiqua les écoles de peinture et de sculpture qui se sont éloignées de la nature, ajoutant que l'architecture des dix dernières années avait une tendance nihiliste. « La tâche du national-socialisme, dit-il, est de rompre avec l'intellectualisme et les tendances d'une époque dominée par la technique ».

« LE PEUPLE GREC, PEUPLE FRÈRE DES GERMAINS... »

Conformément aux théories racistes qui prétendent faire des anciens Grecs des nordiques émigrés sur les bords de la Méditerranée, M. Rosenberg préconise « une nouvelle renaissance hellénique, non pas dans le sens d'une archéologie poussiéreuse, mais parce que nous voyons dans le peuple grec un peuple frère des Germains. Ce peuple n'était pas inquiété par une doctrine des tourments de l'enfer. Il n'était pas gêné dans son développement par un mépris ascétique de la nature. C'est pourquoi nous pouvons voir dans la représentation de l'homme grec, une représentation de l'idéal du bon Allemand. »
L'orateur ajoute qu'il n'était pas question de célébrer tout le passé de l'Allemagne, mais de choisir ce qui peut être favorable à la vie moderne et qu'il faut exclure, notamment « un certain mauvais goût religieux du passé ».

LA CULTURE ROMAINE ET LES NORDIQUES

Faisant allusion à un discours récemment prononcé à Rome et plutôt méprisant pour le racisme, il déclara que la culture romaine n'avait pas à s'enorgueillir de son ancienneté. Les cultures assyrienne et égyptienne sont encore plus anciennes. Au surplus, ajouta-t-il, « sans les peuples italiques venus du Nord, les Romains seraient restés dans leur état de décadence étrusque et africaine ».

Epouvantable charabia ... quand on commence à faire le procès de l'intelligence, on se demande bien ce qu'il peut rester au bout du compte !

La guerre est un moment d'intense poésie, c'est indubitable ! Elle mêle comme l'amour, la mort à la vie avec les effets les plus intattendus sur le sens des mots, de la langue intérieure.

La Croix du samedi 31 octobre 1942 revient sur quelques poètes :

Chez les poètes.

MILOSZ

CAHIER SPÉCIAL DE « POESIE 42 ».
(Villeneuve-lès-Avignon, Gard).

Il y aura bientôt quatre ans qu'Oscar Venceslas de Lublicz Milosz est mort. Cet homme extraordinaire, ce grand poète, ce visionnaire, fut, comme il arrive souvent, méconnu de ses contemporains.

Issu d'une noble famille lithuanienne, Milosz, âgé de 22 ans, arriva à Paris en 1899. Il suivit des cours à Janson-de-Sailly, à l'école des Langues orientales, à l'Ecole du Louvre. Puis, ce furent des voyages d'études en Russie, en Pologne, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne. Pendant la guerre, de 1916 à 1919, il fut attaché au service du bureau d'études diplomatiques de la Maison de la presse à Paris. De 1919 à 1926, il fut ministre-résident de Lithuanie en France. On lui avait offert la couronne royale de Lithuanie. Il l'aurait refusée. Naturalisé Français en 1930, il mourut à Fontainebleau, le 2 mars 1939.

Voilà quant à la destinée extérieure. Mais le prodige est intérieur. Prodige de poésie, d'abord. Milosz, qui parlait toutes les langues, a choisi de s'exprimer dans la nôtre et le lyrisme français se trouve enrichi d'accents, jusqu'alors inouïs, transposés de la nostalgie, de l'âpreté, de la douceur amère des pays nordiques.

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L'horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.
Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine ;
Et grâce au maigre vent à la voix d'enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten.
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi...

Lofoten vit, dans les sensibilités poétiques, d'une vie d'outre monde, comme le Montfaucon de Villon, l'Ulalume d'Edgar Poe, la Flache de Rimbaud, le Foulcque de Patrice de la Tour du Pin.

Quand parurent les premiers poèmes de Milosz, il n'y eut guère que M. Francis de Miomandre pour s'aviser de leur beauté.
D'autres naquirent dans la même indifférence, jusqu'à ce que des jeunes gens les découvrirent. Alors, une admiration fervente et rare d'initiés monta vers Milosz.

Celui-ci, cependant, était promis à d'autres recherches. Il se convertit au catholicisme, qu'il pratiqua avec une fidélité exemplaire : « Je ne fais point un pas dans cette misérable existence sans consulter mon confesseur et mon directeur de conscience », a-t-il confié à un ami. Il renonça à la poésie comme trop humaine. Il se voua à l'étude de la Bible, sous l'angle du déchiffrage cryptographique. Pour cela, il apprit le sanscrit et l'hébreu.
Il s'efforçait de découvrir dans le Livre sacré non seulement les vérités accomplies, mais encore les vérités futures. La Croix a fait écho récemment à quelques-unes de ses théories et de ses étonnantes « prophéties » pour ce qui touche notamment la guerre actuelle, assimilée au « Cheval roux » de l'Apocalypse.

Milosz a déjà sa légende : celle de mage et celle de charmeur d'oiseaux.
Sa figure en est quelque peu pétrifiée.
C'est pour corriger cette modification, autant que pour honorer une mémoire, que M. Armand Guibert l'un de ses « découvreurs », a réuni les textes du présent cahier. Il a voulu « rendre le poète à la poésie, l'homme à son humanité ». Ce n'est évidemment qu'une pierre d'attente au monument que les admirateurs de Milosz et ceux qui le connaissent à peine réclament. Dès avant la guerre, on parlait d'une édition complète de ses œuvres. Espérons que ce projet ne tardera pas trop à voir le jour.

En attendant, ce cahier, s'il garde la tonalité parfois excessive d'un culte d'initiés - des poèmes invoquent « saint » Milosz, un texte a l'air de faire grief aux tard venus de leur admiration future - ce cahier, dis-je, sert la gloire d'une personnalité et d'une oeuvre attachantes.

Jules SUPERVIELLE

POEMES DE LA FRANCE MALHEUREUSE, suivis de CIEL ET TERRE.
(Collection des Cahiers du Rhône).

M. Jules Supervielle est, lui aussi, un grand poète d'origine étrangère - depuis la guerre il est retourné dans son Amérique du Sud natale - qui a choisi de chanter en français.
Et voici que « via » la Suisse, par cette belle collection des « Cahiers du Rhône » que dirige M. Albert Béguin, nous arrivent ces Poèmes de la France malheureuse, capables de nous toucher deux fois, parce qu'ils viennent de si loin et parce qu'ils témoignent de l'amour que notre patrie ne cesse d'inspirer :

Nous sommes très loin en nous-même
Avec la France dans les bras
Chacun se croit seul avec elle
Et pense qu'on ne le voit pas...
Jeanne, ne sais-tu pas que la France est battue,
Que l'ennemi en tient une immense moitié.
Que c'est pire qu'au temps où tu chassas l'Anglais,
Que même notre ciel est clos et sans issue ?...

La majeure partie du recueil est composée, cependant, de poèmes qui, sous le titre Ciel et terre, accomplissent le dessein poétique de M. Jules Supervielle qui est, comme il le dit lui-même, « de cerner quelques secrets intérieurs, enveloppés de brumes... d'humaniser les étoiles les plus lointaines, tout comme les déserts les plus arides, du dehors et du dedans ». Ces poèmes continuent le monologue intérieur d'un précédent volume : les Amis inconnus. C'est la même prise de possession de tout le créé pour l'humaniser. Une telle poésie est caractérisée par une fraternité profonde de l'homme avec les animaux, les végétaux et les minéraux. Le ton est celui du rêve éveillé :

Mon double se présente et me regarde faire
Il se dit : « Le voilà qui se met à rêver,
Il se croit seul, alors que je puis l'observer
Au plus noir de la nuit il ne peut rien cacher... »

Les Hyperboréens sont d'étranges personnages qui entrelacent leur inconscient à leur agilité verbale et font des noeuds dans l'espace de notre mémoire.

Qu'est-ce que la poésie ? Un théâtre de mots choisis.



Donc après les fiançailles, le mariage : Maylis Laudet épousera Quentin Grenier de La Sauzay au Mans en l'église Notre-Dame de la Couture le samedi 26 mai 2012.
Tous mes voeux pour les mariés et félicitations aux proches et à monsieur le chanoine Olivier le Jariel des Châtelets !


Pierre Duhem a été notre grand historien des sciences à l'orée du XXème siècle. A-t-il vraiment eu quelque successeur ?

Le Temps du 11 août 1936 lui rend un juste hommage :

FEUILLETON DU TEMPS DU 11 AOUT 1936.

CAUSERIE SCIENTIFIQUE

Un savant français : Pierre Duhem

La Renommée, fille des rues, s'enthousiasme pour les batteurs d'estrade, pour les baladins de la politique et de l'art.
Heureusement, Démos est oublieux ; ses amours sont comme ceux de Carmen ; mais Aristos garde fidèlement dans son cœur le souvenir de ceux qui ont bien servi la science et l'humanité. Puisque l'occasion m'en est offerte par la publication d'un beau livre (1), je voudrais aujourd'hui rendre hommage à l'un de nos grands physiciens, hommage d'autant plus nécessaire que Duhem, célèbre à l'étranger, fut trop méconnu chez nous et que sa vie douloureuse lui donne droit à des réparations. Mais j'ai encore pour parler de lui une raison personnelle : Duhem fut, à l'Ecole normale, mon camarade : il était le « cacique », c'est-à-dire le chef ou le major de la promotion de 1882 à laquelle j'appartenais (et ce souvenir ne me rajeunit pas). Et quel cacique ! Alors que nous entrions à l'Ecole, élèves encore presque potaches, ébauches d'hommes plus ou moins dégrossis, Duhem, lui, était déjà un homme fait ; son caractère et son esprit avaient pris leur forme définitive ; il savait quelles vérités nouvelles il apporterait au monde ; en vérité, il était déjà un maître, et nous tous, qui vivions à côté de lui, n'eûmes pas un instant l'idée, ni le motif, de contester sa supériorité intellectuelle.

(1) Pierre Duhem, Plon éditeur, 1936

Ce qu'il apportait, ce n'était pas seulement un grand progrès scientifique, c'était la condamnation d'une erreur, acceptée sous l'autorité d'un des plus grands noms que la science ait connus. En ce temps, Pasteur et Berthelot étaient les deux divinités supérieures d'un Olympe scientifique assez bien garni ; leur prestige était égal, mais s'exerçait inégalement tandis que Pasteur vivait et rayonnait dans une atmosphère de science pure, Berthelot, plus étroitement mêlé à la vie publique, exerçait une influence prépondérante sur la carrière des jeunes hommes qui se vouaient à la physique et à la chimie. Ayant rendu à cette dernière science d'incomparables services, il voulut encore lui donner une base rationnelle en la reliant à l'énergétique ; ainsi, la balance de Lavoisier se compléta par le calorimètre de Berthelot.

Rien de plus logique que cette tentative.
Reprenant les mesures du Danois J. Thomsen, il avait complété l'équation pondérale de chaque réaction chimique par la valeur, positive ou négative, de la chaleur dégagée. Poussant plus loin, il avait déduit de ces mesures un trio de principes qui, au temps de ma jeunesse, étaient professés d'autorité et, bien entendu, acceptés sans discussion. Les deux premiers, d'ailleurs, n'appelaient aucune réserve ; mais le plus important, c'était le troisième, dont on avait fait, sous le nom de Principe du travail maximum, une règle permettant de prévoir les réactions chimiques. Son énoncé, plusieurs fois modifié, avait pris finalement la forme suivante : « Toute réaction chimique, accomplie à température constante et sans intervention d'une énergie étrangère, tend vers la transformation qui dégage le plus de chaleur. » Je souligne le mot tend, parce qu'il se prête à d'évidentes échappatoires ; les thermochimistes de ce temps n'ignoraient pas, en effet, que certaines réactions chimiques n'obéissent pas au principe du travail maximum ; les belles expériences d'Henri Sainte-Claire Deville sur la dissociation avaient montré que certains états d'équilibre résultaient de la coexistence de deux réactions inverses, dont l'une se produisait avec dégagement et l'autre avec absorption de chaleur ; Berthelot lui-même avait confirmé ces résultats par ses belles études sur l'éthérification. Tant pis ! disaient les fanatiques de la thermochimie ; l'exception confirme la règle, et la règle permet de prévoir tant de phénomènes que nous devons l'accepter les yeux fermés.

La dictature scientifique entraîne de graves inconvénients ; elle est stérilisante pour ceux qui la subissent, et aussi pour celui qui l'exerce, car le génie lui-même a besoin d'être tenu en haleine par la libre discussion. De cela, personne ne doute, et ce n'est pas diminuer Berthelot que de lui faire reproche d'avoir imposé ses idées, en abusant de l'autorité acquise par ses travaux. Déjà, avant lui, Laplace avait détenu une autorité aussi prépondérante, mais il était entouré d'une pléiade de savants qui étaient de taille à discuter avec lui. Berthelot ne rencontra qu'un adversaire, et c'était un jeune homme de vingt-trois ans.
Pierre Duhem avait reçu au collège Stanislas les leçons de Moutier, esprit original et puissant, qui l'avait initié aux principes de la thermodynamique, la science de l'énergie, dont William Thomson, Helmholtz et Massieu avaient montré la puissance explicative en l'appliquant aux phénomènes physiques les plus variés. Ces enseignements avaient (il me l'a souvent répété) laissé dans son esprit une empreinte profonde ; ce sont eux qui ont polarisé toute son activité scientifique en lui suggérant d'étendre la thermodynamique aux phénomènes chimiques. Il fallait pour cela chercher une fonction qui caractérisât ces phénomènes et tous ceux où apparaissent les formes diverses de l'énergie ; Duhem détermina cette fonction, dont le rôle est analogue à celui que joue le potentiel en électricité, et, pour cette raison, il lui donna le nom de potentiel thermodynamique. Grâce à son emploi, tous les phénomènes où intervient l'énergie se prêtent, sinon à une explication totale, du moins à une classification rationnelle ; à sa lumière, la thermochimie de Thomsen et de Berthelot apparaît comme une esquisse sommaire de phénomènes très complexes, et comme (cette comparaison est de Duhem lui-même) une carte géographique où on n'aurait marqué que les plus hauts sommets, et qui ne donnerait aucune idée de la configuration générale du terrain.

En 1884, Duhem, encore élève à l'Ecole normale, présentait une thèse de doctorat où la notion de potentiel thermodynamique était appliquée à l'étude des réactions chimiques ; il aboutissait à cette conclusion que le principe du travail maximum n'était vrai, en toute rigueur, qu'au zéro absolu, c'est-à-dire qu'il ne saurait, sous aucun de ses énoncés, s'appliquer aux températures réelles ; tout au plus pouvait-on accorder qu'il donnait, dans le cas des réactions vives, des indications suffisamment exactes.

Si ces conclusions, restant les mêmes au fond, avaient été plus enveloppées dans la forme, il est possible qu'elles eussent été admises par le jury, que présidait le physicien Lippmann. Mais Duhem n'était pas l'homme des concessions ; l'erreur le blessait comme une injure personnelle, et il n'acceptait pas de composer avec elle ; d'ailleurs des divergences plus profondes de pensée et de doctrine l'opposaient à Berthelot. Et ce fut la lutte du pot de terre contre le pot de fer ; les choses s'envenimèrent et quittèrent l'atmosphère sereine des discussions scientifiques. Ce qui devait arriver arriva ; Berthelot déclara : « Ce jeune homme n'enseignera jamais à Paris. » Décision sans appel.
Duhem devait rester un savant de province ; reçu docteur en mathématiques, parce qu'il n'avait pas voulu s'abaisser à modifier sa thèse de physique, il fut nommé successivement à Lille, à Rennes, puis à Bordeaux où il resta jusqu'à sa mort, en 1916. J'aurais mauvaise grâce, à dédaigner les facultés de province ; plusieurs d'entre elles s'honorent de compter des savants de premier plan. Mais Duhem était un chef d'école ; le rayonnement de ses doctrines aurait atteint, à Paris, un auditoire plus large, un auditoire international qui lui fut plus étroitement mesuré à Bordeaux ; finalement, la France a perdu le prestige qu'il lui aurait valu par l'éloquence de sa parole et la profondeur de sa pensée.

L'auditoire qui lui faisait défaut en province, Duhem l'a atteint par le livre ; sa doctrine s'affirme et se développe, dans de nombreux ouvrages, avec une impressionnante unité. Ce n'est pas le lieu d'en donner ici la liste ; je n'en veux retenir qu'un Thermodynamique et chimie, où se trouve, à mon avis, l'exposé le plus lumineux des idées qui l'ont mis en si douloureux conflit avec Berthelot. Comme on n'encapuchonne pas indéfiniment la vérité, le monde savant a fini par donner raison à Duhem ; les ouvrages classiques, reflet tardif de la pensée officielle, n'imprimèrent plus en caractères gras les principes de thermochimie ; ils commencèrent par les reléguer en fin de chapitre, et finirent par les oublier tout à fait. La cause était gagnée, et le mérite de son défenseur était reconnu par Berthelot lui-même ; une lettre de Tannery nous apprend que le comité consultatif ayant, à l'unanimité moins une voix, proposé Duhem pour une promotion au choix, Berthelot avait enlevé le vote en disant : « On ne doit se rappeler ici que la valeur scientifique de M. Duhem », et il pria Tannery et Darboux de faire savoir au professeur de Bordeaux que la voix unique qui manquait n'était pas la sienne. Et s'il n'obtint jamais à Paris la place qu'il avait cent fois méritée, du moins l'Académie des sciences consacra son mérite en l'élisant au nombre de ses membres ; ce tardif hommage était bien dû à celui qui avait si bien servi la science française.

La thermodynamique était pour Duhem la discipline par excellence, parce que seule, à son avis, elle permettait de « sauver les phénomènes », c'est-à-dire de donner une image fidèle des réalités dont l'explication profonde restera éternellement interdite. Les hypothèses atomiques ne la satisfaisaient pas ; il doutait qu'on parvînt, avec des boules et des bâtons électrisés, à donner une représentation de l'univers matériel. Peut-être éprouva-t-il une certaine déception à constater que chaque jour ces hypothèses se faisaient plus précises et tenaient plus de place dans la science. Aujourd'hui, elles y occupent le premier plan ; en dépit de leurs incohérences et de leurs contradictions, elles se sont révélées comme un outil d'une incomparable puissance. Mais il y a plusieurs demeures dans la maison de la science.
Si la vérité est une, il y a plusieurs façons de la représenter. La thermodynamique, avec Duhem, Gibbs, Roozboom, a projeté sur les phénomènes physico-chimiques une lumière que rien ne saurait éclipser.

Mais comment se fait-il qu'un savant voué aux problèmes les plus actuels ait éprouvé le besoin de regarder en arrière, et de rechercher dans l'histoire la genèse des grands principes scientifiques ? Peut-être avait-il, dans le réduit de sa conscience, le désir de rendre justice à la science française, car il était ardemment français et patriote, et il lui déplaisait que la vérité nous fût venue de l'étranger avec la Renaissance italienne. Il chercha donc avec passion, comme il faisait toutes choses, dans ce long passé qui fait coupure entre l'antiquité et les temps modernes, qu'on appelait dédaigneusement, avant lui, « la nuit du moyen âge » ; et il s'aperçut que cette nuit était toute semée d'étoiles ; elles ont brillé au firmament de plusieurs pays, de l'Angleterre avec Roger Bacon, de l'Italie avec le génial Léonard de Vinci ; il consacra donc au grand Florentin une de ses plus pénétrantes études, Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus, et ceux qui l'ont lu ; ce lui fut occasion de retrouver, dans de vieux manuscrits oubliés, l'effort des maîtres français, entre lesquels il donne une place spéciale à l'évêque de Lisieux, Nicolas Oresme, traducteur d'Aristote, auteur d'un traité des monnaies que M. Vincent Auriol pourrait lire avec fruit, et qui surtout, deux cents ans avant Copernic, avait expliqué le mouvement apparent des astres par la rotation de la Terre ; et je ne puis moins faire que de rappeler ici en quels termes : « Soubs toute correction, il me semble que l'on pourroit bien soutenir et colorer la dernière opinion, c'est assavoir que la Terre est meue de mouvement journal, et le Ciel non. »

Ainsi, grâce à Duhem, nous savons aujourd'hui que le moyen âge a été, surtout en France, une période de gestation scientifique, à un double point de vue : d'une part, les idées et les principes s'y sont affrontés et ont été discutés en pleine indépendance d'esprit ; en même temps le perfectionnement technique et artisanal frayait la voie à l'expérimentation scientifique. Cette double mise au point s'imposait ; nous la devons à l'immense et pénétrant labeur du physicien de Bordeaux ; aussi, lorsque devint vacante la chaire d'histoire des sciences au Collège de France, Duhem fut invité à poser sa candidature ; mais, comme son caractère était indomptable, il refusa : « Je suis, dit-il, théoricien de la physique. Ou j'enseignerai à Paris la physique théorique, ou je n'y rentrerai pas. » Il considérait donc que son oeuvre de science pure avait le pas sur ses travaux historiques, si intéressants qu'ils fussent.

D'ailleurs, ces études sur le passé ne peuvent jamais soulever qu'un coin du voile ; d'autres chercheurs, plus chanceux, les complètent, et parfois les contredisent. C'est pour cela que je suis heureux de signaler, à l'honneur du moyen âge, une trouvaille dont M. G. Sarton et l'hébraïsant Solomon Gandz viennent de faire part à la revue Isis, dévouée à l'histoire des sciences. Il s'agit d'un manuscrit hébreu, dû à la plume d'un juif tarasconnais, qui vivait environ 1350 et répondait au nom d'Immanuel Ben Jacob Bonfils. Pourquoi ce fils d'Israël avait-il ajouté à son patronyme la terminaison bien française de Bonfils ? Je ne me chargerai pas de l'expliquer, bien que j'en soupçonne la raison. Toujours est-il que Bonfils, déjà connu par divers ouvrages de médiocre intérêt, vient de se révéler à nous comme un des fondateurs du calcul mathématique. On lui doit, en effet, deux progrès importants : l'invention des fractions décimales et le calcul exponentiel. Personne avant lui, paraît-il, n'avait pensé à prolonger la numération décimale au-dessous des nombres entiers, par des chiffres représentant, suivant leur rang, les dixièmes, les centièmes, les millièmes et personne non plus ne s'était avisé que pour multiplier ou diviser deux puissances d'un même nombre, il suffit d'ajouter ou de soustraire leurs exposants : les logarithmes sont sortis de là. Donc, honneur à Bonfils, honneur à Tarascon sa patrie, qu'auréolait déjà la gloire imaginaire de Tartarin !

L. HOULLEVIGUE.

Je ne crois pas que Duhem ait si tort que cela ; après tout quand on modélise sur ordinateur, on sauve les apparences !

Le grand mathématicien Emile Picard avait précédemment lu un discours à l'Académie des sciences reproduit dans Le Temps du 13 décembre 1921, il est bon de le citer :

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

La vie et l'œuvre du physicien Pierre Duhem

M. Emile Picard, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, a clos la séance solennelle en donnant lecture d'une notice historique sur la vie et l'œuvre de Pierre Duhem, membre non résidant de l'Académie des sciences. La physionomie de ce savant, qui fut à la fois mécanicien, physicien, chimiste, historien et philosophe, est fort attachante, si systématique qu'ait été au fond sa doctrine.
Dans une analyse pénétrante du caractère et de l'œuvre du savant disparu, M. Emile Picard a fait ressortir l'importance des théories échafaudées par Pierre Duhem, et son université scientifique qui aura fait de lui un des rares encyclopédistes du début du vingtième siècle.

Pierre Duhem naquit à Paris le 10 juin 1861. Son père, resté jeune orphelin et sans fortune, était entré de bonne heure dans le commerce, après avoir fait toutefois de bonnes études classiques, et Duhem se rappelait l'avoir vu souvent dans son enfance lire Horace et Virgile. Cependant il semble que ce soit un de ses grands-oncles, Timothée Fabre, ancien professeur au Collège royal d'Angers, qui exerça sur lui la plus grande influence. Duhem avait pour ce grand-oncle, très humaniste et un peu poète, une profonde vénération. Il est venu souvent, tout jeune homme, passer ses vacances près de lui dans la maison familiale de Cabrespine, petit village de l'Aude, et le goût si prononcé qu'il eut toujours pour les humanités classiques fut en partie dû à son grand-oncle.

Après le concours d'agrégation de physique de 1885, où il fut reçu le premier, Duhem resta encore deux ans à l'Ecole normale, comme élève de quatrième année et comme préparateur. C'était l'époque où, dans le modeste laboratoire de la rue d'Ulm, Pasteur ouvrait des voies nouvelles à la biologie et à la médecine.
L'école pasteurienne eût fait en Duhem une heureuse recrue, et le maître chercha à l'attirer. Le jeune agrégé eut quelques hésitations, mais il ne put se résigner à abandonner le programme de recherches qu'il s'était déjà tracé. Un des amis de Duhem, qui l'ont le mieux connu, affirme que les avantages de carrière qu'il aurait trouvés à entrer chez Pasteur furent l'une des raisons qui l'en détournèrent. Il se peut ; car Duhem eut toujours la crainte que des considérations d'intérêt personnel guidassent ses décisions, et en plusieurs circonstances, des scrupules de conscience le poussèrent à se nuire à lui-même.

Duhem a voulu être un théoricien de la mécanique, de la physique et de la chimie ; il pensait qu'on sert très utilement la science en cherchant à classer, et à ordonner le chaos des faits que l'expérience nous a révélés ; c'était pour lui l'objet essentiel de la physique théorique. Ses réflexions avaient porté de bonne heure sur la valeur de la science et sur ce que l'on peut attendre d'elle ; les vues systématiques qu'il s'était formées à ce sujet donnèrent une orientation générale à ses travaux, et il est parfois difficile de distinguer chez lui le savant de l'historien et du philosophe.
Pour Duhem, le passé éclairait singulièrement le présent. Dans l'antiquité, à la base du système d'Aristote et des péripatéticiens, on trouve la distinction des catégories. A la première catégorie, celle de la substance, s'oppose la multiple catégorie des accidents, parmi lesquels le lieu, la qualité, la quantité. La quantité est susceptible d'addition, tandis qu'au contraire les intensités d'une qualité, comme le froid et le chaud, ne sont pas additives. « Entassez des boules de neiges, disait Diderot, vous n'arriverez pas à chauffer un four. »
Les accidents, dont une substance est capable, peuvent être, soit en acte, soit en puissance, et cette distinction profonde est restée dans la science actuelle. Non moins remarquable est la considération d'un troisième état où la puissance et l'acte se trouvent intimement liés, c'est l'état que les péripatéticiens désignaient sous le nom de mouvement, en entendant par là non seulement le mouvement local, mais aussi le mouvement d'altération tel que la fusion de la glace, et aussi les mouvements de corruption et de génération des éléments, correspondant à la décomposition et à la composition des mixtes. Avec les catégories aristotéliciennes étaient expliqués les phénomènes que présente le monde physique. On sait combien fut vive au dix-septième siècle la réaction cartésienne contre la physique de l'école, regardée comme la physique de la qualité, et de quelles plaisanteries furent l'objet la vertu dormitive et autres vertus occultes. Sous la croûte superficielle, où se conservent mortes et fossilisées les doctrines physiques des anciens âges, Duhem se plaisait au contraire à découvrir des pensées profondes en accord avec certaines vues de la science actuelle.

Avec Gustave Robin, Duhem est un des fondateurs de la thermodynamique générale. C'était un modeste.
Quoique Duhem ait fait ça et là quelques réclamations de priorité, il ne leur attachait pas une grande importance. C'est ce dont témoigne assez la notice qu'il rédigea pour sa candidature à l'Académie. Elle débute par cette phrase tirée des Pensées de Pascal, qu'on n'est pas accoutumé à lire dans les écrits de ce genre : « Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent mon livre, mon commentaire, mon histoire, etc. Ils sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un « chez moi » à la bouche. Ils feraient mieux de dire notre livre, notre commentaire, notre histoire, vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur. »

La modestie de notre confrère était sincère ; il avait trop étudié l'histoire des sciences pour ignorer que le travail scientifique est un travail collectif, et que l'éclosion des idées en apparence les plus originales n'est souvent que l'aboutissement de longs efforts antérieurs.
Les vues systématiques de Duhem ne l'empêchaient pas d'analyser avec pénétration les variétés que présentent les esprits vigoureusement développés. Chez les uns prédomine la faculté de concevoir des idées abstraites et d'en raisonner, tandis que la faculté d'imaginer des objets concrets est surtout développée chez les autres. Ceux-là, qu'on peut dénommer abstraite, se plaisent à la réduction des faits en lois et des lois en théories, tandis que ceux-ci, incapables de généralisations et de longues déductions, mais doués d'une vive imagination, saisissent d'une seule vue un ensemble compliqué d'objets, pourvu que ces objets tombent sous les sens. C'est la distinction de Pascal qui a écrit dans les Pensées : « Il y a donc deux sortes d'esprit. L'un est force et droiture d'esprit, l'autre est amplitude d'esprit. Or l'un peut être sans l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit et pouvant être aussi ample et faible. »

Duhem a consacré une grande partie de son labeur à l'histoire des sciences. Celle-ci n'était pas pour lui un simple objet de curiosité, car il pensait qu'on ne peut avoir une idée juste sur la science si l'on se borne à la considérer dans son état actuel. Il était en même temps capable de faire œuvre d'érudit, qui remonte aux sources, compulse et compare les manuscrits, examine les écritures et propose des corrections de textes.
C'était pour Duhem une joie de rendre justice aux inconnus ou aux anonymes et d'apercevoir dans la nuit du moyen âge non seulement des lueurs éparses, mais des flambeaux qui ont passé de main en main. Voici la conclusion de ses volumes sur la statique, conclusions qui se retrouvent dans d'autres ouvrages de notre confrère : « La science, dont s'enorgueillissent à bon droit les temps modernes, écrit-il, découle, par une suite ininterrompue de perfectionnements à peine sensibles, des doctrines professées au sein des écoles du moyen âge ; les prétendues révolutions intellectuelles n'ont été le plus souvent que des évolutions lentes et longuement préparées, les soi-disant renaissances que des réactions fréquemment injustes et stériles ; le respect de la tradition est une condition essentielle du progrès scientifique. »

J'ai hâte d'ajouter que, malgré ses sympathies pour les précurseurs, Duhem n'en rend pas moins à Descartes une éclatante justice, en insistant, avec plus de force et de précision qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, sur ce que le grand philosophe a vu le premier dans la notion du travail : le concept fondamental de la mécanique. Descartes a aussi affirmé, ce que nul n'avait explicitement énoncé avant lui, l'obligation d'appliquer le principe des déplacements virtuels à un déplacement infiniment petit.

Dans ses études historiques Duhem a souvent rencontré le nom du père Mersenne qui, au dix-septième siècle, correspondait avec tous les savants de son temps, et dont Pascal disait qu'il n'avait pas d'égal pour poser de belles questions. Qui a imaginé le premier la célèbre expérience du puy de Dôme avec le baromètre ? Est-ce Pascal, est-ce Descartes ? La question a donné lieu en 1906 à des débats passionnés. Pour Duhem, celui qui a projeté le premier cette expérience, c'est le père Mersenne. Certes, cette expérience très facile à imaginer après les découvertes de Torricelli, a pu être conçue par Pascal, par Descartes et par d'autres. Mais le premier écrit où elle se trouve proposée est un livre du père Mersenne, paru le 1er octobre 1647 ; l'expérience du puy de Dôme a été faite le 19 septembre 1648. Il faut ajouter que par les temps d'improbité scientifique que furent le seizième et le dix-septième siècle, la figure du père Mersenne apparaît, comme dit Duhem, auréolée de loyauté. Contrairement à ceux, très nombreux, qui faisaient grand étalage d'érudition, mais énuméraient seulement les ouvrages auxquels ils ne devaient rien - on en rencontre d'ailleurs dans tous les temps - l'honnête religieux a toujours cité scrupuleusement ceux dont il s'inspire.

Dans une étude importante consacrée à l'Optique de Malebranche, Duhem a voulu réparer une des erreurs dont n'est que trop coutumière l'histoire des sciences.
Pour beaucoup, l'oratorien est le célèbre disciple de Descartes, qui a poussé les idées du philosophe plus loin sans doute que celui-ci n'aurait voulu qu'on les poussât, comme en témoigne la Vision en Dieu. Mais ici nous devons nous rappeler que, en 1699, peu de temps après avoir été nommé académicien honoraire dans notre Compagnie, Malebranche lisait un Mémoire intitulé Réflexions sur les lumières et les couleurs et la génération du feu, qui est imprimé dans nos recueils. Or, c'est là qu'a été émise pour la première fois l'hypothèse que la période de la vibration caractérisait la couleur d'une lumière monochromatique, l'éclat de la couleur croissant avec l'amplitude de cette vibration.
Malebranche, après avoir suivi Descartes, s'était, après la découverte de Rœmer sur la vitesse finie de la lumière, rallié au système de Huyghens ; mais le grand Hollandais n'avait rien dit sur les couleurs. Il est vraiment étrange qu'aucun historien n'ait, avant Duhem, revendiqué les droits du philosophe à la paternité de ces idées fondamentales. « Malebranche fut un modeste, conclut Duhem, aussi lui arriva-t-il ce qui advient trop souvent aux modestes ; on admit les idées qu'il avait proposées, mais on ne parla pas de celui qui les avait conçues. »

L'astronomie, la cosmogonie intéressaient passionnément Duhem.
Nous ne pouvons suivre Duhem à travers l'astronomie arabe et l'astronomie latine au moyen âge. La science, la philosophie et la théologie sont étroitement mêlées, en cette histoire, et notre confrère se mouvait avec aisance au milieu des discussions les plus subtiles ; tel le débat relatif au temps. Il est peu de notions à la fois plus claires et plus obscures que celle du temps. Dans la philosophie grecque, deux courants d'idées régnèrent à ce sujet. Les uns ont cherché un temps absolu dans un monde supérieur à celui des sens, les autres ont fait du temps une chose relative aux mouvements du monde sensible. Même pour certains, chaque astre a son temps ; il y a le temps du soleil, celui de la lune et d'autres planètes. On croirait presque entendre un partisan de la théorie moderne de la relativité parler du temps local. D'autre part, dans la philosophie d'Aristote, les substances, vouées à la génération et à la corruption, sont seules soumises au temps, les êtres qui durent toujours n'étant pas dans le temps, et c'est ce qui amena la doctrine catholique à distinguer le temps et l'éternité. Au milieu de ce dédale, on a plus d'une fois, envie de dire avec saint Augustin : « Qu'est-ce donc que le temps ? Si nul ne le demande, je le sais ; si je cherche à l'expliquer quand on me le demande, je ne le sais pas. »

Duhem a maintes fois soutenu verbalement ses idées sur la certitude dans ses cours et dans ses conversations.
Nous les retrouvons dans les conférences qu'il fit pendant la guerre sur « la Science allemande », et qui ont été réunies en un petit volume. Il a voulu montrer dans cet ouvrage comment les Allemands, en se refusant à mettre dans le bon sens le fondement de la certitude, l'ont successivement mis partout où il ne pouvait pas être, et ont ainsi produit diverses philosophies plus étranges les unes que les autres, depuis ce cardinal allemand du quinzième siècle, Nicolas de Cues, qui prenait comme base de ses déductions l'identité en toutes choses du maximum et du minimum, jusqu'à Hegel, posant l'axiome fondamental de l'identité des contradictoires. Duhem insiste sur la confiance de l'esprit allemand dans le raisonnement déductif, sa méfiance et son dédain à l'égard des intuitions que fournit le sens commun. Plus des postulats librement posés s'éloignent de celles-ci, plus il a de jouissance à dérouler la longue chaîne de syllogismes qui se déduit de ces prémisses. D'autre part, le bons sens, se surpassant lui-même, poussant sa force et sa souplesse jusqu'à leurs extrêmes limites, devient ce que Pascal nommait esprit de finesse, et qu'il opposait à l'esprit de géométrie habile à manier avec rigueur la méthode déductive. Or, en général, le savant allemand a l'esprit géométrique, mais il est dépourvu d'esprit de finesse, et ceci donne à la fois les raisons de sa faiblesse et de sa force, car le rôle de l'esprit de finesse, si nécessaire au début de certaines études pour en poser les principes, devient moindre quand elles sont parvenues à un stade où l'esprit de géométrie peut tirer de ces principes la longue chaîne de leurs conséquences. Tels sont les points de vue élevés où se plaçait Duhem pour parler de l'Allemagne pendant la guerre, et ses fines analyses de la mentalité germanique n'ont rien perdu de leur intérêt.
La facilité de travail de Duhem était prodigieuse.
Mémoires scientifiques, articles philosophiques ou historiques, il menait tout de front comme en se jouant ; les pages couvertes par sa grande écriture bien connue de ses nombreux correspondants succédaient aux pages, sans ratures, toutes prêtes pour l'impression.

Malgré son naturel maladif, notre confrère paraissait vigoureux, et son visage souriant, terminé par une longue barbe, respirait la franchise. Il aimait passionnément la marche et, pour se reposer de ses travaux, consacrait une partie de ses vacances à parcourir avec le sac au dos une région de la France. Il excellait aussi à diriger une embarcation, et on le rencontrait sur la côte bretonne menant la vie des pêcheurs. Il était heureux de retourner chaque année dans sa maison de Cabrespine. C'est là que la mort le prit en 1916. Au début de septembre, des douleurs violentes firent diagnostiquer une angine de poitrine, dont les premiers symptômes, déjà anciens, avaient été méconnus. Le 14, une crise subite l'enlevait en quelques minutes, à l'âge de cinquante-cinq ans ; il dort maintenant son dernier sommeil dans le cimetière d'un petit village de la Montagne-Noire.

Ainsi disparaissait, dans toute la maturité de son talent, un travailleur d'une rare vigueur d'esprit.
A une époque d'une spécialisation excessive, la prodigieuse activité de Duhem s'est portée sur les parties les plus variées des sciences physico-mathématiques, et il a été aussi un humaniste et un philosophe. L'harmonie fut profonde chez lui entre l'homme et le savant, que guidait l'un et l'autre une vue systématique des choses ; sa vie si bien ordonnée laisse l'impression d'une admirable unité. La France perd en lui un bon serviteur ; l'Académie, qui de bonne heure avait rendu justice à son infatigable labeur, un de ses membres qui lui faisaient le plus d'honneur.

Des applaudissements répétés, partis de toutes les travées de l'amphithéâtre, ont salué la fin du discours de M. Emile Picard.

Pour compléter : Revue Persée.

Le Figaro du 15 décembre 1921 :

L'album d'un savant.

Avant d'être le grand savant dont M. Emile Picard vient d'analyser l'œuvre, Pierre Duhem avait été... caricaturiste.
Au collège, il exerçait à coups de crayon sa verve caustique sur ses camarades et ses maîtres.

Plusieurs de ses dessins font revivre le personnel de Stanislas vers 1880.
Ces dessins, où s'affirma un réel talent, on les a conservés, et ils forment un très curieux album, où maints hommes célèbres d'aujourd'hui seraient amusés des petits ridicules, notés par les charges de Pierre Duhem, alors qu'ils n'étaient que des écoliers, et qui, espérons-le, n'ont pas grandi avec eux.

Le Masque de Fer.

On peut avoir aussi un esprit caustique voire primesautier tout en étant un sévère adorateur de la déesse Nature !

Le chimiste Jean Jacques a réglé le compte de Berthelot dans un livre paru aux éditions Belin, intitulé Autopsie d'un mythe.
C'est une des gloires françaises qui était montée le plus haut et qui s'est effondrée le plus vite ... l'impureté politique y est pour beaucoup !
Mais déjà Duhem en son temps avait dénoncé le retard de la chimie française sur la chimie allemande qui était la signature de l'influence totalitaire de Berthelot sur l'université française de son temps.

La science ne se laisse pas facilement apprivoiser ... chacun le sait ! Il y faut donc quelques maléfices que même les esprits les plus forts ne dédaignent pas.
Le Figaro du mercredi 30 septembre 1885 nous conte cette histoire charmante :

LA TÊTE DU DIABLE

L'illustre Claude Bernard possédait, dans son cabinet d'étude et accroché à la muraille, un objet d'art auquel il tenait beaucoup. C'était une tête en bronze - une tête du Diable. Vrai masque satanique avec les accessoires obligés et légendaires, - ses deux cornes de bouc, sa barbiche de roué, ses lèvres à la fois sensuelles et sarcastiques laissant entrevoir la langue gourmande et la dent mauvaise. Un nom de première marque artistique signait cette tête et l'hommage fait au maître.

Depuis bien des années, elle assistait silencieusement, du haut de son clou, au plein soleil ou sous la lampe, à toutes les recherches et à toutes les découvertes du grand physiologiste. Je ne sais si Claude Bernard attribuait à cette image fantastique une part quelconque dans ses incessants et merveilleux travaux.
Mais ce que je n'ignore point, c'est que pour bien peu la très religieuse fille du savant eût fait à Satan honneur des œuvres de son père : Son mémoire sur le pancréas, ses recherches expérimentales sur le grand sympathique, ses leçons sur les liquides de l'organisme, etc., etc.
Quoi qu'il en soit, Claude Bernard étant mort, sa fille se laissa plus que jamais épouvanter par cette tête infernale et se livra à l'intensité et à la fréquence de ses scrupules. Cette tête obsédait réellement sa veille et son sommeil. C'est pourquoi elle résolut d'en délivrer sa conscience et le cabinet paternel. Seulement, il n'est pas facile - à une femme - de se débarrasser du diable. Un prêtre seul peut en avoir radicalement raison, grâce aux exorcismes, s'il y a lieu, et aux inspirations d'une inimitié de longue date.

Le bronze fut donc porté à l'abbé R... qui, toute sa vie, a connu du diable sinon la tête - du moins la queue, n'ayant pour nourrir 600 ou 700 orphelins ou orphelines que l'air du temps et la charité. La volonté de la visiteuse étant formelle, l'abbé R... ne fut point alors trop fâché de prendre une double revanche sur un ennemi deux fois intime et de régler avec lui un vieux compte puisque l'occasion s'en présentait. On arrêta que la tête diabolique serait fondue et convertie - l'abbé souligna le mot - en un saint du paradis, le plus antipathique à l'enfer.

Le brave abbé, qui se défie plus que personne des tours de l'esprit malin acculé, se tint ce petit raisonnement : - Oui, je vais bien charger un fondeur de mettre ce bronze à la fonte. Mais c'est un bronze d'art, bel et hautement signé et, de plus, consacré par le souvenir de Claude Bernard. Hum ! Le fondeur, en homme avisée ne manquera pas de le garder et de me couler le saint convenu avec le premier bronze venu. Je serai donc outrageusement joué par le diable !
L'abbé R... sur ce raisonnement fort sensé, porte tout d'abord et tout simplement la tête de maître Satanas chez un vulgaire serrurier. Là, ne voulant s'en remettre à qui que ce soit de la besogne préméditée et peut-être aussi poussé par un sentiment de rancune personnelle, l'abbé posa la tête sur l'enclume et saisit un lourd marteau. De quelques coups très consciencieux et très fervents, il mit la tête en pièces. Cornes, barbiche, langue, dents et rictus, tout y passa pour s'en aller ensuite pêle-mêle chez un fondeur de renom qui; avec ces débris, promit de couler une jolie statuette de Saint-François d'Assise.

En effet - sitôt dit, sitôt coulé - et cette statuette est superbe. Elle a 28 centimètres de haut. Le saint est debout dans les plis étroits et droits du froc que serre les cordons à nœuds, dont un long bout descend et flotte. Les bords de la robe un peu courte laissent passer les pieds nus. De larges manches sortent les deux mains ouvertes et renversées dans un mouvement de surprise sous l'impression des stigmates. La tête émaciée se détache tout entière dans le capuchon évidé, et le visage est admirable d'expression extatique - yeux perdus au ciel et bouche ouverte par une douloureuse béatitude. Le bronze plus clair des pieds, des mains et de la tête joue les tons de chair sur le bronze plus sombre du froc franciscain.
Le brave abbé R... vivait depuis en contemplation devant son saint François. Seulement, il est aussi généreux avec ses amis que charitable pour ses orphelins. J'ai eu le malheur d'admirer trop bruyamment la statuette et, m'étant assez mal défendu, il m'a fallu l'accepter. Elle m'est précieuse, je l'avoue. Mais, hélas ! j'ai vu hier le pauvre abbé si soucieux à propos d'une fillette sans mère et que son père a failli plusieurs fois asphyxier en lui tenant la tête dans son four ! pauvre petite martyre devant laquelle l'asile à bout de ressources ne peut s'ouvrir ! ma foi, j'ai rêvé de jouer du même coup un charmant tour à l'abbé et un vilain tour à maître Satan - tout converti qu'il soit.
C'est pourquoi j'offre au plus fort enchérisseur le Saint-François d'Assise - rappelant l'illustre Claude Bernard. Cet article signé, je pars pour la Hongrie.
A mon retour, fin septembre, je m'empresserai de dépouiller les demandes adressées au Figaro. Le plus généreux recevra la statuette, l'abbé R... me grondera certainement ; mais pourra enfin admettre la malheureuse petite maltraitée.
Quant au diable sous la robe de Saint-François, il aura - en dépit de ses habitudes et de ses rages - fait lui-même et tout de même une bonne œuvre.

Aimé Giron.

En fait Claude Bernard avait effectivement épousé le diable en la personne d'une petite bourgeoise bigote et acariâtre !

En ce moment on parle beaucoup - et provisoirement - de Michel Onfray qui a publié une biographie d'Albert Camus qu'il compare inévitablement à Jean-Paul Sartre et au couple qu'il formait avec le Castor. Mais en fait il ne comprend pas bien qu'on ne peut pas assimiler ces deux auteurs comme les reflets d'un même miroir, l'un Camus étant un être objectif, l'autre Sartre tout subjectif ! Autant vouloir regarder en même temps les deux faces de la Lune depuis la Terre ...

On peut évidemment détester la subjectivité ... mais bon ! cela nous mène où ?

J'ai souvent envie de dire : qu'est-ce que vous savez de la vérité ? Que c'est une probabilité qui se rapproche asymptotiquement de la certitude ...

On trouve des précurseurs à toutes les époques ; la question restant s'ils maintiennent ou non leur influence ou s'ils sont des singularités !
Le Temps du 5 septembre 1913 nous parle d'un médecin du XVIIème siècle curieux de physique :

AU JOUR LE JOUR

Un précurseur de Lavoisier : Jean Rey.

Depuis les temps les plus reculés, les philosophes qui cherchaient à expliquer la nature et ses mystères avaient pressenti que la plupart des corps devaient dériver de principes plus simples.
Pour Thalès de Milet, le principe originel était l'eau ; pour d'autres, c'était l'air ou quelque matière subtile et indéterminée. Après Héraclite, qui vécut à Ephèse, en 500 avant l'ère chrétienne, la doctrine des quatre éléments s'implanta définitivement dans la science : tous les corps étaient des combinaisons variées de l'air, de l'eau, de la terre et du feu, ces quatre éléments dérivant eux-mêmes d'un principe suprême, âme et raison des phénomène de la nature : le feu éthéré.
Cette conception avait encore cours, il y a seulement 160 ans, et c'est à Lavoisier que revient l'honneur d'avoir révolutionné la chimie et édifié la théorie moderne. Le point de départ, on le sait a été l'étude de la combustion, qui l'amena à énoncer la loi qui garde son nom : aucun phénomène physique ou chimique ne peut modifier le poids d'un système isolé. Pour lui, dans toute réaction chimique, les produits formés doivent peser autant et pas plus que les produits employés. Si, cette condition en réalité ne se manifeste pas, c'est que la chimie n'a pas su tout recueillir ou bien qu'elle a méconnu l'intervention de quelque corps occulte. Il est incontestable que c'est ce principe qui a guidé toutes les découvertes de Lavoisier et grâce à son aide qu'il a réformé la chimie. Cependant, presque un siècle et demi avant lui, le médecin Jean Rey l'avait clairement énoncé et rigoureusement formulé.

On n'a sur Jean Rey que fort peu de renseignements : il était docteur en médecine et probablement né au Bugue, en Dordogne. Médecin obscur, vivant loin des grands centres, Rey serait probablement demeuré ignoré de l'Histoire si un sieur Brun, pharmacien, ne lui avait demandé son avis sur un fait qu'il avait constaté, et qui l'avait rendu perplexe : en chauffant de l'étain à l'air, l'ayant pesé avant et après l'expérience, il avait constaté une augmentation de poids. C'est à cette demande que Rey répondit en 1630 par la publication d'un livre : « Essays sur la recherche de la cause pour laquelle l'estain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine ».
Livre peu volumineux, et qui passa inaperçu, à peine signalé par le P. Mersenne. En 1679, un capucin, le P. Chérubin d'Orléans, dans un écrit sur le même sujet, ne le nomme même pas, pas plus d'ailleurs que Guyton de Morveau qui, en 1772, publia une bibliographie très complète de tout ce qui avait été écrit sur l'augmentation de poids de l'étain calciné. Faut-il en conclure quelques doutes sur l'authenticité des Essays ? Voici en effet ce que Lavoisier a écrit : « Cependant, M. Jean Rey, dans un ouvrage publié en 1630, développa des idées si profondes, si analogues à tout ce que l'expérience a confirmé depuis, si conformes à la doctrine de la saturation et des affinités, que je n'ai pu me défendre de soupçonner longtemps que les essais de Jean Rey aient été publiés à une date très postérieure à celle que porte le frontispice de l'ouvrage. » Mais une telle opinion ne peut se soutenir un instant : les Essays sont cités avec titre et date dans le catalogue des livres de Trichet du Fresne en 1662 et analysés en partie par le Père Mersenne en 1634.

Le passage même de Jean Rey relatif au principe de la conservation de la masse vaut la peine d'être cité. Il témoigne, de la part de son auteur, d'un remarquable esprit scientifique et d'une grande audace, car n'oublions pas qu'il s'élevait avec hardiesse contre toutes les idées reçues à cette époque.

« Essay VI. - La pesanteur est si estroitement joincte à la première matière des elemens que, se changeant de l'vn en l'autre, ils gardent tausiours le mesme poids.
« Mon soin principal a esté iusques ici de grauer au cœur de tous cette persuasion que l'air a de la pesanteur d'autant que c'est luy dont ie prétends tirer l'augmentation de poids de l'estain et du plomb qu'on calcine. Mais auant monstrer comment cela se peut faire, il me faut desployer cette mienne remarque c'est que l'examen du poids de quelque chose se fait en deux façons ; sçauoir ou à la raison ou à la balance. C'est la raison qui m'a fait trouuer du poids dans tous les elemens ; c'est elle-mesme qui m'a fait ores porter le dementi à cette maxime erronée qui a eu cours depuis la naissance de la philosophie : que les elemens, allant mutuellement au change de l'vn en l'autre, ils perdent ou gaignent de pesanteur à mesme qu'en ce changement ils se raréfient ou condensent. Auec les armes de cette raison i'entre hardiment en lice pour combattre cette erreur, et soustiens que la pesanteur est tellement joincte à la première matière des elemens qu'elle n'en peut estre deprinse. Le poids que chaque portion d'icelle print au berceau, elle le portera iusques a son cercueil. En quelque lieu, soubs quelle forme, à quel volume qu'elle soit réduite, tousiours un mesme poids. »
Sous quelle forme savoureuse est ici exprimée la célèbre loi : « Le poids que chaque portion d'icelle print au berceau, elle le portera iusques a son cerceuil » ! Nous avons perdu le secret de ces images frappantes qui illustrent une loi et la gravent dans l'esprit.
Non seulement Jean Rey a devancé Lavoisier et énoncé la première des lois de la chimie moderne, mais encore il s'est rendu compte de l'importance de sa découverte et c'est avec un légitime orgueil qu'il peut dire :

« J'ai posé dans mes Essays un fondement, inesbranlable à mon aduis pour l'esclairsissement du subject que ie traite : sçauoir est que toute augmentation de poids se fait ou par addition de matière ou par restrecissement de volume et au rebours. »
Et pourtant, personne n'accorda d'attention à cette œuvre. C'est qu'elle traite d'un sujet auquel les physiciens restaient étrangers et qu'elle faisait intervenir comme instrument principal de recherches la balance, ce qui était suffisant pour la rendre suspecte aux chimistes purs, ennemis des physiciens dont ils étaient séparés par un abîme dont il subsiste encore à l'heure actuelle un léger fossé.

Même chose devait d'ailleurs arriver à Lavoisier : le premier qui accepta ses idées fut un mathématicien, Laplace.

H. Vigneron.

Jean Rey n'est pas complètement méconnu de l'histoire des sciences mais il pourrait passer inaperçu sans un effort de notre part.

Bien avant Pierre Duhem et Paul Valéry, Gabriel Séailles (°27/6/1852 Paris, 3ème - 16/9/1922 Barbizon) a consacré un livre très complet et très judicieux à Léonard de Vinci (achevé dès 1891), précurseur en tout et artiste achevé en même temps.

Le Gaulois du 4/1/1919 :

Nous apprenons la mort du lieutenant Pierre Séailles, du 119° régiment d'infanterie, croix de guerre, trois citations, ingénieur E.C.P., mort à l'hôpital des Sables-d'Olonne. Il était fils de M. Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne.

Le Gaulois du 18/9/1922 :

NÉCROLOGIE Nous apprenons la mort de M. Gabriel Séailles, professeur honoraire de philosophie à la Sorbonne, officier de la Légion d'honneur, décédé à Barbizon, dans sa soixante et onzième année, après une courte maladie.

Le Temps du 18/9/1922 :

Mort de M. Gabriel Séailles

On annonce la mort de M. Gabriel Séailles, professeur honoraire de philosophie à la Sorbonne, vice-président de la Ligue des droits de d'homme, décédé hier, à Barbizon, dans sa 71° année, après une courte maladie.

M. Gabriel Séailles entra à vingt ans à l'Ecole normale supérieure. Agrégé de philosophie et docteur es lettres, il fut nommé, en 1886, maître de conférences à la faculté des lettres de Paris. En 1888, il succéda à M. Paul Janet dans la chaire de philosophie. Il avait écrit un Essai sur le génie de l'art et une monographie du peintre Alfred Dehodencq, dont il donnait, récemment, divers tableaux au musée du Louvre.

Il écrivit également des études sur Léonard de Vinci, Eugène Carrière, Watteau. Il acheva une Histoire de la philosophie commencée par Paul Janet.

Le Figaro du 21/9/1922 :

Les obsèques de M. Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne, ont eu lieu hier, à Barbizon.

Selon le vœu de la famille, un seul discours a été prononcé, par M. Victor Basch, qui a tracé du philosophe, du professeur, de l'artiste, un portrait éloquent et ému.

Valéry n'a pas cru être forcé de rendre son dû à Séailles ...

Cela m'oblige.
Je ne pensais pas à faire telle ou telle chose que les circonstances m'obligèrent à accomplir par devoir d'opposition.

Dans un certain sens, la politique qui exige qu'on adopte une situation précise, a parfois du bon ! Etrange hommage aux luttes intestines des hommes ...

Ce carnet de bord me sert de blog intime.

Les hommes mentent ; souvent parce qu'ils n'osent pas affronter la vérité.
L'homme politique dit : laissez-moi mentir en paix ...

Seuls l'artiste et le savant peuvent s'affranchir des commodités de la société. Mais au prix de quels efforts !
Si je considère la politique - ma politique - un peu comme un mixte de l'art et de la science, je ne saurais affirmer que je découvre des vérités éternelles mais je sais que j'éprouve des sentiments vrais et les fais ressentir.

Il importe ne pas trop truquer le poids des mots en enflant la voix par exemple dans des effets de tribune quand on veut polémiquer sur des questions d'organisation de la société.
Il y a une délicatesse à respecter dans les ornements.

Il faudrait écrire sur l'art politique ! Mais quel philosophe s'y risquerait ?
Car enfin on réduit tout aujourd'hui à un utilitarisme des plus congrus.

Le Temps du lundi 2 août 1920 :

SUR LÉONARD DE VINCI

M. Paul Valéry vient de réimprimer un opuscule déjà ancien, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, en le faisant précéder d'une nouvelle introduction à cette Introduction ; si l'on peut ainsi dire. L'auteur de la Jeune Parque n'est pas seulement un poète de premier mérite, mais encore un remarquable philosophe. Comme son maître Mallarmé, il aime à réfléchir sur son art, et sur les sujets voisins, c'est-à-dire sur tous sujets. Et comme Mallarmé encore, il se montre, dans les deux parts de son œuvre, également profond et subtil, mais également obscur. Lequel est le plus difficile à lire, du poème de la Jeune Parque ou de l'essai sur Léonard ? On en peut disputer. Lorsqu'on rend compte d'un ouvrage de cet écrivain, la prudence commande d'avertir d'abord qu'il n'est pas impossible qu'on n'ait pas tout compris.

Dans la mesure où l'on espère en avoir pénétré le sens général, l'Introduction à la méthode de Léonard de Vinci est un petit manuel d'intellectualisme. Léonard ne peut être, comme disait Nietzsche, qu'un thème à considérations inactuelles, c'est-à-dire fort salutaires pour notre époque, mais très contraires à ses tendances ou à ses modes. On imagine que M. Julien Benda aura lu ces pages avec allégresse. « Quoi de plus séduisant, demande M. Paul Valéry, qu'un dieu qui repousse le mystère, qui ne fonde pas sa puissance sur le trouble de notre sens, qui nous force de convenir et non de ployer, et de qui le miracle est de s'éclaircir. Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et légitime que de ne pas s'exercer sous un voile ?... » Est-il plus belle victoire sur les monstres que de les pénétrer moins de flèches que de questions, de se révéler moins leur vainqueur que leur supérieur, et le triomphe le plus achevé n'est-il pas de les comprendre ? Pour M. Paul Valéry, Léonard est le héros intellectuel et apollinien par excellence. Comparons à sa lumineuse fécondité le triste saturnisme d'un autre génie, de même envergure, mais douloureusement stérilisé par un faux principe : « Il (Léonard) ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et si mal définie que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer entre l'esprit de finesse et celui de géométrie un homme entièrement insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette jonction délicate, mais naturelle, de dons distincts qui pensait que la peinture est vanité ; que la vraie éloquence se moque de l'éloquence ; qui nous embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie ; et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France la gloire du calcul de l'infini... » Pascal, que M. Paul Valéry évite ici de nommer par respect attristé, était capable en effet de devancer Newton et Leibnitz, sans cet effroyable ascétisme qui l'a détourné de toute activité normale et qui, dans un autre domaine, nous a privés d'une douzaine de chefs-d'œuvre en retirant Racine du théâtre à trente-huit ans.
« Pas de révélations pour Léonard, continue M. Valéry. Pas d'abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique. » Léonard est le type du bel animal pensant, parfaitement équilibré, aimant la nature et la vie, universel et capable de s'adapter à tout objet. L'universalité, aujourd'hui abandonnée et dédaignée pour la spécialisation à outrance, n'est-elle pas indispensable à ce qu'on appelle l'invention, et qui n'est presque toujours que la découverte d'analogies nouvelles entre des domaines distincts ? N'y a-t-il point d'ailleurs une unité foncière, dans la nature comme dans l'esprit humain ? M. Paul Valéry montre fort bien, sinon d'une façon toujours limpide, que la continuité est la trame de l'univers, et que le génie consiste à la discerner où elle nous échappait. On ne rend intelligible que ce que l'on ramène à l'identité ; toute la question est de savoir si tout se plie à cette réduction, ou si, comme le croit par exemple M. Emile Meyerson, il ne reste pas dans la réalité un élément irréductible et irrationnel. Mais c'est de la métaphysique sans portée pratique même si l'intelligence est condamnée à ne pas achever son œuvre, elle a de la marge devant elle ; c'est à elle seule que nous avons dû tous les progrès accomplis et que nous devrons tous ceux qui seront réalisables jusqu'à cette limite hypothétique de la connaissance.

Léonard avait donc la bonne méthode, puisqu'il cultivait simultanément la science et l'art, la première étant la base solide et indispensable du second. Il n'y a qu'illusion vaniteuse et dangereuse dans les théories qui accordent tout à l'inspiration, à l'intuition, à une sorte de délire sacré. Sur ce point, M. Paul Valéry est en plein accord avec Edgar Poe, dont Baudelaire a exposé la doctrine dans la préface de sa traduction des Nouvelles histoires extraordinaires. L'œuvre d'art n'est pas une création (sinon par métaphore, et nous ne savons pas ce que c'est que créer) ; elle est au juste une construction, où l'analyse, le calcul, la préméditation jouent le premier rôle. Et il n'y a pas d'art où l'on constate mieux que dans l'architecture - symbole de tous les autres - cette continuité de l'artiste et du savant qui résume le génie de Léonard et nous le propose à tous comme modèle de parfaite santé spirituelle, selon la mesure de nos forces.

Un dernier mot. M. Valéry croit Léonard hostile à l'amour, parce qu'il a raillé l'amour physique.
Sur ce détail, M. Valéry, si judicieux par ailleurs, semble s'abuser. Car Léonard a écrit la fameuse maxime : « L'amour est d'autant plus fervent que la connaissance est plus parfaite. » Et si l'on suppose qu'il s'agit ici de l'amour du beau ou du vrai, voici qui est plus précis et ne laisse aucun doute : « Si la chose aimée est vile, l'amant s'avilit. Quand la chose unie convient à son uniteur, il résulte délectation, plaisir et sérénité. Quand l'amant est uni à l'objet aimé, il se repose. ». P. S.

Le jeune Paul Valéry a fait de la figure de Léonard un analogue au surhomme de Nietzsche - mais l'on peut croire que l'homme multi-talentueux de la Renaissance n'avait aucune espèce d'envie d'être le Siegfried d'un quelconque Walhalla !

On n'apprendra donc à peu près rien sur le vrai Léonard dans les textes multiples de Paul Valéry et tout sur le Narcisse tourmenté au beau miroir ... qui voit s'échapper ses songes dans le courant d'une onde pure. Car tout est pur aux impurs ...

Le procès que Valéry fait à Pascal est à peu près ridicule ; c'est faire le procès de la folie d'un fou ... si Blaise Pascal vivait aujourd'hui on lui donnerait des psychotropes pour soulager ses vertiges et on ne lui imputerait pas à griefs ses malaises - existentiels ou corporels !
La seule excuse qu'on puisse trouver à Paul Valéry c'est qu'à son époque il n'existait aucune drogue de synthèse capable d'agir directement sur le système nerveux central (hormis des opiacés et autres drogues sans effet thérapeutique notable sur les désordres de la conscience).

Nous commençons tout juste à pouvoir observer les manifestations de l'activité du cerveau en live sans entrer encore dans tous les détails des troubles neuronaux.

Marcel Proust a donné ses lettres de noblesse au snobisme ... il en a fait un univers et une ligne d'horizon ; presque une critique métaphysique de la société toute entière en la regardant par le petit trou de la mondanité.

Ma grand-mère paternelle avait été ravie par la lecture du livre de Jean d'Ormesson Au plaisir de Dieu - et de son adaptation télévisuelle avec un remarquable acteur, Jacques Dumesnil - qui est le roman vide de la mondanité satisfaite d'elle-même - peinture de son monde de prédilection - mais elle n'aurait jamais pu lire La Recherche du temps perdu.

Les années trente ont cru trouver la formule définitive du roman voire de la littérature toute entière - mais quelle époque n'a pas ses prétentions artistiques ? - et Le Temps du lundi 13 janvier 1936, à l'orée du Front populaire, se veut procureur à charge contre Proust.

En relisant Marcel Proust

M. Léon Pierre-Quint, qui a écrit le meilleur livre que nous ayons sur Marcel Proust, s'est avisé de relire, l'oeuvre entière de cet écrivain, qu'il n'avait pas reprise depuis dix ans après l'avoir passionnément aimée, et il nous dit l'impression que lui a causée ce retour, dans une brochure d'un vif intérêt. Relire est la pierre-de-touche, pour tous les livres. Les chefs-d'œuvre sont ceux qui supportent bien cette épreuve ; et je dois dire qu'elle est très souvent décevante. De ce nouveau contact avec Proust, M. Léon Pierre-Quint est sorti moins enthousiaste qu'autrefois, et son témoignage mérite d'être recueilli, parce qu'il dépasse l'auteur du Temps retrouvé et a, au point de vue critique, une portée plus générale. Si M. Pierre-Quint est resté sensible à l'extraordinaire poésie de Du côté de chez Swann et d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs, toujours opérante et valable, il n'a pas laissé d'être troublé par certains reproches que la nouvelle génération adresse à ce merveilleux psychologue, et par la résistance qu'après son immense succès il a commencé de rencontrer dans la jeunesse de ces temps, et notamment dans celle qui est aujourd'hui à l'avant-garde.

Il est bien vrai que, depuis treize ans qu'il est mort Marcel Proust n'a pas cessé de s'éloigner et que les garçons de vingt ans qui, par aventure, le lisent aujourd'hui sont extrêmement différents de leurs aînés du même âge qui acclamèrent le romancier en 1919, à l'époque de sa découverte et de sa première renommée. La réaction, à laquelle on devait s'attendre, a commencé il y a deux ou trois ans, en Russie, lors d'un congrès d'intellectuels communistes, où il est naturel que les représentants de l'intelligence révolutionnaire aient témoigné assez peu de goût pour cette suprême expression de la littérature dite bourgeoise.
Rien de plus compréhensible, en effet, que les sectateurs de la faucille et du marteau aient estimé inactuelles et sans valeur les préoccupations de l'habitué du Ritz et de l'admirateur éperdu de la princesse de Guermantes. Mais beaucoup de jeunes gens, chez nous, n'ont pas besoin d'être communistes pour s'aviser que, ses qualités d'artiste mises à part, la lecture des livres de Proust n'apportait rien aux besoins de leur âme nouvelle et ne répondait pas à son inquiétude. De l'enquête, je pense assez mélancolique, à laquelle il vient de se livrer, M. Léon Pierre-Quint a bien été obligé de conclure que Proust manquait profondément d'universalité, et ne s'intéressait en rien à la question sociale, ignorait le peuple, et professait même, à l'égard de beaucoup de sujets importants, un assez déplaisant conformisme. Il est vrai qu'il a traité de l'affaire Dreyfus dans son roman, et qu'il y a fait figurer la guerre mais il est vrai aussi qu'il n'a utilisé ces actualités que comme un moyen extérieur et circonstanciel, propre à lui permettre de pousser plus loin la peinture du seul sujet qui l'intéressât, et qui était le monde, le beau monde, avec un petit m. La guerre n'est là qu'à l'arrière-plan, qui ne fut en rien pour Marcel Proust l'occasion d'une émotion profonde et personnelle et il n'a jamais su ou voulu voir en elle autre chose qu'une maladie qui affectait, à l'intérieur du pays, ses cobayes de choix. Je ne sais pas, d'ailleurs, si la jeunesse intellectuelle d'aujourd'hui lui saurait beaucoup plus gré dans le cas où Proust eût pris ce grand drame à plein corps ; il ne serait pour elle qu'un témoin un peu plus daté du passé. C'est là, pour elle, le motif capital qu'on voit jouer généralement dans les condamnations qu'elle a coutume de porter contre ses devanciers, eussent-ils été les maîtres de leur art.

Et voilà justement le point de séparation entre la génération nouvelle et Marcel Proust. Mais qu'on y réfléchisse bien ce n'est pas de Marcel Proust seulement qu'il s'agit. Il n'est que l'occasion, un peu plus topique que d'autres, et symbolique, parce qu'il passait jusqu'ici pour le dernier grand écrivain jeune, de ce désaccord profond entre la jeunesse d'aujourd'hui et celle d'hier, que la complexité du temps présent met en relief. Ce n'est pas de Marcel Proust que les derniers venus se séparent. Ils peuvent apprécier son talent, la nouveauté de son effort, l'audace de ses thèmes, son non-conformisme sexuel, la profondeur de ses regards sur une multiplicité de troubles psychologiques et moraux jusqu'ici cachés et réservés. C'est sur ce qui faisait l'essentiel de la pensée et de l'activité de Proust que le divorce apparaît bien définitif. M. Pierre-Quint l'a bien vu : la fin de Marcel Proust, c'était l'art, qui permet de retrouver le temps. C'est une fin d'esthéticien et, si l'on veut, de philosophe. La question pour nos jeunes gens, est différente, et bien autrement dramatique : Il s'agit pour eux de savoir s'il y a dans le monde tel qu'il est devenu une place pour eux où vivre, où s'insérer, où trouver l'emploi de leur force et leur raison d'être. L'art, devant ce problème angoissant, passe fatalement au second plan, fût-il le plus pénétrant et le plus sublime. L'art de Proust était supérieurement désintéressé, et, même quand il semblait n'accorder d'importance qu'à des sottises, comme d'admirer des duchesses et de porter son ambition à être reçu dans tel salon, la fin finale de son étude était une connaissance plus complète de l'homme. C'est l'objet de tout art classique, et par où, avec des moyens différents, Proust rejoint en somme Balzac, qui ne s'est proposé rien d'autre. Mais dans la présente refonte de l'univers, où elle est justement intéressée, on conçoit très bien, malheureusement, que la jeunesse actuelle se préoccupe beaucoup moins de savoir ce que c'est que l'homme, et à plus forte raison l'homme du monde, que de savoir si elle aura demain à manger. C'est pourquoi la littérature est en mauvaise passe, et pas seulement celle de Proust.

E.H.

Intellectuel et communiste sont deux termes qui jurent ! On ne peut pas fusionner les deux vocations ...
Le souci principal c'est que notre société qui se veut d'essence libérale est de plus en plus fusionniste ...

Si Proust étudie les formes du temps dans la mémoire et dans la sensibilité et si notre époque veut optimiser les formes du travail mental alors il doit bien y avoir conflit d'intérêt quelque part ; mais justement des écoles dignes de ce nom - si une éducation était encore possible - mettraient l'accent sur les contradictions intrinsèques de notre époque qui veut libérer les corps tout en asservissant les esprits à un rendement immédiat !

Proust est un sommet de la culture générale - si la culture générale c'est ce qui met en exergue les conditions de notre vitalité.

Y-a-t-il une civilisation paysanne contemporaine ? C'est la question que pose l'excellent critique André Rousseaux dans Le Figaro du samedi 18 octobre 1941 alors que le régime de Vichy parle de retour à la terre comme d'une clef philosophale :

LES LIVRES

Henri POURRAT : L'homme à la bêche (Flammarion). Vent de Mars (Gallimard). Georges ou les journées d'avril (Gallimard).

Le retour à la terre a fait dire tant de sottises qu'on éprouve une sorte de sécurité à reprendre contact avec un des hommes qui ont vraiment mûri dans leur tête et dans leur cœur les données et peut-être la solution de ce problème difficile. M. Henri Pourrat est cet homme-là.

La terre, nourrice et tombeau des hommes, est comme toutes les choses dont l'homme dépend en même temps qu'il tâche de les gouverner ce qu'elle est dans la vie de l'homme, cela dépend beaucoup de ce que l'homme en fait. De là vient qu'on puisse en tirer des tableaux si différents, dont on ne peut pas dire pourtant qu'ils ne contiennent pas tous quelque vérité. La santé physique et morale que la vie terrienne favorise est assez certaine pour justifier l'optimisme, serait-il un peu académique, que M. de Pesquidoux renouvelle de René Bazin. Mais les égoïsmes et les avarices que la dureté terrienne peut renforcer font que les tristes paysanneries de M. Roger Martin du Gard ont malheureusement leur vérité aussi. La foi en un naturisme total nous permet-elle de croire aux vertus de la terre, autant que nous y engage le culte du grand Pan, prêché par M. Jean Giono ? Les rapports avec l'esprit de la terre n'ont sans doute pas cette simplicité grandiose. M. Henri Pourrat, sans que ses livres aient l'envergure lyrique de ceux de M. Giono, - ni de l'autre grand poète de la terre à notre époque, C-F. Ramuz, - M. Henri Pourrat a mieux affiné, me semble-t-il, la vérité des rapports entre la terre et l'homme. Toute son œuvre en témoigne, et trois livres qu'il vient de publier coup sur coup le montrent encore un peu plus.

Il y a beaucoup de sagesse terrienne chez Henri Pourrat. Mais, il faut le dire d'abord, cette sagesse n'aurait que la valeur de toute sagesse si la poésie ne l'aimantait pas. Je viens de dire que Pourrat n'est pas un poète grandiose, comme Ramuz ou Giono. Mais il ne saurait écrire une page de texte qu'un souffle de poésie ne vienne l'aérer, la traverser d'un courant vif et frais, et lumineux. Il est essentiellement un homme sur la terre, et qui n'a guère cessé de songer à ce qui peut monter de vie dans l'homme et dans l'humanité, par cette active présence de la terre sous nos pieds. Et cela pourrait donner le sentiment d'une force puissante assurément, que l'homme tire ainsi de la nature terrestre, mais aussi d'une force lourde, d'un enchaînement de l'homme à des rythmes pesants.
Or la nature de Pourrat écrivain de la terre est au contraire de suggérer d'abord la pureté vivace et légère de l'air où le terrien respire. La nature de ce montagnard n'est pas de faire peser sur nous le poids de la montagne, mais de nous libérer, en mettant entre la montagne et nous tout le vide et toute la limpidité qui font la valeur d'un horizon quand un homme s'y encadre.
Ce grand vide bleu que le regard traverse, que l'esprit peuple d'idées, et dont le cœur s'enivre quand la poitrine s'emplit de l'air salubre qui y circule, c'est le champ même où la poésie de Pourrat nait et grandit.
C'est pourquoi il place sous l'invocation du « vent de mars », « le vent de mars, fait de lumière, qui vient à grande haleine par le bleu de l'espace », l'un des trois livres dont je parle (le meilleur à mon gré), qui est le journal d'un terrien, de part et d'autre de juin 1940. L'esprit de la terre, chez Pourrat, n'est point cette vapeur qui monte d'en bas, et que la masse solide de la nature où nous vivons exhale comme une âme obscure et parfois inquiétante.
C'est une âme libre, et dont le paysage terrestre s'ennoblit, comme un corps humain porte la noblesse d'un regard pur. Voilà ce qu'il faut dire d'abord, je crois, de l'esprit aérien qui souffle dans les livres de Pourrat, avant de prendre en main leurs vérités solides. On n'a pas à craindre, dès lors, que ces vérités glissent au terre-à-terre, comme il peut arriver à la sagesse strictement terrienne nous ne le savons que trop, depuis que la philosophie du rutabaga est un de nos constants soucis.

La vérité solide à laquelle Pourrat tient le plus, c'est que l'homme de la terre, le paysan, est l'assise de l'humanité. Il l'a tant et si bien dit qu'il fait naturellement figure de chef de chœur, au milieu des voix qui s'avisent soudain de proclamer les vertus de la vie terrienne. Mais Pourrat n'avait attendu nulle circonstance pour énoncer avec vigueur une vérité de toujours, qui est notamment le thème de l'Homme à la bêche, une histoire du paysan à travers les âges et les civilisations. « Le paysan maintient la vie parce qu'il tient à la création. Le paysan seul maintient la race il en élabore le sang, comme il en fait le pain. Et, s'il est le seul père des hommes, c'est qu'il est seul l'homme de la Mère Nature. Pareil à l'arbre qui y enfonce ses racines, il fait ménage sur place avec la terre et il lui en vient comme une sève, une vertu vitale. »

On pourrait dire que ce thème, qui est fondamental chez Henri Pourrat, est celui de la sécurité que la terre donne à l'homme, ou celui de la reconnaissance de l'homme pour le limon qui ne cesse pas d'être son origine. Thème d'Antée, qui s'impose en France, à tout observateur de la montée des générations, toutes issues plus ou moins récemment du sol rural.

Et ce thème, tout aussitôt, s'enchaîne au suivant qui est celui-ci : L'homme de la terre est celui qui touche vraiment à la vie, mais il est aussi celui qui ne reçoit de la terre rien de plus que la vie. C'est tout, au plein sens de cette expression c'est tout, c'est immense et ce n'est rien de plus. C'est le pain, le vin, le lait, le miel, l'air pur, et rien qui s'interpose entre le travail de l'homme et le don de Dieu. Mais ce n'est nulle richesse en plus de ce nécessaire en abondance, ce n'est ni argent qui rapporte, ni compte en banque, ni fortune qui se fait (ou se défait), ni superflu à dépenser en loisirs (faute de loisirs aussi), ni évasion dans quelque divertissement que ce soit. C'est la vie qui s'entretient par le labeur. Pourrat cite ce mot de Vlaminck : « La terre coûte cher et rapporte peu. On y vit sans possibilité de s'enrichir. Mais on vit avec les animaux, les plantes, on vit avec soi-même. » On vit réellement, car la terre est une réalité qui ne se laisse pas gauchir. « La grande règle, écrit Pourrat, c'est de partir des choses telles qu'elles sont lorsqu'on a un pommier lui savoir gré d'être cet arbre qui porte des pommes et ne pas prétendre lui faire porter des oranges.
Accepter, aimer ce qui est, la nature des choses, souvent pesante, mais quelquefois si bonne et si belle aux yeux dès que l'on sait y voir ce qu'il faut qu'elle soit. »

On voit bien, cependant, ce qu'un tel réalisme risquerait de faire de la vie paysanne qui s'y laisserait enfermer. Elle serait bientôt prisonnière de la sagesse étroite, dure, avare, où la nature terrienne a sa tendance la plus redoutable celle qui tourne en vice une profonde vertu. Mais c'est alors que, dans la nature où l'homme de la terre est appelé à vivre cette vie qui pourrait être au contraire d'une plénitude unique, Henri Pourrat fait souffler ce « vent de mars » dont nous parlions plus haut, ce vent de frais printemps qu'il prend aujourd'hui pour symbole de notre espoir au lendemain de notre malheur, et qui toujours a été chez lui le signe de l'âme qui soulève le poids de notre destin.

Je voudrais pouvoir citer ici tout entière une belle page de l'Homme à la bêche où, de la terre au terrien, Pourrat montre la magnifique élévation, inspirée par Dieu, à travers les cailloux du champ, la mousse sur le rocher, l'herbe dans la prairie, les animaux qui courent et qui volent. « Avec l'homme, achève-t-il, la personne, qui donne ou refuse l'amitié, le miracle est le plus grand celui de la liberté même. La vie a réussi elle a atteint le plan où elle échappe à la nécessité physique. A l'homme de continuer l'élan de toute la création poussant toujours plus outre ses créatures.
A lui de réaliser une forme de vie plus haute, comme ont fait la roche, puis l'arbre, puis la bête. »

Ici, la pensée de Pourrat conçoit un humanisme paysan, qui ne se contente pas de conserver la substance et la santé de la race humaine, mais qui donne un sens à sa vie. Car il conclut : « Cette vie, c'est celle de l'âme, donnée pour aimer, celle de l'amitié qui fait entrevoir le sens du monde. L'homme, ce paysan, ne croyait que faire pousser le pain. Mais il a vu germer le quatrième règne : le Règne. »

On pourrait toutefois se demander si ce quatrième règne, au-dessus des trois autres de la nature, si ce règne humain est la chose des paysans plus que des autres hommes. Pourrat nous rapporte qu'il a eu là-dessus une discussion avec Guéhenno.
« Guéhenno dit qu'il n'y a pas de civilisation paysanne. On pourrait dire qu'il n'y a de civilisation que paysanne par-dessous toutes, cette paysannerie universelle qui fait base, où l'homme reçoit sa formation première de la nature des choses. ». Pourtant Guéhenno a raison, ajoute-t-il, en ce sens que la civilisation est la chose de la cité. Mais la cité est-ce forcément la ville et n'est-ce que la ville ? Et la vie terrienne ne pourrait-elle compléter cette sûreté et cette force qui ne sont qu'à elle par une beauté sociale qu'elle donnerait en modèle à tous les hommes ?

Nous touchons ici au point où « la ligne verte » suivie par Pourrat s'élève au-dessus des pacages et des guérets. Mais sans quitter l'air des campagnes, où l'haleine des hommes fait de petits nuages sur leurs lèvres, quand ils échangent, dans le matin frais, des propos et peut-être des mouvements du cœur. Et c'est pourquoi Pourrat songe que les prés et les champs, lieux de solitude féconde, pourraient être aussi le lieu où une société saine fonderait ses premiers rapports, dans la vérité et la chaleur des sentiments.

Toujours l'air limpide des campagnes montagneuses a été peuplé par lui de tout ce que le mystère humain peut y apporter de merveilleux. Là est même la source de ses plus beaux livres : Gaspard des Montagnes, et la suite. Et voici qu'en considérant tout ce que la vie sociale a d'effroyable à notre époque, il se demande ce que la terre pourrait lui rendre pour l'épurer et la renouveler. Il a fait là-dessus un roman d'une curieuse actualité, quoiqu'il y travaille depuis la fin de l'autre guerre. C'est le troisième des livres que j'ai annoncés Georges ou les journées d'avril. On y voit tout un petit monde menacé par le bombardement et l'invasion, comme beaucoup de nos villes et de nos villages l'on été en réalité. (L'anticipation était même si frappante que le roman, achevé en septembre 1939, n'obtint pas alors le visa de la censure). Et sous cette menace, des hommes ardents ou expérimentés cherchent en commun des ressources d'énergie morale. Je trouve d'ailleurs trop long pour mon goût, et assez gauche d'exécution, cette espèce de conte philosophique dont l'art semble tenir à la fois de la technique cinématographique, de la peinture impressionniste et d'une poésie qui entend suggérer les choses sans les dire. Mais cette poésie même, si impérieuse, rend attachant un livre de Pourrat qui déçoit d'autre part. Et. en s'exerçant sur ce grand besoin de solidarité humaine qu'est le thème de Georges, elle pousse en avant le thème le plus important de l'humanisme paysan chez Pourrat, celui qui couronne tous les autres.

Un personnage de Georges parle d'un endroit où il a respiré « le goût du tous ensemble ». Eh bien c'est ce goût-là qui enrichit l'air des champs pour Henri Pourrat lui-même, dans le chemin où il va rencontrer peut-être un berger, au seuil de la chaumière où une paysanne lui dira deux mots, et le soir, autour de la chenrnée où tous ensemble on échangera des histoires, des contes, des conseils, et peut-être, en peu de mots, de grands bienfaits.

Chrétien, Henri Pourrat appelle cela la chrétienté, en rappel que catholique signifie universel, et qu'il appartient à l'homme de dépasser les cloisonnements de la nature pour entrer dans cette universalité.
Mais il ajoute (dans les belles pages qui terminent Vent de Mars) : « L'incroyant se contentera d'y voir une grande idée humaine. » Et il croit que la loyauté profonde de la vie terrienne, où rien de falsifié ne demeure, est propre à servir une humanité régénérée, où l'esprit de la charité évangélique serait ce souffle même qui, à travers champs et villages, ferait passer sa pure fraîcheur.

André ROUSSEAUX.

Je serais mal avisé de contester les bienfaits de la terre ! Mais je constate que ce thème des géorgiques ou des bucoliques est plus souvent le fait de gens qui n'ont jamais travaillé de leurs mains la terre ingrate ...
De Virgile à Rousseau jusqu'à Giono !
Il y a quelques exceptions comme Gaston Roupnel qui soignait lui-même ses vignes mais qui avouait qu'il n'y avait pire métier que vigneron ...

On se hâte de quitter la terre dès qu'on peut vivre autrement. Et les grands rassemblements humains que forment les villes modernes sont des havres de civilisation bien plus paisibles au fond ...

La nature ce grand Club Med' ! Avec ses jeux et ses ris ...
Restif de la Bretonne qui a fait un admirable portrait de la vie aux champs et des moeurs patriarcales (par exemple dans La Vie de mon père) et qui a toute sa vie travaillé de ses mains, comme prote et comme imprimeur, n'aurait jamais eu le ridicule de fantasmer le travail de la terre.


Nouvelles Regnault :

Louis Giard (veuf de Monique Regnault), mort le 11 avril 2012 à 92 ans, obsèques lundi 16 avril 2012 à 10h 30 Notre-Dame du Calvaire, Châtillon, administrateur des colonies, officier de la Légion d'honneur et de l'Ordre national du mérite.

Eric Regnault de Beaucaron le 11 mars 2012 à 63 ans, de Neuilly sur Seine (92200), publié le 13-03-2012.

Madame veuve Georges Regnault, née Françoise Béard du Dézert à 96 ans, le 14 octobre 2010 de Paris 16ème (75016), publié le 16-10-2010.

C'est Jacques-Alexis Regnault (°1920-1995) qui rencontra Louis Giard au lycée de Bordeaux avant-guerre, ils firent la même carrière dans l'administration coloniale ; puis en 1962 Jacques-Alexis Regnault entra dans le privé alors que Louis Giard rapatrié après la décolonisation continua dans l'administration française.

Louis GIARD, Les élections à Paris sous la IIIè République, thèse de doctorat IIIè cycle, Dakar, 1966-68, 2 vol, 322 pages + V de cartes, 135 pages.
Administrateur en chef de la France d'Outre-Mer, Louis Giard commença ce travail sur Paris, il y a bien des années. Attaché à la mission d'Aide et de Coopération de Dakar, il profita de ce séjour pour soutenir ce travail en thèse de 3ème cycle ...
1966/1971 : Conseiller à Dakar (Sénégal).
1971/1975 : Mission permanente d'aide et de coopération : avenue du Général-de-Gaulle, Lomé (Togo). Chef de mission : M. Louis Giard.
1975/1978 : Mission de coopération : B P. 534, Kigali (Rwanda). Chef de mission : M. Louis Giard.
Louis Giard était président de l'association des amitiés franco-rwandaises.
Bref CV : GIARD Louis, Marie, René breveté — LD né le 05.03.20 off LH — off ONM (ordre national du mérite) 1939-1940 sous les drapeaux 1940-1942 ENFOM 1943-1945 armée d'Afrique 1977 Intégré adm. civil sur réouverture d'option 1985 retraite adm. civil HC. 1942 Soudan secrétaire général subdivision Macina. 1945-1947 Dahomey chef bureau affaires économiques. 1948-1952 Dahomey chef services affaires économiques. 1952-1959 Togo commandant cercle Klouto Palime. 1960 France bureau Togo-Cameroun. 1960-1963 Niger conseiller. 1963-1966 France mission coopération. 1966-1971 : Sénégal conseiller. 1971-1975 Togo chef mission. 1975-1978 Rwanda : chef mission coopér. 1978-1982 France, ministère de la Défense, chef de bureau. 1982-1985 France sous directeur office national des anciens combattants.
Président d'honneur de l'association France-Togo au 9 boulevard de Vanves à Châtillon.
Nombreuses décorations africaines.

Raymond DERCHE, décédé le 22 janvier 2011 à Croissy (78), âgé de 95 ans. Cf annonce bulletin paroissial de Sainte-Pauline du Vésinet et de la ville de Croissy-sur-Seine, Yvelines. Il était veuf de Marie-Françoise Regnault.

Aprs des études de droit en Sorbonne, il fut appelé sous les drapeaux pendant la drôle de guerre de 1939-1940 et fut fait prisonnier en juin 1940 lors de la déroute de l'armée française ; il épousa sa filleule Marie-Françoise Regnault (°1923-2004) à son retour d'Allemagne en 1945 à Nice.
Il connaissait fort bien François Michelin et son cousin germain François Rollier (°1915-1992) avec qui il travailla de longues années.

Bernard Guillet (°1956), petit-fils de Simone Regnault :
– Le général de brigade Bernard GUILLET prend les fonctions de sous-chef d’état-major « plans et programme » de l’état-major de l’armée de terre - PARIS - le 1er août 2010.
– Officier de la Légion d'Honneur le 1er juillet 2011.
– Au grade de général de division. Pour prendre rang du 1er février 2012. M. le général de brigade Guillet (Bernard, Marie, Jean-Pierre).


J'habite sur la plus vieille ligne de chemin de fer de France - du moins pour le transport des voyageurs - la ligne Paris-Saint-Lazare-Le-Pecq prolongée par la suite jusqu'à Saint-Germain-en-Laye.
Le Journal des débats politiques et littéraires du 25 août 1837 relate son inauguration qui fut une fête pour toute la gentry parisienne :

INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DE PARIS A SAINT-GERMAIN.

Paris vient de s'enrichir d'une gloire nouvelle ; la même année qui lui a donné l'obélisque de Luxor et l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile, lui donne encore un chemin de fer. Que dis-je un chemin de fer ? C'est toute la forêt de Saint-Germain que Paris vient de conquérir ; paisible conquête de l'industrie ! Maintenant ces vieux arbres, cet illustre château, cette terrasse l'orgueil et la joie du Parisien, du haut de laquelle il semble contempler à loisir tous les royaumes du monde, la ville et la forêt de Saint-Germain, ce charmant pèlerinage, elles sont aux portes de Paris. Hier encore, aller à Saint-Germain, c'était un voyage ; aujourd'hui il ne s'agit plus que de sortir de sa maison. C'est tout un monde que nous venons de conquérir. C'est maintenant que le Parisien se peut écrier dans son enthousiasme : Novus mihi nascitur ordo !
Il y a à peine deux heures, nous étions encore arrêtés dans cette belle place de l'Europe qui domine tout ce quartier de la ville. Déjà, autour de cette place, sont venues se grouper, dans un ordre admirable, un grand nombre de maisons charmantes, attirées par le bruit, par le mouvement, par la vie intérieure et extérieure que va jeter tout à l'entour cette voie nouvelle. Notre regard suivait avec une avide attention ce léger sillon de fer qui s'en va tout droit, en courant sans reprendre haleine, jusqu'à cette montagne de Saint-Germain, chargée de maisons blanches et couronnée de verdure. C'est un admirable sillon profondément jeté à travers ces terres incultes ou cultivées. Tout à coup, on nous avertit que M. le duc d'Orléans arrive, et que tout à l'heure nous serons arrivés à Saint-Germain, et cependant nous n'étions pas encore partis !

M. le duc d'Orléans n'est pas arrivé seul. La Reine heureuse de donner l'exemple, a voulu être la première à essayer le chemin de fer. Avec la Reine est venue Mme la duchesse d'Orléans, sont venus les jeunes princesses, le duc d'Aumale, le duc de Montpensier, M. le comte de Flahaut, les aides-de-camp de service et les officiers d'ordonnance, M. le ministre du commerce, le préfet de la Seine, le préfet de police, M. le directeur-général des ponts-et-chaussées, M. le comte de Medein, de l'ambassade de Russie, M. Jacques Lefebvre, député, M. Gauthier, pair de France, et quelques heureux de la foule. Maintenant la fête était complète, le succès du chemin de fer était déjà assuré. Qui donc maintenant, parmi nos plus timides petites maîtresses, osera avoir peur de se confier à une route essayée par la duchesse d'Orléans et par la Reine ? Certes c'est là ce qui s'appelle donner l'exemple et le donner bravement. Grâce à elles, toutes les belles dames de Paris, et les plus timides et les plus craintives, feront avant huit jours ce long voyage de quelques minutes qu'elles auraient à peine entrepris l'été prochain.

Les augustes voyageurs ont été reçus par MM. le baron James de Rothschild, d'Eichtal, Samson Davilliers et Thurneyssen administrateurs, M. Emile Pereire, directeur, et MM. Lamé et Clapeyron, ingénieurs du chemin de fer, dans une vaste salle toute couverte d'élégantes peintures. On dirait les murailles et le plafond du foyer de l'Opéra. C'est M. Feuchères qui a jeté sur ces murs toutes ces capricieuses figures. Pourtant cette belle salle, ces vastes galeries qui l'entourent, ce riche plafond, ces élégantes murailles tout cela n'est que provisoire.
Maintenant que le chemin de fer n'est plus un problème, on espère que bientôt on lui permettra de s'avancer de quelques pas dans l'intérieur de la ville, jusqu'à la Madeleine par exemple, et certes ce serait justice. A quoi bon cacher sur ces hauteurs reculées ce chef-d'œuvre dont nous devons être fiers ? Pourquoi nous forcer à aller chercher nous-mêmes le chemin de fer, quand le chemin de fer ne demande pas mieux que de venir à nous ? Mais vous verrez qu'avant peu, avant six mois sans doute, nous lui ferons tous les honneurs de la ville, et que nous lui dirons comme à un conquérant pacifique : - Soyez le bien venu, seigneur !

A deux heures et demie, la Reine, Mme la duchesse d'Orléans, les jeunes princes et les jeunes princesses, montaient dans une de ces immenses et riches voitures qui semblent marcher toutes seules sur ce chemin qui marche et qui les pousse ; M. le duc d'Orléans et M. le duc d'Aumale prenaient place sur une des banquettes de l'impériale, à l'air libre, à côté de M. Clapeyron ; plus de cent cinquante personnes occupaient les berlines fermées, les berlines ouvertes, les diligences, les wagons, etc. Toutes ces voitures tiennent l'une à l'autre par un lien de fer ; mais, qu'elles avancent, qu'elles reculent, qu'elles marchent, qu'elles s'arrêtent, le moindre choc est impossible.

Le matériel de l'administration se compose jusqu'à présent de 105 voitures qui peuvent contenir 4070 places. Ainsi donc, par un beau jour de dimanche, tout Paris peut être transporté sur la verdure, sous les frais ombrages de la forêt de Saint-Germain.
Quand tout le monde est placé, on prend les ordres de la Reine, les trompettes donnent le signal du départ, on est parti ! Entendez-vous s'agiter, impatient comme le cheval de Job et comme lui disant : allons ! ce coursier de feu et de fumée qui jette tout au loin le bruit et l'écume ! Noble et intrépide cheval, que rien n'arrête infatigable, rapide, sans égal, toujours à l'œuvre, n'ayant jamais peur de la route, mais au contraire faisant peur à la route, qu'il parcourt d'un pas toujours égal. Je ne sais rien de plus imposant que cette force irrésistible et cependant obéissante, qui vous entraîne ainsi plus rapide que les vents. A son premier pas, vous l'entendez qui pousse un cri de joie, mais bientôt elle se calme, vous pouvez à peine suivre du regard cette fumée qui vole et qui passe. Où allez-vous ? Demandez-le à cette âme matérielle du monde visible qui vous emporte. A peine vous voyez-vous aller, à peine sentez-vous le mouvement qui vous enveloppe de toutes parts on ne marche pas, on glisse, on ne part pas, on arrive ; le vent vous frappe au visage et rafraîchit votre tête brûlante, votre cœur bat plus doucement dans votre poitrine dilatée, vous vous rappelez malgré vous ce vers d'Horace : Album mutor in alitem ! Que dit-on ? que ce chemin de fer est une grave entreprise ? qu'il est une fortune ? qu'il allonge la vie ? qu'il nous triple à coup sûr ce grand et sévère capital qu'on appelle le temps ? qu'il est destiné à faire de la France un vaste jardin dont la capitale et les fleurs seront partout et nulle part ? On calomnie le chemin de fer ; c'est bien mieux qu'un capital, c'est bien mieux qu'une fortune, c'est bien mieux que tout ce que vous pouvez dire, c'est un plaisir inconnu, c'est une émotion sans égale, c'est le plus grand plaisir de ce monde. Gagner du temps ! Qui a dit cela ? Oh ! les belles heures que nous allons perdre au contraire, au milieu des airs, emportés par le chemin de fer !
Autrefois, c'est-à-dire hier, pour aller à Saint-Germain, la route, disiez-vous était bien belle. Partout de beaux paysages, de frais vallons, de pittoresques montagnes, des eaux murmurantes des bois, des fleurs, de vieux clochers dominant la verdure ; oui mais cependant il vous fallait descendre dans ces plaines, il vous fallait gravir ces montagnes, il fallait passer ces rivières ; vous aviez pour compagnons de voyage assidus le soleil et la poussière et quand enfin vous étiez arrivés au but de votre route, quand vous étiez assis sous un vieux arbre de la terrasse, non loin du château qui a vu naître Louis XIV, vous restiez là dans votre fatigue, et tout à coup, sans avoir le loisir d'errer dans ces grands bois, vous pensiez à regagner la ville ; la nuit venait qui couvrait de son ombre tout ce paysage, et vous vous disiez à vous-même en revenant que la route est longue ! qu'elle est obscure ! Tout pauvre homme que je suis, j'aime encore mieux me promener à travers les chevaux et les équipages du bois de Boulogne, dans la poudre et à pied.

Mais à présent, c'est à présent qu'il faut parler de Saint-Germain et de sa belle route ! Ces ombrages courent devant vous comme un frais cortège. C'en est fait, toute vallée est comblée, toute montagne est aplanie. La vallée n'a plus pour vous que ces deux bras qu'elle vous tend d'un air maternel, la montagne s'ouvre d'elle-même pour vous faire passage ; si la terre résiste, la vapeur qui vous emporte traverse la terre étonnée et grondante le fleuve, vous le passez à pied sec, la flèche haut clocher, vous la touchez de la main tout vous sourit, tout vous appelle, tout vous favorise ; vous foulez aux pieds la poussière ; vous défiez le soleil à la course et à peine êtes-vous parti que vous voilà tout d'un coup étendu sur le gazon en vous disant : déjà !
Alors vraiment cette belle forêt de Saint-Germain est à vous. Vous en êtes le maître absolu : Vous avez tout un jour pour la parcourir dans tous les sens. Ne craignez rien, vous arriverez toujours assez tôt à la porte de votre demeure. Courez tout le jour, dormez si vous voulez dormir, cherchez l'ombre ou cherchez le soleil ou cherchez des vers, (vaine recherche !) ne craignez rien, pour peu que la nuit venue, vous songiez à repartir, en un clin d'oeil vous êtes chez vous tout chargé de parfums de gaîté, de calme de repos, de bonheur.
Il y a un conte de fées où il est parlé d'un tapis enchanté. A peine assis sur ce tapis, vous pensez où vous voulez aller et vous y êtes. Dans ce tapis ne reconnaissez-vous, pas et clairement prédits les chemins de fer ?
Ne parlons donc pas d'affaires, ne faisons pas de statistique à propos du chemin de fer de Saint-Germain !
Par Vulcain rien ne serait plus facile ! A ma place il y en a qui vous diraient : - approchez-vous ! Voici un chemin de 18,450 mètres, la voie a un mètre 50 centimètres de largeur ; l'entrevoie, 1 mètre 80 centimètres ; les bords en dehors des voies, 1 mètre 4 centimètres. Voilà qui va bien. Quant au souterrain des Batignolles il est divisé en deux galeries : chacune de ces galeries a deux voies d'une largeur de 7 mètres 40 cent. ; la hauteur n'est pas moins de 6 mètres, il a plus de 400 mètres de longeur ? Ne serons-nous pas bien avancés, quand nous saurons toutes ces belles choses ? Et si notre homme ajoute que le chemin de fer traverse dix-huit ponts, trois ponts sur la Seine que direz-vous ? Et s'il vous explique comment il y a un 300 millionième de plus à tirer en venant de Saint-Germain à Paris, qu'en allant de Paris à Saint-Germain, ne serez-vous pas un homme bien instruit ? Et s'il ajoute qu'à l'entrée de la ville le rayon des courbes est diminué à 900 mètres irez-vous par hasard faire le signe de la croix ? Mais, tenez je veux que vous en ayez le cœur net ; baissez-vous et pesez-moi ces rails ? qu'en dites-vous ? Vous trouvez qu'ils sont bien lourds, n'est-ce pas ? Dam ! c'est qu'ils pèsent quatorze kilogrammes et demi de plus que les rails du chemin de fer de Saint-Etienne, quinze kilogrammes de plus que les premiers rails du chemin de Liverpool !
Si vous n'êtes pas satisfaits de toute cette érudition, mon homme va entreprendre ab ovo l'histoire des chemins de fer. Il commencera par vous prouver que les routes des Romains, les canaux, les chemins de tout genre et de toute espèce, ne sont guères que de misérables façons d'aller ; à peine daignera-t-il compter pour un chemin, le Rhône ou le Rhin, en descendant le fleuve, bien entendu. Allons toujours, vous savez que les chemins de fer ne sont pas encore à l'usage du savant qui fait montre de sa science. Notre savant vous dira donc que le premier chemin de fer qui a été entrepris était en bois.
M. Beaumont de Newcastle en 1676, établit à l'usage du charbon, un chemin de ce genre qui n'eut aucun succès. Le second chemin de fer fut fait en bois recouvert de fer ; le troisième chemin de fer fut fait en fonte ; on n'arriva qu'avec bien de la peine au chemin de fer en fer. En ce temps-là, deux poulies ou un mauvais cheval remplaçaient la vapeur. La première fois qu'on se servit de la vapeur, la vapeur ne marchait pas, elle tirait à elle le wagon. On ne lui avait pas dit encore : Marche ! marche ! Mais en 1810, le signal fut donné : l'Angleterre, qui n'a pas inventé la vapeur, mais qui s'en est servie la première, allait déjà comme une grande et savante majesté sur ses chemins de fer, que nous n'en étions encore qu'à la marmite autoclave pour machines et aux montagnes russes pour rail-ways. Ainsi, Liverpool et Manchester, Carlisle, Newcastle, le comté de Glamorgan, Cardiff et Mestyr-Tydwill, Cromford et High-Peak, Birmingham et Bristol, Leeds et Selby, Canterbury et Whistable, l'Ecosse et l'Irlande, eurent bientôt leurs chemins de fer en fer.

A ce propos notre homme ne manque pas de vous arrêter sur le chemin de Londres à Greenwich, dont le viaduc est élevé sur mille arches de 22 pieds au dessus du sol, et qui a coûté 11 millions. - Quant aux locomotives elles ont subi autant de révolutions que le fer des chemins. Elles n'ont été d'abord que des rosses poussives, bonnes tout au plus pour les coucous de Saint-Germain ; elles se sont bientôt élevées à la dignité de cheval de fiacre, puis elles ont fait le service d'un bon cheval normand à présent elles défient à la course, et en leur donnant une heure à l'avance sur soixante minutes, tous les chevaux anglais de lord Seymour. Et voilà ce qui s'appelle aller.

Quant à vous dire comment on est arrivé à perfectionner ces machines roulantes à volonté, rien n'est plus simple. On les a montées sur six roues ; on a placé les cylindres à l'intérieur ; on a agrandi la boite à feu, ce qui fait que le cheval mange un peu plus d'avoine. Bref, cela est aussi clair que la bossette et la gourmette du cheval de Chérubin.

Là dessus, notre homme vous raconte aussi, en calculant sur ses doigts, que, bon an mal an, et en attendant mieux l'Angleterre transporte sur ses chemins de fer 10 millions de voyageurs, 300,000 bêtes à cornes, sans compter 1 million 700,000 moutons et cochons ; disant cela, notre homme est prêt à sourire de pitié sur le chemin de fer de Saint-Germain.
Non, non, ne méprisez pas notre chemin de fer.
C'est justement là pourquoi je l'aime ; parce qu'il ne comptera pas les tonnes de marchandises comme un vaisseau américain, parce qu'il n'aura à transporter ni un demi-million de bêtes à cornes, ni un demi-million de cochons ; parce qu'il est beaucoup moins un chemin pour les marchandises que pour les douces joies de la ville, parce qu'il est destiné à porter beaucoup plus de jeunes gens amoureux que de spéculateurs de cinquante ans ; parce qu'il est une fête pour Paris et non pas un lucre, parce qu'il mène dans les champs et non pas dans les fabriques de bas de coton, parce qu'il est leste, joyeux, paré, animé par le plaisir. Voilà pourquoi je l'aime parce que c'est le chemin qui mène à la campagne, qui vous apporte l'ombre, les fleurs, les eaux, les fruits, le lait chaud, les œufs frais, les gâteaux de Nanterre, la forêt, les chansons, les courses joyeuses, l'air, le ciel et le printemps.

Mais voici notre savant qui reprend son texte commencé. Que serait-ce donc si vous aviez vu le chemin de fer de Manchester à Liverpool, un tunnel qui traverse Liverpool sur une étendue de plus d'un mille et un quart, à une profondeur de cent vingt-trois pieds au dessous du sol ? Voilà une galerie ! Vingt-deux pieds de largeur sur seize pieds de hauteur ! Et les chemins des Etats-Unis, qu'en dites-vous ? Voilà des chemins à qui on n'a pas marchandé la terre, qui circulent librement et sans entraves, qui n'ont à renverser sur leur passage ni les parcs, ni les grilles, ni les murailles, ni les maisons, ni les châteaux ! Ils enveloppent de mille circuits infinis toute l'Amérique, ils circulent dans ce grand corps, comme le sang humain dans les veines ; entre Boston et Providence on fait dix-sept lieues en deux heures ; on va de New-York à Philadelphie (trente-quatre lieues) en cinq heures et demie ! Et si vous saviez qu'on a tracé un chemin entre Philadelphie et Washington et tant d'autres, d'autres dont l'œil de l'aigle pourrait à peine suivre le vol immense, que penseriez-vous Monsieur ? Vous diriez avec moi, en soupirant de regret et de pitié, que ce sont là véritablement des chemins de fer !

Ainsi parlent les savans mais nous autres nous sommes moins ambitieux et plus modestes. Notre chemin de fer de Saint Germain n'a que quatre lieues et demie, mais ce sont quatre lieues dans le plus beau pays du monde ; son plus long souterrain n'a que 264 mètres, mais c'est une voute si belle et si légère ! Il ne compte, il est vrai, que dix-huits ponts, mais sous trois de ces ponts coule lentement l'eau transparente ; un de ces ponts, le pont courbé, est même dit-on, un chef-d'œuvre. Que voulez-vous : Nous ne sommes encore ni des Anglais ni des Américains, Dieu merci ! Nous ne sommes pas tous et tout-à-fait des hommes d'affaires et rien que des hommes d'affaires.
Si nous ne manquons pas de marchands, Dieu nous a fait la grâce de ne pas manquer non plus d'artistes, de poëtes, de musiciens de jeunes gens, d'amoureux, de flâneurs. En Amérique on dit que les chemins chôment le dimanche ; eh ! notre chemin de Saint-Germain est justement un chemin fait tout exprès pour le dimanche. Le dimanche sera l'Automédon le plus gracieux, le plus actif, le plus alerte du chemin de fer.
Voilà encore pourquoi nous aimons notre chemin de fer ; il est fait pour le jour du repos ; les vôtres, au contraire (je parle aux Américains), marchent tous les jours, excepté les jours de fête. Vous, quand vous vous mettez en voyage, vous prenez vos vieux habits et vos vieux chapeaux, vous dîtes adieu à vos enfans et à vos femmes, et vous courez bien souvent après une banqueroute ! Nous, quand nous irons sur le chemin de fer, nous mettrons nos plus beaux habits et nous dirons à nos enfans et à nos femmes, venez partager notre joie !
Ce sont là de notables différences. Croyez-moi, c'est déjà quelque chose d'assez curieux et d'assez rare un chemin de fer, où l'on comptera, non pas les tonneaux de marchandises, mais les gens heureux qui passent.
Ne cherchez pas une autre cause à cet immense concours de curieux de toutes sortes qui assiègent déjà toutes les avenues de Saint-Germain ; s'ils ne voyaient entre les deux rails de fer que des écus d'or et des lettres de change qui passent ils n'iraient pas si vite pour les voir et pour les saluer. L'homme ne bat guère des mains aux écus qui lui viennent, mais il salue de bon cœur la joie universelle. Cette joie est la joie de tout le monde ; cette marchandise, ces écus qui passent, ne sont que les marchandises et les écus de quelques uns. Ce que je dis là, je l'ai vu dans le premier chemin de fer qui ait été entrepris en France, le chemin de fer de Saint-Etienne. Quand on l'entreprit on ne pensait qu'au charbon de terre qu'il devait transporter. On avait calculé avec soin toutes les tonnes de charbon que renfermait le bassin houiller de Saint-Etienne, on n'avait pas songé un seul instant aux hommes qui vivaient sous le soleil. En ce lieu, dans ces montagnes, les marchandises étant tout, l'homme rien, l'homme ne devait venir qu'après la marchandise et quand la marchandise le permettrait. La houille d'abord, les voyageurs, ensuite ; si bien qu'il fallut que l'homme eût bien peu de cœur pour cheminer ainsi et comme un vil mendiant, en concurrence avec la houille sur un chemin qui appartenait à la houille.

Toujours est-il que depuis le premier jour de son inauguration et fidèle à sa mission de charbonnier, de fondeur, de maître de forges, de chef d'usines, d'exploitateur de minerai, le chemin de fer a conservé son aspect triste, morne, commercial. On voit trop que la houille, le fer, les ballots, sont les vrais maîtres de cette voie rapide. Le voyageur humilié la traverse en silence. Pas un éclat de voix, pas un éclair de gaîté mais, au contraire, on se parle à l'oreille, on se tait, on se fait petit pour laisser plus de place à la houille qui passe. Sur un pareil chemin l'homme qui passe se sent humilié et en effet il ne passe qu'en contrebande.
Non certes, il n'en sera pas ainsi du chemin de fer de Paris à Saint-Germain. Ce chemin-là appartient aux voyageurs et aux plus jeunes encore et aux plus oisifs encore, et aux plus heureux : - Place à l'homme avant tout, - place aux jeunes gens, place aux jeunes filles, place aux plaisirs ; les affaires et les ballots viendront demain.

Telles étaient mes pensées confuses, et bien confuses en effet car si j'avais pensé seulement la moitié de ce que je vous dis là, j'aurais eu le temps de faire vingt fois la route. Cependant vous est-il arrivé quelquefois d'aller très vite et de couper votre pensée en trois parties ? La première partie marche au devant du postillon en faisant claquer son fouet ; la seconde partie vous suit en chantant tout bas comme un chasseur de bonne maison mal élevé ; la troisième enfin cause familièrement avec vous à moitié endormi et sans que vous preniez la peine de lui répondre.
- Cette admirable ubiquité de l'homme qui va au grand galop de quatre chevaux, vous ne l'avez jamais plus éprouvée que sur le chemin de fer. En effet ce ne sont pas quatre chevaux qui vous entraînent, ce sont cinquante chevaux qui courent. - Voici donc que tout d'un coup, un nuage passe sur nous, nuage mêlé de fumée, ce n'est rien, ce sont 264 mètres d'une voûte admirable qui ont glissé légèrement sur nos têtes ; au sortir de cette voûte vous glissez par un mur de tranchée, jusqu'à l'aqueduc de ceinture. Mais comment voulez-vous que je compte toutes ces choses qui s'enfuient ? Les ponts sur la Seine, ces cinq ponts qui eux-mêmes dominent d'autres ponts - moins élevés, ces tranchées qui s'enfoncent jusqu'à six mètres, ces remblais de vingt mètres de hauteur, une carrière de pierre traversée, ou pour mieux dire tranchée comme par le rasoir, - travaux de géans dans un si petit et si glorieux espace. - Voici déjà Asnières ; saluez l'Arc-de-Triomphe, noble pierre chargée de nos victoires et de nos grands hommes, qui s'élève aussi haute et plus fière que les montagnes. Voyez s'enfuir dans le nuage la flèche de Saint-Denis que vient encore de frapper la foudre impuissante ; dans ce lointain lumineux brillent doucement, comme des reines, mais comme des reines bourgeoises, les îles royales de Neuilly ; cet immense jardin anglais, c'est Colombes à l'église gothique ; voici Nanterre. Autrefois elle arrêta les Normands et qu'ils seraient confondus ces hardis brigands s'ils entendaient passer au pas de course cette musique militaire qui nous accompagne ! Cependant regardez ces pentes charmantes, ne dirait-on pas que toute cette verdure se précipite doucement dans les flots, comme fait le soleil le soir ? C'est le Mont Valérien qui se penche ainsi pour regarder cette tempête qui passe en voiture. - Procella ex astris !

Ainsi tout s'enfuit et tout passe devant nous églises, presbytères, châteaux, maisons blanches aux volets verts, rêve de Jean-Jacques ! Eglises à la flèche élancée, vieux arbres aux branches touffues, vignes aux feuilles plus jaunissantes que les grappes ! Laissez Nanterre se choisir une rosière de cette année ! saluez Rueil qui se souvient du cardinal de Richelieu. Hélas ! s'il l'eût voulu, le terrible, cardinal depuis cent cinquante ans la vapeur serait au nombre des puissances. C'est une touchante histoire qui se lit dans les lettres de cette folle et belle Marion de Lorme à M. de Cinq-Mars.
Un jour un vieux homme, sans cheveux, se présente chez le cardinal de Richelieu, et tout en tremblant, il démontre à son Eminence, comment avec un peu d'eau bouillante, lui le vieil homme il a trouvé le moyen de soulever le monde. Le cardinal lui répond qu'il est fou.
Le vieillard insiste, le cardinal ordonne qu'on le jette à la Bastille, et delà à Bicêtre, car le premier inventeur de la vapeur est mort fou, et il y avait de quoi être fou !
Mais aussi, pauvre homme de quoi s'avisait-il, dire au cardinal de Richelieu : j'ai trouvé une force plus puissante que vous, Monseigneur ; ce n'est rien qu'une goutte d'eau qui n'est même plus une goutte d'eau, qui est réduite à l'état de vapeur ! Si le cardinal de Richelieu ne l'eût pas cru un fou, il eût fait tuer cet homme ; lui, souffrir une pareille découverte ! lui qui n'a pas pardonné au grand Corneille d'avoir découvert le Cid !
Mais à Rueil, si le cardinal a passé, s'est reposée enfin dans la tombe cette bonne et touchante impératrice Joséphine ; plus loin le village de Croissy se regarde complaisamment dans l'eau du fleuve. A cet instant la vue est admirable ; vous laissez à votre droite le pont de Chatou, et par une légère courbe, vous pénétrez dans la forêt de Vésinet. C'est le Roi qui l'a permis ; il n'a rien refusé au chemin de fer, il lui a laissé abattre les arbres qui gênaient son passage, il lui a livré toute la terre dont il avait besoin ; la terre que tu foules est à toi ! Il faudrait en France beaucoup de propriétaires comme celui-là, et vous verriez marcher les chemins de fer !

Mais arrêtons-nous ! nous sommes arrivés !

Il y avait vingt-cinq minutes que nous avions entrepris ce voyage de quatre lieues et demie. Il faut tout dire, nous étions en retard d'une minute et quelques secondes. J'ai vu M. Emile Peyreire froncer le sourcil ; il était sur le point de gourmander sa machine ; j'ai vu le moment où il allait lui dire : Je crois que j'attends !

M. Emile Peyreire est une de ces volontés fermes et intelligentes qui peuvent et qui doivent mener à bonne fin les entreprises les plus difficiles. Il a été secondé dans cette œuvre par plusieurs esprits de sa trempe : MM. Lamé, Clapeyron, d'Eichtal et Michel Chevalier.
Ce noble esprit de tant d'avenir s'est promené plus d'une fois sur cette ligne ainsi tracée ; il a appliqué à cette place, la science qu'il avait été chercher dans les Etats-Unis d'Amérique. Avec de pareilles intelligences, avec de pareilles volontés, avec le crédit d'un Rothschild, avec la Reine et Mme la duchesse d'Orléans pour commencer le premier voyage, le moyen de ne pas réussir !
Un autre jour nous aurions monté nous aussi jusqu'au château de Saint-Germain fondé par Louis-le-Gros en 1124 ; nous aurions cherché avec respect les traces effacées de François Ier de Henri IV et de Louis XIII ; nous nous serions promenés sur cette belle terrasse qui commence au château et qui se perd au loin dans la forêt. Mais au rond-point où s'arrête le chemin de fer en attendant qu'il reprenne sa course, un vaste pavillon s'élève ; là une collation des plus élégantes et du goût le plus délicat, a été offerte aux augustes voyageurs ; les vins les plus frais, les plus beaux fruits de l'automne, les porcelaines en vieux Sèvres, la vieille argenterie, tout le luxe fondé sur une grande affaire, et sur une longue suite d'affaires, avait été déployé dans cette vaste galerie ; en même temps les autorités de Saint-Germain, les populations voisines accouraient de toutes parts hommes, femmes, enfans, les gardes nationales l'arme au bras, le canon se faisait entendre des hauteurs de Saint Germain, les chevaux des dragons et des gardes municipaux se cabraient, effrayés de ce nouveau rival qui vomissait la flamme et la fumée, et qui doit les remplacer tous un jour.
A peine arrivé, M. le duc d'Orléans passait en revue la garde nationale de Saint-Germain. Du haut en bas de la montagne c'étaient des fanfares, c'étaient des tambours, c'étaient des cris prolongés de vive le Roi !

En effet, il manquait seul à cette fête parisienne et bientôt nationale, ce Roi qui l'autre jour encore inaugurait Fontainebleau et Versailles. Tous les regards reconnaissans le cherchaient dans cette foule, et chacun le saluait sans le voir.

Après une demi-heure de repos (rien ne fatigue comme l'étonnement et l'admiration ), on remonte en voiture ; le peuple bat des mains et de plus belle sur le passage de cet immense convoi ; et que dire encore ?
Nous avons été si vite que nous avons regagné la minute que nous avions perdue. Cette fois, nous étions arrivés que nous n'étions pas encore partis.

M. le duc d'Orléans est revenu plus tard par un autre convoi. Après avoir examiné avec un soin curieux et intelligent tous les plans de MM. Lamé et Clapeyron, il a voulu s'arrêter au pont sur la Seine à Chatou, au pont Biais au dessus de la route de Chatou, à Nanterre, au pont d'Asnières, et au souterrain des Batignolles. Il a plusieurs fois manifesté toute son admiration pour ces beaux et savans travaux, et a adressé les complimens les plus flatteurs aux chefs de cette vaste entreprise.
Après avoir remercié de la manière la plus gracieuse les administrateurs et le directeur de tout le plaisir que leur avait fait éprouver leur voyage, la Reine et M. le duc d'Orléans ont laissé des marques de leur générosité pour les ouvriers de la compagnie.

Ici s'arrête ce récit dix fois plus long que le voyage ; je pouvais dire, en effet, dès la première ligne de cet article :

Le chemin dont je parle est déjà loin de moi !

J.J.

Que de fleurs de rhétorique jetées sur tant de prodiges de technique ! Ces émerveillements sont comme une poussière d'anges sur l'époque.

Grâce à l'obligeance d'Henri Badie - et de son épouse - voici une magnifique photographie du Chalet de Lauquié à Foix au milieu de son parc et des arbres splendides plantés par son créateur Jean Tersouly (°1817-1892) :

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Henry Badie d'Arcis (°1947) est le fils aîné de Michel Badie (°1916-1980), docteur en médecine, gynécologue obstétricien des hôpitaux, chef du service maternité de l’hôpital François Quesnay de Mantes la Jolie (78) et le filleul d'Anne-Marie Giard (°1919-1988), soeur aînée de Louis Giard (°1920-2012).
Petit-fils du médecin-colonel Antonin Badie (°1882-1959) et de Juliette Fourtanier (°1882-1948), arrière-petit-fils de l'avocat Paul Fourtanier (°1842-1924) et d'Alix Tersouly (°1860-1943), celle-ci troisième et dernière fille de Jean Tersouly et Jenny Davesne (°1825-1914).

Une autre photographie du chalet de Lauquié directement à partir d'une plaque de verre :

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Jeanne Pomiès (°1874-1961) en religion soeur Carmita, soeur aînée de Madeleine Pomiès (°1877-1960) épouse de Jean Regnault (°1869-1962), prise en photographie en septembre 1897 :

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Mère Carmita était la marraine de Jeanine Regnault née à Toulouse en mars 1902.

Une vue de Foix vers la même époque :

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La famille Tersouly est donc tombée en quenouille en trois branches, les Réveillac, les Pomiès et les Fourtanier.
Les Réveillac se sont installés à Paris par leurs mariages et pour leurs affaires.

Le Figaro du 25/4/1901 :

Avant hier : A la même heure on bénissait, à Saint-François de Sales, l'union de M. Réveillac avec Mlle Noblecourt.

• Les robes des mariées et celles de cortège, d'un style impeccable et d'un goût exquis, ont soulevé l'admiration de l'assistance.

Une indiscrétion nous a fait savoir qu'elles étaient signées Majesty.

Journal des débats politiques et littéraires du mardi 16/10/1900 :

Ce matin, à dix heures, a été célébré, à la mairie du 16e arrondissement, le mariage de M. Aimond, fils du député de Seine-et-Oise, maire de Saint-Leu-Taverny, avec Mlle Fernande Delmas, fille de l'ingénieur des arts et manufactures, professeur à l'Ecole centrale, chevalier de la Légion d'Honneur. Les témoins de la fiancée étaient ses deux oncles, M. Scoumanne, notaire honoraire (à Tours), et M. Noblecourt ; ceux du fiancé M. G. Marest, son oncle, et M. Gérard, ministre de France à Bruxelles.
Le mariage religieux sera célébré demain midi en l'église Saint-Honoré d'Eylau.

Le Figaro 17/10/1900 : MARIAGES

Le mariage de Mlle Fernande Delmas, fille de M. Delmas, l'auteur du palais du Commerce à l'Exposition, avec M. Georges Aimond, fils du sympathique député de Seine-et-Oise, a été célébré hier en l'église Saint-Honoré d'Eylau.

Les témoins étaient pour la mariée MM. Félix Noblecourt et Scoumanne, notaire honoraire, ses oncles ; ceux du marié, MM. Gérard, ministre de France à Bruxelles, et G. Marest.

La partie musicale avait été organisée par M. Renaud, l'éminent artiste de l'Opéra, qui a interprété, avec la voix et le style admirables si souvent applaudis, le Pater de Niedermeyer, l'O Salutaris de Dubois et l'Agnus Dei de Fauré.

A la sacristie, noté au hasard du défilé MM. Haussmann, Amodru, Berteaux ; comtesse Boni de Castellane, P. Richard, Chautemps, Hubbard, Holtz, Périllier, Castillard, etc., et un grand nombre d'hommes politiques et de maires de la 2° circonscription de Pontoise ; MM. Bouquet, directeur au ministère du commerce ; Duvigneau de Lanneau, Cavet, président de la Société des ingénieurs civils; Hegelbacher, sous-directeur à l'Ecole centrale, etc.

Il s'agit d'Emile Théodore Aimond (°1850-1917), X 1870, ingénieur civil des Mines.
Georges Aimond (°1878-1923), élu député du Bloc national pour la Seine et Oise (Meulan), était également avocat. Il était le fils du sénateur Émile Aimond, mentionné au chapitre précédent et mort en 1917, Georges Aimond était caporal en 14/18 et décoré de la Croix de guerre.

A la génération suivante les trois branches tombent de nouveau en quenouille : dans les Mestre pour les Réveillac, dans les Regnault pour les Pomiès, dans les Lassalle et les Badie pour les Fourtanier !

De jolies lettres de Gabriel Fauré (°1845-1924) qui était souvent reçu dans la famille Tersouly adressées à Suzanne Réveillac (°1888-1984) épouse de Robert Mestre (mise en vente à l'étude Rossini le 19/10/2009) et à sa mère Berthe Tersouly (°1852-1938), fille de Jenny Davesne (°1825-1914) :

3 lettres autographes signées, Paris et Monte-Carlo 1911-1914 et s.d., à la famille Réveillac à Foix ; 6 pages et demie in-8, en-têtes Conservatoire national de Musique et de Déclamation et Hôtel de Paris, enveloppe. Jolie correspondance familiale.
Paris [13 août 1911], à Mlle Suzanne Réveillac. « Ma chère petite, je ne t'aimerais plus si tu ne m'appelais pas vieux tonton ! »... Il déconseille un excès d'études techniques. « Tu as raison de t'offrir une saison de Schumann ; il en vaut la peine. D'ailleurs la Sonate en Fa # mineur ne peut pas te sembler plus difficile que celle en sol mineur ; à la longue, tu t'apercevras qu'elles souffrent l'une et l'autre du même défaut. Lequel ? Je ne te le dirai pas. Cherche »... Son fils Philippe a aidé au « déménagement si long et si dur à la rue des Vignes ».
6 février 1914, à Berthe [Réveillac], sur le « grand malheur qui vous atteint tous par la disparition de votre si chère et si admirable mère. Vous savez combien, nous aussi, nous l'aimions et combien nous vous aimons tous ; vous savez combien nous nous considérons comme de votre famille ! »
... Monte-Carlo, sa chère Berthe. Il sera à Marseille samedi soir pour la répétition du concert, mais « comme j'avais accepté depuis longtemps de dîner chez le chef d'orchestre Gabriel-Marie dimanche soir, je me trouve dans l'impossibilité d'aller vous voir »... Il demande des nouvelles de Foix, et des études de piano de Suzanne : « Et les gammes, et les octaves, et les tierces ???? »...

Elles ont été acquises par la bibliothèque de Toulouse, lieu de naissance de Jeanine Regnault en 1902 et où l'entrepreneur Adolphe Réveillac (°1841-1910) habitait à cette époque.
En fait c'est vieux toutou, le pseudonyme affectueux dont Gabriel Fauré était affublé dans ma famille !

32, Rue des Vignes à Paris, Passy dans le 16ème demeure de la famille de Gabriel Fauré qui y est mort en novembre 1924 ; Adolphe Réveillac et ses deux fils Maurice et Marcel Réveillac, tous deux ingénieurs se sont installés vers 1890 dans un appartement au 77 avenue Henri-Martin, donc pas très loin.
Robert Mestre (°1888-1975) et Suzanne Réveillac (qui habitaient à Levallois-Perret) n'ont eu qu'un fils Pierre Mestre qui vivait à Monte-Carlo (jusqu'à son décès en 1999).

Gabriel Prosper Marie (°8/1/1852 Paris, 5ème ancien - septembre 1928 Puigcerda, frontière espagnole), études au Conservatoire de Paris, organiste, était une figure parisienne, proche de la comtesse Greffulhe. Il exerçait ses fonctions de chef d'orchestre à la tête de la Société nationale de musique entre 1881 et 1887, au Havre, au Théâtre-Lyrique puis à Bordeaux (directeur des concerts de la société Ste-Cécile de Bordeaux) et Marseille (1902-1912), réservant en été son art au casino de Vichy (1893-1897). Auteur de valses dont Conversation, Sous les frênes, En Voyage et Caressante et autres pièces comme Suite gaie, Quand l'ombre descend, Lamento, Sur le mode mineur, la Ronde des Bachi-Bouzoucks et Sérénade badine etc. Il ne resta à Rouen que pendant l'administration Verdhurt. Collaborateur de Lamoureux et chef d'orchestre à la SNM, compositeur lui-même, signa plusieurs arrangements d'oeuvres de Chabrier.
C'est alors que Grieg conseilla d'engager Gabriel Marie qui avait dirigé sa musique à l'Exposition Universelle de 1889 : Monsieur le Directeur, J'aurais voulu, pour conduire Peer Gynt, le chef d'orchestre Colonne, mais il m'écrit que ...
Le Gaulois du 7/8/1881 : Ne quittons pas les Folies-Bergère sans constater le succès croissant du ballet de M. Gabriel Marie, La Courtille. M. Gabriel Marie est, comme on le sait, chef d'orchestre au casino de Trouville.
Le Gaulois du 31/5/1891 : M. Gabriel Marie, qui a fait ses preuves comme maître de chapelle et s'est mis hors de pair au théâtre des Arts de Rouen, et au théâtre Lyrique de l'Eden.
le Gaulois du 9/9/1928 : GABRIEL MARIE
C'est un des plus vieux collaborateurs de Charles Lamoureux qui vient de s'éteindre brusquement, au cours d'un voyage en Espagne, à l'âge de soixante-dix-sept ans. Chef d'orchestre et compositeur, Gabriel Marie, qui s'était retiré à Marseille depuis plusieurs années, avait dirigé les concerts du Trocadéro et du Vaudeville, puis ceux de l'Exposition de 1889, ainsi que de nombreuses grandes auditions parisiennes, au cours desquelles il dut mettre en valeur une technique remarquable et un goût musical d'une grande perfection.
C'est enfin lui qui monta au pupitre lors de la création de Samson et Dalila, de Saint-Saëns, à Weimar, en 1890, et qui, pendant dix ans, de 1902 à 1912, fut l'animateur des Concerts classiques de Marseille où il fonda en outre un institut musical réputé.

Deux autres demeures de la famille du côté Tersouly-Fourtanier ; ils étaient installés au Chalet de Mercié à Mas-Grenier (Tarn et Garonne) près de Verdun-sur-Garonne et à Fronton (Haute-Garonne).

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Ce sont des résidences d'été ; en hiver les Pomiès et les Tersouly habitaient leurs maisons situées esplanade de Villote à Foix. On dit aussi allées de Villotte, esplanade plantée d'arbres touffus où avaient lieu les fêtes et réjouissances publiques de la ville-préfecture de l'ex-comté de Foix.

Si E.T.A Hoffmann aimait les femmes dont la séduction était un chant, Gabriel Fauré était lui attiré par la sensualité pure de l'odor di femina et ce contact froufroutant des belles demoiselles comme il en trouvait dans la maison de Jean Tersouly dont les trois filles étaient trois grâces à ses yeux.
Robert Schumann a admirablement dépeint la variété kaléidoscopique des sentiments féminins dans sa Fantaisie en ut majeur et ses Kreisleriana.

Jean Tersouly était un homme intelligent mais plus encore un homme de goût - ce qui est peut-être excessivement rare quand cela est associé à des qualités pragmatiques d'homme d'affaires et d'entrepreneur. C'est lui qui a dessiné le chalet de Lauquié dont les briques roses s'harmonisaient parfaitement avec la végétation qu'il avait choisie et plantée tout aux alentours dans ce parc doucement en pente jusqu'aux berges de l'Ariège et dont les efflorescences exotiques répondaient au pures formes ouvragées de sa villa d'été.

Robert Schumann en épigraphe de sa Fantaisie, initialement intitulée Grande Sonate : Ruines, Trophées, Palmes avait choisi quatre vers de Schlegel :

A travers tous ces sons,
Rêve multiple de la terre,
Résonne un chant secret
Qui ne parle qu'à l'âme attentive.

Et au fond un beau jardin est un rêve secret ...

Schumann avait aussi voulu intituler son grand chant d'amour : Ruine, Arc de Triomphe et Constellation car c'est sous les étoiles que la musique se fait le mieux entendre.

L'amoureux se dédoublera toujours en Florestan, le passionné, l'emporté et en Eusébius, le doux, le rêveur comme le maître Kreisler !

La défaite de l'écriture est un phénomène marquant de notre époque ; son trop long règne subit une éclipse dont il est maladroit d'espérer une renaissance.

La fourmi mégalomane qui croyait avoir mille-pattes ...

La Science rêve le Monde ... c'est ce qu'elle fait le mieux !

La tâche de transformer le Monde étant forcément impure, mêlée de désirs de puissance.

Qu'est-ce que l'adaptation d'une espèce ? C'est sa capacité à subsister malgré des ratages. Plus une espèce est endurante à tout ce qu'elle ne réussit pas à vaincre, plus au fond elle montre de l'adaptation. Inutile de chercher plus loin : les stratégies d'évitement sont multiples ...

De l'esprit français ... et même des autres !

Le Temps du 24/2/1882 :

La vie à Paris.

Mon Carnaval. Causerie de Carême. Le thé et la causerie. Y a-t-il encore des causeurs ? Petite monographie de l'esprit. Comment on avait de l'esprit au temps des Grecs. Anacharsis et M. de la Palisse. Les actualités de Cicéron. L'esprit vrai et l'esprit de mode. Les rama de Balzac et les combles d'aujourd'hui. Les porte-manteaux de l'esprit. Talleyrand, Augustine Brohan. Jocrisse, Calino, Guibolard. Variétés d'esprit : Barrière, Augier, Aubryet, Dumas fils. Les causeurs. Méry et Dumas père. Sainte-Beuve et Gavarni. Autran, Sardou, Gounod, Chenavard. X. Doudan. Hérault de Séchelles et les causeurs du dix-huitième siècle. Mon Frère et Moi, par M. Ernest Daudet. La Poussière des causeurs. La fin du bal Mabille.

Le Carnaval s'est résumé pour moi en un gamin de dix ans qui, vêtu d'oripeaux, avec une toque de velours sur la tête, a passé et repassé sous mes fenêtres, tout un jour, trempé par la pluie du mardi Gras. Le matin, la toque était à peu près rouge ; le soir, elle avait la couleur de la boue où elle avait roulé plus d'une fois durant l'après-midi. Il y aurait dans cette antithèse matière à une infinité de réflexions parfaitement banales et je pourrais ajouter que, du jour au lendemain, la boue au Carnaval est devenue la poussière du Carême.

A Paris, la poussière du Carême affecte d'ailleurs diverses formes, selon les menus des endroits où l'on dîné. Car cette époque de jeûne est, à dire vrai, la saison des diners. On se mortifie avec des chauds-froids de volailles.
Un fait certain, cependant, c'est que les recettes des théâtres baissent d'ordinaire après les jours gras. Est-ce que, selon Guy Patin, le carnaval double ou triple le nombre des malades et diminue par conséquent, le nombre des spectateurs ?
Non. Mais, en temps de carême, on reste chez soi.
C'est l'heure des thés et de la causerie.

Ah ! la causerie ! Parlons-en. Où s'est-elle réfugiée, cette exilée, cette condamnée, cette douaière délaissée, et comment y aurait-il encore une causerie puisqu'il n'y a plus de causeurs ?
Il y a toujours des causeurs, et il y en aura toujours, surtout en France. Non pas que nous soyons, ainsi que nous l'avons répété trop souvent, le peuple le plus spirituel de la terre, mais parce que la causerie, comme la chanson, comme là baïonnette, est une arme française !

La chanson est morte, il est vrai, ou agonisante, et la baïonnette est devenue une antiquaille ; mais la causerie, cette fleur de l'esprit, n'est pas encore fanée. Il se trouve encore des gens qui la cultivent. Seulement, c'est une plante libre et qu'il ne faut ni trop cultiver, ni trop émonder, ni trop soigner. Les frondaisons capricieuses et les branches gourmandes font partie de son charme.

Il y aurait à faire, à ce propos, une Théorie de la Causerie et de l'Esprit qui serait peut-être aussi piquante et plus parisienne que la dissertation de Schopenhauer : De la quadruple racine du principe de la raison suffisante.

Qu'est-ce que l'esprit ? Et quelles sont les diffé.rentes sortes d'esprit ? Comment les peuples divers entendent-ils ce même mot, comprennent-ils cette même chose ailée, l'esprit ? L'esprit, pour reprendre la comparaison de tout à l'heure, est une fleur qui embellit avec le temps et qui prend diverses couleurs, affecte diverses variétés, selon les terrains où elle pousse. L'humour de Sterne a quelque chose de la verve de Rabelais et du sourire de Montaigne, mais il est, de l'humour. L'esprit en Allemagne, en Italie, en Espagne, varie d'aspects et de nuances. Je commets sans nul ajoute une hérésie en botanique, et l'auteur des Lettres de mon jardin, mon ami M. de Cherville, me le dira, mais une même rose ne doit pas avoir la même odeur, selon qu'elle pousse à Cachemire ou à Pœstum.

Il semble au surplus - puisque j'ai abordé ce chapitre spécial - que l'esprit, le raffinement de l'esprit, si l'on veut, soit une qualité toute moderne.

Je sais fort bien que beaucoup de nos bons mots qui courent encore les rues ou les journaux à l'heure présente sont comme le vénérable jeu de l'oie, renouvelé des Grecs, et cependant, à bien examiner, l'esprit chez les Grecs ; et les Romains n'a pas ce caractère spécial, cette séduction, cette légèreté particulière que nous appelons, nous, de l'esprit.

Il n'y a point là de pédante discussion à entamer. Il n'y a pas non plus de paradoxe. La vérité est que le sel attique manque parfois de sel.
Je viens de fermer un petit livre récent intitulé Bons mots des Grecs et des Romains. Il est de ces bons mots, majestueusement rapportés par Plutarque ou par Pline, qui sembleraient ridicules dans les colonnes du Tintamarre.

Les Grecs ont souvent le mot sublime ; je trouve plus difficilement chez eux le mot fin. Je ne parle pas des auteurs, Aristophane, Lucien ; je parle de leurs gens d'esprit de leurs causeurs, de leurs diseurs de bons mots. Sans doute, ils ont parfois le trait aiguisé. Alcibiade se présente chez Périclès. On lui dit que ce ministre est occupé à étudier le meilleur moyen de rendre ses comptes aux Athéniens. « Ne vaudrait-il pas mieux, dit-il, étudier le moyen de ne pas avoir à les rendre ? » C'est joli, sans doute, mais c'est modeste au théâtre on dirait que cela ne passe pas la rampe.

L'héroïsme va décidément mieux à ces anciens.
On demande à Antalcidas pourquoi les Spartiates sont armés d'épées si courtes ; il répond : « C'est parce qu'ils se battent toujours de près. » Alcibiade jeune se bat avec un garçon de son âge. Il le mord. L'autre lui dit « Tu te bats à la façon des femmes ! Et des lions, répond Alcibiade. » En ce genre ; les anas abondent. Ces Grecs ont aussi l'esprit de sagesse, celui du bon conseil bien pratique, Simonide dira qu'il s'est souvent repenti d'avoir parlé, jamais de s'être tu. Mais ce n'est pas là de l'esprit, à dire vrai, ce n'est pas cette chose ailée, insaisissable, indéfinissable qui séduit comme un sourire de femme.

Et, pour être exact, l'esprit, au temps des Grecs, semble s'être logé sur les lèvres des courtisanes.
On offre, à souper, à Gnathène l'Athénienne, du mauvais vin, en lui disant : « Il a seize ans ! » Elle répond : « – Il est bien faible pour son âge ! »
Ninon de Lenclos avait des ripostes plus jolies, mais enfin la répartie est agréable. Elle a même quelque chose de galamment moderne qui étonne un peu.

Quant à m'extasier sur les bons mots d'Acacharsis rapportés par Diogène Laërce, sur cette réponse faite à cette question : « Dans quelle espèce de vaisseau est-on le plus en sûreté ? Dans celui qui, après un voyage, réussit à rentrer au port ! » Non, j'aime mieux tout simplement me contenter des douces et touchantes naïvetés de notre M. de la Palice.

A bien prendre, les Romains me semblent avoir eu plus d'esprit, de traits d'esprit, que les Grecs, plus affinés qu'eux cependant. On rencontre chez Cicéron des mots qui pourraient être datés de ce matin. Nous avons souvent, par exemple, raillé les promptes disparitions des ministères et des ministres nous n'avons jamais rien dit de plus agrèablement tourné que la réponse faite à Vatinius, ce consul de quatre jours, pour parler comme Beaumarchais, lui se plaignait que Cicéron ne fût pas venu lui rendre visite pendant une maladie.
C'est que je voulais vous visiter pendant votre consulat, répondit Cicéron, mais la nuit m'a surpris en route !

Il y eut aussi (je vous demande pardon de cet étalage ou de ce déballage d'antiquité) un certain Caninius Révilus qui fut, lui, consul, un jour durant. Sa démission avait suivi quelques heures son avènement.
Révilus, disait Cicéron, est parvenu à nous demander sous quel consulat il a été consul.
Puis, toujours les plaisanteries inévitables sur le vin : Prenez de ce Falerne, il a quarante ans, dit Damasippus en servant du vin médiocre à Cicéron.
Et Cicéron : Ma foi, il porte bien son âge !
C'est comme on voit une variante à la repartie de la courtisane Gnathène, ce qui prouve que, dès les Romains, les bons mots courants étaient renouvelés des Grecs.

Nous leur en avons souvent emprunté, de ces mots bons ou médiocres, en les attribuant tantôt à notre voisin, tantôt à nous-mêmes, tantôt à cet étrange quidam des vieux recueils d'anecdotes : Un plaisant qu'on menait pendre !

Il est, au reste, deux sortes d'esprit : l'esprit de mode, ou de mots, qui varie tous les vingt ans, plus souvent même, et l'esprit vrai, non pas le feu d'artifice, mais le feu qui dure, l'esprit né de l'observation, d'une vérité humaine quelconque, celui qui résume un caractère, définit un homme, perce à jour une hypocrisie, pique au front ou au flanc un vice.

L'esprit de mode est celui qui, accessible à tous, amuse tout le monde. Au temps de Balzac, tous les râpins d'ateliers ou de salons font pâmer leur auditoire avec la désinence rama ajoutée à tous les mots. C'est le moment des dioramas, des panoramas, des géoramas, des robertmacaïramas.
C'est l'heure propice au blaguora général. La plaisanterie, en ces circonstances, prend une sorte de caractère épidémique. Nous avions hier une de ces maladies éruptives. La mode était de chercher des combles. On rencontrait très souvent, à ce jeu, le comble de l'absurde.

Le comble est peut-être aujourd'hui une plaie cicatrisée, elle se rouvrira sous une autre forme.
L'esprit de mode est le bâtard de l'esprit français. Il est au véritable esprit ce que serait une scie d'atelier à la Correspondance de Voltaire.
L'esprit de mode répète et ressasse les mots et, pour éditeur responsable à son rabâchage, il invente le plus souvent un personnage imaginaire ou il choisit à son gré un être vivant sur les épaules de qui accrocher ses plaisanteries ; c'est ce que j'appelle, le porte-manteau de l'esprit courant.
M. de Talleyrand fut longtemps, à son heure, le porte-manteau de l'esprit de M. de Montrond.
Montrond faisait des mots ; on les prêtait à Talleyrand, qui les acceptait.

De nos jours, Mlle Augustine Brohan a longtemps servi de porte-manteau à de très jolis mots qui étaient parfois de sa sœur Madeleine. On accrochait aussi au porte-manteau d'Augustine la défroque de Chamfort et de Rivarol.

Voilà pour les êtres réels. Quant aux porte-manteaux imaginaires où, ce qui est plus exact, imaginés, Ils se sont appelés tour à tour Jocrisse, Calino, Guibolard. Généralement à ces vestiaires-là, on n'accroche que des niaiseries, les hardes banales de la naïveté humaine.

C'est toujours la même bêtise légendaire. Guibolard a détrôné Calino qui avait exilé Jocrisse.
Ces proscriptions se passent en famille : chacun de ces niais, qui égorge son prédécesseur, est le petit-fils de l'autre. Ce sont les Atrides de la sottise.
Il s'ensuit qu'on pourrait presque dire que l'esprit ou plutôt la plaisanterie courante peut être comparée à une vis sans fin, elle se renouvelle ou se continue en spirale.

Chaque époque a cependant sa marque d'esprit toute particulière. Chaque homme aussi. Les mots acérés de Barrière sont bien de notre temps. La verve saine et gauloise d'Emile Augier est toute à lui et rien qu'à lui.

C'est Augier qui, dans un bal, entendant une jolie femme dire, tout en causant : « Je donne ma langue au chat » se contente de faire, tout doucement : Miaou !
Vous dites, monsieur ? demanda la dame.
Rien, madame je dis : Miaou !

Cela est charmant et cela est signé, semble-t-il.
Un autre homme d'esprit, qui n'avait ni la santé intellectuelle et morale, ni la santé matérielle d'un Augier, mais qui était un raffiné et ciselait souvent des mots exquis le pauvre Aubryet, ce chercheur de quintessence qui, agonisant, se faisait jouer la Marche funèbre de Chopin avait aussi, dans sa nervosité colère, des trouvailles étonnantes.

Il jouait un soir, à Bruxelles, aux côtés d'un homme qui retournait le roi avec une persistance singulière :
Oh dit Aubryet, furieux, ce n'est pas un partenaire, çà, c'est le Musée des Souverains !
Ce mot-là aussi, pour qui a connu les vibrations de cristal de cette nature étoilée, comme eût dit le marquis de Belloy, ce mot est signé.

Dans la première version du Demi-Monde, quelqu'un disait en parlant de la baronne d'Ange :
Elle tient le haut du pavé !
Il n'y a donc plus de trottoir ? répondait un autre personnage.

De qui peut être un tel mot, sinon d'Olivier de Jalin ?

Il ne faut pas, au surplus, confondre les gens d'esprit avec les causeurs. Un fin causeur est toujours un homme d'esprit, mais un homme d'esprit n'est pas toujours un causeur. L'homme d'esprit est l'homme des à parte, le causeur est le personnage des monologues.

Presque toujours la causerie, fût-elle d'ailleurs étourdissante de mots et charmante, se rapproche de la conférence. Cela est si vrai qu'une maîtresse de maison qui veut, à table, faire briller un causeur, doit lui préparer un auditoire et non lui trouver des échos, des amis ou des adversaires.
Un causeur préférera toujours le silence ou les rires aux plus agréables reparties.

Non pas qu'un causeur, vraiment digne de ce nom, ait rien de commun avec un poseur. Un homme qui s'écoute n'est pas toujours celui qu'on écoute. « Un causeur ne doit pas toujours parler, a dit Vacquerie, qui cause bien, il doit parler et écouter. Qui pérore ne cause point. Mais qui parle aime qu'on l'entende. »

J'ai vu, après un dîner, chez M. Delamarre le directeur de la Patrie, Dumas père, agacé des fusées, des pétards et des bombes qu'avait, du potage au dessert, tirés Méry avec une prodigalité d'artificier millionnaire, prendre son chapeau, au moment du café, et, vexé, laisser, la place à ce Ruggieri marseillais.

Il est probable que, peu de jours après, cet étonnant Dumas, éteint, ce soir-là par l'auteur d'Héva, prenait hardiment sa revanche. Les causeurs, en effet, ont leurs jours, comme les ténors. Affaire de bonne humeur ou de température. On pourrait presque, après avoir examiné la physionomie de tout causeur patenté qui se met à table, dire comme un régisseur faisant une annonce à une salle : - M. X... indisposé, réclame, ce soir, l'indulgence du public.

Méry était d'ailleurs beaucoup plus un conférencier qu'un causeur. Il prenait le dé, le tenait et le gardait. Un causeur, c'était Dumas père. Un narrateur plutôt, avec un parfum de gasconnade. Personne ne causait mieux que Sainte-Beuve. Il mimait l'action, peignait les personnages. Je le vois et l'entends encore nous raconter la première et peut-être l'unique entrevue de Victor Hugo avec Stendhal :

Hugo, grave, presque sévère, parlait lentement, sérieusement, poum, poum, poum ; Beyle écervelé, évaporé, quoique gros, sautillait d'un sujet à un autre, ti, ti, ti, ti, ti !

Et vraiment on assistait à la scène. Les deux hommes se mouvaient littéralement devant vous.
Gavarni, seul en tête-à-tête, tout bas, son fin sourire ironique relevant sa barbe grise, causait admirablement. Avec ses souvenirs sur Londres, ses impressions parlées sur la vie anglaise, on eût fait un livre. Et comme, d'un mot, il jugeait, peignait un homme !

C'est lui qui me disait :
Il n'y avait guère qu'une demi-heure dans la journée, où Balzac fût Balzac. J'ai voyagé avec lui, en diligence, par conséquent je l'ai bien étudié. Lorsque le soir venait, dans cette espèce de fièvre que donne le crépuscule qui tombe, alors il se mettait à parler et on pouvait apercevoir son génie dans les courts éclairs de sa parole. Le reste du temps, c'était le plus assommant des compagnons, toujours grognant, disputant, criant son Gaudissart en voyage !

Autran, le poète de la Mer, fut un causeur très fin, doux, souriant, le mot très juste, souvent très piquant.
On peut être mordant en étant fort doux. Le bon La Fontaine n'y met pas de façons. A-t-il à peindre un égoïste ? Ce n'est pas long :

Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux.

Et tout est dit. Il n'y a plus rien à dire. Autran avait de ces finesses à la La Fontaine.
Sardou, qui lui a succédé à l'Institut, est un merveilleux conteur d'anecdotes, érudit en diable, une poudrière d'esprit. Dumas fils en ferait plutôt un arsenal : il y a de l'acier dans son esprit solide et sûr. Gounod est encore un causeur étonnant, embrasé et plein de foi. Il parle des choses de l'art avec une ferveur d'apôtre. Mais, sur ce point, c'est Chenavard qu'il faut entendre. Il est superbe, orageux, avec des éclairs de lumière et des sentences qui sont des coups de tonnerre.
Ces pauvres causeurs ! Ils ont un peu la destinée des comédiens. S'ils n'ont pas eu la précaution de faire typographier leur esprit, il ne reste plus d'eux, après eux, que cette chose fugitive : un nom. Qui se serait douté, dans quelques années, de la valeur d'un Doudan, si Doudan, qui causait si bien au coin du feu, n'avait pas causé la plume à la main ?

Il est dommage que quelque éditeur n'ait pas, en tout temps, caractérisé la manière spéciale de chaque causeur en renom, qu'il ne se soit point trouvé quelque bon scribe bien fidèle, quelque Eckermann ramassant tout ce qui se traîne, pour chaque Gœthe de la causerie.

Ces fameux et fins causeurs du temps passé, comment causaient-ils, en effet ? Qui nous le dira ?
Et, sans remonter si loin, aurions-nous une idée de l'esprit de Mme de Girardin, si elle ne l'avait pas légué au vicomte de Launay ?

On trouverait, dans un morceau fort peu connu d'Hérault de Séchelles sur la conversation des traits caractéristiques de ces admirables causeurs du dix-huitième siècle qu'il nous plairait aujourd'hui de voir revivre.

En passant, en courant, d'un coup de crayon ou d'un coup d'ongle Hérault, alors, très choyé des salons, note, comme je voudrais qu'on l'ait fait à chaque époque, ce que j'appelle la manière même de chaque causeur, la façon de « lever la tête et de plier le front » de Garat, la façon « vive et expressive » de Lavater, « l'entretien continu et bien français » de Marmontel, « l'esprit sérieux, étendu, instruit, avec un grain de malignité, de Condorcet, « la voix forte aux soudainetés imprévues » de d'Espréménil, le « ton noble et poli » de Ducis, le « tour piquant et élégant tout académique » de Delille, la précision de Cérutti, l'audace verbeuse de l'abbé Fauchet, quoi encore ? Hérault de Séchelles nous parle des pinces mordicantes de l'esprit de Chamfort et il nous apprend que J.-J. Rousseau ponctuait comme un homme qui s'écoute parler, qui se relirait en conversant toutes ses paroles. A la bonne heure, Diderot qui s'exaltait, s'enflammait, s'emportait !

Mais, à tous ces causeurs, Hérault de Séchelles qui, futur tribun, jouait modestement alors le rôle d'écouteur, préférait encore « l'éloquent silence du célèbre Franklin. »

Le silence, en effet, ceci est exact, fait partie intégrante de la causerie, Ceux qui se taisent collaborent à la causerie de ceux qui causent ; ils y collaborent par leur attention, leurs regards éveillés, leurs sourires qui soulignent un trait, saluent un mot au passage. Un silence intelligent est comme une raquette qui renvoie le volant au joueur mieux encore que ne le ferait une repartie.
Je trouve un. bien joli mot dans un livre des plus intéressants que M. Ernest Daudet vient de consacrer à M. Alphonse Daudet. Ce livre plein de faits, de détails touchants, de confidences discrètes une vivisection fraternelle s'appelle Mon frère et moi. Le mot n'est pas toujours haïssable Il est ici très sympathique. D'autant plus que ce moi est un nous.
Le joli mot à retenir, dans ce livre à lire et à conserver, c'est un mot d'Alphonse Daudet et un mot de styliste : « Le style embaume les œuvres, dit-il. »

Or ce que je voudrais pour les causeurs et les gens d'esprit, pour ceux qui sont purement et simplement des gens d'esprit, qui ne tiennent ni la plume ni le pinceau, ou qui, tout en étant des artistes ou des lettrés, sont encore autre chose, sont, à côté, de fins conteurs d'historiettes, d'alertes trouveurs de beaux mots, des satiriques et des moralistes au hasard de la parole et de la fourchette, ce que je voudrais c'est que le style de quelque auditeur embaumât leurs trouvailles d'un soir, leurs saillies d'une minute, leurs paradoxes éphémères, leurs propos à la fois acclamés et mort-nés.

En un mot, il y aurait à écrire un livre sur ceux qui n'ont pas écrit de livres mais qui les ont parlés. Et pour donner à cet ouvrage, qu'on ne fera jamais, un titre digne du Carême où nous entrons, je proposerais qu'on l'appelât la Poussière des Causeurs...
Mémento quia, pulvis es

Et soyez certains qu'il y aurait beaucoup de poudre d'or dans cette poussière-là !

C'est peut-être par une spirituelle ironie qu'on a choisi précisément le Jour des Cendres, le premier mercredi du carême pour mettre à l'encan les accessoires du bal Mabille, destiné à disparaître.
Miroirs, chaises, planchers, colonnettes orientales, pavillons chinois, palmiers de zinc, chevaux de bois, les jeux de bagues, tout disparaît, et l'ancienne Allée des Veuves sera veuve bientôt de ce jardin où le monde entier a passé croyant que c'était là qu'il fallait voir Paris !

Mabille ! C'était, pour les étrangers, la grande séduction parisienne, le coin capiteux et troublant. Bien peu d'entre eux allaient voir la Sorbonne, tous allaient voir Mabille, et ils se disaient : - Nous connaissons Paris ! Mme Harriett Beecher Stowe elle-même la piétiste, voyageant en Europe, après avoir écrit la Case de l'oncle Tom, se faisait conduire à Mabille. On nous juge toujours sur nos verrues.

C'est une verrue, en effet, qu'on extirpe ; ce n'est pas une mouche assassine qui tombe. Et n'allez pas respirer cette poussière-là : un chimiste vous dirait tout ce qu'elle contient de senteurs du passé et d'émanations qui vous sauteraient à la gorge.

Encore les amourettes envolées, les caprices défunts, les fausses gaietés et les faux serments n'ont-ils même pas d'odeur, ce qui les fait ressembler à l'argent qu'ils ont coûté !

JULES CLARETIE.

Le Gaulois du jeudi 19 juillet 1928 :

Le Cirque de l'Impératrice

La construction du cirque dura deux ans (1841-1843), sous l'habile direction de l'architecte Hittorf, l'auteur de l'église Saint-Vincent-de-Paul, de la gare du Nord, du Cirque d'Hiver et, gloire plus contestable, des baraques en bois des Champs-Elysées où les enfants s'approvisionnent en jouets et en sucreries.
Le Cirque National était conçu dans le style mauresque et son fronton s'ornait d'une statue équestre due au ciseau de Pradier, représentant les traits d'une écuyère, Mlle Lejears.

Spécialement destiné aux exercices équestres, l'établissement connut de beaux jours sous l'égide des Franconi et du célèbre M. Loyal, demeuré le prototype du genre. Tous les virtuoses du cheval, y défilèrent, stupéfiant les assistants par leurs prouesses qu'égayaient les cabrioles du clown Auriol.

Quoi de plus léger que la plume ? La poussière.
Quoi de plus léger que la poussière ? La femme.

L'académicien Amable Regnault assure, dans ses souvenirs, que de mauvaises langues ajoutaient :

Quoi de plus léger que la femme ? Auriol.

Amable Regnault (°1798-1897) mort presque centenaire, n'a jamais été de l'Académie française, mais bibliothécaire du Conseil d'Etat et membre de l'Académie de Lyon.

La littérature est-elle l'univers de la méchanceté ? Oui, sans aucun doute, à condition qu'elle soit gratuite. C'est son caractère jouissif principal ...

La littérature gentille est une littérature pour enfant pervers - dans la mesure où les enfants sont les pervers polymorphes décrits par la clinique psychiatrique ou alors la littérature gentille est une facétie d'adulte ...

La fin du règne des lettres coïncide avec l'universel bienveillant - autre forme de l'impératif catégorique qui nie toute liberté et donc tout sadisme.

Les instruments de communication sont de plus en plus perfectionnés mais le message l'est de moins en moins ...

Le beau ce n'est pas le plus court chemin d'un point à un autre ...
Il n'y a pas de principe de moindre action ou de moindre temps qui vaille en la matière.

L'économie de pensée et de temps n'a jamais signifié que les efflorescences puissent être avantageusement remplacées sur un plan esthétique par des raccourcis et des coups de sabre.
Ce sont les militaires et les ingénieurs qui abrègent les choses ; les épicuriens et les hédonistes les prolongent presqu'à l'infini ...

L'imagination est l'écume du monde ; il serait dramatique pour la race humaine de vouloir s'en passer comme si l'on pouvait ignorer la beauté !
Les monstres de la raison sont notre bien le plus précieux, celui qui nous sort de notre condition à jamais périssable.

L'invention de la beauté ... une invention dont il n'y a rien à reprendre.
Cette beauté qui est infiniment nôtre ; au profond de moi-même réside la certitude que je suis reflet précieux de ce qu'on put penser mes ancêtres et qui s'accomplit soudain en une efflorescence miraculeuse.

Je suis un héritier ; une graine est profondément enfouie en moi. Il me reste à la faire remonter à la surface ...

Seul le Temps résiste bien.

La vivritude qualité supérieure de ceux qui sont contents du vivre-ensemble ; comme la bravitude est la certitude des braves.

Il faut s'essayer au néo-vocabulaire pour être un français à la hauteur des temps radieux qui attendent les néo-français.
Je crois bien qu'un héros du film Matrix s'appelait Néo ... il vivait tout dans le virtuel !

Lacenaire (°1803-1836) - le cher Pierre-François comme susurrait moqueusement Garance dans Les Enfants du Paradis - est considéré unanimement comme le premier assassin-dandy de l'histoire ; c'est à dire le premier pour qui la mise en scène compte plus que l'acte même. Il est clair comme l'eau de roche que le dandysme n'apparaît qu'avec la presse d'opinion, l'opinion publique ou l'opinion-reine comme on l'appelle aussi communément et concomitamment au déclin de l'ordre traditionnel, celui du Roi, l'oint du seigneur disait-on, et du Christ-Roi descendu parmi les hommes une fois pour toutes ...
La prochaine étape sera franchie à la fin du XXème siècle quand les mass-médias appelleront des spectacles plus étendus dans le temps et l'espace ; on obtiendra après les assassinats ciblés des politiques par les anarchistes du XIXème siècle dont les quelques bombes étaient des exempla - machines infernales de Fieschi et Pépin par exemple - car comme le répétait Laurent Tailhade dans les cafés et en une de la presse de l'époque : « Qu'importe de vagues humanités pourvu que le geste soit beau ! », une mise en scène plus éblouissante avec les attentats d'Oklahoma City, du World Trade Center - sommet indépassé du spectacle à grands moyens - ou de l'île d'Utoya, cette isle sonnante à la Rabelais où les cloches sont remplacées par des balles ...
Bien entendu l'hollywoodisme aura eu aussi sa part et le last Batman, The Dark Knight Rises, aura prouvé que l'envol de l'homme-souris reste encore possible dans une civilisation pourtant empêtrée de préjugés divers et variés ...

Ce qui est frappant c'est que les écrivains - et les cinéastes - avaient déjà tout prévu ; cette race étant du côté de l'imaginaire et l'essence de la liberté de l'homme se situant tout entière dans la réalisation du monde imaginaire, il était logique que chaque degré de liberté conquise et revendiquée pleinement se marquerait par un spectacle plus abouti de l'horreur !

Les Français et la mourante langue ... c'est quand la langue ne sert plus que de service public !

On peut être un génie de l'abondance ou un génie de la restriction, on ne peut pas être un génie de l'uniformité ...

Le génie de la langue est dans le peuple pour autant qu'il y ait encore un peuple et non un conglomérat d'absents qui pointent dans des fichiers informatisés.

La vérité est dans la variété et la vérité ne se ressemble pas.

La statistique est un monde ; bien vain est celui qui se fie à un seul chiffre ...
La statistique c'est l'ubris qui se faufile partout, qui n'a nul visage et pourtant toutes les présences au monde.

Masquer les visages et vous obtiendrez des nombres ...

Le monde physique mesure le monde physique ; mais qu'est-ce qui mesure le monde des idées ?

Ce qui sauve Sartre c'est sa laideur ...

On ne dira jamais assez combien une disgrâce peut vous être comptée à décharge par la postérité.

Sartre aurait voulu être Genêt ; heureusement pour lui la Nature s'est contentée d'en faire un gnome contrefait qui portait ses imperfections sur son visage.
Il aspirait à la beauté mais la beauté se refusait à lui ... autant prendre le parti de la laideur !

Onfray a un physique et une allure insignifiantes ; il aura beau faire, il aura beau dire, il restera Onfray l'insignfiant ...

Pour entrer dans la légende il faut une conjonction assez miraculeuse d'événements qui ne ressortent pas tous de notre propre volonté : on n'imagine pas Voltaire autrement qu'en singe grimaçant tel que le peintre Huber l'a saisi et que Pigalle l'a figé et son rire sardonique comme taillé dans le marbre ; on ne voit pas Freud sans sa pipe (il l'a payé cher) et Heidegger sans ses culottes de velours de bûcheron de la Forêt Noire en homme des bois renouvelé ...

Si Sartre n'avait pas eu un oeil qui chassait l'autre, il ne serait pas tout à fait Jean-Paul ... comme Rousseau ne serait pas tout à fait Jean-Jacques sans son bonnet d'Aménien et son attirail d'herboristerie !
Il faut un hasard où l'on n'a pas mis la main pour que la création divine soit complète, pour que la marque du dieu soit présente en tous les esprits.

Qu'est-ce qu'un grand homme ? C'est un homme qui n'a pas tout à fait exprès de naître.

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire - Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
Rolla (1833), Alfred de Musset.

L'homme de génie corrompt le souvenir ...

On peut évidemment toujours rejeter le génie et dire que ce sont des monstres vomis par la Nature mais enfin je préfère encore de beaux monstres à une armée de robots.

Le reflux philosophique ...
Pour quelle raison un pays ayant un certain niveau d'éducation se met-il à refuser toute réflexion philosophique d'envergure ?

La dispute de la Morale et de l'Art a été cent mille fois rebattue ; au demeurant on ne la résout que sur un plan philosophique ... dire que Delacroix était un être amoral parce qu'il peignait des femmes violées et égorgées c'est ne rien dire qui ne sorte du domaine de ses tableaux et de la peinture en général !

Mettons de la religion si vous voulez pour mieux en rabattre de l'homme qui se croit tout-puissant et tout-sachant ce sera toujours mieux que de vouloir juger ce qui vous dépasse !

Le Gaulois du 1er décembre 1921 :

Le Journal inédit des Goncourt

UNE PUBLICATION PARTIELLE

Encore que M. Couderc, directeur du département des manuscrits à la Bibliothèque nationale, n'ait pas remis jusqu'ici son rapport à M. Bérard, l'on peut assurer dès aujourd'hui que le Journal inédit des Goncourt ne sera pas publié intégralement.
La cause ? Peut-être serait-il plus exact de demander quelle nouvelle cause s'oppose à la publication. Ce sont, paraît-il, les propos assez vifs, le plus souvent choquants, qu'Edmond de Concourt aurait glissés dans ses notes.
Mais, vraiment, M. Couderc n'aurait-il pas exagéré et, ce faisant, imité le scrupuleux Edmond de Goncourt, qui fut la probité même ?
Le pivot de toute la petite querelle que l'on appela « l'affaire Goncourt » est un mot. Ce mot se trouve dans la préface du tome VI du Journal connu, à la date de décembre 1891.
Ah ! que ce jour-là Edmond de Goncourt devait être fatigué ! Il l'était au point de philosopher, et quand un poète ou un romancier, commence de philosopher, c'est que la vie lui apparaît sous un aspect bien navrant. Bref, ce triste jour, Edmond de Goncourt nous affirma que la « vérité absolue » se décomposait en une vérité agréable, celle qui se trouve dans le Journal publié, et une vérité désagréable, celle que cache précisément la partie du Journal à communiquer vingt ans après sa mort. Eh bien, ce mot désagréable, qui n'est pourtant pas une épithète rare, fit une peur affreuse. Que pouvait être cette vérité « désagréable » ? L'expression ne dépassait-elle pas la pensée de l'auteur ? Il semble bien que si.

Edmond de Goncourt n'était pas un méchant homme. Sa plume voltigeait et ne piquait pas.
Elle dessinait avec des encres de toutes les nuances des âmes, des paysages, des bibelots et même des tableaux. Son souci, c'était l'exactitude, le document, la note. Mais l'œil de celui qui la regardait glisser sur la blancheur du papier se moquait des idées, et il semble bien que pour égratigner, la vérité soit insuffisante.
Il faut un brin d'idée, un « rien » d'idée.
Désagréable Edmond de Goncourt a dû certainement exagérer. Le style pointu, lorsqu'il était la cible, lui devenait parfaitement insupportable. Aussi, celui qui se flattait d'être le « saint Jean-Baptiste de la nervosité moderne » imagina-t-il la sensibilité de ses contemporains trop semblable à la sienne, de telle sorte que dans sa candeur ce précurseur désenchanté se crut capable de faire mal. Il est très difficile de blesser. Une fois, Edmond de Goncourt, poussé par quelques amis, réédita son premier livre, écrit en collaboration avec son frère, En 18.., et y ajouta une préface que Léon Bloy critiqua comme suit :

« Je vous défie d'y rencontrer un de ces mots virils que j'appelle irréparables, qu'aucune lâcheté ne peut révoquer et qui fixent à jamais un écrivain dans un compartiment déterminé du train omnibus de la spéculation philosophique.
J'offre un million à celui qui me dira contre quoi peuvent se révolter des gens (les Goncourt) ne croyant à rien et incapables de nier ou d'affirmer n'importe quoi. »

Voilà qui est désagréable ; mais ce qui l'est davantage, c'est que ce « mouvement dans la couleur » dont parla tant Edmond de Goncourt suggéra peut-être à Léon Bloy le titre même de ses propos désobligeants : Les Premières plumes d'un vieux dindon.

Comment pourrait-on soupçonner Edmond de Goncourt de hardiesse si consciemment cruelle ?
Son « désagréable » pâlot, un peu flou, pauvre adjectif dont le pamphlétaire dédaigne l'emploi quand le contexte ne le relève d'un mâle coup de fouet, sous la plume de l'auteur de Chérie semble toujours au féminin. Désagréables, les Goncourt le furent comme tout le monde, comme un sénateur, une suffragette, un échotier, comme M. Bib. Leurs pichenettes ne briseraient pas un monocle.

N'empêche que M. de Goncourt se croyait désagréable, mais il ne nous a pas dit qu'il fut libertin. Et c'est là une question qu'il nous serait bien difficile de discuter, puisque seuls MM. Couderc et Céard ont lu les fameux cahiers.

Toutefois, attendons la décision de M. Bérard.
Le ministre de l'instruction publique ne jugera peut-être pas qu'Edmond Huot de Goncourt ait eu l'âme aussi noire.

Robert Mirepoix

Les frères Goncourt font ce que fait Michel Onfray : ils rapetissent alors que Léon Bloy grossit le trait et les choses et les êtres et les coeurs.
A chaque école sa plume ... et son ambition !

Voilà le problème : quand on ne sait pas être méchant mieux vaut s'abstenir d'écrire des remarques sur les oeuvres d'autrui !

Schopenhauer était très drôle et a écrit des choses définitivement désagréables sur Hegel, chef d'école ... Onfray aura beau faire il n'arrivera jamais à faire rire avec Sartre, Freud ou je ne sais qui ! Sinon des asthmatiques qui reviennent à l'école à un âge où il n'est pas décent de traîner encore ses fonds de culotte dans les latrines publiques.

Nietszche a dit d'horribles choses que la philosophie allemande aurait voulu cacher, sur Wagner, sur Jésus et sur je ne sais combien de sujets plus sérieux les uns que les autres ... il fut bien pire que les Pussy Riots pour l'université allemande ! Mais il les a dites de manière inoubliable ... et donc irréparablement vraie.

On écrit un système pour effacer le monde et puis vient un homme qui d'une épigramme soulève le tapis et montre à la société toute la poussière accumulée par les âges et les siècles de science et de conscience.
Ces hommes-là qui ont l'échine très souple ne sont pas forcément les plus recommandables ... mais ils ont la vertu d'être les apôtres de l'hygiène qui renouvelle la vie elle-même.

Freud nous dit que les désordres des sens sont la circulation du sang et des humeurs cérébrales, il est le Harvey des tumultes nerveux ; il montre à nu tout ce que le discours avait soigneusement tu et que la maladie sexuelle est l'âme des générations humaines. Quel scandale ! Nous ne sommes plus faits de la semence des dieux ou des anges mais d'un limon boueux indescriptible et nous charrions comme un grand fleuve tous les excréments de la Nature.

Sartre n'est guère plus tendre et sous des dehors de prestidigitateur de boulevard, il agite le grelot politique à tout ce qui passe et qui fuit dans l'écume des jours, les civilisations mortelles, les pulsions de l'égo, les plumes qui crissent sous le joug de l'hypocrisie sociale ... Sartre prétend que l'homme civilisé est un pisse-froid ! Voilà un crime nouveau ... sous des dehors lisses.

Léon Bloy agit en écrivain parce qu'il se pense en écrivain c'est à dire en croyant de sa race ; il fait donc litière des préjugés idiots - forcément idiots - de ceux qui n'empruntent pas au beau langage des armes pour vivre et survivre. Les lois du verbe sont les beautés vraies de la Nature ... et celui qui en médit devra croiser le fer avec moi !
Moralement cette posture a quelque avantage ... que n'ont pas même les congés payés.

Il est faux de dire que les frères Goncourt ne croyaient en rien : ils croyaient au contraire en tout ! En l'art du bien-dire, au triomphe de la bourgeoisie, au moelleux confort de l'art moderne et au moelleux inconfort des bergères anciennes, en l'époque de la Pompadour et au fauteuil Voltaire : en somme ils furent des antiquaires de l'art et des manières littéraires. Ils bichonnaient l'adjectif un peu poussiéreux sorti rénové d'un atelier du faubourg Saint-Antoine et le revendaient au prix de l'antique exhumé tout récemment des fouilles de Pompéï.
Evidemment ils leur manquaient une idée fixe comme le fut l'invective pour Léon Bloy qui jurait que l'on pouvait aplatir ses adversaires d'une épithète bien sentie et écraser ainsi l'infamie bourgeoise pour l'éternité cruelle des cieux. Ce qui est quelque peu exagéré car la bourgeoisie n'a jamais, que l'on sache, prétendu à l'immortalité même douillette.

Les frères Goncourt me font penser au sketch de Poiret et Serrault (filmé par la télévision française des années soixante qui avait encore un peu d'esprit et que j'ai revu récemment), couple d'antiquaires - et de folles à une époque où l'on pouvait se moquer des tics minoritaires - qui reçoivent un client sans idée (Michel Roux) et qui n'ayant rien à lui proposer puisque tout est vendu ou invendable et en désespoir de cause proposent de monter en abat-jour Michel Serrault ...

Il faut se défendre contre une pensée forte ; personne n'a jamais eu besoin de se défendre contre une pensée faible, une pensée latente ... le triomphe de la bourgeoisie c'est un peu cette absence de pensée qui sert de mol édredon.

On ne se méfie jamais assez de la littérature ... comme diraient les dictateurs mous de la pensée moyenne !

J'avais parlé de Cécile Chaminade (°1857-1944) - sur une autre page consacrée à l'économiste Jules Regnault - qui a été la première compositrice reconnue officiellement en France comme musicienne de talent.
Voici dans Le Matin du 12 août 1911 son opinion de féministe qui n'était pas une militante juste une femme bénie par les fées :

Compositeur de musique

Mme Cécile Chaminade.
Mme Carbonel, née Cécile Chaminade, tient sans conteste le premier rang entre les femmes compositeurs de musique. Ses mélodies l'ont rendue non seulement célèbre, mais populaire, en France et à l'étranger. On se rappelle la vogue extraordinaire du fameux Anneau d'argent.

Vous me demandez si je suis satisfaite de ma carrière ? Certes oui ! C'est celle que j'avais rêvée dès ma plus tendre enfance, alors que je composais déjà avant de savoir la musique ; elle m'a donné de grandes joies, m'a attirée dans tous les pays, et m'a fait, je puis le dire, beaucoup, beaucoup d'amis.
Si vous me demandez si j'ai été encouragée, aidée, soutenue ? Ah ! non ! Si j'ai fait tout ce que j'aurais voulu, tout ce que j'aurais pu faire ? Ah ! non ! Et c'est là le côté très mélancolique de beaucoup de carrières féminines au cours desquelles on peut enregistrer quantité de petites vilenies, lorsqu'on sort du rang. Inutile de parler de ces choses qu'il ne faut pas approfondir. Et je le répète, mon art m'a fait beaucoup d'amis... même en France ! ...

Ceux de la première heure (on a toujours des amis au début) m'ont dit : « Travaille, aie confiance en toi, ne compte que sur toi-même, sème de la bonne graine, elle lèvera. »

Ceci me semble la réponse à la deuxième question que vous voulez bien me poser. Là encore je vous dirai oui, certes, la composition peut être une carrière d'avenir pour la femme, à condition qu'elle ne s'y lance que si elle est douée dès l'enfance, qu'elle travaille solidement comme un homme, qu'elle s'arme à l'avance de courage, de patience et de philosophie. Et si on lui barre la route par ici, qu'elle passe ailleurs, la musique est la langue universelle, point n'est besoin de la traduire et de l'expliquer. « Si la graine est bonne, elle lèvera... »

Cécile CHAMINADE.

Le Matin du 22 juillet 1911 :

La musique n'est pas un art féminin

La musique est peut-être le seul art où le génie créateur de la femme paraisse de beaucoup inférieur à celui de l'homme. Nulle musicienne ne nous a donné d'oeuvres équivalentes à celles de Beethoven, de Wagner ou de Rimsky-Korsakoff. Elles s'y sont essayées pourtant.

On compte plus de trois cents femmes compositeurs. Faut-il avouer que, sur ce nombre, il y a une impératrice, deux reines et beaucoup de princesses régnantes.

L'impératrice d'Allemagne Marie-Louise-Augusta composait. Amélie, princesse de Saxe, n'écrivit pas moins de quatorze opéras. Elle fit aussi de la musique d'église et des mélodies.

Amélie de Prusse, soeur du grand Frédéric, avait comme lui des dispositions pour la musique, et elle composait des cantates. Marie Stuart tournait agréablement la chanson. Las ! en mon doux printemps et Monsieur le Prévost des marchands sont de vieux airs qui nous charment encore.

De nos jours, les Anglais applaudissent aux mélodies de la princesse Béatrice de Battenberg. Une grande-duchesse de Russie fait de la musique d'église.
On cite les œuvres musicales de Maria-Charlotte-Amélie, duchesse de Saxe-Gotha, de Marie-Elisabeth, princesse de Saxe-Meiningen et de beaucoup de grandes dames allemandes.

En Angleterre et en Amérique, on trouve une quantité de femmes compositeurs. Leurs œuvres, il faut le dire ne connaîtront pas l'immortalité. Pourtant, aux Etats-Unis, Mrs. Beachs jouit d'une grande réputation. Ses messes, ses sonates, ses symphonies exécutées à Boston et à Chicago lui valurent la gloire.
On dit de miss Dora Bright qu'elle tient une des premières places dans l'art musical anglais. En 1892, elle eut l'honneur d'entendre exécuter une de ses compositions aux Concerts philharmoniques de Londres, qui n'avaient jusque-là jamais joué d'oeuvres féminines. Rosalind Françoise Ellicott, fille de l'évêque de Gloucester, occupe aussi un rang honorable parmi ses émules britanniques.
Maud Valérie White est très applaudie à Londres.

En Allemagne, où presque chaque individu possède instinctivement le goût et l'art de la musique, il fallut à Mme Lebeau un talent remarquable pour obtenir une réputation incontestée. Sauf l'opéra, elle a abordé avec succès les genres les plus divers.

Les femmes, en France, semblent se risquer avec plus de timidité dans un art où l'on doute encore de leurs facultés.
Pour cette raison, j'imagine, beaucoup d'entre elles, au début de leur carrière, déguisèrent leur personnalité sous des pseudonymes masculins. Augusta Holmès prit longtemps le nom d'Herman Zenta. Mme de Granval se cachait sous celui de Clément Valgrand, Mlle Cécile Chaminade signait C. Chaminade.
Mme de Granval est, avec Louise Bertin, une des rares femmes ayant connu sur nos scènes lyriques quelque succès.
On trouverait difficilement dans les arts une femme mieux douée qu'Augusta Holmès. Ses maitres Saint-Saëns et César Franck étaient fiers de ce brillant talent. Elle triompha dans des compositions d'orchestre, mais elle échoua au théâtre avec la Montagne noire, qui n'accoucha même pas d'un souris, selon le mot d'un critique malicieux.
Beaucoup de chanteuses ont composé.
La Malibran faisait d'agréables romances. Sa sœur, Pauline Viardot, écrivait des opérettes que l'on jouait à Baden-Baden et à Weimar. Mme Damoreau publia des mélodies.

Mais dans cette pléiade de musiciennes, il en est deux qui me paraissent touchantes entre toutes, parce que leur génie bienfaisant soutint dans leur tâche deux grands inspirés. Et je me souviens, en songeant à elles, de ces jolis vers de Sully-Prudhomme parlant de l'âme impressionnable des artistes :

Il leur faut une amie à s'attendrir facile.
Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau
Dont le cœur leur soit un asile,
Et les bras un berceau,
Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères...


Telle fut Clara Schumann. Son cœur sublime lui donna presque du génie.
Elle vivait uniquement pour son mari et elle considéra comme un privilège d'être l'interprète idéale des œuvres qu'il composait. On affirme que son talent de pianiste atteignait une perfection rare. Robert Schumann lui fut redevable de ses premiers succès et, par la toute-puissance de l'amour, le même génie qui l'inspirait fit de sa femme une artiste incomparable. Clara Schumann consacra toute sa vie au culte de son mari. Elle veilla sur ses dernières années avec une sollicitude jamais démentie. La simplicité de ses manières, la pureté de sa vie, la faisaient aimer. Elle composait des œuvres d'une réelle beauté et Schumann, plusieurs fois, lui emprunta des thèmes.
Mais en vérité si Clara Schumann est une figure admirable, c'est qu'elle dut d'être une grande artiste à la tendresse, à la bonté, au dévouement, qui sont les plus belles qualités des cœurs féminins.
Mendelssohn eut dans sa sœur Fanny-Cécile une muse charmante. Il l'aimait tendrement et disait qu'au piano elle lui était supérieure. Elle publia quelques compositions sous le nom de son frère.
Ils ne se survécurent pas l'un à l'autre et se suivirent dans la tombe à quelques jours de distance.

Les maîtres de la musique se montrent sceptiques en ce qui concerne les facultés créatrices de la femme, dans cet art aux âpres sommets. Voici ce que nous écrit M. Saint-Saëns, avec une spirituelle ironie :

Hélas ! madame, je voudrais bien, moi aussi, savoir ce que fera l'Eve future ; mais je n'ai pas le don de lire dans l'avenir.
Si le féminisme suivait sa marche ascendante, dans un temps donné, la femme ferait tout et l'homme rien, sauf une chose que la femme ne pourra jamais faire pour lui et que je n'oserais vous dire. Mais il faut espérer qu'on fera quelque jour machine en arrière.

Agréez mes respectueux hommages.
C. Saint-Saëns.


M. Camille Erlanger n'est pas moins sévère :

Votre question est fort embarrassante ; il faudrait être Dieu ou tout au moins sorcier pour savoir s'il naîtra quelque jour un génie musical féminin. Si le passé était une garantie pour l'avenir, ma réponse serait carrément négative, car, d'après les antécédents de la race, rien ne fait prévoir une telle éclosion. Depuis les Grecs, aucune musicienne se rapprochant de très loin d'un Bach, d'un Beethoven ou d'un Wagner (pour ne parler que des sommets) ne s'est révélée.
S'il s'agissait de littérature ou de peinture, ma réponse serait tout autre. Sapho, Mme de Sévigné, George Sand, Mme Vigée-Lebrun, Rosalba, etc., sont autant de preuves, dans ces deux arts, de la puissance féminine.

Croyez, madame, à mes meilleurs sentiments.

Camille Erlanger.


Mme Cécile Chaminade elle-même n'apporte pas dans le débat une note beaucoup plus optimiste. Et pourtant, elle mérita, dès son premier concert, ce bel éloge d'Ambroise Thomas : « Ce n'est pas une femme qui a composé cela, mais un compositeur qui est femme. »

Voici ce qu'elle nous écrit :

Madame,

Je ne veux pas laisser sans réponse votre aimable lettre, mais elle me prend au dépourvu, car j'arrive, et je repars. C'est donc en grande hâte que je réponds aux questions que vous voulez bien me poser.
Il faut bien reconnaître que le don créateur est plus rare chez la femme que chez l'homme en musique surtout ; il y a des légions de femmes qui composent, mais les compositeurs femmes sont des exceptions.
On pourrait peut-être attribuer ce fait à l'existence complexe qu'est celle de la femme et au manque de fond des études harmoniques indispensables à la composition. La science sans le don est peu de chose, aussi le don sans la science n'arrive pas à s'épanouir.

La musique est, selon moi, l'art qui prend le plus toute la vie cérébrale. Je crois que si la femme née pour la musique travaillait davantage et pensait davantage, il naîtrait certainement plus de talents, sinon très complets, du moins fins et poétiques.
Quant à supposer que son génie atteindra dans l'avenir celui d'un Beethoven ou d'un Wagner, je ne le crois pas.

Il n'y a jamais eu de cerveau féminin égalant celui de Hugo ou de Pasteur. Mais elle a reçu en partage « le charme » son lot n'est pas mauvais, puisqu'en Art aussi il peut souvent rivaliser avec la puissance.

Cécile Chaminade.


L'Eve future démentira-t-elle nos maîtres actuels ? Nul ne peut lire dans l'avenir.

Marcelle Adam-Spiers.

Le souci - comme dirait je ne sais plus qui - c'est que nous n'avons plus de Bach ou de Beethoven même transgenre !

Nous avons bien Walter Carlos qui est devenu Wendy Carlos et qui a tripatouillé avec beaucoup de conviction le final de la 9ème symphonie de Beethoven - pour l'Orange mécanique de Stanley Kubrick - mais un tripatouillage est-il tout à fait une création originale ?

Je regardais hier au soir une émission intitulée "Pistés par nos gènes" où d'éminents scientifiques s'étonnaient de ce qu'on avait fait avec leurs découvertes, un peu comme si les éminents - eux aussi - savants qui ont créé la bombe atomique s'étaient étonnés du résultat de son emploi ...
Ces biologistes avaient certes étudié en détail notre patrimoine génétique - certains en avaient déduit des conclusions farfelues comme par exemple que si nous avions 98% de nos gènes en commun cela prouvait notre identité raciale, sociale, culturelle que sais-je ! - mais visiblement ils n'avaient pas pris le temps d'étudier finement la nature humaine ... qui est beaucoup plus proche du singe qu'on ne le croit généralement !

L'ingénuité de certains savants me fait penser qu'on devrait d'abord leur apprendre ce vieux proverbe : ce n'est pas à de vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces !

Il y a une religion du Grand Tout particulièrement chez ceux qui ont passé leur vie à disséquer l'indiscernable sans jamais lever le nez sur leur environnement immédiat ... ils extrapolent facilement des éprouvettes aux étoiles sans stade intermédiaire où le bon sens pourrait - parfois - mettre son grain de sel !

On voit les choses microscopiques parce que toute une éducation vous a poussé à les comprendre, à les analyser mais l'on ne voit plus ce qui est à taille humaine et que tout le monde voit au premier abord ! Et l'esprit religieux de l'homme fait le reste en tirant des conclusions aberrantes d'un fait qui ne portait que sur un lieu et un temps précis.

Les échelles de grandeurs des événements ne sont pas les mêmes à l'intérieur du microcosme et du macrocosme et je ne connais pas de loi universelle qui s'applique à toutes les grandeurs - mais certains postulent l'existence de ces lois et de la postulation à la reconnaissance de leur existence, il n'y a plus qu'un pas vite franchi ... trop vite de fait !

L'ADN est une échelle merveilleuse d'encodage de l'information ; on a fait tenir un livre entier sur quelques picogrammes de cette molécule récemment.
Il y a donc plus d'éléments de l'histoire ancienne dans l'ADN du vivant que nous ne pouvons le discerner ou même le croire.

La quantité d’information que l’humanité produit ne cesse de grandir et sa préservation pour les générations futures devient problématique. Une possible solution explorée depuis quelque temps fait intervenir son stockage avec de l’ADN. Un groupe de chercheurs américains vient d’illustrer tout le potentiel de la méthode en enregistrant un livre entier dans seulement 1 picogramme d’ADN.

Notre monde devient de plus en plus une société de l’information via les données transitant par les ordinateurs et Internet, conséquences des travaux d’Alan Turing. Photos, vidéos, textes, données numériques de toutes sortes voient leur quantité doubler chaque année du fait de l’activité d’Homo sapiens. Mais quelle part de cette information sera disponible pour la prochaine génération et comment la stocker sous une forme durable et peu encombrante ? Car l’humanité a produit en 2011 environ 1000 milliards de giga-octets (une autre estimation donne 1,8 zetta-octet soit 1800 milliards de giga-octets) d’information et ce chiffre aura été multiplié par 50 en 2020.
Comment transmettre des dossiers médicaux, des musiques ou d’autres œuvres d’art à l’aide de supports pouvant durer un siècle au moins par exemple ?

Le travail sur ce problème de stockage des archives de l’humanité se fait depuis quelques années comme en témoigne, par exemple, le M-Disc. Mais l’une des techniques les plus prometteuses semble celle basée sur de l’ADN. Cette idée est explorée depuis un certain temps et un article récemment publié dans Science vient d’illustrer toute la puissance du stockage de l’information digitale à l’aide de la mythique molécule de la vie, dont la structure a été élucidée par Watson et Crick il y a de cela presque 60 ans.

L’un des auteurs de l’article de Science n’est autre que George Church, bien connu pour ses travaux sur la biologie synthétique. C’est son livre, Regenesis : How Synthetic Biology Will Reinvent Nature and Ourselves, qui a été enregistré puis lu à l’aide d’une nouvelle technique, sur un support constitué de brins d’ADN. Le livre lui-même contient 53.426 mots, 11 images et un programme en JavaScript constituant une quantité d’information de 5,37 mégabits. Un millionième de millionième de gramme d’ADN a suffi pour assurer son stockage. Le précédent record avec de l’ADN était de 7,920 bits. On a donc presque multiplié par 1.000 la quantité d’information stockée.

Un million de gigabits par centimètre cube d'ADN

Ce volume d’information n’a rien d’extraordinaire en lui-même. Mais la densité de stockage est spectaculaire puisqu’elle est équivalente à 5,5 pétabits ou 1 million de gigabits par centimètre cube. C'est très largement supérieur à celle des disques durs et plus de 10 milliards de fois la densité de stockage d’un CD. Toutefois, le stockage avec de l’ADN obtenu par les chercheurs ne peut pas concurrencer les disques durs car on ne peut écrire, lire ou effacer à volonté l’information sur le support.

Qu'est-ce que la science ? On pourrait dire que c'est ce qui s'oppose au bon sens - ou plutôt à ce qui tombe sous les sens. Mais sans le bon sens, il n'y a pas moyen de contrôler ses résultats et asseoir la certitude.
On pourrait résoudre la question d'une autre manière et dire que la science est une probabilité forte. Si depuis quatre milliards d'années la Terre tourne autour du Soleil alors la probabilité de la voir s'arrêter est trop faible pour être prise en compte. Mais en fait c'est la connaissance des mécanismes de la gravitation et de la mécanique quantique qui nous permet d'affirmer que pendant encore quelques milliards d'années ce cirque stellaire va continuer avant que le Soleil ne devienne une géante rouge et n'absorbe la Terre ou du moins rende toute vie impossible à sa surface.
Donc le bon sens qui nous dit que la circulation de la Terre autour du Soleil doit continuer de toute éternité est pris en défaut ou plus précisément a ses limites dans le temps et l'espace.
La science limite l'approximation de nos connaissances intuitives.

Ce quelque chose qui s'appelle culture et que certains hommes de science feignent d'ignorer quand ils parlent de biologie et du support ADN finit toujours d'une manière ou d'une autre de leur revenir en pleine face ...
Il est toujours dangereux de nier l'existence d'autrui - sciemment ou inconsciemment - j'en veux pour preuve le glorieux Archimède tout occupé à quelque calcul profond qui n'entend pas le soldat romain qui l'interpelle et qui le tuera presque par inadvertance plus que par méchanceté !
Si tu ignores ma culture alors es-tu vraiment un homme aussi savant que tu le crois ?


J'ai parlé précédemment - au sujet de Lacenaire - des assassins-dandys ; les assassins-dandys font leur apparition dans la société bourgeoise, une société qui ne promet ni rétribution, ni peine post-mortem. Qui au fond ne reconnaît d'existence sociale que hic et nunc, puisque seul le bonheur de chacun est le but exclusif qu'elle se propose.
Ni le moine Clément, ni Ravaillac ne sont des assassins-dandys, ils croient en commettant leur acte criminel accomplir les voies de la Providence, gagner une place au Paradis en châtiant les hérétiques, les parpaillots, les mauvais croyants que sais-je ? Ils n'en tirent pas gloire pour eux-mêmes, ils ne cherchent pas la publicité, juste à racheter leurs péchés par une mort sainte, une mort de martyrs, c'est-à-dire de témoins de leur foi.
Timothy McVeigh ou Anders Breivik veulent retrouver cette idée originelle ; ils veulent restituer à leur vie son sens premier au travers d'un acte publicitaire.
Ce ne sont donc pas tout à fait de purs dandys qui commettent un acte criminel gratuit comme faisant partie des Beaux-Arts - comme le voulait Thomas de Quincey.

Il y a bien une ambiguïté des actes terroristes modernes où les motivations politiques sont mêlées à des motifs plus égotiques ; que ce soit chez Ben Laden ou Carlos, chez Breivik ou McVeigh.

Nota Bene : Il existe une différence de philosophie, les Américains exécutent les terroristes alors que les Européens les dorlotent en prison.

Le maréchal Bugeaud, le glorieux soldat, symbole de la virilité au XIXème siècle, a failli avoir une relation homosexuelle à l'âge de vingt ans !
Le Temps du 18 novembre 1881 donne des extraits de sa correspondance :

BIBLIOGRAPHIE

LE MARÉCHAL BUGEAUD
d'après SA CORRESPONDANCE

L'auteur du livre que nous avons sous les yeux : le Maréchal Bugeaud d'après sa correspondance intime, et dont le premier volume seul a paru, déclare, en tête de sa préface, « qu'il espère apporter à la figure du maréchal un juste regain de popularité et d'admiration ». Autant que nous en pouvons juger dès à présent, cet espoir sera trompé, et cela pour deux raisons. Au point de vue militaire, le vainqueur de l'Isly a toute la popularité qu'il peut avoir ; popularité justement méritée d'ailleurs, et qui, à l'occasion des derniers événements, a souvent fait rappeler le nom du maréchal comme celui d'un maître et d'un maître excellent. Au point de vue politique, c'est bien différent, et, pour modifier quelque peu l'opinion au sujet du rôle joué par le gouverneur de Blaye et le héros malheureux de répressions sanglantes, il faudrait autre chose, aujourd'hui surtout, que les déclamations de son biographe contre les bousingots de 1834, et, par ricochet, contre les républicains d'aujourd'hui que la France a portés au pouvoir.

Ce n'est pas en avouant « un goût prononcé pour les tempéraments autoritaires, un profond dédain pour la malfaisance de tous les prétendus libéraux modernes », qu'on a grande chance de faire accepter ses idoles et de voir accueillir ses admirations. Le certificat décerné par le comte de Chambord et qui nous montre le maréchal mêlé, en 1843, à une intrigue royaliste, pourra bien désarmer la colère de quelques légitimistes ; mais ce résultat est mince et, somme toute, il eût beaucoup mieux valu, pour la mémoire du maréchal Bugeaud, que ces préoccupations de polémique fussent étrangères à son nouvel historien. Nous devions à la vérité de signaler l'esprit un peu mesquin qui semble avoir présidé au choix et à l'interprétation des documents offerts au public. Mais nous ne nous arrêterons pas autrement à cette tentative maladroite et nous prendrons le maréchal tel qu'il se présente lui-même avec ses qualités et ses défauts et non sous l'aspect perpétuellement bougon et rageur que l'on cherche à lui conserver. Le maréchal Bugeaud n'a eu, dans sa vie, qu'une grande haine : la haine de la presse.
C'était presque de la monomanie. Mais la presse est assez puissante aujourd'hui pour être magnanime et pour oublier, en appréciant la carrière de ce véritable soldat, une antipathie qui trouve une excuse et une explication suffisante dans ce jugement du général Trochu, l'un de ses élèves : « Les leçons d'une éducation bien conduite lui avaient manqué et il n'avait pas la culture qui est le résultat des fortes études. »

Thomas Bugeaud de la Piconnerie, né le 15 octobre 1784, était le quatorzième et dernier enfant d'Ambroise Bugeaud, marquis de la Ryberolie, qui lui-même s'était vu vingt-trois frères et sœurs.
Une famille si nombreuse ne pouvait guère être opulente, et le maréchal a raconté que c'est « en se brûlant les yeux et les mains et avec ses bras vigoureux », que son grand-père avait pu élever sa nombreuse progéniture. Les forges de la Gandumas, créées par lui, sont encore en activité.
Modeste avant la Révolution, la situation du marquis de la Piconnerie, emprisonné quelque temps en 93, frisa de très près la misère à partir de cette époque. L'une des soeurs du maréchal faisait des chemises du matin au soir, et lui-même, âgé de huit ans, faisait la cuisine et les commissions. La comtesse Feray, l'une des filles du duc d'Isly, qui rapporte ces détails, ajoute que le jeune Bugeaud accompagna plusieurs fois sa jeune sœur mandée au tribunal révolutionnaire, pendant la captivité de leur père. Ces impressions d'enfance excusent déjà bien des rancunes, surtout chez une nature restée abrupte. A la pauvreté qui étreignait tous les siens, à la dureté des temps s'ajoutait, pour le jeune Bugeaud, la dureté impitoyable d'un père qui, à cette époque, était loin d'être une exception :

« Mon père, dit la comtesse Feray, avait des larmes dans les yeux en se rappelant la dureté de notre aïeul : « Jamais, nous disait-il, il ne m'a donné une caresse ; je ne me souviens pas avoir reçu de lui un seul baiser. J'aime tant, moi, à vous embrasser, mes chers enfants ; voilà pourquoi je vous accable de ces tendresses qui ont tant manqué à mon cœur aimant. »

A treize ans, désespéré de l'abandon dans lequel le reléguait son père, le jeune Bugeaud s'enfuit un beau soir de Limoges et va retrouver ses sœurs dans une résidence assez pauvre, à seize lieues de la ville. Ses soeurs n'avaient pas toujours de chaussures pour sortir, lui encore moins ; et comme les sabots s'usaient vite dans la vie vagabonde qu'il menait, le futur duc d'Isly se faisait des sandales avec de l'écorce et de la ficelle. Il vécut ainsi en Robinson, chassant, pêchant, apprenant le peu que pouvaient lui enseigner ses sœurs jusqu'à l'âge de dix-huit ans. A cette époque il chercha à entrer en qualité de commis chez un maître de forges dont plus tard il devait devenir le beau-frère, mais celui-ci lui conseilla de se faire soldat. Ce n'était pas le goût du jeune homme, mais il comprit qu'il serait probablement forcé de partir un jour ou l'autre et qu'il valait mieux ne pas perdre de temps.
Grâce à la recommandation d'un ami, il put entrer aux vélites de la garde. Au moment de partir pour son corps, voici ce qu'il écrivait à celle de ses sœurs qui lui a toujours été la plus chère :
« Je vais donc à présent, ma bonne amie, sortir de ma famille. Je vais entrer dans ce monde que l'on m'a fait tant redoutable. On m'a tant prêché, à propos de mon caractère, que je m'en méfie beaucoup. Je me tiens grandement sur mes gardes, afin de ne pas réaliser tout ce que ma famille m'a prédit. Ce qui contribue beaucoup à me faire craindre mes défauts, c'est un petit propos qu'Hélène, qui est si juste, si raisonnable, si impartiale a tenu. Elle a dit à Patrice « que pour rien au monde elle ne voudrait vivre avec moi ».

» Je ne crois pas avoir mérité d'elle un tel propos, et voilà qui me prouve qu'il faut une grande surveillance sur soi-même, car au moment où l'on croit bien faire on fait mal. »

Avait-on prédit au jeune Bugeaud, comme à tant d'autres, qu'il finirait sur l'échafaud ? Nous l'ignorons ; mais la naïveté des lignes qui précèdent n'est pas sans charme. Déjà on y découvre, en germe, la petite sagesse pratique du maréchal campagnard.

Les vélites casernés à Fontainebleau étaient comme un embryon d'école de sous-officiers. On était censé y avoir des maîtres, qui manquaient souvent, et aux leçons desquels le nouvel engagé s'efforça de suppléer en achetant quelques livres.
Si l'on n'apprenait pas beaucoup de sciences, on avait grand soin de multiplier les exercices, d'autant que le couronnement était proche et qu'on devait manœuvrer devant l'empereur. Dans ces premiers temps de sa vie militaire, et fort peu enthousiaste encore du métier, Bugeaud songe « à se familiariser avec ses chefs, à se faire bien venir de l'un d'eux, qui est chasseur, et auprès duquel il se donne lui-même pour un chasseur déterminé ». Toute sa vie, il aimera assez être « bien avec les chefs ». C'est un trait de son caractère qu'on retrouve, en 1848, dans sa lettre à Charras, et que nous signalerons plus d'une fois au passage. Mais restons en 1804, à la veille du couronnement, à l'avant-veille d'Austerlitz, en plein épanouissement de la gloire impériale. A ce moment, sans doute, on s'attend à voir le militaire objet de l'admiration universelle, reçu, choyé partout.
Ecoutez ce que Bugeaud écrit à sa sœur : « Il est bien difficile encore de faire des connaissances un peu respectables en ville ; « le militaire » est fort peu estimé ; on se méfie beaucoup de tout ce qui en porte l'habit, et sans considérer que les vêtements ne font pas le moine, on ne reçoit presque aucun de nous, pas même les officiers supérieurs. On m'a assuré qu'il n'y avait qu'un vélite qui fréquentât la bonne société à Fontainebleau ; encore est-ce parce qu'il y a des parents.
Ce qui a le plus contribué à nous faire bannir de la société honnête, c'est que plusieurs vélites ont fait des malhonnêtetés à des femmes et se sont mal comportés sous beaucoup d'autres rapports.
Ils sont parvenus à nous réduire à la société des courtisanes et des cafetières. J'espère que tu crois que je ne les fréquente pas. »

N'aurait-on pas supposé que les vélites de la garde impériale avaient un peu plus de prestige aux yeux de leurs contemporains ? Voici encore une confidence faite par le maréchal à sa sœur, qui n'apprendra rien à personne, aujourd'hui sur les opinions religieuses des ex-soldats de la République transformés en soldats de l'empire, mais qui expliquera de quel œil ces héros de tant de combats regardaient les « capucinades » de Notre-Dame :

« Nos chefs ont tous une très mauvaise morale ; ils croient qu'après la mort tout est fini, qu'ils sont des animaux comme les autres ; ils croient à un Etre suprême, mais ils le supposent neutre.
Voici le langage de tous ceux à qui j'ai parlé, et ce sont eux-mêmes qui ont amené cette conversation. Il n'y aura malheureusement que trop de jeunes gens disposés à les écouter. »

Les chefs du maréchal Bugeaud se passaient donc volontiers d'aumôniers, et il est cependant certain qu'ils savaient bien mourir.
Faut-il encore détruire une illusion sur les hommes et les choses de cette époque. Qu'on lise ces lignes, on verra si le favoritisme, dans l'armée, est une maladie de notre temps :

« Je désirerais beaucoup être de la classe de la théorie : ceux qui y ont été reçus sont à peu près sûrs d'être nommés officiers, puisqu'on leur en apprend les devoirs. Il n'y a eu de choisis que ceux qui avaient des protections ; l'intelligence et les talents n'ont compté pour rien. Plus des trois quarts de ceux-là ont fort peu de mérite, tandis qu'on rencontre dans notre corps des jeunes gens instruits auxquels on n'a fait aucune attention. »

Les injustices que le jeune vélite de la garde signale ici à ses débuts, il les signalera plus tard, en Allemagne, en pleine campagne d'Austerlitz. L'arbitraire dans l'avancement a été, en effet, une des plaies les plus graves et les plus douloureuses des armées de Napoléon.

Une circonstance fortuite ayant permis à Bugeaud de se « rapprocher » d'un de ses chefs, selon le conseil que lui donnait constamment sa sœur, ce commandant lui demande comment il se trouve au corps. Le jeune vélite qui, à ce moment même « voyait diminuer tous les jours son goût pour le militaire, état si dur où tout le monde vous maltraite, répond qu'il est fort content, parce que c'est une mauvaise méthode que de se plaindre ».
C'est la prudence même, mais est-ce aussi la franchise ? Maintenant, laissons le futur maréchal raconter les pompes du couronnement et ses propres infortunes :

« Fontainebleau, 25 frimaire 1804.
» Ma bonne amie,

» ... J'ai vu une foule de choses nouvelles pour moi. L'empereur est venu, comme tu sais, à Fontainebleau, pour recevoir le pape. J'ai eu le plaisir de le voir plusieurs fois de très près ; il m'a même parlé, pour me demander s'il y avait beaucoup de vélites dans une caserne devant laquelle il passait. Je répondis en le saluant ; il me rendit mon salut et passa outre avec la rapidité de l'éclair. Quelques jours après, il fut au devant, du pape, qu'il ramena dans sa voiture. Tous les soirs, j'allais me promener dans la cour du château pour voir l'attirail de la cour, et, quoique je ne sois plus de garde depuis longtemps, je demandai à la monter, dans l'espoir que je serais placé dans l'antichambre de l'empereur ou de l'impératrice.
Mon attente ne fut pas trompée ; je me trouvai de garde à l'appartement de Mme Bonaparte ; je la vis plusieurs fois et j'eus une conversation d'un quart d'heure avec une femme de sa suite très jolie et très aimable.
Nous avons fait le voyage de Paris pour assister au couronnement de Sa Majesté ; il a duré dix ou douze jours. Nous y avons eu beaucoup de peine et pas du tout de plaisir. Le temps était très mauvais ; nous étions extrêmement chargés et, par surcroit de malheur, on nous fît dépasser Paris, et on nous caserna à une lieue et demie de cette ville. A chaque fête, nous sommes restés toute la journée sous les armes, par un grand froid et une boue abominable. A la fin du jour, nous retournions à notre maudite caserne, où il fallait travailler comme des nègres pour nettoyer nos armes et nous approprier pour le lendemain. Voilà, ma bonne amie, le plaisir que j'ai eu.
Tu ne te fais pas une idée de la beauté et de la magnificence du cortège du pape et de celui de l'empereur, le jour du sacre le pape passa le premier pour se rendre à Notre-Dame. Une foule de voitures magnifiques précédaient et suivaient la sienne, qui effaçait toutes les autres : elle était attelée de huit chevaux gris-pommelé d'une merveilleuse beauté ; leur crinière était couverte de plumes qui retombaient jusque sur leur tête et la voiture ne le cédait en rien à l'attelage. Un ecclésiastique marchait à quelques pas en avant, monté sur une mule et portant la croix ; il avait l'air d'une mascarade et fit beaucoup rire les anciens militaires qui n'ont pas beaucoup de foi en tout cela.

L'empereur passa quelques minutes après, il surpassait tout le reste ; son cortège était dans le même genre que celui du pape, mais sa voiture beaucoup plus belle : ses huit chevaux Isabelle semblaient la faire voler avec majesté. Elle était tout or et portait sur le sommet l'aigle impériale avec la couronne. Plus de 80,000 hommes de troupe habillés à neuf formaient une haie aussi belle que formidable. Ce que je trouvai de plus beau fut l'illumination : tout était en feu, et les lampions, brûlant avec art, représentaient par leur arrangement des arbres et des dessins de toute espèce. Ici on apercevait un feu d'artifice, plus loin, une énorme étoile qui éclairait une fontaine qui versait du vin.

Enfin, tout avait l'air divin : je me serais cru dans l'Olympe, si je n'avais senti les misères humaines. La fièvre m'attrapa le premier jour de la fête et je l'ai toujours eue depuis, en sorte que j'ai souffert, parce que je ne pouvais quitter mon rang et que, malgré un froid mortel, il fallait rester dans la boue droit comme un piquet et souvent présenter les armes. Il fallait ensuite faire au moins deux lieues pour me mettre au lit. J'ai même été obligé de prendre une voiture pour me rendre à Fontainebleau, sans cela je n'aurais jamais pu y retourner. Aujourd'hui j'entre â l'hôpital, où l'on est fort bien. Ah ! ma chère Phillis, comme dans ce moment de souffrance je trouvais la Durantie, mon chien et mon fusil préférables à cette folle ambition qui fait quitter son chez-soi pour courir après la fortune à travers mille désagréments Comme je désirerais y être avec mes sœurs.
Au moins, elles me plaindraient, tandis qu'ici je suis avec des étrangers qui ne font pas même attention à moi. »

Le jeune soldat a-t-il déjà lu Horace ? Il en a la philosophie. Les lettres suivantes, toujours écrites à la sœur Phillis, sont curieuses, au moins comme trait de mœurs :

» Fontainebleau, pluviôse 1805.

» A peine, ma chère Phillis, ai-je le temps de lire ta lettre, je la dévore par morceaux en faisant mon sac, en prenant mon sabre et en courant au rappel du tambour. Au moment où je la reçois, on nous avertit que dans une heure il faut être prêt et partir pour Paris, de là en Italie. On ne nous donne pas une minute, nous ne pouvons pas mettre nos effets en sûreté, rassurer nos créanciers, ni prendre le linge que nous avons chez les blanchisseuses. Il faut partir dans l'instant, il est quatre heures du soir, et il faut être arrivé demain à deux heures après midi à Courbevoie, vingt lieues de Fontainebleau.

» Courbevoie, pluviôse 1805.

» Nous sommes arrivés à l'heure dite, on a choisi quatre cents hommes parmi nous pour l'Italie j'en étais un ! Mais un second ordre est arrivé pour n'en prendre que deux cents, desquels je ne me suis pas trouvé, à mon grand regret. On a incorporé ceux qui partent avec les anciens grenadiers de la garde qui étaient pour la même destination, et nous avec ceux qui restent, de sorte que nous sommes admis dans la garde de Sa Majesté. Voilà l'espoir d'avancer qui s'évanouit pour moi. Maintenant que nons sommes amalgamés avec de vieux militaires célèbres, non par leur science, mais par leurs services, leur courage et leurs exploits, qui ont presque tous la croix de mérite, il n'est pas à présumer, et il serait même injuste que de jeunes blancs-becs qui ont six mois de service commandent jamais à ces vainqueurs de l'Europe ; c'est déjà beaucoup qu'on ait bien voulu nous placer dans leurs rangs. Aussi je désirais beaucoup partir pour l'Italie avec ces braves qui s'y sont immortalisés. Je l'ai réclamé, mais on m'a refusé, je m'y suis pris un peu trop tard.
» J'hésitais parce que je n'avais pas un sou et que je laissais quelques petites dettes à Fontainebleau. Je regrettais encore d'abandonner tous les moyens de m'instruire. Je suis à présent au désespoir. Courbevoie est un fort village à une lieue de Paris, où il n'y a aucune ressource en fait de livres. Je n'ai d'autres ressources que le vice qui règne partout ici. Je préférerais m'ennuyer dans ma chambre que d'aller chercher dans de mauvais lieux une maîtresse vénale ou de noyer dans le vin mes chagrins et mes ennuis. Les jeunes gens sans principes sont ici dans le séjour des délices.
Nulle part les femmes ne sont aussi complaisantes et aimantes ; bien différentes des autres, la plupart font tous les frais auprès des hommes, surtout des militaires : loin d'être payées, elles les payent. Il n'est presque pas un grenadier de la garde qui n'ait une maîtresse dans la classe des lingères de Paris, qui le blanchit, l'entretient, lui donne le dimanche le produit du travail de la semaine, trop heureuse encore s'il veut la payer d'un peu de fidélité.

» C'était vraiment une comédie de voir, la veille du départ pour l'Italie, une troupe de femmes assez bien mises venir assiéger la caserne et faire, les larmes aux yeux, leurs adieux à leurs amis. On les voyait, en se jetant à leur cou, glisser dans leurs poches le peu d'argent qu'elles avaient économisé. Je connais un grenadier à qui une lingère a donné quinze louis pour faire sa route.

« A propos d'aventure, il faut que je t'en conte une qui m'est arrivée ; elle est des plus romanesques et t'amusera, j'en suis sùr. Il y a quelque temps qu'en me promenant auprès de Fontainebleau, je rencontrai un jeune homme d'environ dix-huit ans, la figure charmante et les manières entièrement gracieuses. Il m'aborda et me parla pendant longtemps et me fit plusieurs questions, me demanda mon nom et parut vouloir se lier avec moi. Tout en marchant, nous rentrâmes en ville et il me proposa d'entrer dans un café ; j'accepte et nous buvons ensemble de la liqueur, après quoi il me quitte. Dès qu'il fut sorti, la maîtresse du café dit : « J'ai dans l'idée que ce jeune homme est une femme, il en a absolument la tournure. »
Je fis peu d'attention à ces paroles et je me retirai. Le lendemain, je reçois une belle lettre de lui où il me dit qu'il est une femme et me fait une déclaration d'amour, ajoutant qu'elle ne s'était déguisée hier comme je l'avais vue que pour avoir occasion de me parler, et finit par me donner un rendez-vous. Je ne me laissais pas prendre à toutes ces belles choses, mais la singularité du fait m'engagea à aller au lieu indiqué. Je n'eus pas la peine d'attendre ma belle, elle y était déjà ; l'entretien fut long, elle me jura qu'elle m'aimait avec passion, me dit qu'elle était riche ; et voulut me donner pour preuve de sa tendresse une belle bague en diamants que je refusai.

« Comme elle voyait que je ne croyais pas tout ce qu'elle me disait, elle faisait encore plus d'efforts pour me persuader et me parlait avec un esprit étonnant. Enfin elle me proposa de déserter et de m'enfuir avec elle, me disant qu'elle avait en argent et en bijoux de quoi nous faire vivre avec aisance dans tous les pays. Je refusai toutes ces offres et ne pus pourtant la quitter sans lui promettre de revenir le lendemain au même endroit.
Le lendemain même répétition, même offres, mêmes refus ; je ne savais pourtant que penser de tout cela. La dame me paraissait charmante et pleine d'esprit, je me sentais déjà disposé à l'aimer, et ne voulais pourtant pas me livrer sans prendre des informations. Je me déterminai à en parler à un jeune homme que je connais en ville.
Dès que je lui eus conté mon histoire, il partit d'un éclat de rire et me dit que cette aimable personne était un jeune homme arrivé à Fontainebleau depuis cinq ou six mois, qui, grâce à cette manœuvre, avait enflammé plusieurs hommes de Fontainebleau et leur avait arraché beaucoup d'argent. »

Ces aventures ne font pas oublier le pays natal au jeune volontaire. Il rêve à la Durantie, à ses sœurs :

« Je fais mes efforts pour retomber dans d'aussi charmantes illusions, mais l'heure de l'exercice arrive et, au lieu de serrer dans mes bras mes bonnes sœurs, je vais manier pendant deux heures une arme pesante, qu'il faut éclaircir à tour de bras. Faire l'exercice, nettoyer mes armes, monter la garde, voici ma vie, voici les maîtres que le gouvernement nous promettait !

» Ah ! ma chère Phillis, si tu savais combien cet état m'ennuie et comme j'apprends à apprécier la vie tranquille qu'on mène au milieu des siens ! Si j'arrive jamais à ne plus être soldat, j'aimerai mieux m'ensevelir dans une campagne que de courir davantage les avantures. Peut-être le ton pathétique que je prends te fait croire que je suis faible, que je ne sais rien supporter ; mais si tu savais combien il est dur d'être soldat pour un homme qui a de la fierté, tu changerais de manière de penser. Personne ne daigne seulement nous regarder, on ne nous admet dans aucune société. Ceux qui nous auraient recherchés, lorsque nous étions bourgeois, nous parlent à peine. »

A Courbevoie, la garde n'est donc pas plus populaire qu'à Fontainebleau. Pour échapper à une situation qui lui pèse, Bugeaud pense à entrer à l'Ecole militaire. Il sera officier dans deux ans ; mais, tandis qu'il combine ses plans, cherche à réunir les 4,000 francs nécessaires, le camp de Boulogne se forme et son régiment est désigné pour partir « dans les vingt-quatre heures ». Il y aurait lâcheté à faire des démarches pour ne pas suivre son corps, d'autant que les vélites sont infailliblement appelés à se distinguer, « l'Empereur les estimait beaucoup plus que les anciens grenadiers ».

A Boulogne, le jeune Bugeaud voit un spectacle bien nouveau pour lui ; il s'embarque, fait la manœuvre, tire sur les cordages quand on lui dit de les larguer, échange des coups de canon avec les Anglais, et, finalement, part pour la campagne d'Austerlitz avec la grande armée. Il avoue alors à sa sœur « qu'on était horriblement mal à Boulogne. »
Maintenant il voyage et a le plaisir de voir du pays. Après s'être reposé une heure, il va visiter les curiosités des villes où il passe et se console de ses fatigues en pensant qu'il est utile « à sa patrie ».

(La fin prochainement.)

Faire de Trochu - participé passé du verbe trop choir disait Hugo - un modèle de juge impartial c'est pousser le bouchon un peu loin ...
Il avait peut-être des manières mais c'est à peu près tout ce dont cette nullité consacrée pouvait se prévaloir.

Je me fiche bien de la culture gréco-latine de Bugeaud ; je sais qu'il s'est acquis la bonne culture au contact des réalités militaires de son temps ! Pourquoi ? Parce que sa sensibilité était réelle comme le montre sa correspondance de jeunesse et qu'elle a éveillé son intelligence. Il a su se faire réceptif au monde qui l'entourait et le voir avec les yeux de l'imagination créative qu'il faut aux grands hommes s'ils veulent être dignes de leur destin.

Comme tous les hommes d'exception Bugeaud a eu abondance de détracteurs ; les progressistes lui reprochent son goût de l'autorité, passe encore, mais les partisans de tel ou tel régime lui reprochent ses accointances politiques, or Bugeaud était surtout légaliste et du parti de l'ordre qu'il soit sous bannière bonapartiste, royaliste, orléaniste ou républicaine lui importait peu !
Mais surtout revient toujours sa haine de la presse et des beaux esprits. Ce n'est pas tout à fait exact, il avait très conscience du pouvoir de plus en plus affirmé des esprits forts, des incrédules de profession, des agitateurs de tous poils, de ceux qui vivent aux dépens de la crédulité publique.

Voici quelques anas de Bugeaud dirigés contre la souveraine des temps modernes :

- La presse est une des forces antisociales les plus redoutables.

- N'est-ce pas la presse, au contraire, qui est essentiellement persécutrice, qui persécute tous les honnêtes gens, tous les amis de leur pays, tous ceux qui ont consacré leur vie à travailler pour leurs semblables et persévérent pour ce peuple qu'elle prétend défendre ! C'est elle qui persécute avec les mensonges, avec la calomnie, en dénigrant tous les actes, tous les hommes ; c'est enfin le despotisme le plus grand qui ait encore pesé sur nous.

- Quel horrible despotisme que celui des folliculaires ! Celui des barons, des rois et des jésuites, fut-il jamais à comparer ? Ont-ils jamais eu cette horrible puissance de dénigrement ? Ont-ils ordonné aux postes du royaume de porter chaque jour le poison du sophisme et du despotisme sur toute la surface de la France ? La presse vous rend fous et féroces d'abord pour vous rendre esclaves et misérables après.

- En m'attaquant, elle m'a fait estimer des honnêtes gens.

- Sans les outrages qu'elle s'est efforcée de me faire subir, eh ! mon Dieu, mon nom serait presque inconnu en France ! On saurait à peine qu'il existe un général Bugeaud tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la première fois, je suis un objet de curiosité. On s'empresse sur mon passage ; on veut voir cette espèce d'ogre politique, cet orateur de corps de garde !

- Les journalistes, ces généraux de l'émeute, jouent un singulier rôle. Ils poussent en avant les misérables, mais ne combattent pas avec eux ... ce sont là nos despotes nouveaux. Ils ont remplacé les hauts barons de la féodalité... On condamne un crime isolé, on les laisse impunément prêcher le désordre et l'assassinat.

- Quand aux six cent brouillons de journalistes à enrégimenter et à envoyer en Afrique, vous pensez si je jouirai de conduire une pareille troupe ; mais c'est encore une chimère, cela ne pourrait se faire qu'au lendemain d'une sanglante émeute et votre gouvernement, quoique victorieux, n'aurait pas assez de c... pour ça. La vérité est que la politique fait bien plus que remplacer chez les peuples d'Occident la peste des Orientaux.

- Il faut brider cette double patriotaille de journalistes et de politiciens qui aveuglent et qui empoisonnent la France.

Bien entendu Bugeaud joue son personnage ... il en rajoute tel Scapin à la Chambre pour enchanter les rires !

Le Figaro du mercredi 13 juin 1838 nous conte la scène :

Facéties parlementaires
Sur le costume du soldat français.

GRRRANDE DISCUSSION A LA CHAMBRE.

Le ministre. – On demande la suppression du pantalon blanc ! Je me bornerai à faire observer que la garde impériale a parcouru l'Europe, et qu'elle portait le pantalon blanc, les gants et le bonnet à poil.

Un membre. – Pas le pantalon blanc, la culotte courte.
Un membre. – La culotte en casimir blanc.
Un autre. – Culotte de soie blanche.

Un troisième. – Ils avaient des guêtres.
Un quatrième. – Des guêtres blanches.
Un cinquième. – Noires.
Un sixième. – Gris de perle.

Le ministre. – Pourquoi, pendant qu'on y est, ne demande-t-on pas aussi la suppression des gants ? Nous avons donné des gants à nos soldats.
Ils en ont été très flattés. Cela influe beaucoup sur leur moral. On a découvert la véritable cause de la perte de la bataille de Waterloo : la troupe de ligne n'avait pas de gants. On nie l'influence du costume ! Nous avons un régiment de hussards qui porte la pelisse marron, et le pantalon garance.
C'est un régiment qui n'existe pas : personne ne veut en être. Il n'y a que le colonel, et un vieux brigadier, qui n'a pas voulu déserter, et qui est mort de chagrin. Je l'ai fait empailler, lui et son costume. Nous avons un autre régiment de hussards, aux chabraques d'or, pantalon bleu à bandes d'argent, pelisse de velours cramoisi, selle d'argent, bride en maroquin doré sur tranches, sabre de rubis, pistolets d'émeraude... Tout le monde veut en être. Il y a foule au bureau d'engagement.
On ne l'ouvre plus que de onze heures à midi...
J'apprends même à l'instant qu'on ne l'ouvre plus du tout... La souscription est fermée... J'en préviens le peuple français.

(Le ministre descend de la tribune au milieu des acclamations unanimes.)

Le général Bugeaud. – Messieurs, j'ai des choses profondes à dire sur le costume. Il y a de grandes économies à faire. Nous autres généraux, nous avons deux costumes, un pour la paix, un pour la guerre. Moi, par exemple, quand je suis en paix, je porte mon grand uniforme avec broderies sur toutes les coutures, plaques et décorations, grand sabre, pistolets d'arçon à la peinture. Mille carabines, je suis effrayant ! Mais quand je vat en guerre, je porte également mon grand uniforme avec broderies, etc. mais je n'ai ni sabre, ni pistolets, vu l'habitude que j'ai de traiter avec l'ennemi, comme à la Tafna, ou à Blaye. (Délivrance de la duchesse de Berry.)

Quant au soldat, je pense qu'on pourrait faire l'économie d'un costume. Le soldat n'a besoin que d'un costume qui serve à la fois pour la paix et pour la guerre. Et sur ce sujet même, messieurs, sur le costume du soldat, je proposerai de sérieuses économies. L'habit me semble parfaitement inutile : il gêne les mouvemens du guerrier. Otons l'habit. Je ne vois pas, non plus, à quoi peut servir un gilet. Je vous demande, M. Fulchiron, à quoi sert un gilet pour un soldat, qui, la plupart, du temps, n'a pas de monnaie. Otons le gilet. Je demanderai également la suppression du pantalon, il prive de toute flexibilité les membres du soldat.
Otons le pantalon. Je supprime également les bas, vu que les soldats n'en ont jamais porté.
Quant à la chemise, je la trouve trop peu chaude en hiver, trop chaude et superflue en été. Otons la chemise. Pour ce qui est des souliers, tout le monde conviendra qu'ils deviennent parfaitement inutiles, maintenant que nos rues sont pavées en Dez-Maurel, en Polonceau, et qu'on voyage en chemin de fer sur toutes les routes. Je ne laisserai donc au soldat que son col noir et ses gants de coton blanc. De cette façon, nous aurons pour notre brave armée un costume économique, propre à la paix, propre à la guerre.

Au centre. – Appuyé ! appuyé !

Le général Bugeaud. – Je terminerai, messieurs, par une considération puissante. Que la guerre éclate, et nos braves guerriers, libres dans leurs mouvemens, dépouillés de tout vêtement inutile, voleront aux extrémités du monde. Oui, messieurs, il est certain qu'en cas de conflagration générale, notre soldat, ainsi costumé, fera de la propagande au profit de nos armes.

Au centre. – Appuyé ! appuyé ! Faites une proposition !

M. Bugeaud quitte la tribune et dépose immédiatement aux mains de M. le président un projet de loi ainsi conçu :

ARTICLE PREMIER ET UNIQUE.

Désormais le costume du soldat français sera un col noir et une paire de gants. Tout le reste est supprimé.

Décidément on s'amusait davantage à la Chambre à cette époque qu'à la nôtre ... bon ! il s'agit d'une facétie littéraire du grand Figaro et le Bugeaud de l'époque n'a jamais trop aimé qu'on lui rappelle qu'il avait été le geôlier de la duchesse de Berry en couches ! Il a même tué en duel au pistolet le député Dulong qui l'avait appelé ainsi en pleine chambre.

Le Figaro poursuit la farce à la page suivante :

Autre version.

Voici une autre version (nous avions sur les lieux deux sténographes) de cette mémorable séance où il s'agissait d'une somme de deux millions, ou à peu près demandée par le département de la guerre, à l'effet de donner aux soldats français des bas et des pantalons blancs. La commission du budget tenait bon pour les guêtres et le pantalon garance, et proposait de rejeter le chiffre en question. Le drap et le calicot, la laine et le coton, le rouge et le blanc se trouvaient donc en présence.
C'est dans ces circonstances solennelles que M. le général Stourm a cru devoir monter à la tribune.

– Messieurs, a-t-il dit, je viens soutenir de toutes mes forces le projet du gouvernement du roi.
Après avoir abandonné jadis le pantalon blanc pour le pantalon garance qui valait beaucoup mieux, on vous propose aujourd'hui de renoncer au pantalon garance, en faveur du pantalon blanc qui est infiniment préférable. Quoi de plus naturel ? Outre que le pantalon blanc est bien mieux approprié aux effroyables chaleurs dont nous sommes accablés en France depuis deux ou trois ans, il offre un avantage éminent, celui de plaire à l'œil.

M. le ministre. – Cet avantage est immense, Messieurs. Le tourlourou (j'emploie cette expression puisqu'elle est désormais consacrée), le tourlourou, dis-je, est prodigieusement coquet, on ne saurait se le dissimuler. Pour vous en donner une idée approximative, je vous dirai qu'on a toutes les peines du monde à tenir au complet le seul régiment de hussards bruns que nous ayons dans l'armée. Quand je dis bruns, je n'entends pas insinuer par là que les blonds soient exclus de ce corps ; non, je veux seulement parler de la couleur de son uniforme. Eh bien ! messieurs, c'est un fait incontestable que le brun, couleur assez peu séduisante, il faut en convenir, déplait à nos guerriers. Si vous parlez à un conscrit d'être incorporé dans le régiment dont il s'agit, son visage se rembrunit à vue d'œil. En un mot, il est à craindre que, d'ici à quelques années, nous ne puissions plus avoir de hussards bruns.

Une voix. - Vous en aurez de verts.

M. le ministre. – Ou, si nous tenons à conserver des hussards bruns, nous serons contraints de les habiller en rouge. Ceci vous prouve, messieurs combien le soldat français est ami de la toilette.
C'est naturel, son idée fixe étant d'enchaîner le cœur de la beauté. Enfin, il n'est pas jusqu'au modeste pousse-caillou (je me sers de cette expression, qui est également consacrée), qui ne soit extrêmement flatté de pouvoir mettre des gants blancs à la parade ou en montant sa garde.
M. le général Demarçay. – C'est ici que je vous attendais. Avez-vous l'intention de présenter nos voltigeurs aux bals de la cour, ou avez-vous peur que le soleil ne leur gâte les mains, pour leur donner des gants de coton blanc écru, comme en portent les dandys du boulevart de Gand ?
M. le ministre. – La garde impériale en avait bien, des gants !
M. le général Demarçay. – Qu'est-ce que cela prouve ? C'était une folie. D'ailleurs, si elle en avait, elle ne les mettait pas.

Voix nombreuses. – Comment ? comment ?
M. le général Demarçay (avec force.) – Non je le répète, la garde impériale ne prenait pas de gants, quand il s'agissait de frotter les Prussiens et les Russes (Tonnerre d'applaudissemens ; marques d'enthousiasme non équivoques sur tous les bancs de la chambre). Qu'on donne, si l'on veut, au soldat des mitons en hiver ; je ne m'y opposerai point.

M. le grand-d'Oran. – Je sais qu'on m'a souvent appelé Croque-Mitaine ; toutefois, je n'ai aucune horreur pour les mitons. Je voterai même au besoin pour les gants fourrés : on a vu des soldats s'en servir à la retraite de Russie et s'en trouver assez bien. Mais, si je les accorde, c'est à la condition qu'on n'en portera pas ailleurs qu'en Russie.
Une voix. – Nous avons le temps d'y songer.
M. le grand-d'Oran. – Quant aux gants et aux pantalons blancs, je les méprise, et le soldat lui-même n'apprécie pas ces futilités, autant que vous voulez bien le dire. En Afrique particulièrement, l'armée désire se priver du pantalon blanc. Le soldat s'est attaché à la laine ; il tient au pantalon garance beaucoup plus malheureusement, que le pantalon garance ne tient à lui les trois quarts du temps, et il n'est pas homme, croyez-moi, à se laisser manger la laine sur le dos !

Après cette chaleureuse improvisation, l'article est rejeté tout d'une voix.

Une autre voix. – A la bonne heure ! le pantalon blanc, c'était bon sous le drapeau blanc. (Bravos à gauche ; signe de dépit parmi les membres de la droite.)

Le Grand d'Oran c'est évidemment le général Bugeaud ...

Même si le ton est farcesque, le style de Bugeaud est assez bien respecté, jusqu'à ces idiotismes de patois dont il aimait régaler ses électeurs du Périgord dans ses discours de comices agricoles, ce je vat en guerre digne de Molière !

Je n'ai pas d'opinion sur Dumézil - sur son oeuvre - l'homme Georges Dumézil était très sympathique, ouvert et presque familier ... toujours est-il que vous connaissez certainement la devise forgée par Bugeaud ? Ense et Aratro, par l'épée et la charrue, elle se trouve inscrite sur son tombeau aux Invalides. La question qui se pose est celle-ci : comment un homme héritier direct des races indo-européennes, presque un scandinave du côté de sa mère - on pourrait toucher du doigt ses origines si on le voulait - peut-il ainsi trancher sur la théorie des trois fonctions chère au comparatiste Dumézil ?
Car enfin Bugeaud est soldat avant tout, il devrait donc mettre en avant la qualité noble de sa fonction, or il l'ignore volontiers, il la mêle au soc de la terre, à la plèbe de la glaise !
Dumézil me retorquerait qu'il s'agit d'un homme moderne - un héritier des Lumières et aussi du Christianisme - que Jésus était un charpentier et quelque chose de ce genre, que c'est l'homme qui ennoblit les métiers et non le contraire dans cette vision précise du monde.
Mais je sens que ses chers Vikings ne pensaient pas ainsi non plus, avant même leur christianisation, qu'ils étaient certes pirates mais aussi marchands, qu'ils labouraient les océans à la recherche de la bonne fortune pour ainsi dire, qu'ils fécondaient des civilisations étrangères les unes aux autres par ces moyens ... que leur oralité pure avait pourtant sa logique propre et que les runes cabalistiques notaient ce quelque chose qui nous échappe aujourd'hui.

Voilà tout ce que je peux en dire aujourd'hui et l'homme aux cheveux rouges ne m'en dira pas plus !

Les héros légendaires racontent l'histoire du monde aux peuples ; c'est la vision traditionnelle dans toutes les sociétés, les généalogies sont parties constitutives de la structure des récits mythologiques.
Le père Bugeaud a raconté cette histoire aux Français de son époque et aux suivantes mais le fil est rompu.

Les peuples savent ce qu'ils font quand ils attribuent un surnom à un homme distingué entre tous ! C'est indépendant de sa propre volonté, cela désigne ce qu'il est dans la légende.
Même si la plupart des citoyens n'auront qu'une vie ordinaire, la part imaginaire de leur esprit sera fécondée par les figures exemplaires.

Je vais donner un autre exemple car je le connais bien : c'est celui de Regnault. Il a été soldat (2ème fonction), il a été producteur de richesses (3ème fonction) et il a été penseur (1ère fonction). Donc l'organisation tripartite de la société se trouve réunie en seul récit, celui de l'histoire d'un homme.

Voici comment La Croix des samedi 3 et dimanche 4 octobre 1942, sous la plume de son directeur Luc Estang, présente Georges Dumézil à ses lecteurs occupés :

La mythologie indo-européenne

Les préoccupations du temps nous ont familiarisés avec la qualité d'Aryen, qui s'applique aux peuples indo-européens.

Sans remonter à Japhet, ces ancêtres font déjà parler d'eux au cours des IIIe et IIe millénaires avant l'ère chrétienne. (Je dis « déjà », mais c'est de l'histoire relativement récente !)
D'une région qu'on situe approximativement entre la plaine hongroise et la Baltique, ils s'ébranlèrent et par vagues successives leurs migrations envahirent en quelques siècles toute l'Europe et une partie de l'Asie. On les voit, à l'aube des temps historiques, établis en maitres sur l'Indus et en Irlande, en Scandinavie, en Italie et en Grèce. Qu'étaient-ils avant, quelle fut l'origine de cette poussée conquérante ? On ne sait. Toujours est-il que maintes civilisations découlent d'eux ; et qu'ils ont absorbé les précédents habitants des territoires occupés. Il ne subsiste d'indigènes que le peuple basque et de petits peuples du Caucase. Naturellement les émigrants, éparpillée, se différencièrent ; leurs mœurs, leur langue, leurs croyances évoluèrent tant en raison des situations géographiques que des fusions avec les éléments dominés. Comment dès lors a-t-on pu établir la parenté, dans le temps et dans l'espace, des Latins et des Germains, des Celtes et des Slaves, alors qu'ils n'ont plus ou qu'ils n'eurent plus le sentiment d'une communauté originelle ? La gloire de la trouvaille revient aux grammairiens.
Au début du XIXe siècle ils découvrirent ce fait capital « que le sanscrit de l'Iran, le grec, le latin, les langues germaniques, les langues celtiques, les langues slaves et baltiques ne sont que des formes prises, au cours d'évolutions divergentes, par un seul et même parler préhistorique qui se définit par rapport à elles comme le latin par rapport à l'italien, au français, à l'espagnol, au portugais, etc. » Les enseignements de l'ethnographie et de l'anthropologie s'ajoutèrent à ceux de la linguistique pour préciser et nuancer à la fois l'idée qu'on peut se faire désormais de « l'indo-européen commun ».

L'unité de la langue suppose une unité - ce qui ne signifie pas une uniformité - de civilisation et donc de religion et d'organisation sociale. Rechercher celles-ci à travers les mythologies, les paganismes particuliers à des peuples aussi éloignés les uns des autres que les Indiens (hindous), les Romains, les Germains, les Gaulois, les Irlandais, etc. était une entreprise pleine de séductions. Les savants n'y résistèrent pas. L'un d'eux, M. Georges Dumézil est passé maître dans l'art car une telle science se double d'un art tout d'intuition et d'ingéniosité de rapprocher les textes rituels et de marquer, voire de solliciter, les ressemblances.

Une critique a le devoir de présenter l'auteur au public. Mais je ne savais rien de M. Georges Dumézil avant la lecture de son livre Jupiter, Mars, Quirinus (Gallimard, éditeur), qui m'a appris un tas de choses et m'a fait rêver. C'est avouer qu'en la matière je suis - ou j'étais ! si je puis me prévaloir d'une connaissance toute neuve qu'il ne tient qu'à vous d'acquérir aussi vite - profane au même titre que le plus profane des lecteurs. Voici du moins quel m'apparaît être M. Georges Dumézil pour se livrer aux travaux indiqués plus haut. C'est un philologue.
Mais un philologue comparatiste. Comprenez qu'il ne se contente pas de disséquer à son aise le latin, le grec, le sanscrit, le haut allemand, les dialectes celtiques et slaves et plusieurs langues mystérieuses du Caucase ; il connait le folklore de ces divers parlers et, laissant à des confrères spécialistes le soin des découvertes locales, il opère de l'un à l'autre ces rapprochements que j'ai dits, il dépiste sous les légendes et les mythes de plusieurs civilisations indo-européennes, l'archétype déformé, adapté au gré des tempéraments et des circonstances.

Ainsi la triade romaine Jupiter, Mars, Quirinus, qui pour les Romains même de l'âge classique était fossile, s'explique en regard d'une tripartition sociale et religieuse repérable chez divers peuples indo-européens. Je vais tâcher de vous faire participer à mon initiation récente sans trop m'embrouiller. Je ne dirai d'ailleurs pas tout pour qu'il vous reste quelque chose à apprendre.

Notons que les travaux de M. Georges Dumézil ressortissent à l'histoire des religions païennes. L'auteur laisse à la philosophie la question origine et essence des religions et s'en tient à l'observation extérieure. Je crois utile, cependant, de rattacher cette observation à la distinction bergsonienne, dans Les deux sources, entre religion instinctive, biologique, comme la morale sociale qu'elle codifie, superstition ne relevant que de faits sociaux et politiques, pour des fins conservatrices d'un groupe clos, et religion vraie, humaine, dynamique ou mystique, séparée de la précédente, comme le montrait Bergson, non par une simple différence de degré ou de culture, mais par un abîme que nous, croyants, nous nommons Révélation.

Les mythes religieux que l'on va voir ont partie liée consubstantiellement à l'organisation sociale.

La démonstration de M. Georges Dumézil part de l'Inde, traditionnellement divisée en castes. Cette division ne fait que perpétuer - en l'éparpillant - celle qui correspondait à la conception indo-iranienne. Trois organes différenciés et hiérarchisés sont nécessaires à la vie du corps social : l'ensemble des prêtres, celui des guerriers, celui des éleveurs-agriculteurs. Conception indo-iranienne, disons-nous, parce qu'en effet les traditions iraniennes, comme l'illustre poète persan Firdousi en témoigne, se rencontrent avec les traditions indiennes. De même Hérodote, sans savoir au juste ce que cela signifiait, rapporte la croyance des Scythes selon laquelle il serait tombé du ciel sur la terre de Scythie des objets d'or : une charrue, un joug, une hache et une coupe.
L'or brûlait. De trois frères, celui-là seul qui put toucher les objets - l'or s'éteignit - fut reconnu roi. Il faut voir dans les objets une représentation mythique de la tripartition sociale : la coupe est celle des libations religieuses, la hache appartient aux guerriers, quant à la charrue elle revient, avec le joug, aux agriculteurs.

A propos de ce joug, on voudra bien ne pas considérer comme une irrévérence envers de doctes labeurs, l'émerveillement qui saisit le profane devant les excès d'ingéniosité dans l'interprétation. Par exemple il y eut quelque hésitation du fait que pour trois fonctions quatre symboles étaient énumérés. On discuta pour savoir s'il fallait rattacher le joug à la charrue et en faire un attribut de la troisième fonction ou s'il ne convenait pas de le prêter aux guerriers parmi lesquels on distinguait ceux qui combattaient à pied et ceux qui combattaient dans des chars traînés par des chevaux ! Heureusement qu'on a trouvé d'autres textes énumérant non plus quatre, mais cinq objets symboliques ; la religion restait avec sa coupe ; en revanche la bataille avait ses deux armes comme l'agriculture ses deux outils.
Revenons à l'Inde. La tripartition sociale, prêtres, guerriers, agriculteurs, était mise en rapport avec une triade de dieux : Mitra-Varuna, dualité dont le premier terme représente l'aspect juridique et le second l'aspect magique ; Indra, force combattive et Vicvedevah, divinités collectives assurant la Fécondité et la Richesse. Tripartition colorée - blanc pour le brahmane, rouge pour le guerrier, jaune pour l'éleveur. Tripartition cosmique, enfin le ciel, l'atmosphère, le sol sortent, lors de la genèse des castes, respectivement de la tête, du nombril, des pieds de la victime humaine primordial, du Mâle démembré. En même temps, les brahmanes naissent de sa bouche, les guerriers de ses bras, les éleveurs de ses cuisses.

Transportons-nous maintenant, chez les Romains. La triade Jupiter, Mars, Quirinus correspond à la triade Mitra-Varuna, Indra et Vicvedevah. Comment établir cette correspondance ? Tel est l'objet du livre de M. Georges Dumézil.

La signification magique et juridique de Jupiter apparaît nettement tout comme celle guerrière de Mars. Mais Quirinus ? Il y a, il y avait une énigme Quirinus. Quel était au juste ce dieu dont le prêtre, le flamen Quirinalia, arrive en troisième dans la hiérarchie sacerdotale ?

A l'âge classique de Rome cette triade Jupiter, Mars, Quirinus, est une vieillerie à quoi plus personne ne comprend rien. On n'accorde d'attention qu'à la triade : Jupiter, Junon, Minerve. Cependant des rites archaïques subsistent qui intéressent le corps social de Rome.
C'est une première indication. Des poètes Virgile, Ovide, Properce se feront les chantres plus ou moins conscients d'une tradition. Les deux premiers, notamment, servant la politique pacifique d'Auguste, suggèrent la signification mythique de Quirinus.

La difficulté était de lui trouver une personnalité autonome. En effet, les textes latins le confondent soit avec Mars, soit avec Romulus, ou le font venir, sans plus d'explication, de Cures pour être associé à l'empire romain.
M. Georges Dumézil débrouille de manière satisfaisante pour l'imagination cet imbroglio.
Il remarque que le flamen Quirinalis est de service pour toutes les cérémonies intéressant ce que nous appellerions aujourd'hui le ravitaillement de la Cité. Il remarque également que le même flamen Quirinalis est ambassadeur de paix, que Auguste tint à placer son règne sous l'invocation de Quirinus, etc.
Donc il s'agit bien du troisième élément de la triade : Magie et juridiction, guerre, agriculture et paix. D'ailleurs les Romains, quand ils ne sont pas dans les occupations guerrières, troquent leur nom de Milites contre celui de Quirites, dont César insulta un jour ses légionnaires.
Quirites, Quirinus c'est la même racine.
La tripartition cosmique fut adaptée par les Romains aux intérêts immédiats de l'homme : le ciel (pas trop lointain, non plus l'incréé des Indiens), le dessus de la terre et le sous-sol (où poussent les graines). Enfin les trois couleurs : blanc, rouge, jaune ou bleu, se retrouvent chez les prêtres, les soldats et les agriculteurs ou artisans.

Or, en voici bien d'une autre : Rome n'était pas divisée en castes proprement dites. Non. Cependant Cicéron, Tite-Live et les autres savaient que leur société se divisait primitivement en trois tribus, dont seules les appellations survivaient appliquées aux chevaliers : Ramnes, Luceres, Tities.

C'est ici que la démonstration de M. Georges Dumézil devient éblouissante. Elle met en cause une croyance commune quant à l'histoire ancienne. Il faut en dire un mot.
Quand nous lisons le récit des origines fabuleuses de Rome, dans Tite-Live ou d'après lui, nous nous accordons à penser qu'il s'agit de faits historiques que la légende, l'imagination populaire ont amplifiés, déformés, jusqu'à lui donner une valeur mythique.
Et bien, les travaux de M. Georges Dumézil tendent à prouver que nous devons tenir un raisonnement contraire : « Du lointain de la pré-histoire indo-européenne reconstituée par comparaison, écrit-il, nous apportons des systèmes de concepts, très exactement des mythes qui recouvrent de trop près certaines légendes relatives aux origines romaines pour que la coïncidence soit fortuite : ces légendes sont donc, elles aussi, au sens précédemment défini, des mythes. » Comprenez que l'histoire romaine légendaire n'est qu'un mythe indo-européen, adapté par les Romains, qui en ont fait de l'histoire pour les besoins de leur cause nationale et civique.

C'est ainsi que dans un ouvrage récent M. Georges Dumézil montre que le combat des Horaces et des Curiaces n'est que la romanisation d'un mythe commun qu'on retrouve chez les Caucasiens et chez les Irlandais. C'est ainsi que dans le présent livre il montre les analogies de la guerre des Sabines avec celle des Ases et des Vanes scandinaves. Finalement c'est ce mythe des Sabins fusionnant avec les Romains origine d'un grand peuple qui fournit à M. Georges Dumézil l'explication décisive de la triade Jupiter, Mars, Quirinus et de ses rapports avec la division fonctionnelle de la société en trois « tribus ».

Les Ramnenses composent la tribu de Romulus, le magicien ; les Luceres celle de Lucumo son allié étrusque, le guerrier ; les Tities celle de Tatius, chef des Sabins qui devient roi de la nouvelle Rome en collégialité avec Romulus, préfiguration du double consulat de l'époque historique.

D'autre part, quand il s'agit d'établir le culte des dieux de la Cité, Romulus établit celui de Jupiter seul ; le guerrier Lucumo, mort au combat, aurait certes ratifié le culte de Mars ; et Tatius de Cures, qui introduit dans la communauté le nom de quirites, accrédite le culte d'un tas de divinités bienfaisantes résumées plus tard par Quirinus. Enfin la symétrie Mitra-Varuna se retrouve en laissant le rôle de mage à Romulus et en attribuant celui de légiste à Numa, qui lui succède.

Sachez qu'à ces recoupements M. Georges Dumézil ajoute ceux de mythes irlandais, germaniques, etc., que je ne finirais pas d'indiquer.

Il ressort de ces confrontations excitantes pour l'esprit que les lndo-Européens, avant leurs migrations, étaient organisés selon un ordre tripartite, dont l'image la plus fidèle serait représentée dans l'Inde. Les Romains, trop positifs pour être de bons mythologues, ont fait servir les mythes à la gloire nobiliaire de la Cité, mais en les humanisant, en les concrétisant. Le citoyen romain, en fait, oubliait qu'il eût pu être un Indo-Européen féodal.
Dans La République, Platon définit la cité idéale par l'agencement harmonieux de trois fonctions : les philosophes qui gouvernent, les guerriers qui combattent, le tiers-état qui crée la richesse. N'est-ce pas une réminiscence indo-européenne ? demande M. Georges Dumézil.
Pour finir, on demandera dans quelle mesure les mythes indo-européens, les superstitions religieuses qu'ils traduisent ne sont pas quelque souvenir caricatural de la première Révélation que l'homme perdit par le péché et dont seul le peuple hébreu, jusqu'à l'avènement du Christ, fut le dépositaire parmi la confusion et les ténèbres du paganisme ?
Mais ceci est une autre question.

Luc ESTANG.

Ceci nous fait penser que les bouleversements démographiques que nous voyons en France depuis une quarantaine d'années sont comparables par leur intensité à l'invasion des indo-européens il y a près de cinq millénaires !

Qui disait : « Ne pas savoir haïr c'est ne pas savoir vivre » ?

Il y avait un certain panache à saluer la religion des Hébreux en octobre 1942 alors que dans un mois les armées nazies allaient envahir la zone dite libre ! Le nom de Bergson qui vient aussi en renfort n'est pas là sans quelque arrière-pensée !
Toujours est-il que la France de Vichy était encore intellectuellement assez libre pour distinguer le bon grain de l'ivraie ; on ne distribuera pas de bons et mauvais points soixante-dix ans après mais il est vrai que La Croix, journal du catholicisme était plus résistante que Le Temps, journal furieusement maréchaliste qui donnera naissance au Monde après-guerre par la grâce et la volonté bienveillante du général De Gaulle qui remit entre les mains d'Hubert Beuve-Méry tous les avoirs du quotidien protestant.

Quant au Journal des débats, il abritait la critique littéraire de Maurice Blanchot - extrême-droitiste notoire - dont les articles sur Dumézil sont très inférieurs à celui que je viens de citer.

Je n'ai guère de sympathie pour le dandy Blanchot qui s'est racheté une conduite après-guerre en se faisant le procureur de la République des lettres !
J'en ai par contre une très grande pour Bachelard, silène et philosophe bien français, ce qui est si rare !

Le Matin du mardi 24/12/1940 nous trace les contours de cet original parmi les lettrés :

M. GASTON BACHELARD
professeur à la Sorbonne

passa son baccalauréat en triant des lettres
ET APPRIT LE LATIN
DANS LES TRANCHÉES...

Un bel exemple de ténacité et de persévérance, telle est la carrière de M. Gaston Bachelard, qui vient d'être nommé professeur de philosophie à la Sorbonne.

Tout le monde, à Dijon, connaît M. Gaston Bachelard, qui fut pendant longtemps professeur à l'université de cette ville.
Les uns ne le connaissent que pour sa bonté et sa modestie proverbiales, et d'autres en plus de ces qualités voient en lui un des plus grands philosophes du temps. Il a déjà publié plusieurs ouvrages, où il expose des théories qui, si elles ne se prêtent pas à la vulgarisation, se sont si bien imposées dans les cercles philosophiques en dépit des controverses qu'elles ont suscitées, que M. Bachelard vient d'être nommé à la Sorbonne, en succession de M Abel Rey, décédé.

Les études de M. Bachelard

La carrière de M. Bachelard est par elle-même exceptionnelle.
Peu, en effet, offrent des efforts aussi soutenus de persévérance.

Né en 1884, à Bar-sur-Aube, d'une famille d'artisans modestes, presque pauvres, il n'alla à l'école que très peu de temps.
Ses études officielles cessèrent dès qu'il sut lire, écrire et compter.

Son apprentissage commença tôt. Il obtint, ensuite un emploi de surnuméraire à la poste et tria des lettres à longueur de journée. La monotonie de son travail lui laissant des loisirs, il entreprit en même temps de préparer son baccalauréat sciences et réussit. Ambulant à Remiremont, puis à la gare de l'Est à Paris, son amour de l'étude et de la recherche scientifique le poussa à continuer et il prépara, sans aide aucune, le concours d'ingénieur des P.T.T. Il y avait deux vacances, il se classa troisième.

La guerre survint. Dans les tranchées, il apprit le latin, ce qui constitue un bel exemple de sang-froid et de confiance en l'avenir.

Revenu à Paris sain et sauf, il conquit en Sorbonne le grade de licencié ès sciences physiques (sans prendre de cours) et ce titre lui permit d'aller enseigner au collège de Bar-sur-Aube. Il prépara alors son agrégation de philosophie. Il étudia les rapports de la philosophie avec les sciences exactes et composa un Essai sur la connaissance approchée. Il montra son ouvrage avec modestie à un maître de la Sorbonne en lui demandant :

- Croyez-vous qu'en le corsant un peu, cela pourrait constituer une thèse pour le doctorat ès lettres ?

- Mais votre thèse est toute faite, lui répondit le savant, enthousiasmé après la lecture de l'essai.

Et le fils de l'artisan de Bar-sur-Aube, qui avait toujours travaillé solitairement, est déclaré digne du plus haut grade universitaire.

En 1931, M. Bachelard obtint la chaire magistrale de l'université de Dijon et, aujourd'hui, le voici à Paris, professeur de philosophie à la Sorbonne.

Bachelard est un philosophe qui ne soucie pas seulement de l'ordre comme un adjudant-chef de la philosophie mais aussi des pouvoirs créatifs de l'imagination et du désordre sacré qui engendre les grandes choses - car c'est bien du chaos qu'est né ce monde.

Enfin, ne négligeant aucun effort pour faire plaisir à mon aimable lectorat, j'ai retrouvé dans Le Figaro du lundi 25 janvier 1875 la véritable opinion de Millet sur le peintre-boucher Breivik :

» Opinion du peintre Millet qui vient de mourir, sur la politique.

Il prétendait, dit Paris-Journal, que ceux qui s'occupaient des choses du gouvernement, – sans être de la partie, – étaient inévitablement des imbéciles, des intrigants ou des malades.

Un jour, à Barbizon, il avait tracé au-dessus de son atelier un écriteau à la craie ainsi conçu :

Ici on ne parle politique qu'après avoir déposé un cautionnement de 100,000 fr.

Bon exemple à suivre, on en conviendra. »

La direction se réserve le droit de poursuites si on lui vole cette idée !

Une autre courte philippique contre la politique, elle est de Bugeaud :

Cependant la carrière du maréchal n'était pas terminée.
En 1849, Charles-Albert, roi du Piémont, ayant été battu à Novare par les Autrichiens, abdiqua en faveur de son fils Victor-Emmanuel. A ce moment, il fut grandement question pour la France de lui venir en aide.

A cet effet, il fut constitué une armée des Alpes, dont le maréchal Bugeaud fut nommé commandant en chef, et aussitôt il établit son quartier général à Lyon.

Dans l'hypothèse d'une prochaine entrée en campagne, il se disposa à visiter les différents corps de troupes qu'il aurait peut-être à conduire à l'ennemi.

Il commença par Saint-Etienne. Le jour de l'inspection venu, les pompiers furent convoqués à la revue.

Au moment où elle commençait, l'un d'eux s'écria d'une voix retentissante : « Vive la république démocratique et sociale ! »
Le maréchal arrivé devant lui s'arrête, saisit un de ses boutons, et le regardant fixement, l'interpelle rudement en ces termes : « Vous, lui dit-il, vous êtes pompier ; eh ! bien votre métier est d'éteindre le feu, et non de l'attiser ».

Jean-François Millet est un peintre que Bugeaud aurait pu apprécier : ils avaient le même goût pour la terre.

Le Figaro du 27/9/1898 :

LE MODELE DE MILLET

On a inauguré en grande pompe, avant-hier, la statue du peintre Millet, à Gréville, son village natal. Cette statue, on eût pu tout aussi bien l'ériger à Barbizon, ce coin délicieux de la forêt de Fontainebleau où Millet passa les meilleures années de sa vie et peignit ses principaux chefs-d'œuvre. Tout, à Barbizon, rappelle le maître regretté. Son fils, M. François Millet, y habite encore. Sa maison, « Vert-Logis », est restée intacte. C'est à Barbizon que, l'année dernière, les hasards d'une promenade me permirent de retrouver la femme qui servit de modèle à Millet pour son tableau l'Angélus.

Elle est morte au commencement de cette année. Dans le pays, on la désignait sous le sobriquet de la « Mère l'Angélus », qui lui avait été donné par Mme Feuardent, la fille du peintre. Elle s'appelait Adèle Moschner, femme Marier, n'avait que cinquante-neuf ans, mais en paraissait bien soixante-dix.
Epuisée par le dur labeur de sa profession de blanchisseuse, rongée lentement par la phtisie qui devait l'emporter, elle était déjà alitée depuis de longs mois quand j'allai la visiter dans sa petite maison dont elle louait, pour vivre, la plus grande partie aux touristes.
Les souffrances n'avaient nullement altéré les souvenirs d'Adèle Moschner, et c'est avec plaisir, avec bonheur qu'elle aimait à rappeler son ancien maître Millet – « un maître si bon, si doux et qui aimait tant ses enfants » – au service de qui elle était restée pendant quatre ans comme domestique :

– Mon grand-père, me raconta-t-elle, naquit en Westphalie et fit partie de l'armée d'invasion qui combattit Napoléon.
En 1815, il vint se cacher à Barbizon pour ne pas rentrer dans son pays. C'est lui qui m'a élevée. J'avais onze mois à peine à la mort de ma mère.

» Quand M. Millet arriva à Barbizon, il ne tarda pas à faire la connaissance de mon grand-père, qui s'était établi tisserand. M. Millet l'engagea comme modèle et le fit poser pour un grand tableau. Mon grand-père s'était rendu acquéreur d'un champ qu'il cultivait lui-même, en ces heures de loisir. Je me souviens que, plus d'une fois, à l'époque de la moisson, M. Millet alla lui donner un coup de main, sans façon. Cet excellent homme était si simple ! Et puis, il faut vous dire qu'il connaissait très bien l'agriculture. Vous devez savoir, d'ailleurs, que M. Millet avait travaillé la terre jusqu'à l'âge de vingt-deux ans.
Comme de précieuses reliques de famille, il gardait les vieilles cruches dans lesquelles son père, dans le temps, était allé porter à la ville le lait de ses vaches. Nul mieux que lui ne savait manier la faucille. Il savait vanner, battre au fléau comme un bon laboureur.

» M, Millet m'avait connue toute petite. J'avais dix-huit ans quand il me prit à son service :

» – Adèle, me dit-il un jour, veux-tu poser comme ton père ?

» J'acceptai tout de suite. Que n'aurai-je fait pour un si bon maître ? Alors, il m'emmena dans son atelier et me mit sur la tête un capuchon blanc orné d'une bande noire, comme on en portait jadis pour aller aux veillées.

» Cette fois-là, je posai pour la femme de Tobie. Le tableau s'appelait l'Attente, M. François Millet le croit en Amérique comme tant d'autres !

» Pour l'Angélus, je posai aux Roches, dans un champ de pommes de terre situé en bordure de la route de Chailly-en-Bière. M. Millet me faisait joindre les mains, tenez comme cela. »

Et, se soulevant sur sa couche de douleur, la bonne vieille joignit ses mains, amaigries et pencha, dans l'attitude de la prière, sa tête enfermée dans un fichu d'indienne.

– Et l'homme... votre compagnon ? demandai-je.

– Il me semble que c'était le père Mignot, mort il y a quelques années, mais je n'en suis pas bien sûre. Jamais nous ne posions ensemble. Oui, c'est sa tournure, ça lui ressemble.

Les souvenirs revenaient en foule à la brave femme :

– Une chose dont je me souviens bien, par exemple, reprit-elle avec volubilité, c'est qu'en même temps que l'Angélus M, Millet peignit un autre tableau la Mort et le Bûcheron. Ah ! pour sûr, que je me le rappelle ! Imaginez-vous qu'il avait placé, dans son atelier, un squelette qui lui servait de modèle. Un soir, après dîner, M. Millet me commanda d'aller allumer du feu dans l'atelier. Je frémis de la tête aux pieds. Néanmoins, toute tremblante, je me disposais à obéir, lorsqu'en ouvrant la porte je bousculai le squelette. Des cris épouvantables m'échappèrent aussitôt, et je faillis m'évanouir. Mon maître accourut, croyant à quelque malheur. Il eut toutes les peines du monde à me calmer.

» Quoique très malade déjà, M. Millet travaillait toute la journée. Il ne sortait que le soir, pour voir coucher le soleil, et rentrait presque aussitôt. Que de fois l'ai-je entendu dire à sa digne femme :
« Oh ! ma bonne Céline ma tête va éclater ! Que se passe-t-il donc là dedans ? »
» M. Théodore Rousseau était son voisin. Il demeurait à côté, dans la maison transformée maintenant en une petite chapelle où on dit la messe le dimanche. Fréquemment il venait dîner avec la famille Millet et prodiguait à M. Millet les encouragements les plus affectueux.

» Je suis allée voir souvent les médaillons de ces deux grands amis, au Bas-Bréau. Ces médaillons sont si ressemblants qu'il me semblait revoir en personne mon bon maître et son voisin. »

La bonne vieille me parla ensuite des enfants de Millet :

– C'est M. François qui ressemble le plus à son père, me dit-elle. Mais, quand j'entends causer M. Charles, je crois entendre M. Millet lui-même : c'est le même ton, la même voix.

La « Mère l'Angélus » avait conservé un souvenir ému de celle qui fut la compagne dévouée de l'illustre peintre, et aussi de sa fille aînée, Mme Feuardent, qui souvent venait la voir, avant que la mort ne l'emportât, elle aussi.

– Qu'il est donc triste de voir partir pour toujours tant de braves gens me dit l'excellente Adèle Moschner, tandis qu'une grosse larme coulait sur sa joue osseuse.

En quittant cette brave femme, je pris la route de Chailly pour me diriger vers Melun. Quand je passai aux Roches, dans le cadre où la « Mère l'Angélus » avait posé, quarante ans avant, pour Millet, les beaux vers de Théodore de Banville me revinrent à l'esprit, et je les récitai tout bas :

Ô Millet ! sous les vastes cieux
Tu regardais, penchant la tête,
Peintre à l'âme de poète,
Grand orphique silencieux !

De ta seule foi soucieux,
Tu dédaignas et la conquête
Du triomphe, et l'orgueil en fête,
Ces glorioles de nos yeux.

Dans ton œuvre auguste et ravie,
Semeur d'espérance et de vie,
Pure comme un généreux vin,

La ligne simple et magnifique
Chante le mystère divin
De la nature pacifique.

Henri Petitjean.

Henri Martin a été le grand législateur de l'Histoire de France au XIXème siècle - mi-romantique, mi-classique - ce qui n'est pas mal !

Voici son portrait au naturel dans Le Temps du dimanche 2 décembre 1888 (supplément) :

Académie des sciences morales et politiques.

Notice historique sur la vie et les travaux de M. Henri Martin lue aujourd'hui samedi dans la séance publique annuelle de l'académie par Jules Simon.

Messieurs,

Henri Martin est né à Saint-Quentin, le 20 février 1810. Saint-Quentin n'est qu'une vaste fabrique ; c'est une ville triste et affairée, dont la sévérité est un peu adoucie par un bel hôtel de ville et par le musée Latour, tout plein d'élégantes merveilles. Le père de Henri Martin y exerçait les fonctions de juge d'instruction. C'était un homme d'une piété étroite, qui imposait à ses domestiques, et à plus forte raison à ses enfants, la pratique de tous les devoirs religieux. La mère de Henri Martin, plus tendre et plus indulgente, poussait la dévotion jusqu'au mysticisme. Elle était de cette famille des Desains à laquelle l'Université doit deux savants célèbres qui étaient, vous vous en souvenez, des catholiques fervents. Il avait une sœur, qui est restée fidèle aux doctrines et aux pratiques de la maison paternelle. Le seul habitué de la maison était « l'oncle Desains », un notaire retiré, qui, ayant beaucoup de lecture et beaucoup de livres, passait pour le voltairien de la famille : un voltairien bien modéré sans doute, puisqu'il se plaisait au milieu de ces dévotes personnes, et qu'il y était aimé. Il était fier des succès de son neveu et, dans son enthousiasme pour ses jeunes talents, il avait résolu d'en faire un notaire.

Cette maison de la rue, ou plutôt de la ruelle, des Canonniers était bien la plus triste du monde. Henri y serait mort d'ennui sans les livres de son oncle. Cette bibliothèque du vieux notaire était riche en livres d'histoire et en écrits philosophiques du dix-huitième siècle. Le jeune homme y puisait une science précoce et des doutes qu'il ne pouvait ni apaiser ni cacher. Comme il n'y avait pas, à Saint-Quentin, de petit séminaire, il avait bien fallu le mettre au collège, un collège de la Restauration : c'était fort rassurant, en ce qui concernait les maîtres ; mais les élèves n'étaient ni triés, ni surveillés comme dans une maison religieuse. Les plus grands avaient lu Voltaire ou s'imaginaient qu'ils l'avaient lu. Henri Martin y trouva Félix Davin, qui avait trois ou quatre ans de plus que lui, et qui devint son ami intime. C'était ce que l'on appelait alors un libéral, ce qui voulait dire qu'il regrettait l'empereur et qu'il n'aimait pas les jésuites. Les deux amis faisaient, chaque soir, en sortant du collège, de longues promenades, où Martin se dédommageait des sermons de son professeur et des homélies de son père. Ils étaient de tout cœur avec les brigands de la Loire, qu'on anathémasait rue des Canonniers. Ils rêvaient une revanche contre les cosaques et surtout une revanche contre les jésuites. A leurs projets pour l'avenir de la France ils mêlaient naturellement des projets pour leur propre avenir. Davin n'avait à lutter que contre les difficultés ordinaires de la vie ; mais Martin trouvait devant lui, pour premier obstacle, l'autorité et la tendresse de sa famille. Il voulait être poète ; on s'obstinait à le vouloir notaire. Il était libéral ; mais le vieux juge et même le vieux notaire, tout voltairien qu'il croyait être, avaient les libéraux et les esprits forts en horreur.
Davin et Martin, pour ne pas perdre de temps, avaient commencé un roman dont ils discutaient fiévreusement les péripéties. Ils arrivaient à leur rendez-vous ayant chacun en poche un nouveau chapitre, toujours accueilli par une franche et cordiale admiration. Cette admiration ne serait-elle jamais partagée par le grand public ? Faudrait-il passer sa vie parmi des congréganistes et des royalistes ? Et enfin, rajoutait le pauvre Martin, faudrait-il se résigner à être notaire ? N'espérant pas en venir à leurs fins par la persuasion, ils eurent recours à un coup d'Etat. Ils partirent clandestinement de Saint-Quentin et se trouvèrent, un beau matin, sur le pavé de Paris, avec leur roman et leurs illusions. Henri Martin, qui commençait la vie par un énorme coup de tête, n'avait jamais osé parler de ses projets « et de ses travaux » à son père. C'était une volonté ferme et un cœur timide.

Rappelez-vous notre ami tel que nous l'avons connu, avec cette gaucherie qui n'était pas sans charme et ces hésitations du commencement, quand il avait un parti à prendre, ou même une discussion à entamer. Il commencait toujours par une bataille contre lui-même : il la gagnait toujours ; et une fois parti, il allait jusqu'au bout avec résolution et avec fermeté. Il s'était jeté dans tous les inextricables embarras d'un jeune homme pauvre, qui veut réussir, par sa plume, à vivre d'abord et à s'illustrer ensuite. Il n'y a pas d'enfer comparable à celui-là, et son caractère, son ignorance du monde, sa gaucherie native le rendaient plus abominable pour lui que pour tout autre ; mais, ayant choisi cet état, il se contraignit à en remplir toutes les obligations, à visiter les hommes célèbres et les éditeurs ; à souffrir les rebuffades sans bassesse, à subir les dédains sans découragement, à revenir à la charge après plusieurs défaites et à travailler sans relâche au milieu de tous ces ennuis. Nous qui voyons à présent les productions de ces premières années, nous savons qu'il travaillait beaucoup, et avec une rapidité merveilleuse, sans s'élever alors au-dessus d'une honnête médiocrité. Il n'y avait rien dans ces romans, dans ces scènes historiques, dans ces pièces de théâtre, dans ces poésies, qui pût attirer sur lui l'attention d'un juge éclairé. Davin ne valait pas mieux ; il était même d'un degré au-dessous. Ils parvinrent cependant à vivre. Pour ceux qui connaissent les difficultés du métier et les conditions dans lesquelles ils l'abordaient, c'est presque un miracle.

Il faut dire, toutefois, que la rupture de Henri Martin et de sa famille n'était pas complète. Son père lui faisait une pension de cent francs par mois. Il y mettait une condition, une dure condition. Le poète s'était résigné à être clerc de notaire. Le poète ! Etait-ce un poète ? Non pas, à en juger par les vers qu'il faisait alors, et par ceux qu'il fit quarante ans plus tard. Résigné ? Il l'était si peu que son patron finit par le mettre à la porte.

Brouillé avec sa famille et avec le notariat, il ne tenait plus à la vie que par le fameux roman écrit en collaboration avec Davin. Ils avaient trouvé un éditeur ! Ils durent ce succès, le plus difficile de tous, à M. Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), avec qui Henri Martin avait lié une étroite amitié. Ils avaient les mêmes idées et les mêmes goûts. Quoique très jeune, Paul Lacroix s'était déjà fait une réputation, bien éloignée de celle qu'il a conquise plus tard par tant de beaux ouvrages. Ce n'était encore qu'une de ces réputations de librairie qui donnent de l'autorité dans les arrière-boutiques. Henri Martin était tout entier à ses espérances et à la correction des épreuves, quand son père, alarmé de l'état de Paris, le rappela près de lui avec de telles instances qu'il lui fut impossible de résister. Il se rendit à Saint-Quentin ; et ce voyage qui devait terminer la brouille l'approfondit. La révolution de Juillet éclata, objet d'horreur pour le père, et. pour le fils, d'une admiration sans bornes. Il fallut se séparer au bout de quelques semaines avec un double dissentiment religieux et politique.
Pour cette fois, Henri Martin ne pouvait plus compter que sur lui-même, et sur Wolfthurm.
Wolfthurm (c'est le roman) parut l'année même de la révolution, lesté d'assez nombreuses poésies, précieux souvenir du collège de Saint-Quentin. Les deux auteurs n'avaient pas livré leurs noms au public pour cette première aventure. Davin ne prit que son petit nom de Félix ; Henri se dissimula sous l'anagramme de Irneh. Le voisinage de la révolution nuisit au succès, qui ne fut ni éclatant ni productif. Mais les deux jeunes auteurs n'avaient pas le temps de se laisser aller au découragement. Il y avait alors une foule de petits journaux. Paul Lacroix, qui n'avait pas encore trouvé sa voie, écrivait de tous les côtés. Grâce à lui, Henri Martin devint un journaliste universel. Il remplit de sa prose l'Artiste, le Mercure du XIXe siècle, le Gastronome, la Silhouette, le Voleur, le Musée des Familles. Ses deux grandes qualités étaient évidemment la fécondité et la variété. Il était prêt à toutes les besognes ; dans aucune il ne marquait sa place au premier rang. Il fut l'un des rédacteurs assidus d'un journal fondé par Emile de Girardin, dirigé par Paul Lacroix, qui parut pour la première fois le 15 octobre 1831, et disparut le 21 décembre de la même année. Cela s'appelait le Garde national, moniteur constitutionnel des 44,000 communes de France.
Il publia des contes et des nouvelles dans l'Album de la Mode, dans le Livre des Cent et un, et dans les Cent et une Nouvelles. Il essaya même de suivre la route ouverte par Barthélémy et Méry, et publia, en décembre 1832, le XIXe Siècle, satire hebdomadaire en vers, qui n'eut que deux numéros. Il est assez étrange qu'il ait toujours eu une sorte de démangeaison de faire des vers. Enfin, il résolut d'aborder le théâtre.
Son premier essai en ce genre, écrit avec la collaboration de Gilbert de Pixérécourt, est l'Abbaye-au-Bois ou la Femme de chambre, histoire contemporaine, tirée d'un roman de Paul Lacroix intitulé le Divorce.
La pièce fut jouée au théâtre de la Gaîté le 14 février 1832. Les auteurs croyaient leur fortune assurée. Henri Martin, qui était amoureux, comptait, pour entrer en ménage, sur les bénéfices. Ils s'élevèrent, pour les deux premières représentations, à 160 francs ; il n'y en eut pas une troisième. Le mariage eut lieu cependant. Henri Martin, déjà astreint comme journaliste à un travail accablant, se fit de nouveau romancier. Il publia, en deux ans, la Vieille Fronde, scènes historiques, et deux romans, Minuit et Midi et le Librettiste.

Sans être encore, il s'en faut bien, des ouvrages de premier ordre, ces trois livres ont une bien autre valeur que Wolfthurm. Henri Martin n'a que vingt-deux ans. Il a toujours eu de la facilité mais il a acquis, maintenant, de l'aisance et de la souplesse, qualités qui lui faisaient défaut au commencement. Il a, en histoire, des connaissances assez étendues. M. Hanotaux, qui a écrit sur Henri Martin une notice historique des plus remarquables, dit, en parlant de Minuit et Midi, qui a été réédité, en 1885, dans la Bibliothèque des chemins de fer sous le titre de Tancrède de Rohan : « Je ne pense pas m'exagérer la valeur de ce livre en le plaçant, sinon près du Cinq-Mars de Vigny, du moins à côté de quelques romans d'Alexandre Dumas. Il est certainement, par le véritable sens de l'histoire, supérieur à la Chronique de Charles IX de Mérimée et, par l'ensemble des qualités, aux romans de jeunesse de Balzac. »
Voilà de bien grands noms, et un bien grand-éloge, auquel je ne puis m'associer. Si Henri Martin était resté romancier, jamais il n'aurait mérité que son nom fût prononcé à côté de Mérimée ou d'Alfred de Vigny, encore moins d'Alexandre Dumas et de Balzac. Il y a, dans Tancrède de Rohan, du mérite plutôt que du talent. C'est un ouvrage habilement fait ; ce n'est pas encore une promesse. On trouve tout autre chose dans le fatras des premiers romans de Balzac, et même dans ceux d'Horace de Saint-Albin. Je ne vois rien à louer dans Henri Martin. jusqu'à cette année 1833, où nous voici parvenus, que sa volonté obstinée et son travail implacable.

En 1833 tout change. Cette année-là est marquée par les trois grands événements de sa vie.
Il se marie ; il se lie avec Jean Reynaud ; il commence son Histoire de France. Je mets sa liaison avec Jean Reynaud sur le même rang que le plus grand événement domestique et le plus grand événement littéraire. C'est que Jean Reynaud n'a pas été seulement son ami : il a été son maître. Je ne dirai pas qu'il a changé ses idées : il les a développées, complétées, condensées. Ce qui n'était qu'aspirations vagues et doctrines entrevues, est devenu conviction ferme, précise. Henri Martin était préparé à être disciple de Jean Reynaud mais il avait besoin de le rencontrer pour asseoir sa vie intellectuelle et morale.

Jean Reynaud a été saint-simonien, comme Hippolyte Carnot et Charton, ses amis. Il était même un des favoris d'Enfantin, qui connaissait la puissance de son esprit et ce que je puis appeler sa vertu de propagation. Il se sépara, comme Carnot et Charton, au moment où l'école devint une église. Je note en passant que Henri Martin n'a appartenu ni à l'église, ni même à l'école, quoi qu'on en ait dit. Il assistait, comme le public, à des conférences. Une de ses qualités, qualité essentielle à un historien, était la curiosité. Parmi tous ces hommes éloquents, savants, il discerna du premier coup Jean Reynaud. Celui-là n'était pas bruyant, dédaignant de l'être mais il avait cette éloquence virile qui naît de l'élévation des pensées, et de la force des convictions. Sa science était très étendue, très approfondie et très sûre. Il portait dans l'examen des questions sociales, et des questions philosophiques et religieuses, une indépendance absolue. Il connaissait toutes les solutions, les jugeait toutes et n'acceptait que celle qui lui paraissait la plus solide, sans se préoccuper de la solitude ou de l'encombrement.
Quoique très capable d'être révolutionnaire quand il le fallait, il croyait en général à la solidarité humaine et au progrès continu.
Trois idées dominaient toutes ses idées : Dieu, l'immortalité, le progrès. Selon lui, les âmes, après la mort (il faudrait peut-être dire après chaque mort), voyageaient à travers les astres, car le progrès ne régnait pas seulement sur la société terrestre il se continuait par delà, jusqu'à l'absorption définitive et délicieuse au sein de Dieu, qui était le terme de nos métamorphoses. Ce Voyage des âmes à la conquête de l'infini n'était pas pour lui une hypothèse. Il les suivait dans leur route ; il en avait la claire vision.
Cet homme positif, ce mathématicien, élève éminent de l'Ecole polytechnique, et ingénieur de son métier, était un mystique. Rien, suivant lui, ne pouvait fortifier un homme et un peuple autant que cette double croyance en Dieu et à l'immortalité, à l'immortalité successive avec une fin panthéiste. Il retrouvait avec orgueil cette croyance à l'origine de notre nationalité.
Le christianisme, né en Orient, et qui de Jérusalem s'était répandu sur l'Europe, devait sa puissance et ses conquêtes morales au double dogme de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme ; mais ce dogme, qu'il avait donné aux Grecs et aux Romains, il ne l'avait pas importé dans les Gaules ; il l'y avait trouvé complètement formé en corps de doctrine par les Druides, dont la race franke a reçu et gardé les traditions. Telles sont bien sommairement les idées que Jean Reynaud a développées longtemps après dans un livre d'une haute portée et d'un grand style, intitulé Terre et Ciel, qui éblouit les sceptiques et passionna les croyants.
On trouvait déjà, à l'époque où Henri Martin devint son auditeur et très rapidement son ami, tous les éléments de cette philosophie dans les conférences de Jean Reynaud et dans ses articles de l'Encyclopédie moderne. Cet homme, accoutumé aux grands horizons, a fait ou essayé trois choses dans sa vie ; premièrement, un résumé de la science universelle, sous le nom d'Encyclopédie moderne, vaste recueil un peu lourd, un peu indigeste, dont l'exécution ne répondit qu'imparfaitement à sa pensée, et dans la direction duquel il eut pour coopérateur un esprit infiniment moins ferme que le sien, mais plus remuant et plus subtil, l'ennemi à la fois et le type de l'éclectisme, Pierre Leroux. Secondement, une synthèse philosophique, sous le nom de Terre et Ciel, où il prétendait réconcilier la raison et la foi, mais où il réduisait le Christ au rôle de précurseur ; œuvre hardie, inspirée, chimérique, et qui a produit plus d'étonnements que d'ébranlements. Enfin, ce penseur a voulu mettre la main à l'œuvre : il l'a pu, en 1848, grâce à Carnot, qui le prit avec lui comme une sorte de coministre, en lui laissant la liberté de façonner l'instruction à sa guise. Il rêvait un Etat composé de trois ordres, comme l'ancien régime, où les philosophes remplaceraient le clergé, où les grands industriels remplaceraient la noblesse, et une sorte de confédération européenne où la guerre serait supprimée par l'arbitrage. Il n'eut que le temps de proposer l'instruction obligatoire et de fonder l'Ecole d'administration.

Il ne faut juger Jean Reynaud ni par son livre, ni par ses nombreux et importants articles, ni par ses actes au ministère, ni par son rôle, un peu effacé, à la Constituante et au conseil d'Etat. Il se trouva que cet homme, éloquent entre tous, n'était pas maître de la tribune. Il était fait pour promulguer, non pour disputer. Ce n'était pas un apôtre ; c'était un prophète. Il faut, pour l'apprécier à sa valeur, avoir entendu ses prédications ou joui de sa conversation. C'était un de ces hommes qui ont, par un don de nature, de l'ascendant. Des qu'il intervenait dans un débat, on sentait le maître.
Sa force était surtout dans la volonté, et elle était plus grande que son œuvre. Il est mort jeune : le temps lui a fait défaut. Ses amis seuls l'ont connu ; le monde n'a fait que le soupçonner.

Les trois idées capitales de Jean Reynaud : unité de Dieu, immortalité de l'âme, influence des Druides sur la formation du génie national, devinrent les trois termes du Credo de Henri Martin. Il y conforma sa vie et ses écrits.
C'est sous l'influence de cette doctrine qu'il composa son Histoire. J'ai dit qu'il commença à l'écrire en 1833. Sa vie, par conséquent, commence à cette date. Ses vers, ses romans, ses pièces de théâtre, ses articles de journaux, et même sa vie politique malgré son importance depuis 1870, ne sont rien. Son livre est tout. J'aurais pu ne vous parler que de lui.

Il y a pourtant deux ou trois points à retenir de ses premières années : l'invasion de 1815, le goût de l'histoire, la volonté obstinée, et, tout au dernier moment, la doctrine depuis longtemps aperçue, mais formulée, condensée, gravée par Jean Reynaud, en traits profonds et ineffaçables. J'y insiste un moment, avant de passer à sa carrière d'historien qu'ils annoncent et qu'ils préparent.

L'invasion ! Il n'avait que cinq ans. Il ne l'a peut-être pas comprise pendant qu'il la voyait, et de cela même je ne suis pas sûr. Mais tout le monde autour de lui la lui a rappelée, racontée : il a vu par le souvenir ce qu'il n'avait pas vu par l'intuition immédiate. Les faits mal compris se sont éclaircis et coordonnés. Il aurait reconnu à vingt ans le son de ces trompettes qui n'avaient été pour ses oreilles d'enfant qu'un bruit effroyable. Un Cosaque de 1815, lui apparaissant tout à coup en 1833, il l'aurait reconnu. La route parcourue par les alliés à travers la ville, il l'a suivie bien des fois avec ses camarades d'enfance et ses amis de jeunesse. Il a revu, à l'Hôtel de Ville, le bureau où se tenait le commandant ennemi ! Il sait les maisons où des actes de cruauté ont été commis. Il peut nommer par leurs noms ceux qui ont éprouvé les plus grands sévices. Il peut raconter de visu des scènes auxquelles il n'a pas assisté.
Les sentimeuts que les pères et les frères aînés éprouvaient, il a découvert, après coup, qu'il les avait éprouvés lui-même sans en avoir eu conscience. Il en a connu toute l'amertume, éprouvé toute la violence. Il a rougi et frémi, après dix ans, après vingt ans, de cette humiliation. Ah ! ces souvenirs ne s'oublient pas. Malheur à ceux qui les créent ! Saint-Quentin est une ville patriotique et, quoique essentiellement industrielle, une ville militaire. Elle a, dans ses légendes, deux sièges héroïques, l'un ancien, dont Coligny est le héros, l'autre contemporain. La population y est, en général, libérale et frondeuse. Elle a de vieilles familles bourgeoises, qui ont à la fois le culte de la grande patrie et celui du clocher.
Ce bel hôtel de ville, qu'on a un peu déshonoré par un clocher ridicule, rappelle aux habitants l'histoire de Saint-Quentin en même temps que l'histoire de France ; elles leur sont chères l'une et l'autre. Ce sont des Picards, avisés, décidés, obstinés. Il y avait là, parmi les amis personnels de Henri Martin, des hommes à qui il n'a manqué, pour être placés aux premiers rangs dans la politique et dans les lettres que de le vouloir. J'en citerai un, Théophile Dufour, parce qu'il était éminent et qu'on a publié un volume de ses lettres, où manquent celles qu'il m'a écrites, et qui étaient admirables.
C'était le confident de toutes les pensées d'Edgar Quinet, le conseiller politique de Henri Martin, de Davin, de Souplet, de Malézieux, de tous mes amis. Davin, qui disparaît du monde littéraire après la publication de Wolfthurm, fonda le Guetteur de Saint-Quentin, un des journaux les mieux faits et les plus courageux de la province, devenu plus tard, sous la direction de Souplet, une véritable puissance. Le Guetteur a eu la collaboration assez fréquente du futur Napoléon III, alors prisonnier de Ham et ami très intime de Souplet.
Au temps de la première jeunesse, ce petit monde de Saint-Quentin était fort uni par les idées libérales, par les goûts littéraires. Théophile Dufour était le philosophe, Davin et Félix Dufour les hommes d'action, Henri Martin l'historien. Déjà, dès ses premières années, il se montrait lecteur infatigable. Transporté à Paris, et condamné, comme nous l'avons vu, à un travail incessant, c'est en lisant qu'il se reposait d'écrire. Le notaire chez qui on l'avait placé, le renvoya pour son inexactitude et ses fréquentes absences. Où croyez-vous qu'il allait ? au théâtre ? au plaisir ? Non ; aux bibliothèques. Le dossier restait là, sur une chaise, côte à côte avec le parapluie, tandis que le clerc se plongeait avec délices dans la lecture du Père Griffet. Ce fut cet amour de la lecture et cette prédilection pour l'histoire qui lui fournit des moyens de travail et donna quelque valeur à ses romans, qui ne brillaient ni par l'invention, ni par le style.
Jean Reynaud, qui distribuait les rôles, lui avait dit : « Vous serez notre historien. »
Sauf la fameuse découverte des Druides, ils pensaient moins alors à renouveler l'histoire qu'à la répandre. Ils étaient la démocratie. Appelant le peuple à la souveraineté, ils voulaient l'appeler aussi à la lumière. L'Encyclopédie moderne était surtout une œuvre de vulgarisation.
Charton, Carnot, Jean Reynaud, mais surtout Charton, voulaient opérer la vulgarisation par l'image. Toute la carrière de Charton, une carrière d'ailleurs si noble et si bien remplie, est dans cette idée, qui a inspiré le Magasin pittoresque et le Tour du Monde.
Henri Martin pensait qu il fallait l'appliquer à l'histoire de France : il rêvait de mettre notre histoire en tableaux et en dessins, et d'en remplir les yeux pour en remplir les cœurs.

Ce fut dans cette année, mémorable pour lui, de 1833, que Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, sa providence ordinaire, qui lui avait donné accès dans tant de journaux et de librairies, lui apporta la réalisation de sa pensée favorite. Le libraire Mame, frappé de la transformation opérée dans l'histoire de France par les travaux d'Augustin Thierry, de Guizot, de Sismondi, et persuadé de l'utilité et de l'opportunité d'une histoire populaire mise au courant des dernières découvertes, avait chargé Paul Lacroix de découper, dans les principaux historiens, les récits les plus émouvants et les plus instructifs, et d'en faire une vaste compilation qui se vendrait à bon marché et tiendrait lieu de bibliothèque à ceux qui n'ont ni le moyen d'avoir des livres ni le temps de les lire. Le plan convenu entre M. Mame et M. Lacroix comportait une cinquantaine de volumes et comme il s'agissait du peuple, qui ne peut pas attendre, il fallait publier ces volumes coup sur coup : M. Mame disait par quinzaine.

Paul Lacroix sentit le besoin d'un collaborateur. Il connaissait l'activité de Henri Martin, sa facilité, son goût déjà très vif pour l'histoire : il lui proposa de s'atteler avec lui à cette nouvelle besogne. Henri Martin s'y dévoua avec enthousiasme. Tout y était : l'histoire, la France, le peuple, tous ses amours. Il vit aussi du premier coup qu'il allait remettre les Druides à leur place et nous donner une France véritablement autochtone.

Le premier volume parut presque aussitôt. En voici le titre exact : Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en juillet 1830, par les principaux historiens (Paris, Mame, 1833, un vol. in-16, avec illustrations).

Les auteurs, qui pourtant n'étaient pas de simples compilateurs, n'avaient pas mis leurs noms. Henri Martin avait déjà conçu un plan, qu'il exposait dans la préface. Il y indiquait ses vues particulières sur la formation de l'esprit national. Le livre proprement dit était surtout l'œuvre de Paul Lacroix. Livre et préface portaient la marque de l'ouvrier. Cependant, la publication s'arrêta là. Ce qui attire le grand public dans l'histoire de France, ce n'est pas le commencement, c'est la fin. L'illustration, sur laquelle on comptait tant, était des plus médiocres. Le texte, malgré certaines qualités sérieuses, manquait d'attrait. Les auteurs, ou disons plutôt, puisqu'il s'agit ici de Henri Martin, l'auteur de la préface, en se mettant à la tâche, en avait senti la difficulté et la beauté. Il avait compris qu'il y fallait autre chose qu'un travail improvisé. La France ! L'histoire de France !
On ne pouvait pas effleurer un tel sujet. Peut-être se dit-il déjà qu'il avait trouvé sa voie, et le secret de toute sa vie. Il renonça au traité, malgré les 200 francs que Mame promettait pour chaque volume, et qui, pour lui, auraient été le Pactole ; mais il s'attacha à l'œuvre avec toute la force de cette volonté patiente, persévérante, qui est sa marque caractéristique, et à laquelle il a dû tous ses succès. Il proposa un nouveau plan, que Mame accepta, et tout de suite il se mit à l'œuvre ; car il ne lui coûtait rien de recommencer. Pour cette fois, il était seul.
Le plan dont il s'agit était le plan même de l'histoire définitive, de celle que nous ayons tous entre les mains. Il l'a, depuis, perfectionné, sans le changer. Il est excellent, simple, lumineux. C'est à ce plan qu'est due l'unité et la clarté du récit. La vie de la France s'y développe, depuis le commencement jusqu'à la fin, avec autant de suite et de facilité que s'il s'agissait tout simplement de la vie d'un homme. Ce qui est aujourd'hui la France était au commencement habité par des races d'origines diverses. Une monarchie s'est formée sur un territoire restreint, avec des pouvoirs incertains et limités. Elle s'est accrue lentement par des accessions et des conquêtes et lentement aussi, mais continûment, elle a triomphé des résistances intérieures, effacé les différences entre les anciennes et les nouvelles provinces, jusqu'au jour où, entourée de limites naturelles par des montagnes et des fleuves et ayant, par la prépondérance du pouvoir royal, par l'unité de la législation et l'uniformité de l'administration, transformé en un être vivant et fortement organisé ce qui n'était dans le principe qu'une juxtaposition et plus tard qu'une confédération, elle a pris sa place au milieu des plus grands peuples avec un génie qui lui est propre et dans lequel se retrouvent harmonieusement fondues toutes les civilisations dont elle est le produit. Suivre cette formation à travers les siècles, souffrir de tout ce qui la retarde, signaler avec orgueil tout ce qui l'accélère et la fortifie, juger tous les événements à cette lumière, retrouver, dans les idées modernes, la trace des aptitudes et des croyances de nos pères, montrer la France en toutes rencontres désintéressée et généreuse, et ne séparant jamais sa cause de celle des opprimés et de celle de Dieu, assister enfin à cette grande conclusion pratique de la philosophie, à cette explosion de la justice, qui, en 1789, résume toute l'histoire et tout le génie de la France, en appelant la France et le monde tout entier à des destinées nouvelles voilà quelle fut désormais, et jusqu'à la fin, l'unique préoccupation de Henri Martin dans la vie. Il a accepté des fonctions, presque toutes électives et gratuites ; mais en leur faisant, pour ainsi dire, cette condition, de ne pas le détourner de son affaire principale, de son affaire unique ; il a, de loin en loin, publié un livre à côté ; mais ces livres ne sont que les développements d'un événement ou d'une doctrine, qui avaient leur place dans son histoire. Avec une ténacité qui est un titre de gloire, avec une passion pour son travail et pour la France, objet de son travail, qu'on ne saurait trop louer, il s'est confiné dans cette unique tâche, la conduisant d'abord jusqu'au terme, sans l'interrompre une minute ; puis, arrivé là, la recommençant aussitôt, pour la rendre plus conforme à l'idéal qu'il s'était tracé ; et la recommençant une troisième fois, avec une compétence et une habileté nouvelles ; interrompu seulement par la mort dans cette besogne bénie et chérie.

La seconde édition, ou plutôt la première, car il ne faut pas compter cette édition in-16, qui devait avoir 48 volumes, qui n'en eut qu'un seul, et à la rédaction de laquelle concourut M. Paul Lacroix ; la première édition parut en trois ans, de 1833 à 1836, sous ce titre : Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en juillet 1830, par les principaux historiens et d'après les plans de MM. Guizot, Augustin Thierry et de Barante (Paris, Mame, 15 volumes in-8°). Ce n'était plus, comme dans le premier projet, un volume tous les quinze jours mais c'était un volume tous les deux mois. Il est clair que l'auteur ne prenait pas le temps de faire des recherches : il mettait dans un bon ordre des études antérieurement faites d'après les historiens les plus autorisés, et en improvisait le récit, qu'il ne se donnait pas la peine de relire.
Le style était clair et correct, avec une certaine chaleur dans les occasions, sans éclat, ni cachet particulier. Le récit n'était accompagné d'aucune citation, ni de pièces à l'appui. Il ne valait que par la bonne disposition des matières. Il plut au public, qui trouvait là beaucoup de faits et un grand souffle de patriotisme. On n'avait pas d'autre histoire. Anquetil était d'une nullité désespérante. Sismondi convenait surtout aux gens d'étude. De Guizot et de Michelet il n'en faut point parler. Il n'y a nulle analogie, même lointaine. Guizot avait coutume de dire à ses auditeurs, en commençant sa première leçon, d'étudier l'Histoire des Français de Sismondi, s'ils voulaient être en état de suivre le cours qu'il allait faire. C'est que ce cours était un cours de philosophie sur l'histoire de France. Le livre merveilleux de Michelet est de la philosophie et de la poésie à propos de l'histoire. Michelet est incomparable quand il lui plaît de raconter. Le plus souvent, c'est lui qu'il raconte. C'est un très grand psychologue, un très grand poète, un très grand penseur. Il est aussi, cela s'entend, un grand historien. Il n'y a de commun, entre ces trois hommes, que les titres de leurs ouvrages. L'un fournissait au peuple un répertoire de faits bien racontés et disposés dans un bon ordre ; l'autre, s'adressant aux hommes d'Etat et aux philosophes, leur enseignait le secret des événements, et le troisième avait le don singulier et magnifique de ressusciter les morts. Henri Martin annoncait sur son titre qu'il irait jusqu'à la révolution de Juillet. En réalité, il s'arrêtait, dans les deux premières éditions, à 1789. La première édition fut reçue avec approbation par les savants, avec acclamation par le peuple. Il n'était pas content de lui-même. Le succès ne le consolait pas de la précipitation.
En écrivant les dernières pages du quinzième volume, il pensait avec joie qu'il allait pouvoir recommencer. C'est tout au plus si l'accueil favorable fait à cette édition le détermina à la reconnaître publiquement. Son nom ne parut que sur le titre du dixième volume.

Plusieurs auteurs écrivent deux fois leurs ouvrages : une première fois, tout d'une haleine, pour se rendre maîtres de l'ensemble ; une seconde fois, pour se discuter, se juger et adopter, après étude et réflexion, un avis et une forme définitifs. Ils cachent avec soin la première ébauche, qui ne doit pas sortir de l'atelier, et ne montrent les résultats au grand public que quand ils les croient dignes de lui. La différence pour Henri Martin, c'est qu'il a publié son ébauche. Ceux qui l'ont jugé sur cette première façon ont été nécessairement injustes envers lui. Il n'est vraiment un maître qu'au moment où il commence sa seconde édition. Il sait désormais quelle est la tâche de l'historien ; il a arrêté sa méthode et réglé son style. Il ne s'impose plus un terme et une date ; il n'a qu'une résolution, c'est de travailler sans relâche, et de ne livrer le produit de son travail que quand sa conscience sera tranquille. Il avait mis trois ans à faire son ébauche : il en a mis dix-sept à faire son ceuvre. Cette nouvelle édition, ou, si l'on veut, cette nouvelle Histoire de France, parut chez Furne, de 1837 à 1854, en dix-neuf volumes in-8. Elle a été, depuis, remaniée et complétée car il ne s'en est jamais séparé, jamais désintéressé. On peut dire qu'avec cette seconde édition, nous avons enfin Henri Martin. Il a payé sa dette à son pays. Il lui a donné son histoire.

Le succès fut très grand dans la presse, dans le monde lettré, à l'Institut. On était reconnaissant du service rendu, de ce long et courageux effort. On tenait compte à l'auteur du chemin parcouru, de l'incontestable talent qu'il s'était donné à force de volonté. Les tomes X et XI, qui contiennent l'histoire des guerres de religion, sujet difficile entre tous, et qui demande autant d'impartialité que de perspicacité et de savoir, obtinrent de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1844, le grand prix Gobert. En 1851, l'Académie française décerna le second prix Gobert aux tomes XIV, XV et XVI, où est racontée l'histoire de Louis XIV.
Cette récompense lui fut conservée chaque année jusqu'en 1856. A cette date, Augustin Thierry, qui avait le premier prix, étant mort, l'Académie donna ce premier prix à Henri Martin. Enfin, en 1869, l'Institut décerna à l'ouvrage entier le prix biennal de vingt mille francs.
Henri Martin était homme de parti, ce qui lui conciliait des sympathies d'un autre genre, moins sérieuses, mais plus nombreuses. Il n'était pas seulement estimé et compté par les bons juges ; il était populaire dans les foules. Ce savant était républicain : grande affaire ! Ses opinions, qui augmentaient sa gloire d'un côté, lui attiraient de l'autre des critiques violentes. Il s'était engoué des Druides, un peu sur la parole de Jean Reynaud, et les recherches assez superficielles qu'il avait faites l'avaient confirmé dans la croyance que nous sommes plus redevables à nos ancêtres bretons qu'aux Romains et surtout au christianisme. Il se trompait, il exagérait, il attribuait aux Druides des doctrines arrêtées et profondes qui n'existaient que dans son imagination. Il y avait pourtant, au fond, une idée vraie, qui lui appartient et lui fait honneur. C'est la persistance, au sein de nos populations rurales, de l'élément gaulois, que n'ont pu étouffer ni la conquête romaine, ni la conquête franke.
Rome ne supprimait pas les races vaincues ; elle ne se les assimilait pas ; elle les utilisait en les dominant. C'était aussi sa méthode économique chez nous, elle s'est attachée à développer les richesses du sol par la création des grandes voies d'Agrippa, et les villes césariennes et augustales, dont Augustodunum (Autun) est le type. La Gaule resta gauloise en devenant romaine. Il aurait fallu féliciter Henri Martin de l'avoir si bien compris et si fortement établi. On ne voulut penser qu'à ses idées chimériques sur la religion des Druides et l'on s'en servit pour jeter le discrédit sur les premiers volumes de l'Histoire de France.

Les catholiques surtout s'irritèrent de cette genèse des idées religieuses, qui contrariait la légende du baptême de Clovis ; ils ne s'étaient pas avisés jusque-là de considérer les Druides comme les rivaux du christianisme en profondeur théologique et en influence civilisatrice.
Quoique Henri Martin ne se laissât pas aller à des déclamations sur la Saint-Barthélémy, la révocation de l'Edit de Nantes et l'affaire de la bulle Unigenitus, et qu'il jugeât ces événements avec ce qu'on pourrait appeler une impartialité malveillante, on prévoyait que si jamais il poussait son Histoire jusqu'aux temps plus rapprochés de nous, il prendrait parti pour la constitution civile du clergé. A tous ces titres, c'était un homme à combattre. M. Hanotaux remarque qu'au lieu de discuter ses opinions qui sont celles de tout son parti, on éplucha son Histoire pour y découvrir des erreurs. On en trouva. Il est absolument impossible que des erreurs ne se glissent pas dans une si prodigieuse quantité de faits et de jugements. On en publia le catalogue, qui ne forme pas moins d'un volume. Ce n'est guère qu'une accumulation de vétilles ; et quelquefois, c'est l'historien qui a raison contre le critique. M. Henri Martin, qui tenait, par-dessus tout, à faire une histoire complète, et qui a mis vingt ans à la faire (en comptant le travail des deux premières éditions), s'est interdit à lui-même l'étude des documents manuscrits ; il n'a consulté, parmi les mémoires publiés, que les plus importants ; en un mot, il s'en est tenu à l'histoire, sans aller jusqu'à l'érudition, si ce n'est peut-être dans l'étude du siècle de Louis XIV.
Il en résulte que, sur quelques points, il n'est pas d'accord avec les plus récentes découvertes de la critique. C'est de cela qu'on triomphe ; mais on devrait plutôt regretter d'être entré dans cette voie, puisqu'avec toutes ces peines et toute cette envie de le prendre en faute, on n'a trouvé à signaler que des péchés véniels.
On n'est guère parvenu par toutes ces polémiques qu'à constater l'exactitude et la véracité de son Histoire. L'effort tenté pour diminuer son autorité le confirme.

Henri Martin ne répondit pas aux critiques.
Sa vie s'y serait consumée sans utilité. Il fit mieux ; il tint compte, dans une nouvelle édition, de toutes les objections sérieuses. Ainsi, il a fini par reconnaître qu'il s'était en quelque sorte forgé une philosophie des Druides, très supérieure à la réalité ; il a commencé à les étudier sur nouveaux frais ; il s'est mis au courant de la science ; il a fait des recherches, il en a provoqué d'autres. Il est allé de sa personne partout où on lui a signalé l'existence de monuments mégalithiques ; il a recueilli et discuté les traditions et les légendes, et de cet ensemble de travaux il a tiré deux choses : d'abord un volume d'études celtiques très curieux, très intéressant par l'ardeur qu'il y déploie, attachant même par une crédulité naïve ; en second lieu une transformation heureuse des premiers volumes de son histoire qui, dans la troisième édition, ont perdu en grande partie le caractère chimérique qu'on leur avait justement reproché dans les deux éditions précédentes. C'était par excellence un homme de bonne foi. Rien ne lui coûtait pour découvrir la vérité, et il ne lui en coûtait pas non plus d'avouer une erreur. Il mettait de l'ardeur dans ses discussions, un certain entêtement mais quand enfin il découvrait qu'il s'était trompé, il s'empressait de le reconnaître. Il avait autant de candeur que d'ardeur. Il lui est arrivé fréquemment ce qui n'arrive guère aux érudits, de devenir l'ami de ses adversaires.

Dans la séance de l'Académie française où le grand prix Gobert fut décerné à M. Henri Martin, M. Villemain, secrétaire perpétuel, après avoir loué comme il savait le faire cette œuvre de grande force et de grand courage, lui adressa un reproche bien inattendu.
« De bons juges ont vu avec regret, dans le livre de M. Henri Martin, une maxime qui les inquiète et que, suivant eux, il faut ôter du monde pour qu'aucun pouvoir n'en abuse. L'auteur peint, à sa dernière heure, ce grand et terrible Richelieu, mourant avec une telle sécurité après tant de vengeances, qu'un pieux et libre témoin de ce spectacle ne peut s'empêcher de dire tout haut : Voilà une assurance qui m'épouvante. Et cependant, l'historien, dont cet homme a pris le rôle et la fonction morale, s'associant à l'orgueilleuse confiance du mourant, se contente de dire : Apparemment ces grands envoyés de la Providence sentent qu'ils seront jugés sur des principes que ne peuvent comprendre les âmes vulgaires. Non, monsieur, pour la Providence non plus que pour la conscience humaine qui est son plus bel ouvrage, il n'y a pas deux ordres de vérité morale, deux justices inégales.
Malheureusement, cette maxime de la liberté qui lutte, une révolution victorieuse souvent l'oublie. Mais vous, historiens, ne l'oubliez pas ! »

Ce reproche fut très pénible à Henri Martin.
Dans sa passion pour l'unité de la France, il éprouvait une admiration presque sans bornes pour le ministre qui en a, mieux que personne, conçu la nécessité et compris les conditions, et qui a marché vers son but à travers des difficultés inouïes, même en commettant des cruautés et des injustices, quand il les jugeait nécessaires à son grand dessein. La phrase malheureuse que M. Villemain reproche à Henri Martin lui a été arrachée dans la chaleur du panégyrisme.
Elle n'est qu'une impression fugitive ; ou peut-être, dans la rapidité de la composition, n'a-t-il pas rendu exactement sa pensée.
Peut-être a-t-il voulu dire que ces grands envoyés de la Providence se persuadent qu'ils seront jugés au lieu de sentent qu'ils seront jugés. Cette opinion que M. Villemain attribue à Henri Martin, quoique Henri Martin ne l'ait pas eue, M. Villemain aurait pu la trouver chez beaucoup de ses contemporains. On n'a pas oublié la phrase célèbre d'un philosophe déclarant : « qu'il ne faut pas reprocher au génie le marchepied de sa grandeur » ; ni ces vers qui terminent l'ode de Lamartine sur Napoléon :

Son coeur et ses exploits pèsent dans la balance...
Que de faibles mortels la main n'y touche plus !
Qui peut sonder, seigneur, ta clémence infinie ?
Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie
N'est pas une de vos vertus ?

Villemain a mille fois raison de protester ; et Henri Martin proteste avec lui. Il proteste contre l'accusation dont il est ici l'objet par toute sa vie, par sa conduite politique, par toutes ses œuvres. Vingt fois il a revendiqué les droits de la justice contre l'abus de la force ; c'était sa doctrine, sa foi, celle de Jean Reynaud et le principe des nationalités, qui lui était si cher, et par lequel il voulait gouverner l'histoire, qu'était-ce autre chose, dans sa pensée, que la revendication éternelle du droit contre la force ? Henri Martin a toujours réclamé pour la victime contre l'oppresseur ; pour la Pologne contre la triple alliance, pour la Grèce contre la Turquie, pour la Belgique contre la Hollande, pour l'Italie contre l'Autriche. Je pense comme lui qu'un peuple peut se donner, mais qu'on ne peut ni le donner, ni le prendre ; qu'en asservissant un seul peuple on ôte la sécurité à tous les autres ; qu'on ne lui enlève pas seulement le droit politique de choisir son gouvernement, mais qu'on le prive en même temps de tous les biens que l'ordre social a pour but de consacrer ; qu'il possédera désormais par grâce ceux de ces biens qu'on lui laisse ; qu'on trouble en lui le sentiment de la morale, puisqu'on l'oblige à louer ce qu'il condamnait et à condamner ce qu'il avait loué jusqu'ici. Ces triomphes qu'on célèbre en si grande pompe sont des victoires remportées contre le droit. L'histoire, et la morale qui est la souveraine de l'histoire, ne peut ni ne doit les absoudre.

Quand Michelet, qui fait de l'histoire fougueuse et tumultueuse, rencontre un événement qui l'attire, il l'étudie et le développe jusqu'à ce que sa passion soit satisfaite, avec un dédain superbe de la proportion et de l'ensemble.
De même, lorsqu'il trouve une idée importante sur son chemin, l'historien tout à coup se transforme en philosophe. C'est à lui de se livrer à ses inspirations, et à nous de le suivre où il nous conduit. Henri Martin, qui n'a pas les mêmes droits de souveraineté, et qui tient avant tout à nous présenter les faits et les doctrines dans un alignement régulier, fait aussi, comme Michelet, des monographies et des dissertations mais, à la différence du maître, il les détache de son Histoire pour en faire des ouvrages séparés. C'est ainsi qu'il écrit, en 1837, l'Histoire de Soissons, 2 volumes, avec Paul Lacroix ; en 1847, De la France, de son génie et de ses destinées ; en 1848, un Manuel de l'Instituteur, dédié à Béranger ; en 1848 encore, deux thèses pour le doctorat, l'une intitulée De nationum diversitate servandà, salvâ unitate generis humani, et l'autre : De la monarchie de Louis XIV.
Le gouvernement avait eu la singulière pensée de déclarer vacante la chaire de Guizot et d'y appeler Henri Martin. La chaire n'était pas vacante, puisque l'illustre maître n'était ni mort, ni démissionnaire ; si elle l'eût été, le ministre n'avait pas autorité pour y pourvoir, les chaires de l'enseignement supérieur étant conférées à l'élection, et s'il y avait eu élection, Henri Martin, qui n'était pas docteur, n'avait pas qualité pour se porter candidat. M. Carnot fit une faute en disposant de la chaire ; Henri Martin en fit une autre en l'acceptant. Il fut le premier à comprendre que le doctorat au moins lui était nécessaire ; puis, l'idée lui vint qu'il était un intrus dans une Faculté où l'on ne peut prendre place que par élection et enfin, il reconnut que ce serait une charge trop lourde pour ses épaules que de succéder à Guizot. Il ne convenait pas à un historien de sa valeur et à un homme de son caractère de s'emparer révolutionnairement d'une telle dépouille. Carnot, de son côté, arrivait en même temps aux mêmes conclusions. Leur erreur et le cours de Henri Martin n'avaieut duré que trois mois. Guizot prit sa retraite, l'élection eut lieu, et M. Henri Wallon devint le successeur de M. Guizot, dont il avait été le suppléant. Henri Martin, rendu à ses études, publia une biographie de Daniel Manin, dans laquelle il demandait, non pas comme on l'a prétendu, l'unité de l'Italie, mais, comme l'avait toujours souhaité mon cher et illustre ami Daniel Manin, la confédération des Etats dans une Italie indépendante et libre. Il donna ensuite en 1863, Pologne et Moscovie, brochure ; en 1866, la Russie et l'Europe. L'Asie est entrée autrefois en Europe par les Turcs. Elle tend à présent de nous envahir par les Russes. Contre les Turcs, l'Europe a eu les provinces danubiennes et la Hongrie ; il lui faut la Pologne contre les Russes et derrière la Pologne, l'Allemagne unifiée. Il ne va pas toutefois jusqu'à demander le rétablissement de l'empire allemand, car dit-il, l'empire allemand, qu'est-ce ? L'hégémonie autrichienne ou prussienne ; au fond, l'asservissement. La confédération serait la liberté. Il publia, en 1871, les Napoléons et les frontières de la France, cri de colère contre la dynastie qui, par deux fois, a amené le morcellement. L'année suivante, 1872, il fit paraître ses Mélanges d'archéologie celtique, écrits de 1860 à 1870. Il s'était jeté dans les voyages après la mort d'un de ses fils, peintre distingué, enlevé à sa tendresse à l'âge de trente ans.
Il parcourut la Bretagne, la Grande-Bretagne, l'Irlande, les pays scandinaves, l'Italie, le Portugal, la Grèce, l'Algérie. C'était un voyageur excellent. Il se donnait l'ordre de partir : il partait. Point de bagages. A chaque étape, il visitait les hommes importants, les hommes spéciaux, et, avec eux, les monuments grands ou petits, authentiques ou problématiques. Il savait marcher, il savait écouter, il savait voir.
Il se faisait des amis partout ; non pas de ces amis littéraires qui ne sont que pour l'agrément ou la décoration, mais des amis chauds et dévoués qu'il aimait de son côté comme des frères. Il s'associait à leurs enthousiasmes, et même, s'il faut tout dire, à leurs illusions.
Il méditait un voyage en Egypte et en Asie-Mineure, quand il fut surpris par la mort. Son voyage en Grèce fut pour lui un enchantement. Il n'abandonna pas ses anciens dieux pour ceux de la Grèce. Il écrivait d'Athènes à un ami : « Ne craignez pas que j'oublie nos Druides pour Zeus Olympien ou pour Pallas Athéné. Je suis un Celte incorrigible et voudrais seulement rapporter le soleil des Hellènes, comme nos ancêtres rapportaient les vignes du Latium. »

Je ne ferai que mentionner Vercingétorix, un drame en vers qu'on a essayé de mettre à la scène et qui n'a pu s'y maintenir. Henri Martin était devenu, à force de volonté, un historien il n'était ni poète, ni auteur dramatique. Vercingétorix était une de ses passions, comme Jeanne d'Arc. Heureusement pour nous, il n'a pas mis Jeanne d'Arc en vers. Il n'en a pas fait une tragédie après Schiller. Il s'est contenté d'en faire l'histoire, et cette histoire est un chef-d'œuvre.

Parmi ces livres à côté, celui auquel il tenait le plus est le volume publié en 1847 sous ce titre : De la France, de son génie et de ses destinées.
On peut le considérer comme la conclusion de son Histoire de France. Il aurait pu supprimer dans son dix-neuvième volume le chapitre qu'il intitule Conclusion, et le remplacer par cette publication de 1847, qui est à la fois plus ample et plus claire, sans arriver toutefois à une clarté complète. Ce livre, dédié à Jean Reynaud et tout imprégné de ses doctrines, se sépare de lui sur un point capital.
Jean Reynaud était resté saint-simonien à certains égards et le saint-simonisme, enivré de philosophie, usait et abusait de l'universel : c'était, si je puis le dire, une école œcuménique. Ses aspirations étaient donc plus humanitaires que françaises. Au début de la Restauration, la Sainte-Alliance avait soufflé sur le monde un courant de cosmopolitisme ; mais c'était un cosmopolitisme chrétien ; les saint-simoniens poursuivaient le même but quinze ans après, en remplaçant le mysticisme chrétien par un mysticisme purement philosophique. Cette idée d'une association universelle de tous les peuples allant presque jusqu'à l'unification était restée chère à Jean Reynaud, et il repoussait de toutes ses forces ce qu'il appelait « les restrictions mesquines d'un patriotisme étroit. » C'est un honneur pour Henri Martin de n'avoir jamais porté à un tel excès l'amour de l'universel et le dédain pour les différences. Contre son ami, qu'il appelle volontiers son maître, il défend avec force l'idée de patrie. Il regarde l'unité énorme à laquelle aspire Jean Reynaud comme ne pouvant aboutir qu'à l'anarchie ou à la papauté ; et, en effet, Jean Reynaud, très religieux, quoique très opposé aux religions positives, semble disposé à placer à la tête de la Confédération universelle un philosophe religieux, ou un pape laïque. Restons ce que nous sommes, dit Henri Martin. Restons Français ou Allemands. Restons autonomes. Il accepte des alliances ; il accepte l'arbitrage, mais il repousse l'unification.

Jusque-là rien de plus juste et de plus nécessaire. Restons Français, il a raison. Acceptons, comme il le dit, les groupements par affinité et par consentement mutuel ; condamnons les groupements par la conquête. A merveille. Il ne commence lui-même à se tromper que quand il entreprend d'intervenir entre les peuples, sous prétexte de revendication, pour rectifier les conséquences des délimitations anciennes. Sa doctrine des nationalités n'est pas conservatrice, elle est essentiellement guerroyante. S'il ne s'agissait que de maintenir les nationalités dans leurs conditions actuelles, et de les garantir contre la conquête à main armée, contre la force brutale, le débat serait bien vite fini. On s'entendrait même sur le droit de porter par la force la civilisation chez les barbares, pourvu qu'on ne profite pas de la qualité de civilisés pour faire œuvre de barbares en réduisant les vaincus à la servitude. Mais quand on parle de refaire la géographie politique sur un plan nouveau pour réparer d'anciennes injustices, de transporter des provinces d'un Etat à un autre et de créer des unités en s'appuyant sur la communauté du langage ou sur de prétendues affinités de races, alors les principes perdent leur netteté, les applications deviennent arbitraires, les jugements changent avec les intérêts, l'intérêt du peuple qu'il s'agit de déclasser n'est pas toujours facile à saisir, et quand cet intérêt est manifeste, il peut être en contradiction avec l'intérêt général et supprimer par exemple la liberté de l'Europe pour affirmer celle d'une province.
Il en est des annexions comme des révolutions.
Elles peuvent être nécessaires. Quand elles ne sont pas imposées par une nécessité absolue, elles ne manquent jamais d'être fatales. Il faut appliquer au monde politique le système métaphysique d'Aristote, où Dieu n'intervient pas comme moteur, mais comme désirable.

Je ne dis pas que les théories philosophiques de Henri Martin soient aussi claires que son histoire, ni qu'il soit arrivé à une définition exacte du principe des nationalités ; ni que l'unité soit la conséquence nécessaire de l'indépendance ; ni qu'il ait été utile pour l'unité de la France de faire l'unité de l'Italie ; ni que l'unité de l'Allemagne ne soit pas menaçante pour l'indépendance de l'Europe.
Quand il veut réparer de vieilles injustices, sur lesquelles les siècles ont passé, il s'expose à des injustices nouvelles et à des guerres sans nécessité et, par conséquent, sans excuse. Quand il se trouve, dans l'histoire contemporaine, en face d'une injustice commençante, il la discerne avec netteté et la combat sans défaillance. Il est discutable en ce qu'il innove, et respectable en ce qu'il conserve. Il combat l'oppression sous toutes ses formes. On pourrait prendre pour synthèse de sa vie et de ses doctrines cette maxime, qui est la synthèse de la morale : Le droit prime la force.

C'est seulement après la troisième édition de son Histoire de France que Henri Martin, ayant recommencé son travail, l'ayant refait, amélioré, rectifié, se trouva libre enfin d'aller en avant et de compléter l'histoire de la France par l'histoire de la Révolution française. Il revint à la première idée, qu'il avait eue à vingt-trois ans : il entreprit d'écrire une histoire pour le peuple, et de la faire illustrer pour la répandre davantage et pour graver plus sûrement dans les esprits le souvenir des grands événements. Il a mené cette entreprise jusqu'au bout, parlant, dans les dernières pages, de ses compagnons de chaque jour, écrivant le soir l'histoire qu'il avait faite avec eux le matin ; homme de parti, parce qu'il le fut toujours profondément, sincèrement, honnêtement ; mais arrivé à force de pratiquer les hommes dans l'histoire et dans la vie, à les juger avec impartialité, avec sérénité. Personne ne voyait les choses de plus près, puisqu'il était mêlé à tout.
Son impartialité n'allait pas jusqu'à la neutralité, et je l'en félicite. On reconnaissait à chaque ligne son opinion ; mais il donnait les raisons de l'adversaire et traitait les personnes avec justice et générosité. C'est la seule impartialité permise aux contemporains, la seule possible. En histoire comme en éducation, la neutralité et la nullité ne font qu'un.
Nous sommes, Henri Martin et moi, presque contemporains des commencements de la Révolution. Nous ne les avons pas vus ; mais nous avons vu ceux qui y avaient pris part.
Nous avons connu des constituants et des conventionnels. Nous avons reçu des confidences dans nos familles. Henri Martin surtout, qui remonte à 1810, et qui était déjà un historien à l'âge où la plupart des hommes achèvent leurs études, a passé sa vie à écrire l'histoire du passé et à préparer l'histoire du temps présent, par la lecture assidue des documents, par l'étude attentive du théâtre où ils ont eu lieu, et toutes les fois qu'il le pouvait, par la fréquentation des acteurs. Avec sa curiosité toujours éveillée et son activité infatigable, il allait toujours où il fallait aller pour savoir, et il se reposait d'une enquête par une autre.

Je parlais de la fidélité de Henri Martin à son parti. Elle était absolue. Je ne l'en loue pas. M. Hanotaux remarque qu'il se séparait de son parti, en ce que les libéraux voulaient désarmer, tandis que, fidèle au principe des nationalités, il voulait que la France fût toujours prête à combattre, parce qu'il voyait en elle le soldat du droit. On pourrait citer de même, comme preuve d'indépendance, son admiration, très légitime d'ailleurs, pour Richelieu et pour Louis XIV. Un esprit comme le sien ne parvient jamais à s'immoler. La vérité est qu'il suivait son parti dans l'histoire, presque toujours, et dans la pratique toujours. Non, encore une fois, je ne l'en loue pas. C'est une fidélité à contre-sens, car il n'y a rien d'infidèle et de tournant comme les partis. Ils sont fidèles aux mots, non aux choses.
Je le prouve : pourquoi est-on républicain ?
Pour être libre. Si la République devient oppressive, et qu'on reste fidèle à la République, je dis qu'on est fidèle à un mot, et que c'est, en réalité, être infidèle. Cela me mènerait loin, si je restais dans le temps présent ; mais je me place à l'origine de la Révolution et sur-le-champ, pour ce mot même de révolution, je demande à ceux qui se disent révolutionnaires : Pour quelle révolution êtes-vous ? Car il y a la révolution de la justice, qui est celle de 1789, et la révolution de la haine, qui arrive à son apogée en 1793. Tous les historiens, je parle des historiens dignes de ce nom, de M. Henri Martin par exemple, sont pour la révolution de 1789, contre celle de 1793, après avoir marqué nettement la différence d'origine et de caractère entre l'une et l'autre. Mais s'ils condamnent 1793, ils ne le condamnent pas assez.
Ils lui trouvent des atténuations : ils lui cherchent des excuses. Ils voient en 93 la continuation, l'exagération de 89. Tant s'en faut. 93 est la négation de 89. C'est une révolution contre la révolution. J'ai beau compulser toutes les histoires. J'en vois qui approuvent tout et d'autres qui condamnent tout. Il n'y en a pas qui comprenne suffisamment que l'histoire de la Révolution est l'histoire d'une guerre civile.
Je ne dis pas d'une guerre civile entre la Révolution et la Vendée non, mais d'une guerre civile entre la révolution qui régénère et la révolution qui assomme.

On nous enseignait l'histoire de la Révolution dans ma jeunesse. On ne nous en enseignait pas d'autre. On nous enseignait celle-là pour la maudire. La Constituante était plus coupable que la Convention et le comité de Salut public, parce qu'elle avait donné le branle à tous ces mouvements. Il fallait garder le Parc-aux-Cerfs, le livre rouge et la Bastille, en comptant sur de bons princes, tels, par exemple, que Louis XVI, et comprendre que tout l'édifice allait s'écrouler si l'on touchait à une seule pierre. Les plus modérés reconnaissaient l'utilité et même la nécessité d'une réforme.
Mais, disaient-ils, il fallait la faire par en haut, par l'autorité existante, qui se serait restreinte et réglementée elle-même. Dans ces conditions, on n'aurait pas dépassé le but et remplacé les excès du pouvoir absolu par les horreurs de la démagogie. La main de Turgot aurait suffi. Quand les maux sont passés, on n'est jamais embarrassé pour en trouver le remède, parce qu'on a toutes les hypothèses à son service. Pour attribuer à Turgot cette toute-puissance, on supprime d'un trait de plume les courtisans d'un côté et le peuple de l'autre ; les courtisans qui ne voulaient rien livrer et le peuple qui voulait tout broyer. On ne fait pas l'histoire avec des rêves.

Les maîtres de ma jeunesse nous disaient aussi que, sous la Révolution, l'honneur s'était réfugié dans les camps. C'était un de ces lieux communs qu'on allait répétant à cette époque de banalités sonores. Il y avait de l'honneur partout : dans la Vendée, dans la Convention et jusque dans le comité de Salut public, puisque Carnot y était. La vérité est que notre armée était animée par un grand sentiment de patriotisme, plus puissant que les haines de partis, et sans lequel nous n'aurions jamais résisté à l'Europe. Partout ailleurs, on pouvait se demander où était le devoir ; aux frontières il était clair, précis, indiscutable.
Les émigrés seuls ne le comprenaient pas. Notez bien que je ne leur reproche pas d'être partis : je leur reproche d'être revenus. Partir n'était qu'une erreur ; revenir en armes, et comme auxiliaires de l'ennemi, était plus qu'une faute. En guerre étrangère, il faut être pour la patrie ; en guerre civile, pour la liberté. Patrie, liberté ! Il n'y a que cela de grand après Dieu.

Henri Martin avait été élevé, comme tous ceux de sa génération, dans des idées rétrogrades. Mais elles n'avaient jamais eu de prise sur lui. Dès qu'il tint une plume, il défendit les idées de progrès et de liberté. Il fut surtout patriote. Rien ne saurait être plus fortifiant que la doctrine et les exemples de Henri Martin. La patrie remplit son livre comme elle a rempli sa vie. Quelles que soient les tristesses du dedans, il faut défendre, il faut sauver la patrie ; c'est le premier et le plus saint des devoirs. Il n'y a pas d'intérêts plus cher, parce qu'à celui qui a perdu la patrie il ne reste rien : le droit des citoyens, tous leurs droits périssent avec la patrie. Les dissensions civiles, toujours lamentables, sont deux fois criminelles en présence de l'ennemi. Internationalisme ! cosmopolitisme ! mots barbares, doctrine de néant. Le cœur n'aime plus, à force d'aimer trop haut et trop loin. La vraie doctrine, celle qui remplit et agrandit le cœur sans dépasser ses forces, est celle qui nous attache aux champs paternels, à la race des aïeux, à leur langue, à leurs traditions, à leurs lois, à leur foi. Ce n'est pas seulement une doctrine : c'est tout ensemble une doctrine et un fait.
Ce n'est pas la patrie abstraite, l'idée de la patrie c'est la France. Chaque page du livre la fait mieux comprendre et aimer davantage.
L'historien sait qu'il doit rendre la patrie aimable : il le ferait par devoir, mais c'est par une impulsion naturelle qu'il le fait, sans le vouloir et sans y penser. Oui, c'est là la France, laborieuse, économe, aimant le plaisir, aimant encore plus l'honneur ; patriote, mais généreuse ; soldat du droit et de l'idée, prompte aux entraînements, mais solide dans la lutte, fidèle malgré ses variations de surface, aimante malgré ses accès de colère, aimable jusque dans ses caprices, et plus capable qu'aucun peuple du monde de rebondir après une défaite et de reprendre, au moment où on la croit perdue, le gouvernement de la pensée, de la politique et de la mode. Il appartenait à celui qui a passé un demi-siècle à étudier la patrie, qui l'a suivie dans ses douleurs et ses triomphes, et n'a pas eu d'autre vie que la sienne, de crier à ses concitoyens que la patrie passe avant tout et qu'il faut vivre et mourir pour elle.
Si un Français pouvait jamais oublier cette chère maxime, 1871 la lui aurait apprise. Les hommes de la génération de Henri Martin sont doublement malheureux : ils ont vu 1815 et 1870, Waterloo et Sedan. Ils portent au cœur deux blessures.

Je ne vous ai montré Henri Martin que dans ses livres ; je ne veux pas le quitter sans vous dire un mot de sa vie de patriote. Il a été jusqu'à soixante ans en dehors du monde officiel.
Tout jeune, il faisait, d'instinct pour ainsi dire, opposition à la Restauration ; au lendemain de la révolution de Juillet, il entra, pour n'en plus sortir, dans le parti républicain ; il fut un des plus irrités et des plus révoltés sous le second empire. Il était de ceux qu'on appelait alors les proscrits de l'intérieur. Je me trompe : pendant que le monde officiel le repoussait, il avait été accueilli et récompensé par ce grand corps de l'Institut, qui ne connaît que le talent. Après avoir épuisé sur lui toutes ses récompenses, l'Institut n'attendait plus qu'une occasion pour l'appeler dans son sein.
On attaque les Académies quand on ne peut pas y entrer, ou avant d'y entrer. Il faut au moins reconnaître qu'elles ont le mérite d'être une patrie pour ceux que la patrie oublie, de leur donner des appuis, des protecteurs, des livres, le moyen de fouiller dans les archives, de connaître de près et d'interroger les maîtres.
Henri Martin entra dans notre Académie le 29 juillet 1871 en remplacement de M. Pierre Clément ; il eut l'honneur de succéder à M. Thiers à l'Académie française le 13 juin 1878.
Il avait été élu représentant du peuple en 1871.
Ici, permettez-moi, messieurs, un souvenir personnel. Nous étions à Bordeaux, où j'appris le premier, par la place que j'occupais, le résultat de la conférence de Thiers avec M. de Bismarck. Nous n'avions pas le temps de penser aux 5 milliards, qui se trouvèrent bien dépassés. Ni le temps, ni le cœur. Qu'était-ce que l'argent dans ce désastre ! Le coup, le vrai coup qui nous semblait à tous un coup mortel, était la perte des deux provinces. Il fallait mettre au bas de ce traité la signature des représentants du peuple, en qui seuls reposait la souveraineté de la France. On discuta, on vota. Pendant qu'on votait, je fus obligé, pour écrire une dépêche, de passer derrière la toile qui séparait le bureau des coulisses du théâtre. J'aperçus un petit groupe de représentants qui entouraient Henri Martin, assis sur une chaise, tout pâle, couvert d'une sueur froide, comme un homme qui va s'évanouir. « Qu'y a-t-il ? m'écriai-je. Qu'est-il arrivé ? – C'est le vote, me dit-on ; c'est la France. Ce vote-là est impossible pour lui. C'est sa vie qu'on lui arrache. » J'étais nerveux dans ce moment, nous l'étions tous ; nous ressemblions à des condamnés arrivés sur le lieu de l'exécution.
Je venais d'avoir une étrange scène. Un député m'avait arrêté au passage. « Je ne voterai pas, me dit-il. C'est de la démence, répondis-je. La France a le couteau sur la gorge. Oh ! je donnerais ma signature si elle était nécessaire mais la majorité sera immense. Je ne voterai pas. Je n'aurai pas cette tache sur ma mémoire. Monsieur, lui dis-je alors ou plutôt je le lui criai : Monsieur, vous êtes un lâche ! » Il vota cependant. J'étais encore frémissant de cette scène quand je m'approchai de Henri Martin. Il y avait loin de l'égoïste qui voulait se ménager, au patriote qui ne voulait pas céder. Pourtant il m'apparaissait que le sacrifice de ses répugnances et de ses douleurs était imposé à chacun de nous ; que nous le devions à la grande blessée, et que nous nous le devions les uns aux autres. « Etes-vous ici le seul patriote ? dis-je à Henri Martin. Est-ce que nous ne sommes pas tous sur la croix ? Est-ce que ce n'est pas l'historien de la Révolution qui a signé le premier ? » Mais je pensais au fond de mon cœur que si quelqu'un avait le droit de s'abstenir, c'était celui-ci et celui-là ! Il n'a jamais su quelle tendresse et quelle pitié j'avais pour lui pendant que je le maltraitais. Il me dit plus tard : « C'est vous, avec vos rudes paroles, qui m'avez fait le plus de bien. »

Il fut maire de Paris. Il fut tout ce qu'il voulut être, ou plutôt tout ce qu'on voulut qu'il fût.
Il acceptait et il remplissait avec un courage exemplaire toutes les tâches qu'on lui imposait.
On ne songea même pas à lui offrir d'être ministre. On comprenait qu'il n'accepterait que de se sacrifier. Il ne manquait pas une séance du Sénat. Il était assidu dans les innombrables commissions dont il faisait partie. Avec cela son Histoire de France marchait toujours. Elle était toute sa vie ; le reste, qui était accablant, ne venait là que comme accessoire.

Il a été emporté par une courte maladie. Il est mort, le nom de Dieu sur les lèvres. C'était un grand patriote, un grand citoyen. Il a le droit d'être appelé l'historien national. Nous avons eu ici parmi nous d'aussi grands écrivains, jamais de plus grand cœur.

Jean Reynaud (°1806-1863), ingénieur des Mines était le cadet de Léonce Reynaud (°1803-1880), directeur de l'école des Ponts et Chaussées et l'aîné du vice-amiral Reynaud (°1808-1876), grand-croix de la Légion d'honneur.

La démocratie est sans cesse en butte à la médiocrité ; il lui faut sans cesse la vaincre ou périr.

Pour compléter on peut rappeler l'allocution du secrétaire perpétuel Jules Simon devant l'Académie des sciences morales et politiques et reproduite dans le Journal des débats politiques littéraires du dimanche 4 décembre 1892 (supplément, numéro bis), retraçant la vie du sénonais Edouard Charton (°1807-1890).
Les Regnault étant très liés à la ville de Sens comme on le sait.

Il est clair qu'Alfred Jacobs (°1827-1889) aurait rejoint lui aussi l'Académie des inscriptions et belles-lettres si ce mal mystérieux qu'on nomme la folie ne l'avait frappé en pleine jeunesse.
Je crois bien être le premier à m'être penché sur la biographie de ce personnage systématiquement ignoré des bibliographies ; je ne le regrette nullement.

Désordre c'est la vie ; l'étrange ce n'est pas le désordre, c'est l'ordre ! Ce qui est curieux c'est que notre cerveau avec ses milliards de connexions puisse fonctionner correctement pendant près d'un siècle ! C'est qu'il nous donne une interprétation du monde à peu près exacte du moins dans l'environnement immédiat qui constitue notre univers.
Bien entendu il serait fâcheux d'extrapoler d'une connaissance partielle à une connaissance globale comme le font certains intellectuels ...

Le savant c'est celui qui s'étonne que le modèle qu'il s'est donné puisse fonctionner malgré toutes les limites inhérentes au langage qu'il emploie !
Les succès de la science nous ont habitué à certains miracles ...

J'appelle mirage de l'esprit toute construction à-priori qui par analogies avec une construction précédente se trouverait être juste en quelque endroit que l'on voudrait.

J'appelle intellectuel toute personne qui réfléchit trop longtemps pour produire un fruit mûr.

Je ne sais pourquoi l'on a prétendu que Gustav Mahler était un musicien intellectuel qui était resté méconnu longtemps après sa mort ! Il n'y avait pas de musicien plus encensé de son vivant ...

Voici comment Le Temps - journal français pourtant - le 20 mai 1911 parlait de lui juste après sa mort :

AUTRICHE-HONGRIE

Mort de Gustave Mahler

Gustave Mahler est mort hier à Vienne dans la maison de santé où il avait été transporté. Le célèbre compositeur autrichien n'a pas survécu longtemps à ce retour à Vienne qu'il désirait si ardemment et dont les siens avaient un instant espéré le salut. Il a succombé à l'empoisonnement du sang dont il souffrait depuis son retour d'Amérique et surtout à la faiblesse du cœur et aux complications pulmonaires consécutives à sa maladie. Depuis plusieurs jours les médecins ne prolongeaient l'activité du cœur que par des injections de caféine et le fonctionnement des poumons que par des inhalations d'oxygène.

Avec Richard Strauss, Mahler était le compositeur le plus en vue de l'Allemagne contemporaine, celui aussi dont l'oeuvre, considérable déjà, était le plus discutée en Allemagne même. A Vienne du moins, où il avait joué un grand rôle, où le proverbial « air viennois » lui avait inspiré plus d'une œuvre - la 4e symphonie notamment - Mahler était populaire. Il s'est plu maintes fois, dans ses vastes compositions symphoniques, à introduire des rythmes de danse, des impressions de fêtes publiques, des lieder de petites gens, des harmonies d'instrumentistes ambulants et le pêle-mêle tumultueux et joyeux des flûtes du Prater. Il ne craignait nullement les disparates de tons et de couleur qui en résultaient et qui semblaient contraires à l'inspiration et à la forme véritablement symphoniques. Il mêlait, à ce genre de sensibilité et de vision musicales des intentions et des visées philosophiques et cela faisait un mélange de tension vers la grandeur et de familiarité parfois triviale qui détonnait étrangement. C'est ainsi qu'on a pu dire de Mahler, comme de Richard Strauss d'ailleurs, qu'il manquait de proportions, de goût et de style.

Mais cette brève notice ne veut pas être un article de critique et nous avons voulu seulement d'un mot indiquer la physionomie de Gustave Mahler et non pas juger son œuvre.
Mahler était né en 1860 à Kalischt, près d'Iglau, en Bohême. Il a dirigé l'orchestre de plusieurs grands théâtres d'opéra, à Cassel, à Prague, Leipzig. De là il fut appelé en qualité de directeur musical et premier kapellmeister à l'Opéra de Budapest. Il dirigea ensuite à Hambourg la musique du Stadttheater. Enfin il passa plusieurs années à Vienne comme directeur de l'Opéra impérial et des Concerts philharmoniques où il succéda à Richter.
Pendant sa direction il se fit le champion de certains musiciens de la jeune génération : c'est à lui que Reznicek, Richard Strauss et Gustave Charpentier doivent de figurer au répertoire de l'Opéra-impérial.

Il n'a pas manqué toutefois de critiques contre sa direction, et Mahler, impatienté par leurs attaques, abandonna après dix ans l'Opéra viennois en 1907. Depuis il faisait chaque année une tournée aux Etats-Unis où il dirigeait pendant la saison théâtrale l'orchestre du Metropolitan-Opera à New-York et donnait des concerts dans les grands centres. Il avait acquis une petite fortune qui lui permettait enfin de déposer la baguette directoriale pour se consacrer exclusivement à la composition.
Il meurt à cinquante et un ans, en pleine force et à la veille de réaliser sa seule ambition : celle de poursuivre son œuvre.

Los principales œuvres de Mahler sont ses neuf symphonies. La huitième, dont l'appareil orchestral et choral est énorme, englobe dans ses parties symphoniques une longue paraphrase du Veni Creator et toute la scène finale du second Faust de Goethe. Les premières auditions en ont été données l'an dernier à Munich et à Berlin. La neuvième est absolument inédite. Mahler y est revenu à la forme habituelle, en quatre parties, et purement orchestrale. Il laisse une autre composition importante pour orchestre et deux voix soli, intitulée le Chant de la Terre. Là encore le musicien Mahler a été induit, semble-t-il, en musique philosophique.

Toutes ces légendes sont de vraies farces inventées après-coup par des biographes peu scrupuleux !

Même Hugo Wolf - qui a été l'objet d'une vive dispute avec Jérôme Vallet qui voulait me persuader qu'il avait été découvert par Walter Legge et Elisabeth Schwarzkopf - est l'objet de multiples articles dans la presse d'alors.

Le Temps du 5/12/1905 :

La Société philharmonique a recommencé ces intéressantes et utiles séances de musique de chambre dans lesquelles elle produit devant le public parisien les meilleurs quatuors et les plus remarquables virtuoses des pays étrangers.
Au premier de ses concerts, elle a fait entendre Mme Marie Brema, qui a chanté un grand nombre de lieder de divers auteurs, et le quatuor Dessau, de Berlin, qui a exécuté une œuvre de Haydn et une œuvre de Schubert.
Mme Marie Brema, toujours singulière et souvent admirable au théâtre, lorsqu'elle représente Orphée, Brangœne ou Kundry, est au concert et dans le lied une interprète étrangement inégale et déconcertante. Elle a chanté certaines pièces, entre autres une vieille chanson française et un menuet de Rameau, de la façon la plus médiocre, la plus imparfaite, même la moins musicale : elle faisait songer à ces Anglaises que l'on rencontre dans les hôtelleries de Suisse, qui s'installent au piano aussitôt après le dîner, l'occupent impitoyablement toute une soirée, et vocifèrent sans art, ni style, ni sens musical, mais avec afféterie et prétention, des songs innombrables. Puis soudain elle a dit la Ville, de Schubert, une des plus belles mélodies du recueil posthume appelé Schwanengesang de la manière la plus puissante, avec le sentiment le plus simple, le plus juste et le plus fort. Il y a chez cette cantatrice célèbre un mélange de bon et de mauvais, et des contradictions surprenantes. Parmi les lieder qu'elle a interprétés, un seul, avec la Ville, était d'un intérêt particulier, non tant par lui-même que par le nom de son auteur : c'est la Chanson de Weyla de Hugo Wolf. Mais il faut regretter que Mme Brema n'ait pas choisi dans l'œuvre de Wolf des compositions plus développées et plus significatives, et qu'elle ne lui ait pas réservé une part plus grande dans son programme par exemple, qu'au lieu de chanter une suite de romances assez insipides de Peter Cornelius, elle n'ait pas fait entendre quelques-uns des lieder espagnols de Wolf, ou quelques-unes des mélodies composées sur des poésies de Michel-Ange, et offert ainsi à un auditoire français l'occasion de connaître un des rares musiciens originaux, expressifs et profonds que l'Allemagne contemporaine ait possédés.
(Si vous avez le désir d'acquérir des notions plus précises sur l'œuvre de Hugo Wolf, comme sur sa brève et douloureuse existence, lisez le remarquable, juste et pénétrant article que M. Romain Rolland lui a consacré l'hiver dernier dans la Revue de Paris.)

Plus tardivement Le Temps du 4/3/1937 retrace la vie entière du poète-musicien :

Variétés

LA VIE DOULOUREUSE D'HUGO WOLF

Une récente audition privée de quelques-uns de ses lieder, due aux soins conjugués de MM. Cuénod et Sauguet, présentée de la meilleure façon par M. Jean Mistler sous les auspices du Rapprochement intellectuel, un prochain concert de la Radio remettent au plan de l'actualité la mémoire d'Hugo Wolf, dont l'existence douloureuse, les compositions sensibles, pleines de substance sont encore presque inconnues du public français.
Voici plus de trente ans déjà pourtant, peu après la mort du musicien, M. Romain Rolland publiait dans la Revue de Paris, puis dans ses Musiciens d'aujourd'hui, une étude pénétrante et justement enthousiaste qui aurait dû suffire pour assurer chez nous la notoriété d'un artiste de haute classe. Depuis, en Europe centrale, la réputation d'Hugo Wolf n'a cessé de grandir. Des chanteurs, des chefs d'orchestre célèbres ont inscrit régulièrement ses œuvres à leurs programmes ou sur la cire de leurs disques. Des livres importants, après celui, essentiel, de M. Decsey, lui ont été consacrés. Des Wolf-Vereine se sont constitués en diverses villes. Pendant ce temps, c'est à peine si le nom de Wolf, chez nous, apparaissait sur quelques affiches de récitals, de séances de musique de chambre ou de radio.
Moins heureux que ceux de Brahms, qui, à mon sens, ne possèdent pas leur intensité d'accent, la plupart de ses lieder, même les plus répandus à l'étranger, n'ont pas eu encore les honneurs d'une traduction française. Il serait bien à souhaiter, pour l'honneur de notre goût, que les choses changent à cet égard.

La fatalité semble avoir pesé presque sans répit sur la brève existence d'Hugo Wolf. Né à Windischgraz, en Styrie, le 13 mars 1860, il était le quatrième fils d'un modeste corroyeur, qui aimait la musique, et non pas seulement la musique allemande. Presque enfant encore, il jouait la partie de second violon dans le quatuor familial. Mais son père se souciait médiocrement de le pousser vers la carrière musicale. Il eut beaucoup de peine à obtenir de lui l'autorisation d'entrer au Conservatoire de Vienne. Là, son caractère renfermé, parfois même indiscipliné, causa des ennuis au jeune Hugo, qui fut renvoyé par le directeur Hellmesberger sur une dénonciation anonyme d'ailleurs jamais vérifiée. Entre temps, un incendie avait ruiné sa famille, Il lui fallut, à dix-sept ans, gagner son pain, jouant dans une brasserie.
Dans sa petite mansarde il lisait le Clavecin bien tempéré, les sonates de Beethoven, les lieder de Schubert et de Schumann, les œuvres de ses auteurs préférés. Goethe, Heine, Dickens, Kleist, Grillparzer, Hebbel, Rabelais, Walter Scott, Schopenhauer. Il s'enthousiasmait pour Tannhœuser et Lohengrin, que Wagner était venu diriger à Vienne, et ne devait plus cesser de lutter dans ses remarquables articles de critique publiés de 1884 à 1887, par une petite feuille mondaine, le Salon, pour la cause du maître de Bayreuth, ainsi que pour celles de Berlioz, de Bruckner. Il s'y montrait beaucoup plus tiède, à vrai dire, envers la réputation grandissante, dans tous les milieux conservateurs, de Johannes Brahms, dont il appréciait beaucoup plus la musique de chambre, et certaines mélodies, que les Symphonies et les oeuvres d'orchestre. Cette attitude devait lui valoir l'hostilité de Hans de Bülow - du Bülow devenu antiwagnérien des dernières années, - et d'Hans Richter lui-même, qui eut une singulière façon de la manifester publiquement au cours d'une lecture, sous sa direction, d'une des premières œuvres du musicien, déjà significative à plus d'un titre : un poème symphonique d'après la Penthésilée de Kleist.

En 1887, Hugo Wolf, n'ayant encore guère connu, dans la vie, que des épreuves, perdait son père. Loin de l'affaiblir, sa douleur cruelle stimula sa force créatrice. Des amis, notamment Ekstein et Franz Schalk, l'aidaient à publier ses premiers essais. Installé dans les environs de Vienne chez un ami, il menait à bien, en huit mois, la composition des 53 lieder sur des poésies d'Edouard Mœrike. Peu après, de décembre 1888 à février 1889, suivaient 54 autres lieder sur des poèmes de Gœthe, dont plusieurs, par leur étendue, par l'ampleur des thèmes et la nature du sentiment, débordent le cadre habituel des pièces pour chant et piano. Puis ce furent, presque sans interruption, les 17 lieder sur des poésies d'Eichendorff, les 44 Chants espagnols, les premiers des Chants italiens écrits dans une véritable fièvre productrice, et comme une exaltation du sentiment. Brusquement, en 1890, la source semble tarir. Wolf se désespère, écrit à son ami Grohe : « Je vis comme une bête sourde et stupide. A peine si la lecture me distrait encore un peu ! Pour la composition, c'est fini : je ne peux même plus me figurer ce que sont une harmonie ou une mélodie, et je commence presque à douter que les compositions qui portent mon nom soient vraiment de moi ! » Une rémission, pourtant, survient. Quinze nouveaux numéros viennent, en quelques jours de novembre 1891, s'ajouter aux Chants italiens, dont le premier volume se trouve ainsi complété. Puis de nouveau le silence, une détresse morale qui trouve des accents déchirants. En mars 1895, l'espoir renaît. Hugo Wolf écrit, en trois mois, la partition de piano du Corrégidor dont le livret fut tiré par Mme Rosa Mayreder d'une nouvelle de Pedro de Alarcon. Il l'orchestre dans la même année, de sorte que l'oeuvre put être donnée à Mannheim, sans d'ailleurs grand succès, le printemps suivant. En avril 1896, les 22 lieder du second volume des Chants italiens voient le jour ; avant la fin de l'année, les premières mélodies sur les poésies de Michel-Ange ; en 1897, l'esquisse d'un nouveau drame lyrique : Manuel Venegas.

Au milieu de ce travail opiniâtre, ininterrompu, causés peut-être par sa déception de voir son ami Gustav Mahler, nommé directeur du théâtre de Vienne, écarter le Corrégidor, de graves troubles mentaux le terrassèrent. Au bout d'un an, il parut entrer dans une voie meilleure, et fit un voyage en Italie. Mais toute idée de travail, - de ce travail qui fut sa seule joie - semblait l'avoir abandonné : « Mon opéra inachevé ne m'attire plus. En général, toute musique m'est odieuse. » En 1899, une autre crise survint, compliquée de paralysie. Le malheureux vécut, végéta plutôt, jusqu'au 16 février 1903 dans une maison de santé de Vienne, ne reconnaissant plus ses amis, ne se reconnaissant plus lui-même... On lui fit des funérailles imposantes, favorisées de toutes les officielles présences de rigueur. Suivant le mot si cruellement vrai ici comme hélas ! en tant d'autres circonstances analogues, de M. Romain Rolland : « Il y avait là tous ceux qui n'avaient rien fait pour Hugo Wolf vivant. » Le pieux dévouement de quelques amis fidèles lui assura une tombe dans le cimetière de Vienne, toute proche de celles de Beethoven et de Schubert, où il dort son dernier sommeil dans une paix qui lui fut toujours refusée ici-bas.

« Il n'y a qu'un art, la poësie : paroles, couleurs, lignes et sons lui composent sa couronne d'un seul morceau. Les pierres fausses qu'y enchâssent les théories sont de simples cailloux que la vogue et l'intérêt du jour remplacent de temps en temps ; ou qui tombent avec l'âge. » Ces paroles profondes d'un de nos grands musiciens de France, Paul Dukas, Hugo Wolf aurait pu les faire siennes. Ne disait-il pas à Humperdinck en 1890 : « Montre avant tout la poésie comme la source même de ma musique. » Par là, plus à mon gré que par certaines formules musicales tout extérieures, il continue le lied romantique et se rattache à l'esprit de la réforme wagnérienne. Comme notre Gabriel Fauré, il n'aurait pas pu exprimer musicalement des poèmes que son goût pénétrant et sa large culture n'eussent pas élus. Il est permis de penser que l'art de Goethe a trouvé en lui son interprète le plus respectueux et le plus fidèle. Ce n'est pas ici le lieu de dire en détail la variété, la souplesse des mélodies de jeunesse, de celles sur les poésies de Mœrike, l'intense sobriété des Poèmes d'après Michel-Ange, les aspects tour à tour mystiques, passionnés et populaires des Chants espagnols d'après Heyze et Geibel, la forme plus pure, mais non moins lyrique, des Chants italiens, la musicalité pénétrante des meilleurs fragments du Corregidor qu'ont pu apprécier cet été les pèlerins de Salzbourg et les auditeurs de la radio, malgré le peu de corrélation entre le ton tout extérieur du poème et la signification de la partition. Il y faudrait une longue étude, à l'exemple de celles qui ont paru en Allemagne et en Angleterre... Je n'ai voulu aujourd'hui, après M. Romain Rolland, MM. G. Jean Aubry et G. Poupet, serviteurs dévoués d'une bonne cause, que conseiller à ceux d'entre vous qui aiment la musique expressive de lire, - outre le Quatuor pour instruments à cordes, la charmante Sérénade pour petit orchestre, arrangée pour piano par Max Reger - un bon nombre des 232 Mélodies, en grande partie publiées en recueils dans l'édition Peters, dont une vingtaine sont orchestrées, et où l'âme ardente et sensible d'Hugo Wolf se reflète tout entière.
Je serais étonné qu'ensuite ils ne mettent pas celles qu'ils auront élus à portée de leur main dans leur bibliothèque musicale, non loin des pages préférées d'un Schubert, d'un Schumann, des meilleures Mélodies de Liszt, des Cinq poèmes de Richard Wagner. Et ils contribueront ainsi à la réparation d'une grande injustice.

Gustave Samazeuilh.

Pierre Monteux (°1875-1964) avait rencontré Mahler à Paris en avril 1910 où il faisait répéter pour lui les choeurs de la seconde symphonie Résurrection ; il n'avait pas du tout apprécié l'homme malgré des origines communes - juives - car Monteux était un musicien affable alors que Mahler était cassant habituellement que ce soit à la tête des orchestres ou dans ses relations plus intimes. Le très parisien Monteux admettait qu'il n'aimait guère la musique du grand viennois parce qu'elle manquait de naturel à son sens contrairement à celle de Brahms qu'il privilégiait.

Puisque je parle de chefs d'orchestre, je peux évoquer la mémoire du fabuleux Léopold Stokowski (°1882-1977) dont la longévité musicale est un premier sujet d'étonnement ! Ce qui ne l'est pas moins ce sont ses transcriptions de Bach qu'il fit tout au long de sa carrière, elles culminent avec une Toccata et fugue en ré mineur qui ne ressemble à rien - jugée effroyable par Klemperer qui par ailleurs estimait Stokowski - on dirait un ballet de Marius Petipa commandé à un Tchaikovski pris d'une folie de la démesure, cela s'apparente à un long glissando sur la surface d'un miroir ripoliné où des danseurs ivres singeraient une troupe de macaques exécutant une danse de Saint-Guy.
Mais Bach résiste ... même si Stokowski le fait vivre à Hollywood après un long séjour à Bayreuth pour y encenser les mânes de Richard Wagner, le vieux cantor de Leipzig garde sa dignité et sa perruque !
Je ne donne pas tort à Stokowski, pas plus que je donne tort à ces mages du piano du début du XXème siècle comme Busoni, Paderewski ou Cortot qui tripotaient les partitions pour mieux leur donner du relief. Stériliser la musique n'est pas le meilleur service qu'on puisse lui rendre.

Il y a une manie hygiéniste de notre temps qui vient peut-être de Pasteur ou de je ne sais qui d'autre encore, qui voudrait nous faire croire que nous sommes des enluminures !

Le plus romantique des chefs d'orchestre a probablement été Willem Mengelberg (°1871-1951), cet hollandais qui connut une triste fin de carrière en exil, avait le don pour exalter les masses orchestrales.
Les derniers enregistrements que l'on possède de lui ont été réalisés en janvier 1944 lors d'une tournée parisienne au théâtre des Champs-Elysées avec le concours du Grand Orchestre de Radio-Paris, du tout jeune violoncelliste Paul Tortelier et du pianiste Alfred Cortot ; ils sont d'une qualité exceptionnelle en montrant à la fois tous les débordements et toutes les subtilités d'un certain art de diriger qui n'existe plus du tout, qui a été aboli par la recherche d'une feinte exactitude.

Journal des débats du mardi 10/5/1932 :

LA MUSIQUE

Les Concerts symphoniques

L'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam est venu jouer deux concerts à l'Opéra, sous la direction de M. Willem Mengelberg. Voici trente-sept ans que ce chef illustre conduit les exécutions de la fameuse phalange symphonique hollandaise à la tête de laquelle il fut placé sept années après qu'elle eut été fondée, alors qu'il n'avait pas même dépassé sa majorité d'un lustre. Si nous rappelons ces faits, c'est d'abord pour rendre hommage à M. Mengelberg dont la glorieuse carrière mérite le respect de tous et aussi parce qu'ils permettent d'expliquer que son orchestre ne soit plus aussi parfait qu'on pourrait désirer qu'il le fût.
En effet, le long commerce qu'il a eu avec les plus anciens exécutants placés sous ses ordres n'a pu manquer de faire naître, de lui à eux, des liens d'amitié, affectueuse de sa part et pleine de déférence de la leur. Ce sentiment, naturel chez des compagnons de lutte ayant poursuivi un noble idéal durant un bail si prolongé, semble sinon aveugler M. Mengelberg sur un nombre assez important de ses collaborateurs, du moins lui ôte tout courage pour procéder à des mises à la retraite devenues nécessaires.
Chaque nouvelle fois que nous entendons le Concertgebouw, nous sommes amené à constater que sa qualité descend d'un cran, que l'animateur n'en obtient plus qu'exceptionnellement des exécutions aussi magnifiques que celles auxquelles il parvient lorsque des éléments autres sont placés sous sa baguette. Certes, l'ensemble des cordes dont il dispose - ensemble qui lui fut si souvent envié - conserve de grandes vertus nées de l'expérience, d'un long travail en commun. Il est remarquablement discipliné et cohérent.
Mais trop de ses membres donnent l'impression de jouer sans âme, comme on fait honnêtement le devoir de sa charge. La musique exige davantage. Les pupitres d'instruments à vent n'ont jamais été l'orgueil du Concertgebouw. Leurs titulaires n'ont point acquis une meilleure sonorité, à l'exemple des Berlinois.
Elle demeure lourde.

M. Mengelberg fit d'abord entendre, à la première séance, la Suite en si mineur de Bach. Ses interprétations d'œuvres du Cantor sont célèbres. Ainsi qu'on l'a remarqué naguère, il veut que « tout chante autour de lui » et le langage contrapunctique au moyen duquel s'exprime le « maître des maitres » lui offre un champ éminemment propice pour réaliser cet attachant dessein. Or, cette Suite ne fut pas rendue avec toute la beauté d'accents escomptée. Quelques bavures, un peu de mollesse.
L'éminente pianiste Mme Marguerite Long joua ensuite les Variations symphoniques de Franck. La perfection de sa technique distingue toujours ses exécutions. La finesse, la transparence de ses sonorités enchante. Elle conserva exactement à l'œuvre le caractère qu'on aime à lui voir donner. L'assistance lui fit un succès enthousiaste. Mais, est-ce parce que nous avions éprouvé, l'instant d'avant, une déception : il nous a semblé que l'atmosphère n'y était pas. Nous avons bien davantage retrouvé le Mengelberg que nous aimons, auquel nous devons quelques-unes des plus profondes sensations d'art que nous ait procurées la musique, le Mengelberg habile à émouvoir par le jeu des nuances toujours subordonnées à l'expression, par la profondeur de son style simple et juste alors que le kapellmeister donna ses soins à Une vie de héros, vaste poème symphonique que M. Richard Strauss lui a dédié.

Le concert du jeudi était un festival Beethoven. Une foule d'auditeurs y assista. Il débuta par l'Ouverture d'Egmont qui fut donnée encore sans grand relief. Suivit la première Symphonie. M. Mengelberg marqua l'Andante et le Finale de sa griffe, prenant plaisir à rappeler par la franchise, la bonhomie du rythme et du phrasé les origines flamandes de Beethoven, leur conférant ce tour populaire qu'il aime donner à maintes pages du compositeur de Bonn. Il termina par l'Héroïque. A ce moment l'orchestre se surpassa. M. Mengelberg lui fit exécuter cette Symphonie en la colorant de touches vigoureuses. Il communiqua à ses instrumentistes la noble émotion qu'il éprouvait. Ce fut beau. On l'acclama.

Maurice Imbert.

Je crois que l'art est un débordement vital ; que si l'on met surtout l'accent sur la discipline on obtient des produits de l'école, rien de plus !

L'Art n'interprète pas la Nature, il surenchérit sur elle, il transfigure l'imaginaire humain. C'est une impatience déguisée en oracle divinatoire.
L'Art prend le contrepied de la Science qui cherche à percer les mystères du Monde ; lui y rajoute de l'ombre et des couleurs, des arrière-plans et des fonds de saisons qui n'existent pas.
L'Art est un mensonge sacré qui nous fait voir la vie en plus grand.

Ce qui explique les rapports épineux de l'art et de la morale ! L'art est une sur-moralité qui ne convient qu'à des demi-dieux.
Supposons que l'actuelle duchesse de Cambridge eusse vécu au début du XVIIème siècle, l'ambassadeur Pierre-Paul Rubens serait venu la voir et lui aurait dit : Madame, je souhaite vous peindre en tenue d'Eve afin que Votre Grâce soit le modèle de toutes les vertus féminines.
Alors Kate Middleton flattée au plus profond d'elle-même se serait rendue à ses raisons et aurait montré sans excessive pudeur ses formes glorieuses à ce flamand qui était le peintre des rois.
Au lieu de cela notre époque petite-bourgeoise en diable ne voit pas que les paparazzis en volant à la dérobée quelques images de la grâcieuse Kate dans son plus simple appareil - en topless - ne font que rendre hommage à l'éternel féminin !

Il est clair que la 7ème symphonie de Beethoven est une kermesse flamande - on a parlé d'une apothéose de la danse - entrecoupée par une imposante, une solennelle marche à travers un cimetière d'âmes endolories.

En portant plainte contre les journaux people, Kate et William se conduisent comme de parfaits petits-bourgeois dont on a violé la sacro-sainte intimité ; est-ce que Marie de Médicis s'est plainte de Rubens qui la peignit le sein nu offert à son fils en signe de réconciliation ?

Leur frère et beau-frère Harry a plus de dignité : il s'est fait choper les joyeuses à l'air et il est parti les reposer en Afghanistan.

Qu'est-ce que j'entends par jeux d'ombres et de lumières ? Exagération des contrastes et du mouvement ?
Un petit exemple tiré du Gaulois du lundi 5 mai 1913 sera plus clair que de longs discours théoriques :

AUX CHAMPS-ELYSEES

Le nouveau spectacle de Loïe Fuller

« Les Nocturnes de Debussy »

Il semble que l'ingéniosité - le génie, devrait-on dire - de miss Loïe Fuller possède d'inépuisables ressources.

Alors qu'on pense qu'elle a achevé la série de ses voyages au pays des lumières, elle découvre d'autres contrées, que l'imagination la plus vive ne soupçonnait pas, et dont elle révèle tour à tour les ombres fantomatiques ou les irisations somptueuses. Mais jamais son talent n'aura accompli prodige pareil à celui que décèlera le spectacle des Nocturnes de Debussy.
Les artistes - ses fervents admirateurs - avaient toujours pensé que dans le jeu de ses étoffes et dans la manière capricieuse dont elle les éclairait il y avait des éléments naturels et subtils qui devaient se prêter à des manifestations d'un art plus complet encore et plus raffiné que celles où les circonstances l'avaient conduite jusqu'ici.

Durant que Loïe Fuller surprenait le monde par la féerie de ses lumières, Fernand Ochsé, tour à tour musicien, poète, peintre, voire même costumier, étudiait dans son laboratoire de Neuilly le mystère des couleurs, faisait jouer les soies voluptueuses et les nacres irisées au contact frémissant des rayons artificiels et rêvait de son côté de spectacles évocateurs de mystères.
La clairvoyance de Gabriel Astruc devina que ces deux natures se compléteraient à merveille et que le sens plastique de l'une s'unissait fort bien à l'ingéniosité inventive de l'autre, et que ces « joueurs d'étoffes et de lumière » étaient bien faits pour s'entendre.

Ils ont un idéal commun : faire du théâtre une évocation de mystère. Ils estiment tous deux que la nature leur fournissant des éléments impondérables et fugitifs : nuages, irisation du ciel, balancement des vagues, frémissement des branches, il convient de conserver aux uns et aux autres le caractère impondérable et fugitif.
On a trop communément pensé que l'art de Loïe Fuller ne consistait que dans le jeu des lumières : on verra dans ce spectacle que les effets de tons, distribués avec discrétion et n'intervenant qu'à la minute précise où ils sont nécessaires, « ne sont ni exclusifs ni primordiaux » ; le rythme, les groupements, les ondulations parallèles, du geste et de la musique y ont une part égale.

Quel musicien plus « élu » que Claude Debussy pour un tel spectacle ; quel musicien a traduit avec autant de subtilité l'impondérable fragilité des éléments de la nature : le cortège floconneux des nuages ou le jeu capricieux des vagues ? Et quel poète, quel interprète, quel metteur en scène a eu plus de respect pour la musique que n'en ont eu Loïe Fuller et Fernand Ochsé ?
La musique a été l'inspiratrice de tout leur spectacle et ils ont tenu à ce qu'elle ne cesse point un instant d'occuper la première place au lieu de chercher à composer un ballet qui n'eût été convenable ni au sujet ni à l'atmosphère de la musique, qui en eût trahi le caractère, ils ont voulu créer ce qu'ils nomment justement « du rêve en mouvement » à évoquer des apparitions animées puisant leur force, leur forme, dans les contours de la musique, épousant son rythme et son développement, tant par le geste que par le jeu des lumières.

Aucun sujet ne se révèlera donc dans les décors qu'Emile Bertin a peints d'après les maquettes de Fernand Ochsé ; aucun sujet émané directement de l'invention des adaptateurs, mais simplement la symbolisation des formes naturelles qui inspirèrent le compositeur : les nuages et la vague.

Dans « nuages », des formes inconscientes allant vers un but inconnu, vers des routes qui ne conduisent nulle part, vers des horizons éperdument ouverts sur l'infini des terrasses perdues dans ce souvenir, des palais oubliés de tous et roulant dans le ciel changeant des nuages, vaporeuses lueurs blanchâtres glissant, flocons mobiles qu'une haleine efface dans l'espace.
Dans Sirènes, point de naufrage, point de navires à l'horizon, point de fées marines gambadant autour d'un prince fortuné : rien que la mer battant le rivage et envahissant peu peu des grottes étincelantes ; rien que le rythme câlin des flots et symbolisant le caprice de l'eau, des fillettes, émanation de l'écume légère, des fillettes peuplant un golfe irréel d'un rythme silencieux.

Tel est, autant qu'on peut le dépeindre, le spectacle dont le théâtre des Champs-Elysées donnera, aujourd'hui, la première représentation. Il comptera parmi les plus beaux, les plus artistiques et les plus surprenants auxquels le public parisien ait été convié depuis bien longtemps.

Ajoutons, pour terminer, que, pour la représentation des Nocturnes, l'orchestre et les choeurs seront conduits par M. D.-E. Inghelbrecht.

Marcel Reygla

CONCERTS

« La Passion selon Saint-Mathieu »

au théâtre des Champs-Elysées

Nous avons souvent à Paris l'occasion d'applaudir de très belles séances musicales mais les splendides exécutions de musique religieuse nous manquent. Il faut dire qu'une œuvre comme la Passion selon saint Mathieu est, au point de vue de la réalisation, une des plus difficiles qui soient : elle demande non seulement des solistes, mais des chœurs, des chœurs d'enfants et un orchestre hors ligne. Or, M. Gabriel Astruc en convient, M. Willem Mengelberg, le grand chef d'orchestre d'Amsterdam, avec son ensemble vocal et instrumental, est parvenu à nous donner cette joie artistique complète, sans qu'il nous reste à souhaiter mieux.
La Passion selon saint Mathieu est parmi les œuvres sacrées de Bach celle où le grand cantor atteint les plus hauts sommets de l'émotion, non point par sa grandeur et son austérité, mais par l'humanité et aussi la poésie qu'elle dégage. Il semble en entendant cette musique qu'un tableau de primitif, qu'une fresque d'un couvent du moyen âge ait employé pour toucher notre cœur le langage des sons au lieu de celui de la couleur.
Bach a mis en œuvre dans ces pages toutes les ressources que lui offrait la musique : deux chœurs s'unissent à deux orchestres et à deux orgues pour faire retentir plus haut les textes de l'Evangile selon saint Mathieu. Dès le début, une courte introduction crée l'atmosphère de tristesse, et d'angoisse qui domine l'oeuvre.
Puis c'est une vraie tragédie sacrée, où les chœurs, comme des personnages, dialoguent, l'un avec des voix angéliques et séraphiques dominant les deux chœurs et les deux orchestres. Berlioz lui-même, qui n'aimait guère Bach, a été pris d'admiration devant cette expression sublime de la piété, du deuil et de la prière.

Il ne faudrait pas croire que la Passion ne se maintienne pas à cette hauteur de son début : le récit des larmes de saint Pierre, la réponse si triste du Christ à Judas, la plainte des fidèles (ici représentée par le violon et l'alto) quand les Juifs emmènent Jésus, le chœur qui résume les cris de vengeance et l'orage qui éclate au moment où le Sauveur est traîné devant les juges, les scènes sauvages où Bach dépeint la cruauté de la multitude, l'hymne de deuil au moment du crucifiement, le choral émouvant de la prière « Quand viendra mon heure dernière », les adieux aux restes mortels du Christ et enfin le chœur final, une sorte d'imploration antique, sont des pages où la noblesse la plus pure du style religieux s'allie au sens le plus poignant, le plus pathétique des situations.

L'interprétation, sous la conduite de M. Mengelberg, a été d'une musicalité idéale, et je ne sais à qui iront les préférences, au chef admirable qui a discipliné les chœurs et l'orchestre, aux solistes, M. Urlus, surtout, le remarquable ténor, dont le style fut si classique ; il semble que la musique de Bach, dans ce beau cadre du théâtre des Champs-Elysées, avait trouvé le temple digne du génie du compositeur.

Louis Schneider

Deux oeuvres que rien de relie ! Et pourtant elles évoquent des lois immémoriales : l'abstrait ne fait pas bon ménage avec l'art qui incarne toujours un temps et un lieu.
L'art supprime le monde : mais il le recrée aussitôt par les moyens les plus concrets.

Dans La Revue de Paris du 15/12/1932 on donne une recension du Voyage au bout de la Nuit ; c'est assez savoureux :

M. Céline s'est vu attribuer le prix Théophraste Renaudot pour Voyage au bout de la nuit. C'est un roman extrêmement faible. On y marche interminablement dans l'ordure, ce ne serait rien, quelque dégoût qu'on en ressente, si le livre était bon. Mais il ne l'est pas. La vue de l'univers qui s'y trouve est d'une pauvreté et d'une monotonie pitoyables. On ne sait dans quel langage le roman est écrit. Le personnage, qui parle, et qui se nomme Bardamu, emploie tantôt un langage populaire, que personne n'a jamais parlé et qui est aussi faux que le patois de théâtre du XVIIIe siècle, - et tantôt un langage purement littéraire. Quelquefois les deux façons de parler sont bizarrement juxtaposées. Après des : « Moi, j'avais jamais rien dit » et des : « Qu'il me dit » et des : « Même que je m'en souviens », on lit avec étonnement : « Fiers alors d'avoir fait sonner ces vérités utiles... » Le même Bardamu tantôt bégaie comme un illettré et tantôt comme un mauvais instituteur : « A l'ombre des journaux délirants d'appels aux sacrifices ultimes et patriotiques, la vie strictement mesurée, farcie de prévoyance, continuait... » Quand il transcrit les paroles d'un médecin, il lui emprunte son style. Quand il parle peuple, il le fait donc exprès ? Tout cela est assez incohérent. Le caractère des personnages ne l'est pas. Il est le plus souvent borné à une épithète injurieuse. C'est vraiment un peu sommaire. Le livre ennuie. Les gros mots n'y peuvent rien. L'auteur épuise en vain les ressources de l'anatomie injurieuse. Il voudrait être truculent. Il donne bien la nausée, mais il reste fade.

Henry Bidou (°1873-1943).

De la guerre que Céline fait aux mots, il redonne bien l'incohérence qui est le trait majeur de toute guerre ! Et sans 14/18 pas de Voyage au bout de la Nuit ...

Henry Bidou emploie le terme juste : nausée, on sait quel sort Sartre lui fera ! La joliesse est ailleurs ...

En règle générale je trouve beaucoup plus éloquentes les réactions à chaud que les analyses distanciées. Les premières nous donnent la température de l'individu et de son époque, les secondes se veulent l'oeuvre d'intelligences supérieures, ce que sont rarement les critiques.
Tout le monde n'a pas les facultés analytiques de Paul Valéry ... ni cette facilité à nous intéresser à son narcissisme aigu !

On imagine Henry Bidou lecteur d'Anatole France, le courtois fils de libraire, le protégé de Mme Arman de Caillavet, deux personnages qui détestaient la musique et donc la petite musique future de Céline.
P.S : Vérifications faites Bidou a effectivement écrit plusieurs brochures sur France.
D'un côté France dans sa bibliothèque en chaussons et pelisses de prix, de l'autre Céline dépenaillé, errant avec son chat Bébert comme un fugitif entre France, Allemagne et Danemark. Ce n'est pas la même note ... ni le même accord littéraire !

Beaucoup de ceux qui se mêlent de jugements esthétiques critiquent le manque de naturel - comme Monteux au sujet de Mahler ou Bidou au sujet de Céline. L'art étant essentiellement un artifice - ou je ne sais comment alors nommer la chose - on aimerait savoir par quel enchantement tel ou tel canon esthétique serait plus naturel qu'un autre ?
Chacun son idée de la Nature ... la Nature elle se moque bien de ces entités métaphysique ou métalogique dont on voudrait la cerner. La Nature est une seconde habitude, la Culture est première !

C'est Oscar Wilde qui par quelques aphorismes célèbres a le mieux mis l'accent sur le paradoxe : la Nature imite l'Art !
Souvent c'est ce que l'art nous a habitué à voir ou entendre qui nous permet de voir réellement de nos yeux et d'entendre de nos oreilles.

Ma musique n'est pas une besogne de manoeuvre ; le métier n'y a pas de part, mais elle a coûté à mon coeur plus qu'on ne saurait imaginer, Robert Schumann.
La folie signe la véracité du dire ; la tête qui s'abîme dans le coeur.

Le Gaulois du lundi 8 mars 1880 :

CIRQUE D'HIVER : Les Scènes de Faust de Robert Schumann.

Schumann est, tout à la fois, un des plus raffinés musiciens du dix-neuvième siècle et l'une des figures les plus énigmatiques que présente l'histoire de l'art. Ce famélique d'infini, ce contemplateur sensuel, esclave de ses nerfs, nourri des imaginations compliquées de Jean-Paul, a des ambitions de novateur, des visions d'inspiré et des impuissances d'enfant malade. Il commence par déclarer que le vieil art est mort, qu'il faut s'affranchir des règles consacrées ; il proclame qu'il n'est rien que la musique ne puisse traduire, que le sentiment vaut par lui-même, indépendamment de toute forme ; il finit par s'adonner à corps perdu aux études de contre-point et par vouloir à tout prix devenir un savant.

Peu de compositeurs ont mis en circulation une abondance d'idées plus grande et plus exquise ; son flot se déverse indifféremment dans la symphonie, dans la cantate et dans le lied ; il s'essaye même à l'opéra. Mais son esthétique est nébuleuse, il n'a ni le sens des contrastes, ni le souffle puissant qui anime les œuvres de longue haleine. Robert Schumann se perd en élans sublimes, en aspirations irraisonnées. Ses lieds sont admirables ; ses partitions de longue haleine sont des composées de fragments sans cohésion. ll fait mille trouvailles, il ne crée jamais rien. Gounod lui empruntera la morbidesse de sa langue musicale ; nul ne saurait lui emprunter autre chose, car son idéal est trouble et c'est l'indéfini qu'il prend le plus souvent pour l'infini et pour lequel il s'enthousiasme.

C'est pourquoi je vous défie de trouver dans son bagage un seul ouvrage qui satisfasse pleinement le public ni les artistes. On ne réalise point des chefs-d'œuvre uniquement avec des élans enthousiastes et des intentions supérieures.
Le sentiment, dépourvu de logique, est une âme sans corps, et sa splendeur s'amoindrit.

Les Scènes de Faust, dont on exécutait, hier, la majeure partie chez M. Pasdeloup, sont marquées au coin de ces qualités et de ces défauts. Le plan manque. On ne sait exactement ce que le compositeur a voulu. Aucun homme n'était moins fait que Robert Schumann pour comprendre et pour interpréter les abstractions olympiennes et sans passion du Jupiter de Weimar. Si j'excepte le duo d'amour entre Faust et Marguerite, au début de la partition, et les rares passages qui ont rapport à cet épisode, je ne vois pas d'aliment lyrique de nature à soutenir le tempérament d'un musicien comme Schumam dans toutes les scènes qu'il a choisies. La scène de l'Eglise est belle, sans être pénétrante ; la mort de Faust n'émeut point, et l'œuvre entière est traitée en lieds pour soli ou choeurs.
Plusieurs de ces lieds sont vraiment inspirés ; mais, encore une fois, le poème se dérobe, le but de l'auteur n'apparaît pas.
On est souvent charmé ; on n'est pas une fois saisi aux entrailles. C'est du génie dépensé en vain.

Je ne dirai qu'un mot de l'orchestration : elle est lourde, sans couleur et sans effet, écrite par un pianiste et constamment sur la même portée. Les parties du quatuor se massent gauchement ; les cuivres et les bois doublent presque uniformément les parties principales ou plaquent brutalement des accords. Ça et là, une intention se dégage puis on retombe dans la grisaille épaisse. Schumann savait assez mal son métier de compositeur. Sa facture instrumentale a le décousu de sa pensée mélodique, mais elle n'en a pas les élégances et les suavités.

Parmi les chanteurs de M. Pasdeloup, Mlle Chevrier et MM. Piccaluga et Lamarche doivent être discernés. On connaît Mlle Chevrier, qui a déjà obtenu des succès à l'Opéra-Comique. On connaîtra bientôt le ténor Lamarche, dont la voix est fraîche et pure, et le baryton Piccaluga, qui phrase avec beaucoup de goût et sans affectation.

F...

La critique est facile mais l'art est difficile ! Le génie de Schumann tout incomplet qu'il fut, tout déséquilibré qu'il paraisse, n'en reste pas moins un des plus puissants de la musique. Et puis c'est oublier un peu vite le critique éminent qu'il fut et faire litière des qualités de divination qu'il eut dans sa carrière d'écrivain-journaliste.

Wagner avec toute la science musicale dont il disposait n'a jamais rien fait pour ses contemporains ! Il a superbement ignoré leur talent.

On peut regretter que Robert Schumann n'ait pas mis en musique Edgar Poe ; un auteur qui lui aurait au fond mieux convenu que Goethe.

Schumann est un musicien fiévreux alors que Goethe c'est Jupiter Olympien écrivant ...


Le président de la République vient d'inaugurer en grandes pompes le nouveau département des Arts de l'Islam au Musée du Louvre ; le problème c'est qu'il n'y pas d'art de l'Islam à proprement parler comme il peut y avoir un art chrétien qui se manifeste aussi bien dans les mosaïques de Ravenne que dans les fresques de Michel-Ange et de Raphaël au Vatican ou encore dans la sphère orthodoxe dans les multiples icônes qui trônent dans les églises de ce culte.
Il y a des arts décoratifs dans les pays musulmans mais ceci n'a rien à voir avec cela.
D'une part les représentations figurées sont interdites en Islam (et à fortiori les caricatures) et d'autre part il n'y a pas de récit de l'histoire sainte comme il y en a en Occident ; cette religion se veut essentiellement abstraite, morne et désertique comme les pays dont elle est issue : une religion minérale !

Il y a donc un immense malentendu entretenu par les érudits occidentaux qui veulent faire croire à un développement d'un art islamique dont personne n'avait jamais entendu parler avant qu'au XXème siècle les empires d'Occident veuillent absolument rattacher à leurs propres traditions culturelles - et cultuelles - ce qui n'avait rien à y faire !
On n'imagine pas un opéra traitant de la vie de Mahomet comme il peut y avoir des Passions du Christ !

D'une manière générale la pensée musulmane est d'une telle pauvreté qu'elle ne souffre aucun enrichissement par la vue, par le son ou par quelque autre sens que ce soit ! C'est une régression ad infinitum vers les limbes du premier âge, vers les balbutiements de l'esprit du nouveau-né !
L'efficacité de cette religion tient à cette régression savamment orchestrée, telle qu'elle se manifeste dans des gestes archaïsants, prière à genoux, incantations psamoldiées en choeur ou bien encore ivresse des derviches tourneurs facilitée par la prise de drogues comme le haschich.

C'est une religion qui est toute tendue vers l'abstraction et l'appauvrissement intellectuel ; ce serait la trahir que de vouloir la faire autre que ce qu'elle est.
La tentative maladroite des savants de toutes confessions et de tous poils d'occidentaliser ce culte est vouée à l'échec !
Il y a là un dysfonctionnement de la perception qui égare les meilleurs esprits.

L'Islam en tant que religion a sa beauté propre, une beauté accordée au désert dont elle vient et beaucoup d'érudits et voyageurs occidentaux ont été sensibles à cette sobriété de gestes, d'attitudes mais dans une société en mouvement perpétuel comme la nôtre, elle n'a pas sa place ; elle doit ou triompher ou périr, pour elle il n'y a pas de tierce parti.

On peut résumer la chose de manière simple : le christianisme tend vers l'enrichissement perpétuel, l'islam tend vers la pauvreté comme absolu. Sa figure complète c'est l'arabesque qui retourne à sa source.

Nota Bene : Il s'agit d'enrichissement intellectuel et du dénudement comme figure spirituelle. On s'étonne souvent qu'un milliard d'adeptes de la foi musulmane ait une production intellectuelle aussi réduite - livres, films, contribution au progrès des sciences - mais cela est conforme à la loi même du prophète. L'inquisition perpétuelle de cette religion est un reflux des mauvaises pensées dont on doit se laver afin d'être pur devant le juge suprême ; cela exclut évidemment le jeu de va et vient de la pensée libérée de son carcan collectif telle que la veut le christianisme.

Les amis et partisans de Renaud Camus : Microcosmos, le peuple des Innocents.
Pas même de quoi pendre un mahométan avec les boyaux du dernier des chrestiens.
Si j'étais l'avocat du susdit prévenu de crime de lèse-mahométisme, je lui ferais apprendre un texte par coeur qu'il proclamerait en guise d'introït devant le tribunal en agitant une marotte :
Moi Orélie-Renaud, roi de l'Innocencanie avons interdit notre royaume aux faces des Maures félons par juste décret de la Providence et avons promulgué cet acte en notre castel de Plieux et contresigné avec le secours de notre chambellan garde des sceaux ledit Bourjon, notre aimé secrétaire etc, etc.
Je pense que cela suffirait largement à renvoyer l'affaire avant que Dieu décide du sort des âmes pieuses de l'Innocencanie.
En tous cas j'aurais fait mon possible pour leur éviter le cimeterre de la justice en l'an 1433 de l'hégire ...


On comprend bien que pour les capitalistes la résignation des esprits religieux - qu'ils soient chrétiens ou plus encore musulmans et ce malgré leurs bouffées de violence - sera toujours préférable à l'affrontement avec des esprits avertis !

Voici un échange de courrier entre Proudhon (°1809-1865) et Alfred Darimon (°1817-1902) en avril 1858, sous le Second Empire, alors que Darimon son ancien secrétaire était devenu député au Corps législatif et que le dernier livre de Proudhon (L'Eglise et la Révolution) venait d'être saisi par la justice impériale (l'alliance du sabre et du goupillon).
Il illustre bien mon propos :

Le Figaro du mercredi 1/2/1882 :

« Paris, 30 avril 1858.

» Mon cher Proudhon,

» Permettez-moi de vous faire part du chagrin, mêlé de beaucoup d'autres sentiments, que j'ai éprouvé, en lisant ce matin dans le Moniteur l'entrefilet annonçant la saisie de votre nouvel ouvrage. Absorbé par les travaux de la fin de la session, j'ai à peine eu le temps, quelque bonne envie que j'en eusse, de parcourir vos trois volumes. Mais le peu que j'en ai lu m'a prouvé que vous aviez mis là toute votre vie intellectuelle, que c'était votre testament politique que vous aviez écrit. Un livre pareil ne se refait pas.
Je gémis pour notre pays, à qui il suffisait peut-être de la voix d'un honnête homme pour reprendre un peu d'élan moral, de la détermination à laquelle s'est arrêté le pouvoir. Comment n'a-t-il pas compris qu'il est plus facile de mener une nation chez laquelle le sentiment de la justice est profondément développé, qu'un pays auquel les ultramontains, coalisés avec les agioteurs, soufflent l'oubli de tous les principes conservateurs des sociétés humaines ? S'il se trouvait trois juges qui saisissent cette vérité si simple, votre cause serait triomphante.

» Mais se trouvera-t-il trois juges ?
» Votre ami tout dévoué, bien que désavoué,

» Alfred Darimon. »

« Mon cher Darimon,

» Je vous remercie de votre billet de ce matin ; il me prouve que toute espèce de lien n'est pas rompu entre nous.
» Je ne garde pour vous aucun ressentiment.

« Aucune pensée de mésestime n'est entrée en mon âme, et comme j'espère toujours vous rendre bon témoignage, mes bons offices, si, dans la position où je me trouve, il m'est permis de parler ainsi, ne vous feront jamais défaut.
» Malheureusement je crois, pour des raisons toutes particulières, qu'il convient que nous restions désormais séparés. J'ajouterai, pour être franc jusqu'au bout, que, si votre ligne politique, appuyée en dernier lieu par d'illustres exemples et par trente ou quarante mille électeurs, n'a rien de personnellement reprochable, si même vous avez pu croire que je vous avais fourni moi-même des raisons plausibles de suivre cette ligne, cependant je suis convaincu qu'on pouvait faire plus et mieux que ce qui a été fait, et qu'à ce point de vue encore, il importe que notre insolidarité soit formellement accusée.

» C'est triste : les idées et les sentiments unissent les hommes ; les circonstances et la diversité des points de vue qu'elles font naître les désunissent. Il faut en prendre notre parti, puisque sans cela nous ne serions pas libres.

» Adieu donc, et faites de votre côté contre l'ennemi commun ce que je ferai du mien.

Votre tout dévoué,

» P.-J. Proudhon. »

De la justice dans la révolution et dans l'église, tome 1, Garnier, 1858.

Bien entendu Darimon ne fit rien publiquement pour Proudhon ...

L'actuel prétendant républicain à la course à la Maison-Blanche, le mormon Mitt Romney, est un exemple presque caricatural du pire de l'esprit de lucre allié au pire de l'affectation de la foi !


Il ferait beau voir que nous perdions le sens de l'humour au contact de demeurés venus d'on ne sait quelle planète sauvage ...
Je veux bien laisser pousser ma barbe, porter une djellaba, faire cinq fois la prière par jour au café du coin, communier dans le vivreensemble avec joie et entrain, mais qu'on me passe mes petites moqueries bien innocentes sur le grand timonier Allah, sur l'amour immodéré que les Talibans ont pour les feux d'artifice et la passion des Africains pour les femmes recousues ... un peu comme nos starlettes du petit écran toujours entre deux rendez-vous chez le chirurgien esthétique !

Mon sens de l'hospitalité est si grand que je ne peux m'empêcher de rire à gorge déployée devant les ridicules us et coutumes des pays étrangers du moment qu'on me laisse me moquer de mes propres compatriotes tout autant.
La dignité du co-patriotisme est toute entière comprise dans la dignité de la satire.
C'est un boulot à plein temps d'être ridicule toute l'année ... certaines populations s'y exercent avec une assiduité sans pareille.

Par exemple aujourd'hui dimanche 23 septembre 2012, deux drames dans l'actualité :
Une chute au Népal, au moins 11 morts dont 6 Français.
Une chute dans les sondages, 2 morts tous deux Français : le président de la République et son Premier Ministre.

L'humour est la signature d'une culture partagée ; il est impossible de communiquer par le moyen de l'esprit humoristique si le référentiel culturel n'est pas le substrat commun des interlocuteurs. C'est la trace que laisse l'empreinte plus ou moins inconsciente de nos références qui permet ce dialogue au-dessus des normes.

Dans les cultures primitives on est toujours de plein-pied avec soi-même ... il n'y a donc pas de possibilité de recul et donc d'humour.


Toujours au sujet du sens de l'humour si particulier dans certains régimes, voici le jugement rendu contre Proudhon et reproduit dans le Journal des débats du 5/6/1858 (l'auteur dut quitter la France et partir en exil à Bruxelles pendant deux ans avant de bénéficier d'une amnistie impériale) :

Cours et Tribunaux.

TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS (6e chambre).

Présidence de M. Berthelin. – Audience du 2 juin.
Affaire Proudhon. Ecrits intitulés : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise et Pétition au Sénat. – Jugement.

Voici le texte du jugement rendu par le tribunal mercredi dernier :

– Le tribunal joint les deux instances comme étant complexes ;
» En ce qui touche l'ouvrage intitulé De la Justice dans la Révolution et dans l'Église ;

» Attendu qu'en matière religieuse chacun à le droit de librement exposer ses opinions et de discuter celles d'autrui, mais à la condition de respecter les lois qui ont posé les bornes d'une controverse licite ; que c'est le droit et le devoir de la justice de sévir quand la discussion, sortant des limites d'une sage modération, revêt le caractère de la violence et dégénère en délit ;

» Attendu que Proudhon se reconnaît auteur d'un ouvrage intitulé De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, nouveaux principes de philosophie pratique, ouvrage qu'il reconnaît avoir publié dans le courant de l'année 1858 ;

» Que dans l'ensemble de cet ouvrage, et notamment aux pages 252, 358, 438 et 451 du tome Ier ; 35, 59, 447 et 540 du tome IIe ; 187, 260, 299, 316 et 320 du tome IIIe, au cours de l'exposé de ses doctrines qu'il qualifie lui-même d'antithéistes, et qui tendent, suivant son expression, « à éliminer Dieu comme inutile », Proudhon ne craint pas en parlant, du Christ, de l'appeler « le fils putatif de Dieu », représente la religion comme « remplissant une mission immorale », écrit qu'elle est établie en dehors de la justice dont elle ne possède pas la notion ; que son troupeau « se compose exclusivement de riches » ; que les pauvres la quittent « parce qu'elle est pour eux une marâtre » ; qu'elle a dégradé l'homme et qu'elle corrompt les mœurs ; qu'il reproche à l'Eglise « d'abêtir la nation au lieu de l'instruire, de dépraver le travailleur, de pratiquer le mercantilisme, de faire argent de tout et de s'enrichir par la captation et l'escroquerie » ; qu'il la compare à la femme adultère qui a perdu le sentiment de son immoralité, lui dit que « son but, son paradis, est un brigandage et le Dieu qu'elle suit le démon » ; qu'enfin il lui annonce « qu'elle se fera jeter aux gémonies par l'indignation des sectes dissidentes »

« Qu'il poursuit de ses sarcasmes outrageans les pratiques et les prières de l'Eglise, notamment l'Oraison dominicale, qui, d'après l'interprétation qu'il impute à l'Eglise de ses termes, « serait un tissu d'idées niaises, contradictoires, immorales même et impies, un incompréhensible galimatias » ; Qu'il soutient que l'Eglise, « en entreprenant de réformer les amours, a dénaturé l'institution du mariage, désolé les cœurs et enflammé la luxure » ; qu'il prétend « qu'elle n'a pas distingué le mariage du concubinage, étant prête à tout bénir, pourvu qu'on demandera bénédiction » ; qu'il ajoute que depuis l'établissement du christianisme « l'adultère a perdu » sa gravité et s'est multiplié » ; qu'il affirme même que l'adultère, désigné par lui sous la dénomination la plus cynique, « est par l'Eglise devenu le corollaire du mariage, et qu'à ce titre il est d'institution catholique » qu'enfin il représente les ministres du culte « comme accoutumés à l'espionnage, ayant pour métier de trahir, et devenus les ennemis du genre humain » qu'il les signale « comme étant la cause du désordre des ménages, où ils apportent la désunion, l'adultère et l'inceste » ; qu'il s'étend sur ce qu'il appelle leur « paillardise sacrilège », et termine en affirmant « que les hontes du césarisme ont été égalées par celles de la théocratie » ;

« Attendu qu'en même temps, à la page 447 du tome II, Proudhon, déclarant nécessaire « la cérémonie solennelle du mariage civil », en proclamant inutile l'intervention du magistrat au point de vue de la morale et en se demandant si « la morale en amour, que n'ont pu définir et sauvegarder les mots de prostitution, de concubinage, de mariage, ne serait pas mieux assurée, comme le prétendent les communistes, par une liberté sans limites que par toutes les formalités légales » ;

» Attendu que ces coupables propositions, présentées dans les termes les plus violens et les plus injurieux, ont pour but et pour résultat de froisser de la façon la plus douloureuse les croyances religieuses dont la loi commande le respect ; qu'en les préconisant dans son livre, Proudhon a violé toutes les règles d'une controverse permise, et qu'il a au premier chef commis le délit d'outrage à la morale publique et religieuse ;

» Attendu qu'à la page 309 du tome III, à propos d'une femme condamnée pour bigamie, par la Cour d'assises, à deux ans de prison, le prévenu Proudhon s'efforce de justifier cette femme en niant que le fait qu'elle a commis soit un crime, et proclame qu'en dépit de l'Eglise et de la loi, cette femme est innocente et digne de respect ;

» Qu'il est évident que dans ce passage Proudhon a fait l'apologie d'un fait qualifié crime par la loi pénale et commis le délit que réprime le décret du 29 juillet 1849 ;

» Attendu qu'aux pages 519, 523 et 529 du tome II il commet les attaques les plus flagrantes contre le respect dû aux lois ; qu'en effet il ne craint pas d'écrire « que la société n'a pas le droit de punir le coupable », soutient que l'assassin devant ses juges peut leur dire qu'il « rejette leur Code parce qu'il ne croit pas en leur droit et en leur société dans laquelle il n'a pas reçu sa part » ; qu'il « n'admet pas l'existence d'un lien juridique entre les hommes, qu'ils n'ont pas le droit de le juger, que s'il a tué un homme, c'est qu'il était en guerre avec lui ; que contre lui on ne peut user que de la force, et qu'il la méprise autant que le châtiment et la justice » ; que Proudhon enfin fait la critique « du Code pénal, de ses catégories de délits et de crimes, de sa division des peines en afflictives et infamantes », division qui, selon lui, « fait aller le législateur et le juge de pair avec les scélérats qu'ils poursuivent », et proclame ce qu'il appelle « l'épouvantable arbitraire avec lequel on distribue et on applique les peines », et qu'il termine en disant « que tel condamné à mort a fait preuve, dans la perpétration de son crime, de plus de sens moral que ses juges n'en ont montré dans sa condamnation »;
» Attendu que s'efforçant, aux pages 285, 309 et 445 du tome Ier de son livre, aux pages 268 du tome IIe, et 14 du tome IIIe, de semer la désunion entre les classes de la société, Proudhon prétend que « les patrons s'entendent ; que les entrepreneurs se coalisent ; que les Compagnies se fusionnent, que les quinze mille propriétaires des trente mille maisons de Paris qui servent à loger un million d'hommes rançonnent et grèvent le travail, affament les ouvriers ; que la société gémit sous un régime de privilége et d'accaparement où tout est arrangé pour l'inégalité ; qu'il compare l'ouvrier au serf du moyen-âge, attaché à la glèbe, et affirme que si les ouvriers se mettent en grève, seul moyen qu'ils aient de faire admettre leurs réclamations, ils sont transportés sans pitié, voués aux fièvres de Cayenne et de Lambessa » ; qu'il prétend « que l'armée est une église affranchie de tout droit et de tout devoir humain, dont la morale se résume dans ce mot la consigne, dont la consigne est l'ordre de son chef et dont l'intelligence est au bout de sa baïonnette » ;

» Que plus loin il signale au mépris public l'armée qui est la patrie de l'honneur, en disant qu'elle est le foyer de la trahison et de la lâcheté, et qu'il finit par proclamer « qu'en présence de cette organisation sociale où tout est faux, rien ne peut retenir l'insurrection, puisque le travailleur hait celui qui l'exploite » ;

» Que dans ces passages, Proudhon évidemment a cherché à troubler la paix publique en excitant le mépris et la haine des citoyens les uns contre les autres.

» Attendu enfin que dans les pages 250 et 450 du tome Ier de son livre, Proudhon a de mauvaise foi publié de fausses nouvelles ; qu'en effet, il publie, et ce contrairement à la vérité, ainsi qu'il l'a reconnu à l'audience, que « sous l'inspiration du clergé s'accomplit une épuration générale auprès de laquelle cette épuration de Robespierre ne serait qu'un jeu, et qu'il a été dressé des listes pour une première fournée de 40,000 individus qui seraient, selon son expression, « les plus insalubres de l'Europe » qu'enfin il représente comme ayant négligé « en Crimée les malades qui ne se confessaient pas, les Sœurs de charité », qui en réalité ont été, dans la dernière guerre, la providence du soldat, quelles que fussent sa croyance ou sa nationalité ;

» Attendu, quant à l'application du décret du 17 février 1852, que les termes de ce décret sont généraux, qu'ils punissent toute publication de faits faux, sans imposer cette condition que le fait soit présenté comme actuel au moment de la publicalion ; que le législateur n'a pu vouloir distinguer entre le cas où le fait publié venait de se passer et celui où un certain laps de temps s'est écoulé depuis que ce fait se serait produit, puisque dans l'un et dans l'autre cas est égal le danger que veut conjurer le décret, et qui est la conséquence de la propagation de la nouvelle fausse ; que le législateur s'est préoccupé surtout du caractère nuisible de la nouvelle que d'ailleurs, dans l'espèce, le premier fait faux livré à la publicité devait inquiéter le public non seulement pour le moment, mais pour l'avenir ; Que Proudhon est donc convaincu d'avoir commis les délits prévus et punis par l'article 8 de la loi du 17 mai 1819, 7 du décret du 11 août 1848, 3 de la loi du 27 juillet 1849 et 15 du décret du 17 février 1852 ;

» Attendu que Bourdier, imprimeur, et Garnier, éditeur, ont fourni à Proudhon les moyens de commettre les délits ci-dessus établis ; que leurs devoirs d'imprimeur et d'éditeur et les intérêts de leur responsabilité leur imposaient l'obligation de lire et apprécier le livre à publier, obligation d'autant plus stricte qu'il s'agissait de l'oeuvre nouvelle d'un auteur déjà frappé d'une peine sévère pour délit de presse ; que la lecture de l'oeuvre leur a démontré sa criminalité, et que c'est sciemment qu'ils ont participé aux délits relevés à la charge de Proudhon qu'ils sont donc ses complices ;

En ce qui touche l'écrit intitulé Pétition au Sénat ;

» Attendu que Proudhon s'en reconnaît l'auteur ; attendu qu'il l'a publié, et que par suite il l'a soumis aux dispositions législatives qui régissent la presse ;
» Attendu que dans cette brochure il reproduit des attaques contre la religion en les résumant et les précisant ; qu'en effet, il persiste à représenter la religion comme extra-constitutionnelle, dépourvue d'idées juridiques, n'ayant aucune doctrine morale, et ne sachant rien du mariage ni de la famille, et articule que le maintien de la religion compromettait aux yeux de la nation le gouvernement qui la tolérerait » ; Qu'il a donc, dans cet écrit, cornmis le délit d'outrages à la morale publique et religieuse ;

» A l'égard de Bry, attendu que sciemment il s'est rendu complice du délit relevé à la charge de Proudhon, en imprimant une brochure qu'il savait, selon son aveu, être le corrollaire d'un livre déjà saisi par la justice ;

» Que Bry est en outre convaincu de n'avoir pas fait, à l'égard dudit écrit, le dépôt au parquet, prescrit par la loi du 27 juillet 1849 ;
» Quant au surplus des délits imputés aux prévenus, attendu que ces délits ne sont pas suffisamment établis, renvoie de ces chefs lesdits prévenus ;
Mais à l'égard des délits constatés vis-à-vis de Proudhon,

» Attendu qu'en cas de conviction de plusieurs délits, la peine la plus grave doit être appliquée ;
» Vu l'article 7 du décret du 11 août 1848, lequel article édicte la peine la plus grave ;

» A l'égard de Garnier, de Bourdier et de Bry,
» Vu l'article ci-dessus visé et les articles 59 et 60 du Code pénal,

» Attendu que Proudhon est en récidive comme ayant été condamné à plus d'une année d'emprisonnement pour délit de presse ;

» Vu l'article 58 du Code pénal ;
» Vu néanmoins l'article 463 qui est applicable, en matière de presse, aux termes du décret du 11 août 1848 ;
» Vu les circonstances atténuantes ;
» Vu en outre, à l'égard de Bry, l'article 7 de la loi du 27 juillet 1849 ;

» Et attendu qu'en cas de conviction de contravention et de délits, le cumul des peines peut exister,
» Condamne Proudhon à trois ans de prison et 4,000 fr. d'amende,
» Garnier, à un mois, 1,000 fr. d'amende ;
» Bourdier, à quinze jours, 1,000 fr. d'amende ;
« Bry, à quinze jours, 100 fr. d'amende ;
» Condamne en outre Bry à 100 fr d'amende, pour la contravention ;

» Fixe la durée de la contrainte par corps à l'égard de Proudhon à deux années, et à l'égard de chacun des autres prévenus à une année ;

» Vu enfin l'art. 26 de la loi du 26 mai 1819, ordonne la suppression des deux ouvrages condamnés et ordonne la destruction des exemplaires saisis et à saisir ;

» Condamne les prévenus aux frais. »

On a l'impression d'entendre Richelieu par la voix de ce tribunal : Donnez-moi trois lignes de la main d'un homme et je me fais fort de le faire condamner !

En France il est loisible de dire publiquement :
- Merde à Allah !
- Merde à Jésus !
- Merde à Yawhé !
Ou les trois en même temps mais il est devenu interdit de dire depuis quelques années :
- Merde à la Shoah !
Il s'agit donc d'un nouveau blasphème tout juste introduit dans les moeurs par le biais d'une loi d'exception.
Est-ce que cette loi peut durer ? C'est peu probable : elle est trop contraire à tous nos principes ; instituer comme une vache sacrée le culte de la Shoah est d'un tel ridicule que ce culte ne saurait se perpétuer ad vitam aeternam. Cette loi sombrera dans l'oubli ou dans le discrédit dès qu'on s'avisera de s'en moquer avec un peu d'esprit.

Qui pourrait interdire à un anarchiste de clamer :
- Merde à la République, à tous les républicains et au président de la République !
Personne à moins de parjurer la liberté politique qui est le bien commun justement de nos institutions républicaines.

Est-ce qu'on a le droit de louer le Massacre des Innocents en France ? Eh bien, oui ! Il est permis de se renverser d'extase en écoutant le récit de la Saint-Barthélémy, d'être ravi au spectacle de Custer massacrant joyeusement les Indiens et ainsi de suite ... c'est cela ou le totalitarisme de la vérité révélée ! L'Histoire est pleine de bruits et de fureur, il faut en prendre son parti ... en bon chrétien ! Ce n'est pas un village Potemkine peint en rose pour touristes reconnaissants.

La devise de la France ce n'est pas : Vérité, Egalité, Fraternité ; ce n'est pas non plus Moralité, Egalité, Fraternité ; parce que la liberté de l'esprit est plus précieuse que toute vérité et que toute moralité imposée.


Leur superficialité est le signe de leur intégration ... c'est ce qu'on demande aux gens qui occupent le devant de la scène ! Investir le plus de surface et le moins possible de profondeur ...

Les Féroces sont de retour : Bonnet d'âne de Jean-Paul Brighelli.
Il faudrait appeler cela "Le dernier cri de l'enseignant".

Le médecin légiste Ambroise Tardieu (°1818-1879) a été le grand spécialiste de la dépravation sexuelle au XIXème siècle ; il mêle dans cette catégorie des crimes réels, des délits mineurs et des passions légitimes qui n'ont rien de coupable.
Etude médico-légale sur les Attentats aux Moeurs par Ambroise Tardieu, 1867, chez Baillière, 5ème édition.
La première édition de ce livre consacré à l'amour antiphysique et autres joyeusetés remonte à 1857 ... il a influencé toute une littérature sur le sujet.

La prégnance de ce genre de classification a été très grande jusque y compris dans les esprits forts. On en retrouve les traces dans les conversations qu'on peut avoir avec des universitaires d'aujourd'hui - même et surtout dans les disciplines les plus ordonnées comme les mathématiques. On a l'impression que plus un homme est porté vers la rigueur intellectuelle, plus il adopte une langue rigide et plus les classifications morales qu'il épouse sous la pression de la communauté sont puissantes sur lui.

De quoi le référendum est-il le nom ? Excellente question que je me félicite de me poser ...
Les esprits rebelles veulent que le référendum nie la réalité, les esprits conformes veulent que le référendum applaudisse le temps présent comme accomplissement définitif.
Les esprits vifs y voient un instantané de l'impatience contemporaine ; toutes les réponses sont le fait des égocentriques qui voudraient que le référendum clame : Moi, Moi, Moi !

Pour dire le vrai, il faudrait commencer en France par faire un référendum sur le référendum : un méta-référendum !


Au XIXème siècle chaque ville de France avait son propre horaire ; Brest retardait de 22 minutes sur Paris qui lui-même était devancé de 27 minutes par Nice. Imaginez le casse-tête pour les horaires de train ou les dépêches télégraphiques !
En 1848, la Grande Bretagne unifia son fuseau horaire en l'alignant sur celui de Greenwich, les Etats-Unis firent de même en 1880 en divisant leur pays-continent en 4 fuseaux (6 en comptant l'Alaska et Hawaï), la France suivit avec retard.
Il en est de même pour le mariage homosexuel : il sert à unifier les conditions des genres et des sexes, des appariements volontaires entre individus qui souhaitent fonder une famille durable.

On pourrait en tirer une loi forte concernant le genre humain.
Pour subsister une société a besoin de conventions qui unifient et simplifient l'ordre naturel ; elle a besoin de ce codage abstrait qui permet à chacun de se repérer dans un fouillis inextricable : celui de la nature vivante au bout de trois milliards d'années d'évolution. L'homme se construit aussi contre la nature telle quelle ; il suffira de se rappeler que ces conventions sont à tout moment révisables. Les données du réel s'élaborent en vase clos après enquête.


Faire juger l'histoire par les tribunaux est d'une stupidité sans nom et conduit aux pires vilenies le plus sûrement du monde.
La preuve ? Le cas de Robert Hébras, un des deux seuls survivants du massacre d'Oradour-sur-Glane qui vient d'être condamné par la cour d'appel de Colmar à 10000 euros d'amende pour avoir diffamé la mémoire des criminels de guerre auteurs de cette tuerie sans nom ! Son crime : avoir dit que parmi eux il y avait des Alsaciens - comme il y avait des Allemands qui commandaient cette division SS, Das Reich, qui remontait vers la Normandie en ce mois de juin 44.
S'il y avait un président de la République pourvu d'une quelconque autorité non seulement il prendrait à sa charge les frais de justice du malheureux Hébras qui quelques jours après recevait la plus haute distinction allemande, l'ordre du mérite, mais encore il dissoudrait la cour d'appel de Colmar et renverrait dans leurs foyers les immondes protecteurs de la mémoire de criminels de guerre nazis.

Une véritable tache, une véritable honte pour la Vème République qui renoue avec la faiblesse de la IVème République incapable de faire condamner en temps et heure les criminels que l'on connaissait !

Du temps du général, jamais les magistrats n'auraient osé défier l'autorité du président de la République et jeter ainsi le discrédit sur la justice française.

En France, la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 punit l'apologie des « crimes et délits, des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité ou des crimes et délits d'intelligence avec l'ennemi ».
Clairement le jugement de la cour d'appel de Colmar est une apologie des crimes de guerre nazis ; rien que pour ce seul titre les magistrats qui ont concouru à ce jugement devraient être inculpés.

Il y a une autre leçon à tirer de cette affaire : quand le pouvoir central s'absente, des pouvoirs locaux émergent qui entendent le droit à leur manière et interprètent les lois dans le seul intérêt des populations concernées.

Nous sommes pessimistes parce que nous sommes vivants ...

L'acutalité se bouscule au portillon ; il est dommage qu'à cause des compressions de personnels dans la noble profession journalistique nous n'ayons plus que des grouillots pour la traiter ...

La France est femme ...
La France a triomphé dans tant de domaines qu'il lui arrive dans des accès de coquetterie très féminins de se repentir de tous ses succès ! L'important étant que son repentir soit fait publiquement pour mieux rougir sous les applaudissements renouvelés. Comme les très belles femmes elle aime se faire pardonner ses supériorités naturelles.

La Science ne sait répondre qu'à des questions simples et bien posées.
Or nous dire les O.G.M sont bien - ou mal - c'est avoir le souhait que la Pythie nous annonce clairement l'avenir.


La Messe de l'Homme Armé d'Antoine Busnois (°1430-1492) est très explicite ; elle nous demande en préambule : Doibt-on doubter ? Puis elle rappelle qu'on a fait partout crier que chascun se viengne armer.

Pourquoi devrait-on soutenir une religion liberticide que nos ancêtres ont combattu équipés d'un haubregon de fer ? Un porte-voix fera l'affaire puisque notre époque est aux porte-voix de tous styles à Poitiers comme ailleurs !

Comme vous le savez Cavour qui fut le premier chef de gouvernement italien fut excommunié par le pape et le prêtre qui le communia à l'heure de sa mort le fut lui aussi !
Toujours est-il qu'entendre les grands pontifes médiatico-politiques fulminer contre les jeunesses parties à l'assaut de la dite mosquée de Poitiers a quelque chose de réjouissant quand on songe à ces hauts faits du passé de l'Europe !


Au XVIIème siècle, l'Eglise reprochait à Galilée de faire des prédictions justes mais non conformes au dogme ; aujourd'hui autre temps mais même lieu, la justice italienne reproche aux géologues d'être incapables de faire des prédictions alors que le dogme oblige au principe de précaution !

Tout ceci laisse bien augurer des facultés inouies de la bêtise humaine qui se renouvelle de siècle en siècle à la mesure de la crédulité publique.

Dans les temps anciens, il y avait un principe d'ignorance, tout ce qui n'était pas contenu dans la Bible et les Saintes écritures devait être ignoré : c'était le tabou social, le péché !
Aujourd'hui on inscrit le principe de connaissance dans la constitution de l'humanité ; la toute-puissance se déplace de Dieu à l'homme ... autre forme de sottise !
Qu'est-ce que le Tout ? Une fiction, une empreinte de l'imagination.


Il faudrait fonder un parti de la liberté en France qui redorerait les valeurs qui ont illuminé notre pays et qui ont fécondé l'Europe telle que nous la connaissons et qui risque de se dissoudre dans la négation des principes auquel nous sommes tous attachés.

Le risque ? Nier l'Europe au nom d'un byzantinisme qui échoue systématiquement et passe à côté de l'essentiel à dessein.

Je n'ai rien contre la révolution - sinon je serais contre la révolution industrielle par exemple - mais il suffit de savoir qu'après la révolution, il y a toujours l'évolution ; si on élude cette tendance naturelle des choses - au nom de ce que vous voulez, écologisme, universalisme abstrait des droits de l'homme indéfini, enfin tout totalitarisme spirituel qui ne touche jamais terre et s'envole dans les nuées - on tombe dans l'involution.


Le règne des mass-médias s'achève-t-il ? On peut le craindre et l'espérer en même temps !

La République française n'est pas une république franc-maçonne universaliste mais une république où la citoyenneté est une et indivisible. Cette citoyenneté donne des droits civils et s'incarne en un état politique dont le projet européen est une excroissance naturelle justifiée par une histoire, une culture et une géographie communes.


M. Fillon n'aime pas les pédés et moi je n'aime pas les grenouilles de bénitiers ...
Il paraît que s'il devient président de la République - un jour lointain, le plus lointain possible à Dieu ne plaise - il démariera les homosexuels. Comment fera-t-il ? Traînera-t-il de force les bougres et les bougresses menottes aux poignets jusque dans les mairies pour leur faire passer l'envie de s'accoupler devant le livre de la loi ?
Ce sera un curieux spectacle et après les mariés de l'An II, ces mariages républicains forcés, une bien charmante cérémonie que ces divorces express !

L'Islam est un éteignoir pour l'intelligence et pour la morale, qui le nierait ? Mais il arrive que le Christianisme le soit aussi ..

L'oeil de Dati était dans la tombe et regardait Fillon ... c'était juste une plaisanterie hugolienne !


Roland de la Poype : trop Français, trop Auvergnat !
N'arrive pas à la cheville de Richard Descoings et Jean-Luc Delarue : les voici les vrais héros du contemporain.

Non seulement ce garçon fut un héros volant à vingt ans - servi par la chance des débutants - mais encore il eut le toupet de réussir sa vie sans vice d'aucune sorte ! Décidément à notre époque d'anti-héros c'est pousser la démonstration un peu loin.

Que voulez-vous qu'un journaliste du XXIème siècle fasse donc d'une telle enluminure ? Un grand journal - à l'heure du numérique qui plus est - ce n'est pas un livre d'heures quand même ...

Le Petit Prince, le Petit Prince ... ça va bien parce qu'il meurt tout jeune et que Saint-Exupéry n'a pas insisté pour connaître l'après-guerre mais s'il finit centenaire !


« Je maintiendrai » comme disait Guillaume d'Orange.
Alors que les flots de haine déferlent, je soutiens l'étendard et la devise de la maison des homosexuels. Patiemment, je cristallise ma pensée - pensée amoureuse aurait dit Stendhal - et sous bénéfice d'inventaire, j'invente une autre façon d'être au monde.

Politique sans doute et au-delà de toute politique sans conteste !


Les voyages forment la jeunesse ... ils forment aussi un jeune président !

Je crois qu'il est de la nature même de la politique d'être toujours en retard sur l'économique.

Pour qu'il y ait décision politique, il faut qu'il y ait cristallisation d'une pensée légale, or le droit au bonheur immédiat va toujours plus vite dans sa prise de décision économique que la conscience politique d'un changement notable qui affecte les structures mêmes de la stabilité sociale.

Le bonheur se vole, la pensée se construit.


Riposte laïque organise le samedi 10 novembre 2012 dès 14h une marche à Paris entre la place Denfert-Rochereau et la place d'Italie contre le fascisme islamiste (elle aurait pu faire un petit détour par la place de l'Île de Sein dont les marins-pêcheurs rejoignirent tout d'un seul bloc De Gaulle à Londres en juin 40, le symbole aurait été fort juste avant le rassemblement du dimanche soir 11 novembre place de l'Etoile en souvenir des jeunes étudiants de 1940).

Tout ceci est bel et bon ! Mais si le Fascisme est une doctrine politique totalitaire issue de multiples courants politiques qui irriguent tout le XIXème siècle européen et se concrétisent au début du XXème siècle par des régimes militaires un peu partout en Europe - voire même sur d'autres continents comme l'Amérique du Sud - l'Islam est aussi une doctrine totalitaire dont le dogme n'a rien à envier en matière de rigidité et d'incompréhension du monde mais qui n'a aucun point commun de fait avec les traditions intellectuelles et politiques occidentales ; elle n'a certes pas à se forcer beaucoup pour mettre une chappe de plomb sur les consciences mais elle est d'une nature toute autre puisque son credo est d'essence métaphysique alors que le Fascisme est un matérialisme historique.
Mélanger les deux notions me paraît hasardeux ; cela semblerait laisser croire qu'il est possible d'occidentaliser l'Islam comme certains courants de pensée veulent s'y aventurer. A-t-on jamais vu l'Islam renoncer à ses dogmes fondamentaux ?


Je vais devoir faire une cure d'optimisme accélérée car visiblement la morosité ambiante déteint sur les lettres et les arts ! Même la pensée devient grise et robotisée ...

L'Occident a eu tendance à perdre ce parfum de légèreté qui était la touche proprement française à mesure que la France était une nation qui s'internationalisait et souffrait d'une déperdition de sens national.

La galanterie française devient sombre calcul, la pensée politique française un animalcule sorti d'une éprouvette ...

Le plomb remplace l'or - mal à propos.
L'esprit de l'escalier règne au lieu de l'esprit tout court !

Il existait à Paris - condensé de l'esprit du monde - un journal qui se nommait Gil Blas et dont la devise était portée en épigraphe :
Amuser les gens qui passent, leur plaire aujourd'hui et recommencer le lendemain. Jules Janin, préface de Gil Blas.
Addio del passato ... non ! cela c'est le mélodrame romantique ! Foin des grandes envolées lyriques et des gestes mourants de la Traviata ! Même si elle n'est jamais que la fameuse Dame aux camélias des Boulevards parisiens.

Le Gil Blas du vendredi 26 novembre 1880 :

LA VENTE BRESSANT

Et d'abord, démolissons dans ses fondations mêmes la légende qu'on est en train d'édifier sur les ruines de cette grande personnalité artistique. On nous présente, en effet, depuis quelques jours, M. Bressant comme un homme accablé de toutes les misères humaines. De sorte que l'on n'entrait hier, dans la salle n° 3, qu'en marchant tout doucement, qu'en retenant sa respiration, et qu'on osait à peine y échanger, tout bas, ses impressions intimes. On aurait dit une chambre mortuaire.

Que diable ! Bressant est vivant, il n'a point perdu sa gaieté, il est plus spirituel et plus charmant que jamais dans ses causeries avec les rares amis qu'il veut bien recevoir. D'un autre côté, il possède une dizaine de mille livres de rente, ce qui est peut-être la misère, mais une misère relative dont se contenteraient beaucoup d'entre nous.

Certes, avoir été Lauzun, avoir été Richelieu, et en être réduit à ne plus quitter son fauteuil, c'est fort triste. Mais comptez-vous pour rien ce monde de brillants souvenirs qui s'agite autour du malade et lui chante éternellement la chanson du passé ? Allez, plus d'un songera, en présence de ce vaincu, aux beaux vers de Musset à Ulric Guttinger :

Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme,
Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux !


Ceci dit, il faut bien avouer que rien n'est lugubre comme cette salle de l'hôtel Drouot, où les tableaux aimés se serrent les uns contre les autres, couvrant à peine deux pans de ces murs tendus de rouge lie-de-vin, de ces murs devant lesquels se dénouent tant de drames inconnus ! Voici la petite collection des natures mortes de Bonvin : ici, un plateau d'huîtres dont la note grise s'harmonise finement avec la blancheur d'une nappe aux larges plis. A côté, une tranche de viande crue, aux tons exquis, d'une exécution qui rappelle la manière magistrale d'un Chardin ou d'un Rembrandt... De Bonvin encore, cette petite Femme à la Fontaine, qui est une merveille de dessin et de coloris.

Mais silence ! le moment est venu.

M. Pillet a levé son marteau... La parole est au plus offrant !
Dans cette foule d'admirateurs qui sont venus rendre à la gloire de Bressant cet hommage plus ou moins désintéressé, nous remarquons Mmes Doche, Worms, MM. Hébrard, Mounet-Sully, docteur Fauvel, Brizard, Edouard Renaud, Roger Ballu, et une foule d'artistes des divers théâtres.

On vend d'abord les tableaux :
La Femme à la fontaine atteint le chiffre de 1,920 fr. ; la Servante bretonne est adjugée à 1,620 fr. ; le Pot au feu, à 1,005 fr. ; le Déjeuner, à 2,000 fr. ; les Huîtres, à 750 fr.

Un paysage de Daubigny est vendu 1,000 francs.
Deux petits dessins de Meissonier, larges comme deux cartes de visite, sont vivement disputés. Ils montent l'un à 600 fr., l'autre à 800 fr.

Une aquarelle d'Eugène Giraud, représentant Bressant dans je ne sais plus quel rôle, est pieusement recueillie au prix de 280 fr. par M. Brizard, vieil ami de l'illustre comédien.

Bref, cette première vacation produit un total de 25,962 francs.

On a repris, deux heures après, la vente des livres.

Une vrai bibliothèque d'artiste ! A côté d'un Molière superbe, non loin d'un Lamartine bien relié, on y voyait une Sainte Bible appuyée sur un exemplaire des Contes de Boccace...

La vente des livres de Bressant a produit la somme de 3,180 francs.

Aujourd'hui, jeudi, continuation des enchères : on adjugera les meubles et objets d'art.

M. Bressant n'a pas d'histoire, a-t-on dit, et c'est pour cela qu'il a été constamment heureux. En effet, les rares mésaventures dont le brillant comédien a pu avoir à souffrir sont du domaine de la vie privée, et jamais ses biographes n'ont cherché à les connaître.

On sait seulement que son retour de Pétersbourg a été une sorte de « retraite de Russie », qu'on a attribuée à quelque boyard jaloux — lequel avait probablement de sérieux motifs pour éloigner son rival ! Mais tout s'est passé sans bruit, et l'heureux comédien nous est revenu sans qu'un Kremlin quelconque ait été incendié sur son passage... Les cœurs seuls avaient été l'objet d'une conflagration universelle !

Tout le monde sait que Bressant, après avoir débuté comme petit clerc dans une étude de notaire (ou d'avoué, on n'est pas d'accord sur ce détail insignifiant), débuta bientôt aux Variétés. Là, il épousa, à dix-neuf ans, la fille de l'entrepreneur de succès. C'est de ce premier mariage que naquit Mlle Alice Bressant, depuis, tour à tour, femme de lettres, actrice et princesse, tellement occupée par ces fonctions multiples qu'elle n'a jamais trouvé une heure pour être la fille de son père. Si Bressant est à plaindre, c'est certainement à l'égard de cette ingratitude, la plus triste de toutes.

A-t-on dit que Bressant est d'une force admirable aux dominos ?

Quelques hommes de 1830 avaient fondé une société dite des Dominotiers, parmi lesquels MM. Jousserandot, l'avocat, Alphonse Karr, Edouard Renaud, l'architecte, Jules Gérard, le tueur de lions, Dantan, le sculpteur, Samuel Berthoud, le savant, et enfin Bressant, mais ce dernier, malheureusement, ne fut jamais que membre libre du cercle. Je dis « malheureusement », car Dantan fit la charge de tous les Dominotiers et Jousserandot écrivit une pièce de vers au-dessous de tous ces portraits. Or, Bressant seul échappa à la verve de ses deux célèbres confrères !

Cela n'empêchait pas le charmant sociétaire de la Comédie-Française d'accompagner les dominotiers dans les excursions qu'ils faisaient tous les étés à Baden-Baden.

Nous avons entendu raconter, à ce propos, par M. Renaud, un des rares survivants des Dominotiers, l'anecdote suivante :

Un jour, en pleine avenue de Lichtental (c'était en 1869), quatre dominotiers faisaient leur partie, attablés en face d'un magasin de bijouterie qui doit exister encore. MM. Bressant et Renaud avaient pour adversaires MM. Dantan et Winger.

La foule faisait cercle autour des joueurs.

A un mauvais coup de Bressant, son partenaire s'exclama :
— Mon cher Bressant, tu viens de jouer comme une huître !

Colère de Bressant, qui ne voulait pas en convenir.

Tout à coup un spectateur, placé derrière Bressant, lui dit :
— Je crois, en effet, que vous avez fait une faute.

Les dominotiers, furieux de voir cet intrus se mêler à leur jeu, allaient lui faire un mauvais parti, quand Bressant, s'étant retourné, s'écria :

— Ah ! sire, si vous me condamnez, je n'ai plus qu'à me taire.

L'intrus n'était autre que le roi Guillaume de Prusse, aujourd'hui empereur d'Allemagne, et, lui aussi, excellent dominotier.

Un mot, et je termine :
Dams sa carrière dramatique, Bressant a créé ou repris 271 rôles !
Croyez-vous que le petit clerc de notaire en ait jamais copié autant ?

Firmin Javel.

Mon coeur est français mais mon cul est international disait je ne sais plus quelle Miss de la scène à qui l'on reprochait d'un peu trop bien accueillir les vainqueurs en bottes et éperons ; l'esprit français ne s'exporte jamais mieux que dans sa langue d'origine avec ce rien d'insolence qui le désigne à l'admiration internationale.


Nouvelles Regnault.

Jean-Noël Driout décédé à Vichy, Allier le 19 octobre 2012 à 84 ans, annonce publiée le 25 octobre 2012 dans La Montagne et le 27/10/2012 dans Le Figaro.
Cérémonie religieuse le lundi 29 octobre 2012, à 15 heures, en l'église de Seuillet (Allier), suivie de l'inhumation dans le caveau de famille, au cimetière de Seuillet.

Nicole Regnault de Beaucaron morte le 11/8/2012 à 95 ans à Saint-Vincent sur Graon (85540, Vendée) au château de La Bijoire, publié le 14/8/2012, épouse de Guy Le Roux de Bretagne (Le Figaro du 14/8/2012 et 15/9/2012).

Comte Regnault de Beaucaron, annonce publiée dans Le Figaro du 12/5/2012.
Il doit s'agir de René Marc Regnault de Beaucaron, né en janvier 1926 et donc âgé de 86 ans, docteur en droit, vice-directeur de l'Etoile, chevalier de l'Ordre national du mérite, chevalier du Mérite agricole, chevalier du Tastevin.

Jean-Noël était le dernier enfant survivant de Georges Driout et Jeanine Regnault ; né le Noël 1928 à Clermont-Ferrand, il fut notaire à Dompierre-sur-Besbre de 1956 à 1996. Il fut aussi mon parrain en l'église de Lorris dans le Loiret le 15/4/1963 puisque je suis né à Saint-Benoît-sur-Loire le 26 mars 1963.

Pour la petite histoire Guy Le Roux de Bretagne, qui est aujourd'hui centenaire, épousa sa femme par procuration en 1941 alors qu'il était prisonnier de guerre dans un Oflag !


En janvier 1983 je participais à la manifestation visant à obtenir une dérogation d'émission pour Fréquence Gaie, la radio des homosexuels, et ce soir, dimanche 11 novembre 2012 presque trente ans après, j'étais au rassemblement de l'Action Française devant la plaque commémorant le 11 novembre 1940 ! Comme j'ai des idées philosophiquement larges, je ne me suis pas formalisé d'être au milieu d'homophobes notoires.

En fait j'ai participé aux deux manifestations de soutien à la radio des gays, les 22 juillet 1982 et 22 janvier 1983. J'avais pris contact avec le conseiller d'Etat André Holleaux - ancien de la 1ère armée française comme mon père - qui était le président de la Haute Autorité chargé d'attribuer les fréquences et qui m'avait assuré de son soutien.


Face à l'absence de croissance dans les années prochaines nous aurons droit aux cinq phases traditionnelles : le Déni, la Colère, le Marchandage, la Dépression, l'Acceptation.
Aussi bien le corps politique en particulier que la population générale passera par-là pour faire son deuil de la mythologie de la croissance infinie ; celle du tout pour tous tout de suite ...

La Mort n'est pas plus cruelle que l'envol des illusions ; et l'esprit philosophique est certainement le moins répandu qui soit.

Le Temps se déchiquette et c'est le corpus même de l'histoire du Monde que chacun se raconte qui vient à manquer !


Jacques le fataliste et son maître ; n'y eut-il plus de maître, ni de valet au monde que la satire de Diderot resterait vivace comme à son premier jour !
Privilège que nous veux-tu ? Privilège du génie ...

La philosophie, je crois, a le plus bel avenir devant elle. Elle n'a encore donné aucun fruit, on peut donc dire qu'elle est en bourgeons ou en fleurs.


Ayant subi de nouvelles attaques de l'UMP des Hauts-de-Seine, j'ai dû me défendre vigoureusement ce qui retarde considérablement mon travail.

Depuis la création du département en 1968, c'est la Droite qui gère cette collectivité locale et notamment la ville de Rueil-Malmaison où ma famille habite depuis 1961 (Neuilly-sur-Seine depuis 1955) ; autant dire que tous les fonctionnaires d'importance sont liés de près ou de loin avec le parti dominant.

Trois présidents du Conseil général depuis quarante ans, Charles Pasqua, Nicolas Sarkozy et Patrick Devedjian tous liés plus ou moins avec le crime organisé et tous ayant affaire avec la justice à des titres divers !

Quelle différence primordiale entre ces gens-là et moi ? Ce sont des destructeurs et moi je suis un constructeur.
Je construis des notions neuves qui ne seront comprises que dans les temps futurs ; parmi tous les déblais que charrie la civilisation, je reconnais les matériaux précieux, les pierres qui me serviront à bâtir un avenir pour tous les hommes qui n'existent même pas encore.


J'espère pouvoir retrouver une activité normale - voire tranquille - maintenant qu'un procureur a été nommé au siège de Nanterre.

Sodomite et pédéraste ... j'accumule ! Je suis le fruit de l'évolution d'une longue série d'espèces intelligentes voire très peu intelligentes mais très persistantes dans leurs erreurs successives (on progresse à coups d'erreurs dit-on parfois).
J'ai quelques excuses, je vais les puiser dans les discours et les oeuvres de Jacques Boucher de Perthes (°1788-1868) ; d'abord ce nom est beau, ce qui est une excuse valable quand on est douanier de profession, mais surtout Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes qui a vécu presque toute son existence d'homme à Abbeville - un peu coin perdu de Picardie jusqu'à lui - a établi que l'homme est un être anté-diluvien, ce qui explique beaucoup de choses, surtout dans mon cas, moi qui me sens tous les jours un peu plus primitif au regard des exigences diverses et variées de la civilisation.

Boucher de Perthes voulut être poète en ses commencements littéraires, il fut bien plus que poète par les lettres, il fut poète par les choses découvertes dans les tréfonds de la Terre. Explorant la glaise, il ramasse au milieu de débris insanes de quoi satisfaire l'imagination la plus débridée ; il devient archéologue du futur car il féconde l'imagination et restitue au sol de France la profondeur des temps et toute l'épaisseur acquise des âges géologiques.
Boucher de Perthes - et les autres préhistoriens de son temps - est donc un mage, quelque homme qui possède un art divinatoire qui jette des lueurs fuligineuses sur nos prestigieux ancêtres et notre prodigieuse filiation.

Mais place à la Science - la Science des débuts celle qui nous trouble et nous émeut plus que de coutume !
Voici le Journal des débats politiques et littéraires du mardi 4 août 1863 qui nous parle de ce temps de découvertes :

ACADÉMIE DES SCIENCES.

De l'antiquité de la race humaine ; découvertes récentes et discussions sur ce sujet.

Le 28 mars dernier, des ouvriers terrassiers, en fouillant la carrière de cailloux ouverte au pied du Moulin-Quignon, près d'Abbeville, aperçurent dans ce banc exploité quelque chose qui ressemblait à un os. Sans déranger le lit de gravier où cet objet avait frappé leurs yeux, ces ouvriers s'empressèrent de prévenir le savant archéologue qui, maintes fois, avait appelé leur attention sur les richesses géologiques du terrain de Moulin-Quignon, et quelques instans après, M. Boucher de Perthes, conduit par eux, pouvait voir, encore en place, et faire détacher des parois de la carrière, par les mains de M. Oswald Dimpre, la moitié d'un os maxillaire humain.

La découverte, unique jusqu'à ce jour, d'un os fossile gisant dans un terrain aussi ancien, présente une importance de premier ordre ; l'histoire de l'humanité s'y rattache de la façon la plus intime, et quatre mois de discussions académiques n'ont pas encore épuisé l'intérêt qu'elle a suscité dès le premier jour. Là, en effet, la science a trouvé la première preuve irréfutable de l'antiquité de l'homme, le premier fait certain qui permette de déterminer l'époque relative de son apparition sur le globe.
Pendant longtemps les hommes confians dans la tradition n'admirent pour l'histoire primitive de notre race et de notre globe que deux grandes époques de mutation : une création suivie d'un déluge universel, et pour retrouver cette opinion en faveur, il n'est pas nécessaire de remonter bien haut dans l'histoire. Lorsqu'on se reporte aux écrits des philosophes du dernier siècle, on est frappé des efforts d'imagination auxquels ils se sont livrés pour faire accorder les connaissances scientifiques de leur temps avec l'existence de ces deux époques traditionnelles. Cependant ces connaissances étaient déjà fort étendues ; de Saussure et Werner, en cherchant, l'un dans les Alpes, l'autre dans les mines de l'Allemagne, le secret de la constitution de l'écorce terrestre avaient créé la géologie positive, et quelques naturalistes avaient, par l'étude analytique des ossemens et des coquilles fossiles, jeté les bases de la paléontologie.
Mais à ces recherches isolées, entreprises sans ensemble, manquait l'idée de coordination d'où le génie de Cuvier devait faire jaillir la théorie des époques successives.
Pour Cuvier, l'état actuel des couches superficielles de notre planète n'est plus le résultat d'un cataclysme unique bouleversant l'oeuvre de la création ; les phénomènes modificateurs de l'état primitif ont été nombreux et se sont succédé pendant une période de temps indéfinie. Sur la surface du globe créé liquide, peut-être même gazeux, comme le veulent Laplace et Herschell, puis recouvert d'une croûte solide par un refroidissement graduel, se sont accomplies des révolutions violentes et multipliées. Remuée par des convulsions intérieures, la croûte solide s'est tantôt soulevée, tantôt enfoncée en partie, et ces déplacemens brusques, en modifiant le régime des eaux, ont englouti sous des mers ou des lacs immenses les terrains précédemment à sec, et mis à sec les surfaces que recouvraient les eaux. Chacun de ces cataclysmes a laissé la trace de son passage ; à chacun correspond un terrain spécial formé soit par le transport violent des matériaux enlevés aux couches préexistantes, soit par le dépôt lent des substances terreuses dissoutes ou suspendues dans les eaux redevenues tranquilles.

Superposés dans un ordre régulier et toujours le même, caractérisés par leur structure physique, par leur composition chimique, et surtout par la faune et la flore spéciale dont chacun d'eux renferme les débris fossiles, ces terrains ont pu être classés avec certitude suivant leur âge relatif. Immédiatement en contact avec les terrains primitifs produits par le refroidissement de la surface et dénués de toute stratification, se montrent, par couches successives et parallèles, les terrains de transition, denses en général et ne renfermant, en fait de fossiles, que des débris des êtres les plus simples ; les terrains secondaires plus légers, où gisent les squelettes de reptiles gigantesques appartenant à l'ordre des sauriens puis, en se rapprochant toujours de la surface, les terrains tertiaires subdivisés depuis quelques années en tertiaires et quaternaires dans lesquels abondent les débris de ces espèces animales perdues, éléphans, rhinocéros, etc., dont les dimensions colossales effraient notre imagination, et enfin, au-dessus des couches tertiaires et quaternaires, les terrains d'alluvion formés de nos jours par les atterrissemens des fleuves.
La succession de ces grands mouvemens des terres et des eaux, les bouleversemens qui en ont été la conséquence sont aujourd'hui autant de faits acquis, et c'est aux documens que ces révolutions ont enfouis dans le sol que nous devons demander l'âge relatif de la race humaine. A quelle époque l'homme est-il apparu sur la terre ? De quelles races animales était-il contemporain ? A-t-il connu les grands mammifères découverts par Cuvier ? ou bien sa création est-elle postérieure au dernier cataclysme qui a donné à la terre ou tout au moins à l'Europe son relief actuel ?

Pour répondre à ces questions, deux doctrines se présentent : l'une, s'appuyant sur les travaux de Cuvier, nie la contemporanéité de l'homme et des grands mammifères ; l'autre, s'appuyant sur des découvertes plus modernes, affirme cette contemporanéité. La première ne compte plus qu'un petit nombre de partisans ; la deuxième en recrute chaque jour de nouveaux. L'opinion de Cuvier sur ce sujet n'a jamais eu la netteté que ses disciples ont voulu lui attribuer ; il suffit de relire attentivement le Discours sur les révolutions du globe pour sentir les hésitations de ce grand esprit en face d'un problème qu'il ne peut résoudre faute de preuves. Nulle part, il est vrai, Cuvier n'a trouvé d'os humain fossile, mais à chaque pas il s'étonne de cette absence, il semble que cet élément lui fait faute, qu'il le désire, et que la découverte d'un fossile humain ferait disparaître un point obscur qui le trouble.
« Tout porte à croire, dit-il, que l'espèce humaine n'existait point dans les pays où se découvrent les os fossiles, à l'époque des révolutions qui ont enfoui ces os... Mais je n'en veux pas conclure que l'homme n'existait point du tout avant cette époque. Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues d'où il a repeuplé la terre après ces événemens terribles (3ème édition page 137). »
Et plus loin : « Il n'y a non plus aucun homme (parmi ces fossiles)... Où était donc alors le genre humain ? Ce dernier et ce plus parfait ouvrage du Créateur existait-il quelque part ?... C'est ce que l'étude des fossiles ne nous dit pas, et dans ce discours nous ne devons pas remonter à d'autres sources (page 351) ? »
En un mot, aux yeux de Cuvier, les mammifères antédiluviens et l'homme n'ont pas été compatriotes, mais ils peuvent fort bien avoir été contemporains.

Maigre les réserves de Cuvier, la doctrine de la non-contemporanéité, d'où découle comme conséquence l'apparition récente de l'homme sur le globe, fut admise sans contestation sérieuse pendant les vingt-cinq premières années de ce siècle. Cependant, à côté de cette doctrine, naissait une théorie nouvelle qui, entrevue vers la fin du siècle dernier, lors de la découverte de cavernes à ossemens faite par Esper (1774) et John Frère (1797), ravivée en 1823 par la publication des Reliquiae diluvianae, de Buckland, se proposait d'établir la coexistence de l'homme avec les espèces éteintes. Opposée à la doctrine admise jusqu'alors, cette théorie veut que la race humaine ait assisté au moins aux plus récens des grands cataclysmes terrestres, et que l'apparition de l'homme sur la terre remonte à une date tellement reculée, que les cinquante ou soixante siècles attribués à la durée des temps historiques ne représentent, par rapport à son antiquité, qu'une période insignifiante.

Il faut le reconnaître : les prosélytes de la nouvelle doctrine furent d'abord fort rares ; peu de preuves militaient en faveur de la contemporanéité, et ses adversaires possédaient une arme puissante : l'absence d'ossemens humains au milieu des terrains qui renferment les vestiges des animaux antédiluviens dont !a race a disparu. A la vérité, un certain nombre de naturalistes avaient découvert dans le sol de diverses grottes des os humains, et même des débris de l'industrie humaine, associés aux ossemens des grands éléphans, des ours des cavernes, etc. ; mais on objectait que ces grottes avaient pu, à des époques très différentes, séparées même par de grands cataclysmes, constituer des refuges où les animaux et les hommes étaient venus chercher un abri contre l'envahissement des eaux que souvent elles avaient servi de conduits pour l'écoulement de masses liquides placées à des niveaux supérieurs ; que les os, déposés sur le sol à des époques éloignées l'une de l'autre, avaient pu se trouver enfouis ensemble sous les stalactites détachées de la voûte, etc. ; que, par suite, la coexistence d'ossemens divers dans un terrain d'origine aussi incertaine que le sol de ces grottes ne suffisait pas à prouver l'existence à la même époque des êtres auxquels ces os avaient appartenu.

Ces objections ont quelque fondement, il est vrai, et malgré le nombre aujourd'hui considérable de découvertes de ce genre, il est probable que la question serait longtemps restée indécise, si de nouvelles recherches n'avaient fait surgir d'autres argumens en faveur de la contemporanéité des espèces.
C'est à l'un des partisans les plus ardens et les plus convaincus de l'antiquité humaine, à M. Boucher de Perthes, qu'est due la découverte des preuves qui, dans ces dernières années, ont entraîné la conviction de la plupart des géologues et des anthropologistes. Très versé dans l'étude de l'archéologie, habitué dès longtemps à recueillir et à interpréter les débris enfouis dans le sol par les plus anciens habitans des Gaules dont l'histoire nous ait transmis le souvenir, riche d'une magnifique collection d'instrumens celtiques faits de silex taillés et polis, M. Boucher de Perthes émit, dès 1836, cette idée que si l'homme contemporain des grands mammifères avait existé, quelques unes au moins de ses œuvres devaient se retrouver dans ce terrain que l'on désigne habituellement sous le nom de diluvium, et auquel la science moderne attribue la dénomination de terrain quaternaire. Et comme, selon toute probabilité, cet homme devait être semblable à l'homme actuel, sentir les mêmes besoins et y pourvoir par les mêmes moyens, M. Boucher de Perthes énonça hardiment que ce terrain devait renfermer, peut-être en grand nombre, des instrumens faits de silex taillés, gisant côte à côte avec les débris fossiles des grands mammifères, et plus ou moins analogues à ceux dont les Celtes faisaient usage. Cette hypothèse se trouva bientôt confirmée ; dès 1838, M. Boucher de Perthes découvrait dans les terrains diluviens de la vallée de la Somme des silex évidemment taillés de main d'homme ; dès 1840, il pouvait mettre sous les yeux de l'Académie des Sciences une vingtaine de ces silex que l'on désigna dès lors sous le nom de haches antédiluviennes.
Accueillie d'abord avec une certaine faveur, la découverte de M. Boucher de Perthes ne jouit pas longtemps de cette bonne fortune ; son importance effraya les convictions toutes faites, et l'hérésie nouvelle dut, pendant bien des années, rester à la porte du temple.

Cependant, et malgré le nombre de ses opposans, M. Boucher de Perthes continuait ses recherches, et quelques années après ses premières découvertes, le savant archéologue se trouvait possesseur d'une collection unique de silex intentionnellement taillés, trouvés dans les couches non remaniées de terrains antérieurs à l'époque actuelle, et se rapportant tous à un petit nombre de types déterminés, dans chacun desquels son esprit ingénieux retrouvait la forme d'un outil ou d'une arme utile à cet homme contemporain d'animaux gigantesques.

Cette persévérance devait être récompensée ; en 1854, M. le docteur Bigollot, un des plus grands adversaires de M. Boucher de Perthes, se range le premier sous sa bannière ; en 1858 et 1859, les savans les plus qualifiés de l'Angleterre, MM. Falconer, Pretswitch, Godwin-Austen, Flower, Mylne, etc., et enfin sir Charles Lyell lui-même, explorent la vallée de la Somme, visitent les gisemens de Saint-Acheul, près Amiens, de Menchecourt et de Moulin-Quignon, près Abbeville, et, convaincus de la coexistence dans ces terrains des ossemens fossiles d'animaux antédiluviens et des silex taillés, se déclarent hautement partisans des théories de M. Boucher de Perthes.
Les savans français ne restent pas en arrière, et MM. Hébert, Gaudry, le marquis de Vibraye, Lartet, Garrigou, Trutat, Filhol, etc, apportent chacun un argument nouveau en faveur de l'antiquité de l'homme, les uns par un examen approfondi des terrains explorés déjà ; les autres, par la découverte de nouveaux gisemens. Bientôt, en effet, la vallée de la Somme n'a plus seule le privilège de fournir des haches antédiluviennes ; M. Pretswitch en rencontre dans les falaises de Mundesley (Norfolk), M. Gosse, de Genève, dans les sablières de Paris, vierges de remaniemens, et enfin M. Taylor, à la suite de plusieurs fouilles opérées sous les ruines de Babylone découvre de nombreux outils en silex analogues à ceux des terrains européens.
Tel était l'état de la question de l'antiquité de l'homme, lorsqu'il y a quelques mois, la découverte, à Moulin-Quignon, du premier os humain fossile vint donner à la doctrine nouvelle une éclatante consécration. Cette découverte fit grand bruit dès le premier jour : elle renfermait un fait capital, et la démonstration de son authenticité devait résoudre le problème d'une manière irrévocable.
Aussi géologues et anthropologistes arrivèrent-ils bientôt à Abbeville pour vérifier à nouveau la nature des terrains de Moulin-Quignon et étudier les caractères spéciaux du fossile qu'ils avaient contenu.
Une sorte de congrès scientifique se forma, et toutes les conditions de la découverte furent sévèrement discutées. Les savans les plus compétens assistaient à ce congrès.
Du côté de l'Angleterre, MM. Falconer, Carpenter, Busk et Pretswitch ; du côté de la France, MM. Lartet, Desnoyers, de Quatrefages et Delesse. M. Milne Edwards en avait la présidence, et MM. Delafosse, Daubrée, l'abbé Bourgeois, Hébert, Gaudry, Buteux, Alph. Milne Edwards, Garrigou et Delanoue lui prêtaient le concours de leurs lumières. Après une série de séances tenues soit à Abbeville, soit à Paris, ce congrès scientifique put formuler des conclusions d'une grande netteté. A l'unanimité moins deux voix, il fut reconnu que la découverte était parfaitement authentique, et que la demi-mâchoire trouvée au Moulin-Quignon était contemporaine des silex taillés et du terrain lui-même. Seuls MM. Falconer et Busk ne partagèrent point entièrement la manière de voir de leurs confrères. Pour eux, la découverte est également authentique, mais les caractères que présente l'os fossile ne semblent pas concorder avec la haute antiquité qu'on lui attribue. Le sentiment de MM. Falconer et Busk eux-mêmes n'est donc pas en opposition formelle avec les conclusions du congrès d'Abbeville, et les réserves faites par ces savans expriment une hésitation, bien plus qu'elles ne renferment une négation absolue.

En s'appuyant sur l'examen sévère dont nous venons de rappeler les principales circonstances, il semblait donc permis de considérer l'antiquité de la race humaine comme bien établie et de faire remonter l'apparition de l'homme sur le globe à une date antérieure aux dernières révolutions qui l'ont agité, lorsque quelques paroles de M. Elie de Beaumont ont remis tout en question. Cet illustre géologue ne repousse en aucune façon l'authenticité de la découverte due à M. Boucher de Perthes, mais, suivant lui, les naturalistes se sont mépris sur l'âge véritable des terrains de Moulin-Quignon ; ceux-ci ne sont en aucune façon diluviens, leur formation n'est pas même due à des alluvions modernes, et on doit les considérer comme des dépôts meubles produits sur des pentes par un orage violent. S'il en est ainsi, le terrain, les silex, l'os humain fossile n'appartiennent pas nécessairement à la même époque constitués par des débris arrachés à des couches d'âges différens, ces terrains détritiques peuvent renfermer des objets de toute époque et de toute nature, et la coexistence de ces divers objets dans le même gisement n'implique entre eux aucune contemporanéité.

Une objection aussi grave aurait nécessairement porté un coup fatal à la découverte de M. Boucher de Perthes, si d'autres autorités géologiques ne l'avaient victorieusement combattue ; c'est ce qu'ont fait, presque simultanément, MM. Hébert, professeur à la Faculté des Sciences de Paris, et F. Garrigou, membre de la Société géologique de France. Les Mémoires présentés à l'Académie par ces savans établissent nettement que les terrains de Moulin-Quignon sont diluviens : 1° parce qu'ils occupent un des points culminans de la vallée de la Somme, et qu'un terrain meuble ne peut se déposer sur une pente que s'il vient d'un niveau supérieur ; 2° parce que ces terrains présentent une stratification régulière où les couches de sable alternent avec les silex arrachés à la craie sur laquelle ils reposent.

Telle est aussi l'opinion de M. le vicomte d'Archiac, qui, récemment, dans ses leçons du Muséum, s'exprimait ainsi à ce sujet :
« Nous ne pouvons guère nous refuser à admettre que les silex taillés des environs d'Abbeville et d'Amiens se trouvent dans des dépôts en place, essentiellement quaternaires, associés avec des ossemens d'animaux d'espèces perdues, et à moins de circonstances particulières que rien ne fait encore soupçonner, la mâchoire humaine de Moulin-Quignon doit en être contemporaine. »

Du reste, ce n'est pas seulement dans ces travaux nés de la discussion actuelle que les partisans de la contemporanéité trouveront des armes pour combattre l'opinion de M. Elie de Beaumont. Le plus grand géologue de l'Angleterre, sir Charles Lyell, a exploré les environs d'Abbeville à une date toute récente (1861), et dans le remarquable ouvrage qu'il vient de publier sous le titre The Geological Evidences of The Antiquity of Man, il s'exprime ainsi en parlant de l'origine des terrains de Menchecourt :

« Il semble qu'il y ait eu alors un soulèvement qui ait porté la contrée à un niveau supérieur à celui qu'elle occupe aujourd'hui, puis un deuxième affaissement dont l'époque est indiquée par la position des tourbières, tous ces changements ont eu lieu alors que l'homme occupait déjà cette région (3). »
Et plus loin, sir Charles Lyell établit que les terrains de Moulin-Quignon sont encore plus anciens que ceux de Menchecourt, de cette localité dans laquelle « des races éteintes de mammifères ont vécu et ont péri à l'époque où les silex taillés ont été enfouis au milieu des dépôts fluviatiles (4). »
Les faits les plus récemment et les plus soigneusement observés se réunissent donc pour le démontrer : l'homme, qui a laissé dans les terrains diluviens mille débris de son industrie ; l'homme, dont un ossement fossile vient d'être découvert, n'est pas seulement apparu sur la terre à la suite des grands cataclysmes qui l'ont formée telle que nous la connaissons. Contemporain des grands mammifères retrouvés par Cuvier, il a partagé leur sort et d'effrayans spectacles ont dû se dérouler sous ses yeux. Qu'est-il devenu au milieu de ces grandes révolutions du globe ?
La population entière a-t-elle disparu pour faire place à des populations nouvelles venant de régions que le fléau avait épargnées, ou bien quelques rares individus ont-ils échappé au désastre pour repeupler ensuite les contrées ravagées ? Ce sont là des problèmes bien obscurs encore, mais dont la paléontologie et l'anthropologie nous donneront peut-être la clef quelque jour.

AlMÉ GIRARD (°1830-1898), professeur de chimie industrielle au Conservatoire national des Arts et Métiers.

(3) Lyell, The Geological Evidences of The Antiquity of Man, page 130.

(4) Lyell, locus cité, page 126.

Nota Bene : L'os maxillaire retrouvé dans la carrière de Moulin-Quignon était un faux placé là par des ouvriers concupiscents.

Ceux qui ignorent les beautés de la science naturelle passent à côté d'une grande chose !

Si la Science se hâte lentement, elle a de bonnes raisons : elle savoure ses victoires !

Ces mutations des temps concernaient les époques anté-historiques mais il y a des phénomènes tout aussi troublants dans la période historique ; l'effondrement des civilisations pose au moins autant de questions que la contemporanéité de l'homme et des espèces disparues de la surface du globe.
L'effacement de la civilisation minoenne qui est la première civilisation proprement européenne a longtemps été attribuée à une cause naturelle, l'éruption du volcan de l'île de Santorin ; on sait que la concordance chronologique écarte cette hypothèse facile qui flattait l'archéologue à la recherche de solutions évidentes.
Du coup la question revient et taraude l'esprit : quelles sont les causes humaines qui président à la disparition d'une civilisation parvenue à un haut point d'achèvement ?


La fin de l'ère des géants ?
Allons-nous assister à l'effondrement sur elle-même de notre civilisation faute de possibilité adaptative ? Parvenue à un certain point d'achèvement une espèce ne peut plus revenir en arrière. En est-il de même d'une société ? Perd-elle ses facultés de régénération ?


Doit-on garder confiance dans le génie inventif français ? Bien entendu ; pour témoin l'histoire des Bollée père et fils qui illustrèrent si bien le passage d'une ère à une autre.

Le Temps du 18 décembre 1913 :

SPORT

Léon Bollée

Nous avons annoncé hier la mort soudaine de Léon Bollée. L'industrie française a perdu en lui un de ses meilleurs représentants.

Léon Bollée était né au Mans, le 1er avril 1870. Son père était ce célèbre Amédée Bollée, de qui l'œuvre a été si considérable, et en qui il faut voir un précurseur d'envergure égale à celle de Gottlieb Daimler ou de Fernand Forest. D'ailleurs cette dynastie des Bollée est inséparable de l'histoire de la locomotion automobile, et Amédée Bollée, le père, eut en ses deux fils, Amédée, l'ainé, et Léon, le second, deux continuateurs dignes de lui.

Léon Bollée n'avait guère que huit ans quand son père construisit cette fameuse voiture La Mancelle qui présentait, dès 1878, tant de caractéristiques essentielles de la voiture moderne : moteur vertical à l'avant, transmission longitudinale atteignant le différentiel par engrenages d'angle, chaînes et tendeurs de chaînes, etc. Le gamin grandit ainsi, mêlé aux soucis de son père, et c'est de là que date son goût si vif pour la nouvelle locomotion. En 1894, à vingt-quatre ans, il sortait cette voiturette Bollée qui fut si rapidement populaire. Elle réalisa de suite des vitesses fantastiques pour l'époque : Léon Bollée lui-même couvrait avec elle 100 kil. en 118 minutes et peu après Jamin, le Boillot de l'époque, dépassait 60 de moyenne dans l'épreuve Tours-Blois. Les succès de ce type de véhicule furent innombrables.

C'est de ce moment seulement qu'on songea à envisager la rapide vulgarisation de l'automobile ; depuis ces âges héroïques, Léon Bollée était devenu un grand constructeur. Dans son usine moderne du Mans, il créa divers types de voitures, tous remarquables par la sobriété de leur conception et le fini de leur exécution. Il avait d'ailleurs été un « maître du silence ».

Léon Bollée était également un aéronaute pratiquant et s'était, dès l'origine, passionné pour l'aviation. On sait avec quel désintéressement il se mit à la disposition de Wilbur Wright, quand celui-ci alla au Mans effectuer les vols qui étonnèrent le monde.
Officier de la Légion d'honneur, il était membre de l'Académie des sports et président de l'Aéro-Club de la Sarthe.

Pourvu que l'on conserve la race et l'esprit qui y préside et le reste suivra.

On sait que mon grand-père Georges Driout fit presque toute sa carrière dans l'automobile et que ma famille était très liée aux frères Michelin et à Emile Mestre (°1873-1961) co-fondateur des établissements Mestre&Blatgé en 1902.

Le Temps du 28 décembre 1912 :

SPORT

Le Louvre de l'automobile

Si vous passez jamais par l'avenue de la Grande-Armée, à proximité de la porte Maillot, vous serez surpris par l'animation particulière qui règne devant une grande construction neuve qui porte l'enseigne de la Société des établissements Mestre et Blatgé. Cet édifice, terminé il y a quelques mois, communique avec les anciens magasins de cette même maison, qui existent rue Brunel depuis dix années. L'entreprise fondée avec un capital de 40,000 francs a maintenant une importance de 4,000,000. Le chiffre des affaires a passé de 500,000 francs à plus de treize millions par an.

A l'heure actuelle, la maison Mestre et Blatgé, qui n'occupe pas moins de 400 employés, représente certainement en France la plus grande entreprise de vente d'accessoires pour l'automobile, le cycle et l'aviation qu'il soit possible d'imaginer. Un détail permettra d'en juger : son catalogue général, véritable revue technique, comporte plus de 1,000 pages.

La maison Mestre et Blatgé est le véritable Louvre de l'automobile, et de par la force de l'habitude acquise depuis dix années, le propriétaire d'une voiture, le cycliste ou l'aviateur se sont faits maintenant à cette idée, que lorsqu'un accessoire est utile, quand une nouveauté vient d'apparaître, il faut se diriger simplement vers la maison unique où l'on est certain de tout trouver.
MM. Mestre et Blatgé ont réalisé le problème commercial qui consiste à fournir en même temps les milliers d'agents qui existent en France, les garages qui se chiffrent par centaines et dont le nombre augmente tous les jours, tout en conservant la possibilité de vendre directement au public sans que les intérêts de chacun soient lésés.
Il n'entre pas dans le cadre de cet article, qui est d'ordre général, d'énumérer en détail les nouveautés et les accessoires vendus par la maison Mestre et Blatgé.

Nous préférons renvoyer les intéressés à ce catalogue remarquable, véritable vade mecum du sportsman.

On y trouvera du reste des cycles réputés pour les particuliers, des roulements à billes pour les fabricants en passant par les amortisseurs Snubber Gabriel, dont cette maison a l'agence exclusive ; les compteurs d'automobile Watford, construits par une des plus puissantes maisons anglaises ; le vulcanisateur « Bijou », qui permet de réparer et de vulcaniser chez soi enveloppes et chambres à air en quinze minutes ; un raccord de pompe « Universel », un porte-burette d'une ingéniosité remarquable pour les automobilistes ; des courroies extensibles à serrage continu et constant ; l'éclairage électrique d'automobiles par la dynamo « Magister », etc. Même dans la carrosserie, cette importante organisation se pique de lancer des nouveautés, tel ce nouveau strapontin à coulisse qui permet à la personne assise dans une voiture d'être face à la route ou dos au chauffeur.

On voit la gamme commerciale que représente la production et la vente des établissements Mestre et Blatgé, susceptibles de fournir depuis le modeste cycliste jusqu'au plus important de nos constructeurs d'automobiles.

Paul Rousseau.

Tant que subsistera cet esprit du sport et du challenge tout sera pour le meilleur !


De la bouillie intellectuelle ... en matière de psychiatrie ; c'est à dire de l'art de parler de ce qu'on ignore ou les médecins de Molière.

Le Figaro et AFP du 28 novembre 2012 :

Lors du vote du projet de loi sur la sécurité et le terrorisme, le député UMP de l'Aube, Nicolas Dhuicq, a fait un rapprochement entre terrorisme et homoparentalité, relève Le Lab. "Souvent le terroriste a un défaut : il n'a jamais rencontré l'autorité paternelle ; le plus souvent, il n'a jamais eu de rapport avec les limites et avec le cadre parental, il n'a jamais eu cette possibilité de savoir ce qui est faisable ou non faisable, ce qui est bien ou mal", explique ce psychiatre membre de la Droite Populaire devant l'hémicycle.

Le député interroge alors Manuel Valls sur la "contradiction" du gouvernement à "soutenir un projet de loi qui va jusqu'à rayer le mot père du code civil" alors qu'il cherche à lutter contre le terrorisme. "Vous provoquerez dans les années à venir la confusion des genres, le déni de la différence des sexes et la psychose. Et fatalement, cette incohérence idéologique ne peut pas avoir l'efficacité que vous souhaitez avoir", ajoute-t-il sous les huées des autres députés. Manuel Valls n'a pas répondu à la question.

D'ici à ce qu'on réintroduise la possession démoniaque des sodomites, il n'y a plus qu'un pas ... qui sera vite franchi !

Ce qui me fait penser que celui qui a inventé la Terreur était médecin ; Marat, scientifique raté, plein d'aigreurs contre la communauté des savants qui avaient refusé de le prendre au sérieux. Pour se venger il réclama cent mille têtes afin que la Révolution fut accomplie ...


Difficile de quitter Léon Bollée, mort jeune dans toute sa gloire, figure attachante de pionnier de l'aviation et de l'automobile et même de la machine à calculer ! Je ne suis pas vraiment un adepte des anti-héros.

La Presse du jeudi 18/12/1913 :

Mort de Léon Bollée

Il y a deux ans, au Salon automobile du Mans, nous rencontrions Léon Bollée, hâve, amaigri, tellement changé, que nous eûmes de la peine à le reconnaître.
Il vint à nous, et tout doucement, lentement, nous dit :

« Ça ne va pas, je sais que je suis fini.
C'est une question de temps. Un mois, six mois, peut-être un ou deux ans, mais pas plus. Je me soigne pour faire plaisir aux miens, mais sans espoir.
Il m'est défendu de conduire en automobile. Je n'ai même plus la joie de pouvoir essayer mes nouveaux modèles ; c'est dur.
Enfin, je ne dois pas trop me plaindre.
J'ai eu le temps d'arranger mes affaires personnelles et commerciales, ni ma famille, ni mon usine ne souffriront de mon départ. »

Et comme nous lui disions qu'avec le progrès de la science, rien n'était impossible, il nous répondit :

- J'ai le coeur dans un état épouvantable et je m'étonne qu'il fonctionne encore. Son arrêt tient à un cheveu, à un rien. Alors je suis prêt pour la grande randonnée, dont on ne revient pas !

Tout cela, dit simplement, nous fit une impression, une peine profondes.

C'est que Léon Bollée qui meurt à 43 ans était l'un de nos plus anciens et de nos plus sympathiques constructeurs. Un de ceux, très rares, qui n'oublia jamais que les rédacteurs sportifs à l'époque héroïque luttèrent pour la cause automobile.

Suivant l'exemple donné par son père, Amédée Bollée, il s'adonna tout entier à la mécanique.

En 1894, il nous présentait la voiturette Bollée, qui fit sensation. Son nom était déjà connu du grand public, car quatre ans auparavant, il s'était révélé par l'invention d'une machine à calculer, qui avait fait sensation.

La voiturette Bollée dépassa en course le 60 de moyenne. Vitesse formidable, jamais atteinte jusqu'alors.

Les voitures Léon Bollée vinrent bientôt et de suite s'imposèrent à l'attention du public. La marque du regretté disparu obtint rapidement une toute première place.

Entre temps, Léon Bollée s'occupa d'aéronautique. On sait que pour Wilbur Wright, il fut plus qu'un ami, qu'un admirateur, il fut le collaborateur désintéressé, modeste !

Léon Bollée, est mort hier matin dans une maison de santé où il était depuis huit jours. Son corps sera ramené au Mans.

Le défunt était officier de la Légion-d'honneur, président de l'Aéro-Club de la Sarthe.
Ses obsèques auront lieu vendredi au Mans.
Nous adressons à sa veuve, à son fils, son père et son frère, nos très sincères condoléances et prenons la plus grande part à leur peine profonde.

Daniel Cousin.

Les Bollée étaient des fondeurs de cloches originaires de Breuvannes en Bassigny, c'est à dire le pays de mon grand-père (né à Reynel). La métallurgie est historiquement très présente dans toute cette région où les forêts étaient profondes et le bois abondant pour nourrir les hauts-fourneaux. Les aciéries Hachette&Driout illustrent encore brillamment cette situation d'excellence.

Au moment de leur création sous la Révolution, les deux départements les plus avancés en matière de sidérurgie étaient l'Ariège et la Haute-Marne. J'ai des attaches dans ces deux petites patries, prés carrés de mes origines.
On peut rajouter aussi le Périgord où les forges étaient nombreuses.

L'église Saint-Pierre de Neuilly, paroisse de mes grands-parents, de Suzanne Regnault et François Grison, de Bernadette Driout et Peter Telfair, a un clocher qui contient trois cloches fondues par Bollée (la première Georgette-Juliette, la seconde Emmanuelle-Henriette) ; la troisième fut un don en 1923 de M. et Mme Emile Mestre qui la nommèrent Marie-Angèle ; elle devait avoir pour parrain et marraine M. Jean Mestre (le fils des précédents mort jeune) et Mme Mestre, née Suzanne Réveillac. Cette dernière cloche devait peser 650 kilos et donner le sol. Suzanne Réveillac étant l'épouse de Robert Mestre, fils d'Angèle Leferme épouse d'Emile Mestre qui était donc son beau-fils et fils adoptif.
Bernard Petit (époux de Simone Regnault) a été le parrain et le donateur de la cloche de Marcheseuil en Morvan (je ne connais pas le nom du fondeur, peut-être Bollée à Saint-Jean-de-Braye faubourg d'Orléans).

Louis de Monard (°1873-1939).
Sur cette page on voit une photographie carte postale de la propriété de Marcheseuil avec ses deux tours rondes enfouies sous le lierre acquise par Bernard Petit dans les années 1960.


Envolez-vous, envolez-vous comme Icare disaient-ils ... mais la transgression du spectacle est encore un spectacle ! L'imaginaire blasphème n'est plus quand les éléments sont pollués par leur reproduction virtuelle.

Ceux qui firent l'ange ne sont plus qu'une nuée d'oiseaux prophètes et le poète mourut d'avoir perdu ses ailes de cires et de mots.


Copé appelle à manifester contre le mariage gay ; mais on le sait, mon gars, que tu ne veux pas épouser Fillon, pas besoin de descendre dans la rue pour le prouver ; il te suffit de rester dans le bordel de l'UMP pour te donner de la joie et faire ta petite affaire avec tes copains et tes copines d'élection ! Ce coco-là est adepte de la partouze mais pas de la vie à deux trop monotone ...

Vouloir se refaire une virginité sur le dos des gays c'est assez cocasse ...


Dans la mesure où ma survie est menacée en France, j'envisage pour la première fois de mon existence de demander l'asile diplomatique en Allemagne et d'y finir mes jours.
Il devient clair que les mafias diverses et variées commandent à l'Etat français et qu'il est inutile comme dans des pays sous-civilisés de recourir à la justice.
J'ai saisi en mars 2012 la Cour européenne des Droits de l'Homme mais elle n'a aucun moyen de coercition contre un état mafieux quand bien même il serait un des membres fondateurs de l'Union européenne.

Qu'est-ce que je laisserais en France ? Rien de notable, ni personne auquel je sois attaché.
En partant dans un pays où je ne me sens aucune responsabilité, j'aurais l'esprit libre et la conscience en paix.

Quand la confusion des pouvoirs règne alors il n'y a plus de loi. Je ne serai pas le premier à prendre le large face à une situation inextricable dans l'histoire de France.
Quand les grands féodaux font régner le désordre en France ce sont eux les traîtres comme le fameux connétable de Bourbon qui finit par servir une armée étrangère et retourner ses armes contre sa patrie.

Certes mon père et mes deux grands-pères ont combattu les Allemands dans des guerres fratricides mais je n'oublie pas qu'un de mes aïeux l'officier du Génie Adrien Bertrand de Texier (°1765-1852) n'a eu la vie sauve sous la Révolution qu'en fuyant en Allemagne alors que sa mère septuagénaire paisible voyait sa tête rouler dans le sanglant panier place Louis XV sous les huées et les aplaudissements des furieux et furieuses jacobins.
Je n'éprouve aucune haine pour les Allemands et je suis profondément germanophile de par ma culture.


La chute de la maison France ...
Il n'y a plus d'Etat en France, tout y est daté, les idées comme les symboles.
Le modèle politico-économique a été imposé par les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale, les anglo-saxons, particulièrement l'Amérique qui si elle n'a pas pu installer une Amgot comme en Allemagne occupée - face à la résistance de De Gaulle - a du moins réussi à inhiber les esprits créatifs.
J'ai été frappé de voir dans tous mes démêlés des derniers mois que je n'avais en face de moi que des ombres, qu'aucun homme politique n'osait m'affronter, ils envoyaient tous des femmes au front !
Cette perte du sens viril des responsabilités, ce défilement continuel de ceux qui se croyaient des politiques et qui n'étaient en fait que des zélotes élus sur des listes partisanes, ces rentes de situation de l'esprit sont incompatibles avec des prises de décision radicales (le mot même effraie).
Le sens du juste politique se doit d'être incarné par un homme dont la tête est libre et respectée.
Les velléités médiatiques n'ont jamais formé d'interlocuteurs fiables.

Le spectacle c'est tout ce qui reste de la politique quand la politique a déserté les esprits.
L'amusement peut-être viril, la déclinaison de l'opéra en opérette n'est pas forcément signe d'efféminement des esprits ; mais confondre la rigueur du rythme avec les molles ondulations de la pensée c'est le signe que le romantisme dégénère en conte à l'eau de rose.

Je crois en avoir assez fait dans la dernière décennie en donnant des exemples de calculs précis portant sur le développement d'une société pré-industrielle comme la France du XIXème siècle.
Je passe volontiers la main aux impétrants de la nouvelle génération tout en leur souhaitant bonne chance !

Il y a une prostitution publique de la virilité en France ; je n'y participerai jamais.

Les apparences sont trompeuses ...
Trois des premiers ministres qui ont eu la politique la plus virile, Richelieu, Mazarin et Fleury étaient des cardinaux et portaient la robe !
On sait d'ailleurs qu'à l'étranger des femmes comme Catherine II de Russie ou Margaret Thatcher n'exerçaient pas le pouvoir de manière efféminé ; elles surcompensaient plutôt leur nature par un surcroît de volonté.


Il y a des grandeurs intensives et des grandeurs extensives.
La question qui se pose dans un monde physiquement fini telle que la planète Terre sur laquelle orbite l'espèce humaine, c'est de savoir ce qui relève de la première catégorie ou de la seconde.
Les rêves s'ajoutent aux rêves et si l'essence de l'homme c'est la liberté alors cette grandeur-là est extensive, sans limite ; Baudelaire résumait cela en disant que l'imagination est la reine des facultés.
Mais pour les grandeurs d'un ordre proprement physique, on pourrait reprendre terme à terme les mots mêmes de Bossuet : Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : la Terre se meurt, la Terre est morte.
La NASA publie des photographies satellitaires toutes récentes en haute définition qui nous montrent les terres émergées surgissant de la nuit profonde, ce qui résume la civilisation moderne : de la lumière qui jaillit des ténèbres.
Mais la thermodynamique est une science cruelle et elle régit les rapports politico-économiques des hommes entre eux.


Socrate est le premier citoyen universel, qu'est-ce à dire ? Qu'on n'est digne d'être philosophe qu'en ayant subsumé la condition d'homme attaché à un lieu et une origine précise par un effort vers l'abstraction du langage.
On le condamne pour avoir corrompu la jeunesse, c'est à dire pour avoir distrait et démoralisé les sources pures de la cité, la chair même du renouvellement de la race des Athéniens. Le langage qu'il emploie corrompt les racines de la vie.
Lui qui se voulait bon citoyen, bon militaire et même bon mari - quel exemple quand on est affublé d'une épouse comme Xanthippe - est désigné comme le mauvais instituteur. Il a ouvert des portes qu'il ne fallait pas ouvrir ; il a dévoilé des mystères qu'il fallait tenir cachés.
Son message final : tu sacrifieras un coq à Asclépios qui m'a délivré de la vie.
Veut-il dire par là qu'il accède enfin à la forme immortelle que promet le langage sans l'embarras d'un corps relié à cette Terre de toutes les façons possibles ? Platon en tous cas le suggèrera dans son oeuvre et se mettra ensuite au service du tyran Denys de Syracuse ... ce n'est pas la meilleure façon d'être libre !


Cette petite scène du théâtre italien ou théâtre de la foire de Paris contée par Jacques Babinet (°1794-1872) de l'Institut (Académie des Sciences) dans le Journal des débats politiques et littéraires du 10/11/1859 :

Le vieux et stupide Cassandre du Théâtre-Italien n'a rien de commun avec la fille inspirée de Priam.
Un de mes amis, Aimé Martin, ancien collaborateur du Journal des Débats, se délectait ainsi que Charles Nodier avec la parade que voici :

CASSANDRE.

Ce monde est donc bien vieux ?

ARLEQUIN.

Il est vieux comme Hérode.

CASSANDRE.

Je l'aurais cru moins vieux !

ARLEQUIN.

Il est vieux comme le déluge.

CASSANDRE.

J'aurais cru que le déluge était plus vieux !

Voilà un plaisir du moins innocent ...

Jacques Babinet (°5/3/1794 Lusignan, Vienne - 21/10/1872 Paris, 6ème à 78 ans et demi au 23 rue de Vaugirard, témoins Jean Charles Babinet, avocat général à la Cour de Cassation de Paris, commandeur de la L.H, 50 ans, dmt 3 passage Laferrière et André Léon Babinet, chef d'escadron d'artillerie, chevalier de la L.H, 47 ans, dmt 19 rue de l'Hôtel de Ville à Vincennes, tous deux fils du défunt, acte 2145 page 4), chevalier de la L.H le 1/5/1831, X 1812, élève de l'école d'application du Génie et de l'Artillerie de Metz, officier démissionnaire en 1815, examinateur à l'école polytechnique puis professeur de météorologie, fils de Jean Babinet, maire de Lusignan époux de Marie Anne Félicité Bonneau du Chesne, veuf en premières noces d'Adélaïde Laugier épousée à Paris le 30/10/1820, fille du chimiste André Laugier, professeur au Jardin des plantes et soeur de l'astronome Paul Auguste Ernest Laugier, membre de l'Académie des sciences et veuf en secondes noces d'Adèle Boucher. En 1862, il habitait 15, rue Servandoni, Paris, 6ème.

Babinet était un personnage singulier ... en-dehors de ses qualités de scientifique.
Voici son portrait en instantané dans La Presse du 19/9/1882 :

REVUE DE LA PRESSE

Au cours d'une curieuse étude sur Mme Louise Collet, Ignotus trace le portrait suivant de Babinet :

La génération contemporaine ne connaît plus M. Babinet. Pourtant il a été célèbre par son feuilleton scientifique du Journal des débats.
Il était veuf, laid, gros et sale, – mais quel esprit caustique ! Il a été un des premiers vulgarisateurs du siècle scientifique. Son style était personnel, – si personnel disait Alfred de Vigny, qu'on sent que la plume est tenue par une main qui a des ongles en deuil.
Babinet avait un habit noir à queue carrée, qui rappelait l'habit d'un croque-mort. La bonne de Mme Collet disait philosophiquement : « J'ai vu, chez madame, tout ce qu'il est possible de voir, et je me suis habituée à tout, excepté à l'habit de M. Babinet..., qui me fait toujours froid dans le dos. »

L'astronome Babinet aimait à boire. Sur la terrasse de l'Observatoire, où il allait dans la nuit observer les astres, il emportait sournoisement des bouteilles de vin. Alors, il titubait et il ressentait une sorte de roulis et de tangage, qui lui rappelait, – avouait-il, – le temps de jeunesse où il prenait le point sur le pont d'une frégate. Babinet avait été ingénieur hydrographe en sortant de l'Ecole polytechnique.
Pendant l'hiver, il avait très souvent des fluxions à la joue. Alors il s'enveloppait d'un grand foulard qui descendait du fond de son chapeau. Préault disait qu'en le voyant ainsi marcher dans la rue, lentement et voilé, – il lui rappelait un fiacre à l'heure et aux stores baissés ...

Il ne suffit pas toujours d'être un savant, il faut aussi savoir parfois faire aimer la science par un travers particulier qui l'humanise !

Journal des débats du 5/11/1872 :

NECROLOGIE.

La mort va vite depuis quelque temps.
Elle vient de frapper encore à quelques jours d'intervalle deux des nôtres, deux savans bien connus à des titres divers, M. Babinet, de l'Institut, M. Charles Daremberg, de l'Académie de Médecine.
Un autre dira mieux que nous ce que fut M. Daremberg, l'écrivain érudit et si apprécié qui a jeté de vives lumières sur l'histoire des sciences médicales.

Collaborateur de M. Babinet pendant plusieurs années, qu'il nous soit permis de consacrer quelques courtes lignes au physicien éminent, à l'esprit si vif et si original dont le monde savant déplore la perte. M. Jacques Babinet naquit à Lusignan (Vienne), le 5 mai 1794. îl fit en province, ensuite à Paris, au lycée Napoléon, de fortes études littéraires, avec l'intention d'entrer dans la magistrature. Mais les leçons de physique de Binet le séduisirent assez pour lui faire changer de voie : il se livra plus particulièrement à l'étude des sciences.
Son goût pour les mathématiques se développa rapidement, et il fut reçu à l'Ecole Polytechnique. Il en sortit pour entrer à l'Ecole d'application de Metz, et fut chargé en 1814, quand il eut obtenu le grade de sous-lieutenant, d'un service spécial, au moment de l'investissement de la place.
La carrière militaire était peu du goût de Babinet ; à la Restauration, en 1815, il envoya sa démission et s'adonna à l'enseignement. Il fut nommé professeur de physique au collège de Fontenay-le-Comte (Vendée), puis, quelque temps après, à Poitiers. En 1820, lorsque l'on forma le lycée Saint-Louis, on lui confia la chaire de physique.
Il devint bientôt examinateur de sortie à l'Ecole Polytechnique, puis examinateur de géométrie descriptive, d'analyse appliquée et de géodésie, et conserva ces importantes fonctions jusqu'au moment de sa retraite, en 1864.

Il suppléa Savart au Collège de France et Pouillet à la Faculté des Sciences. Ses cours furent très suivis. Il avait le don d'intéresser ses auditeurs et de les attirer. De 1825 à 1828, il fit à l'Athénée une série de leçons sur la météorologie qui eurent un véritable retentissement. Pour la première fois ces questions de physique du globe étaient traitées avec une certaine verve, une extrême lucidité ; la parole du jeune professeur était colorée, entraînante. On alla en foule l'écouter, et, à partir de ce moment, le nom de Babinet devint populaire.
Ses travaux lui ouvrirent les portes de l'Académie en février 1840. Il remplaça Dulong et fut nommé par 25 voix contre 19 accordées à Despretz.

Nous ne saurions énumérer ici les recherches nombreuses de Babinet. Il posséda à un haut degré le génie de l'invention. Doué d'une grande imagination, il explorait les sentiers les moins battus de la science et il revenait rarement sans quelques aperçus nouveaux, sans même quelque découverte importante. Tous les jeunes gens de notre époque ont encore présent à la mémoire l'ingénieux perfectionnement qu'il apporta à la machine pneumatique ; on put, grâce à un dispositif très simple dont il eut l'idée quand il commença à professer à Fontenay, pousser le vide beaucoup plus loin qu'on ne le pouvait avec l'ancien appareil. Son hygromètre à fil de soie est d'une marche plus régulière que celui de Saussure. Le goniomètre Babinet est également classique. Au surplus, cet instrument perfectionné est devenu comme le laboratoire de l'optique physique. Il a aidé certainement à l'examen spectral des flammes, et a facilité ainsi dans une certaine mesure la découverte de l'analyse spectroscopique. Il a permis de mesurer les diamètres des anneaux colorés et même les élémens de la double réfraction.

Il faut surtout citer les belles recherches d'optique relatives à la couleur des réseaux, l'absorption de la lumière sans polarisation ou avec polarisation, le dichroïsme, les interférences, la double réfraction circulaire, les couronnes, les anthélies, les parahélies, etc. Son polariscope, son photomètre, se trouvent encore dans tous les cabinets de physique.

Ce qui a surtout contribué à la réputation de l'éminent académicien en dehors du monde savant, ce sont incontestablement ses recherches de physique du globe et surtout ses articles de science vulgarisée. Il excellait à présenter les sujets les plus arides sous un aspect piquant qui excitait la curiosité du lecteur.
Il fallait bien le lire, bon gré, mal gré ; ceux qui savaient étaient entraînés par la forme, cette forme alerte, vive, originale dont il avait si bien le secret ; ceux qui ignoraient, enchantés de comprendre ce qu'ils n'avaient jamais pu saisir, le suivaient sans fatigue de la première à la dernière page. Qui ne se rappelle ses articles du Journal des Débats, de la Revue des Deux Mondes et du Constitutionnel sur les grandes marées, le mascaret, les orages, les comètes, etc.? On peut bien, en toute justice, lui attribuer les notions que le public a maintenant sur les principaux phénomènes de l'atmosphère. Il ne survenait pas d'éclipse sans que le nom de Babinet ne fût prononcé. Il était devenu un peu comme le grand-maître des cérémonies des apparitions célestes, et chacun réclamait de lui le programme. C'était pour la foule l'astronome nécessaire : une découverte n'était considérée comme vraie que si elle avait été confirmée par M. Babinet. Son autorité était toute-puissante. Et cependant, il faut bien l'avouer, jamais Babinet ne fut astronome dans la véritable acception du mot et n'eut même la prétention de l'être.
Il avait épousé une nièce de M. Arago et était devenu bibliothécaire du Bureau des Longitudes. En relations constantes avec l'Observatoire, il fut ainsi conduit à écrire quelques Mémoires d'astronomie : Les nuages ignées du soleil, Coloration de la Lune pendant l'éclipse de 1848. Ces travaux passèrent inaperçus. Sa réputation d'astronome date surtout de ses articles sur l'extrême ténuité des queues de comète et sur l'observation des éclipses, mise à la portée de tout le monde. Le public avait confondu le météorologiste avec l'astronome.
Dans ces dernières années, alors qu'il était déjà gravement atteint par la maladie qui l'a emporté, il publia une nouvelle formule barométrique qui permet d'éviter l'emploi des tables de logarithmes pour la détermination des altitudes, un travail mathématique sur la réfraction atmosphérique et quelques considérations théoriques sur l'aviation et la navigation aérienne. Ses principaux Mémoires ont été insérés dans les Annales de Physique et de Chimie et dans les Comptes-rendus de l'Académie. La plupart de ses articles ont été réunis et publiés sous le titre modeste de : Etudes et lectures sur les sciences d'observation.
M. Faye, président de l'Académie des Sciences, disait ces jours derniers sur la tombe encore ouverte de notre ancien collaborateur : « Vous savez, Messieurs, quelle place est réservée à M. Babinet dans l'histoire de la physique moderne. Quant à ses écrits populaires, il n'est personne de vous qui ne sache avec quel éclat il a su répandre les plus saines notions de la science et qui n'ait regretté de voir trop tôt cesser ces analyses, ces causeries si profondes parfois et toujours si aimables, qui ont enchanté le public accessible aux charmes de l'esprit.
Mais dans ce savant à qui on reprochait souvent de savoir trop de choses diverses et d'éparpiller son génie sur trop de sujets, il y avait par-dessus tout une âme bonne et forte. »

M. Babinet était d'une bonté à toute épreuve. Quel est l'inventeur malheureux qui n'ait été secouru de ses conseils et de sa bourse ? Il avait la main généreusement ouverte ; il s'oubliait lui-même trop souvent pour trop penser aux autres. Il était accessible au jeune étudiant aussi bien qu'au savant illustre. On rencontrait le dimanche, dans le petit appartement de la rue Servandoni, tout à la fois des débutans qui avaient besoin d'appui, des savans de tous les pays et des hommes d'Etat qui se plaisaient à écouter le causeur original et plein de verve. Les dimanches de M. Babinet étaient renommés ; ils vont faire défaut à plus d'un de nous. Jamais, pendant ces dernières années, où la maladie faisait de rapides progrès, on n'entendit sortir de ses lèvres une plainte ou une parole d'amertume ; quand il lui fut devenu difficile de parler, il avait encore pour ses amis un geste ou un regard affectueux. Son esprit et son cœur sont restés intacts jusqu'à la fin. Il a pu jusqu'à l'heure suprême voir accourir autour de lui toutes les amitiés de sa vie, et se grouper autour de son lit de bien vives sympathies.

Nous avons perdu un physicien ingénieux et habile, dont le nom restera attaché à quelques unes des théories les plus brillantes de l'optique.

HENRI DE PARVILLE.

A la demande d'Yfig voici un texte de Babinet paru dans le Journal des débats du mercredi 22/6/1859 et consacré notamment aux Beaux-Arts (enfin du moins à la perspective) :

BULLETIN SCIENTIFIQUE.

Astronomie et Météorologie.
Juin et le solstice d'été. Durée des jours et des saisons. Compensation pour la chaleur et la lumière entre les deux hémisphères. Le jour, la nuit et le crépuscule. Analyse du Traité de perspective de M. de La Gournerie.

Je remercie les bienveillans lecteurs du Journal des Débats de s'être aperçus qu'il y avait longtemps que l'astronomie et la météorologie n'avaient réclamé leur attention.
Ce n'est pas que le monde scientifique soit resté inactif. Bien au contraire, les observateurs et les auteurs ont beaucoup produit depuis quelques mois ; et le public réclame par lettres, au nom de la justice, une appréciation impartiale de leurs mérites.
Aux travaux consciencieux, la critique reconnaissante ! Je devrais avoir déjà parlé à mes lecteurs des oeuvres d'Arago, de celles de Humboldt dont les sciences sont en deuil depuis quelques jours, de l'admirable triangulation de l'Angleterre, qui a suivi l'initiative de la France de manière à nous rendre jaloux d'un si beau travail et honteux de ne pas continuer celui qui se rapporte à notre pays. J'ai reçu très exactement les volumes de la grande publication américaine sur l'hydrographie des côtes de l'Union (Coast-Survey), ouvrage monumental, confié, pour la direction, à mon ami M. Bache, arrière-petit-fils de Franklin et digne d'une telle descendance. Plus récemment encore, l'excellent astronome Piazzi Smyth, fils de l'amiral Smyth qui a tant avancé l'astronomie et la géographie physique, vient de publier les observations qu'il est allé faire à Ténériffe il y a trois ans, au-dessus des nuages et autant que possible au-dessus de la terre, dominant ainsi l'atmosphère grossière dans laquelle nous vivons. Les résultats de cette expédition de quelques mois ont été incroyables pour la science et nous y reviendrons. Nous avons encore l'ouvrage de M. Coulvier-Gravier sur les étoiles filantes. Enfin entre les sciences d'observation et celles d'imagination vient se placer le Traité de perspective linéaire de M. de La Gournerie, qui arrive à propos au milieu de l'attention que l'on donne en ce moment à l'Exposition des beaux-arts. C'est le premier pas dans l'art de rendre la nature en faisant la part aux préjugés impérieux de nos sens.

Quant à l'astronomie, je puis excuser mon silence un peu long par les circonstances présentes. Le bruit du canon empêche un peu d'entendre l'harmonie des sphères célestes, et les bulletins de la paisible astronomie pâlissent à côté de ceux de nos victoires. Mais aujourd'hui nous voyons renaître la sécurité, grâce à la valeur de nos soldats, à l'intrépide habileté de leurs chefs.
Essayons donc de nous faire écouter.
J'avais indiqué, dans un petit article de ce journal, les pronostics qui suivant la marche antérieure des vents, devaient nous amener un hiver très froid par les vents de nord-est, dont la prédominance me semblait suffisamment probable pour l'hiver dernier. Il n'en a rien été. La girouette est restée plusieurs mois clouée au sud-ouest, et le froid n'a sévi qu'en Amérique, de l'autre côté de l'Atlantique, car aux Etats-Unis, ainsi qu'en Chine, c'est le vent d'ouest qui est le vent froid ; le sud-ouest est là le vent de terre, tandis que pour nous le sud-ouest, qui a passé sur les eaux chaudes de l'Occident, est humide et tempéré. J'avoue que je ne sais à quoi attribuer ce suicide des nord-estiers (nord-easters, comme disent les Anglais). La conclusion est que nous manquons de données suffisantes pour de bons pronostics météorologiques, et qu'il faut se hâter de relier les deux mondes par des télégraphes qui puissent nous faire connaître chaque jour l'état atmosphérique du globe entier. Je déclare aussi que malgré les consultations qui me sont très honorablement adressées chaque jour sur le caractère futur des saisons, je suis fort las de mon métier d'astrologue.

Si je veux parler du mois de juin et du solstice qui aura lieu le 22 à six minutes après le minuit qui commence ce jour, tout le monde va croire qu'il s'agit de la chose la plus commune du monde. A cette époque des plus longs jours, Paris n'a que huit heures de nuit, et, par suite, le soleil reste sur l'horizon pendant seize heures. Cela est dans tous les almanachs. Mais on fait généralement moins d'attention à cette curieuse circonstance, savoir que, pour les deux hémisphères, la durée des saisons n'est pas la même. Le printemps et l'été, qui sont la saison chaude pour notre hémisphère, sont ensemble plus longs d'une semaine que l'automne et l'hiver qui composent la saison chaude des habitans de l'hémisphère sud. Plusieurs personnes se sont hâtées de conclure que notre côté du globe était privilégié et qu'il y avait lieu de se féliciter d'être homme du Nord plutôt qu'homme du Sud.
Malheureusement ces prétentions ne tiennent pas contre l'inflexible rigueur des calculs mathématiques. Le soleil est plus près de la terre pendant l'hiver, et s'il y a pour le sud un moindre nombre de jours dans la saison chaude, laquelle se compose de l'automne et de l'hiver, en revanche les rayons du soleil sont alors plus chauds et plus lumineux exactement dans la même proportion, en sorte que cet astre verse sur la terre la même quantité de chaleur et de lumière pendant chaque saison, quelle que soit d'ailleurs la durée de cette saison.

On dit vulgairement, pour faire l'éloge d'une montre, qu'elle va comme le soleil.
S'il en était ainsi, la montre irait fort mal, car rien n'est irrégulier comme le mouvement de cet astre et les jours qu'il nous donne. Si l'on prend la moyenne de tous les jours de l'année, on a la durée moyenne du jour.
L'année non bissextile 1859 a 365 jours grands ou petits, qui font 365 jours moyens, ayant chacun 24 heures moyennes, chaque heure 60 minutes, et chaque minute 60 seconde de temps moyen. Il est bien entendu qu'on désigne ici par jour un intervalle de 24 heures entre deux midis ou deux minuits successifs. Les jours naturels que donne un cadran, un méridien ou une lunette méridienne sont tantôt plus longs que le jour moyen d'un certain certain nombre de secondes tantôt plus courts, et il y a des jours naturels qui sont juste de la même durée que le jour moyen. Le 1er janvier 1859, le jour naturel (de midi au midi suivant) surpassait le jour moyen de 28 secondes et demie.
Pendant tout janvier on avait de longs jours. Du 10 au 11 février, le jour vrai était égal au jour moyen puis venaient des jours plus petits que le jour moyen jusqu'au 14 mai, où le jour naturel était encore égal en durée à la moyenne des jours. Depuis lors, les jours surpasseront la durée moyenne jusqu'au 26 juillet. Du 21 au 22 juin, le jour a 13 secondes au-dessus de la moyenne. En août, septembre, octobre petits jours jusqu'au 2 novembre, où le jour naturel égale de nouveau le jour moyen. Passé ce terme, les jours sont plus longs que le jour moyen jusqu'à la fin de l'année, et le 23 décembre le jour a une demi-minute de plus que les vingt-quatre heures de temps moyen. Cette complication apparente résulte tout naturellement de la marche oblique du soleil dans l'écliptique et de sa vitesse variable. Comme il faut toujours se graver dans la mémoire des notions précises, n'oublions pas que de toutes les périodes de la nature, année, jour, mois lunaire, il n'en est qu'une seule invariable, parfaitement fixe et immuable c'est le jour moyen; les siècles quis'écoulent l'un après l'autre n'influent en rien sur la durée de cette précieuse unité de temps, et par suite la seconde de temps qui est contenue dans le jour 86,400 fois se trouve avoir aussi une durée constante.

Pour revenir à notre présent mois de juin, il ne suffirait donc pas, pour des calculs très précis, de dire que ce mois a trente jours il faudrait à trente jours de grandeur moyenne ajouter un nombre de secondes égal à 358, ce qui fait à peu près 6 minutes. Ainsi la durée de ce mois serait de 50 jours plus 6 minutes. Décembre sera encore beaucoup plus long.

Après le temps couvert et le clair de lune, un des fléaux de l'astronomie délicate c'est le crépuscule, ou plutôt les deux crépuscules du matin et du soir. Ceux qui vivent dans le voisinage d'une haute montagne en voient le sommet encore éclairé par les rayons du soleil quand la plaine est déjà privée de sa lumière. L'air qui nous environne, à une hauteur bien supérieure à celle des plus hautes cimes terrestres, est de même illuminé par des rayons qui passent au-dessus de nos têtes, et son reflet éclaire assez longtemps la contrée pour laquelle le soleil est déjà couché. On admet assez arbitrairement que le crépuscule finit quand le soleil est à 18 degrés au-dessous de l'horizon. C'est sur cette donnée qu'on calcule la durée du crépuscule que l'on trouve encore indiquée dans quelques almanachs anglais, ainsi que la durée des clairs de lune du matin et du soir. Les anciennes éphémérides françaises contenaient aussi ces indications pratiques. Or voici un fait auquel généralement on ne fait pas attention. C'est qu'à Paris le soleil au solstice d'été, dans les jours où nous sommes, ne descend pas à 18 degrés au-dessous de l'horizon, même minuit. Il s'en faut d'un tiers de degré. La conséquence est que le 22 juin, à Paris, il n'est jamais nuit close, et que le crépuscule dure depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever. Le vigilant M. Coulvier-Gravier, qui compte chaque nuit claire les étoiles filantes et les globes de feu, m'a confirmé ce résultat connu du calcul. Pour avoir nuit close au solstice d'été, il faut descendre au sud jusqu'à Fontainebleau, ou bien atteindre des localités situées à moitié chemin d'Orléans.
Dans les villes qui avoisinent la Baltique, le crépuscule d'été incommode ceux qui ont besoin d'obscurité pour bien dormir, et l'on est obligé de mettre d'épais rideaux aux fenêtres des chambres à coucher.

J'ai souvent été interrogé par des personnes qui demandaient l'explication de la durée variable des jours ou plutôt des journées entre le lever et le coucher du soleil sans faire intervenir les méridiens, les parallèles, l'écliptique et tout l'échafaudage de géométrie astronomique que les anciens désignaient sous le nom de connaissance de la sphère. Voici, je crois, ce qui est le plus simple à concevoir.

Il n'est besoin d'aucune notion de science pour reconnaître que toutes les étoiles tournent autour d'un point occupé à peu près par l'étoile extrême de la queue de la Petite-Ourse, appelée l'étoile polaire. Ce point est le pôle. Plus les étoiles sont éloignées de ce pôle, plus elles font de grands cercles alentour. Par exemple, le cercle que suit la brillante étoile du Cocher, savoir la Chèvre, ce cercle, dis-je, rase la terre à sa partie la plus basse, et l'étoile, pour Paris, ne se couche jamais. D'autres étoiles encore un peu plus éloignées du pôle atteignent l'horizon dans la portion inférieure de leur cercle et disparaissent pour quelque temps. Elles se couchent pour quelques heures. Les étoiles de l'équateur qui sont placées d'une manière intermédiaire entre le pôle nord et le pôle sud ont juste la moitié de leur cercle au-dessus et au-dessous de l'horizon, et sont couchées et levées pendant douze heures. Telles sont les étoiles de la Vierge et des Poissons. Encore plus au sud, les étoiles ne sont levées c'est-à-dire au-dessus de l'horizon, et visibles, que pour un petit nombre d'heures. Telles sont pour nous la Colombe et le peu des étoiles du Centaure que nous pouvons atteindre en France. La brillante étoile Canopus, du Navire, la plus belle étoile du ciel après Sirius, est à peine visible à Cadix, au cap Matapan de Grèce, et enfin à Alger. Quant aux étoiles du sud, dont le cercle dans sa plus grande hauteur n'atteint pas les horizons d'Europe, elles nous sont invisibles, ce qui est d'autant plus fâcheux que, suivant les auteurs arabes, leur contemplation inspire la gaîté. La Croix du sud, le Centaure, le Navire, la brillante du Fleuve, circulent à notre insu autour du pôle austral, et, mal décrites par les Grecs, ne l'ont été correctement que par les pilotes de Magellan.

Ce préambule, qui n'a rien d'obscur étant bien établi, il suffit de dire que le soleil parcourt chaque année, au travers des étoiles, une ligne oblique, suivant les constellations du Zodiaque. Il passe successivement au travers du Bélier, du Taureau, des Gémeaux, du Cancer, du Lion, de la Vierge, de la Balance, du Scorpion, du Sagittaire, du Capricorne, du Verseau et des Poissons. En juin, le soleil est dans le Taureau et dans les Gémeaux, au milieu d'étoiles boréales qui ne se couchent que pendant huit heures. Il nous donne donc des jours de seize heures.
De même, quand il sera en septembre dans la Vierge dont les étoiles se couchent pendant douze heures, il fera les jours égaux aux nuits comme il les a faits en mars quand il était au milieu des étoiles des Poissons qui de même sont levées pendant douze heures et couchées le même intervalle de temps.
Enfin, en décembre, où le soleil sera parmi les étoiles du Sagittaire, qui ne se montrent chaque jour que huit heures, nous aurons des jours ou journées de huit heures et des nuits de seize heures.

On peut résumer ceci en disant que pour chaque localité chaque étoile a son jour et sa nuit d'une durée fixe et appropriée à sa distance au pôle et quand le soleil, par son mouvement annuel au travers des constellations du Zodiaque, arrive devant telle ou telle étoile de chaque constellation, il nous donne et le jour et la nuit qui conviennent à cette étoile. Voilà la réponse à la question de Virgile et de Delille :

Pourquoi de nos soleils l'inégale clarté
S'abrège dans l'hiver, se prolonge en été.

Quant à l'illumination crépusculaire qui dépend de la hauteur de l'atmosphère qui nous enveloppe, je ferai remarquer que la partie de cette mer aérienne sans rivages, où se manifestent plusieurs météores, n'est guère plus haute que 15 lieues ou 60,000 mètres. Au-dessus, l'air est tellement léger, tellement rare, qu'il ne manifeste sa présence que dans des cas exceptionnels. De nouvelles déterminations ont été obtenues par M. Liais, excellent physicien, dont j'ai déjà eu occasion de citer les travaux au Brésil avec l'estime qu'ils méritent et avec la reconnaissance qu'inspire la protection éclairée de l'empereur don Pedro. M. Liais trouve que l'existence de notre atmosphère est sensible encore à 520 ou même 540 kilomètres de hauteur, ce qui n'a rien que de très admissible. Nous reviendrons là-dessus à l'occasion des étoiles filantes et des aurores boréales.
On dit souvent que l'aurore est le crépuscule du matin et que le crépuscule proprement dit est l'aurore du soir. C'est une grave erreur ; les crépuscules sont des phénomènes de simple illumination sans couleurs. Le crépuscule du matin précède de beaucoup l'aurore aux doigts de rose et celui du soir survit longtemps à la disparition des teintes rouges et orangées de l'aurore du soir, qui nous font à Paris de si splendides décorations du couchant. De plus, l'aurore ne trace dans le ciel qu'une bande colorée peu épaisse qui atteint successivement les divers nuages étagés en îles flottantes les unes au-dessus des autres. C'est un phénomène de diffraction avec le rouge plus infléchi que le bleu, ce qui est l'opposé de ce que produit la réfraction ordinaire. L'illumination crépusculaire occupe au contraire l'atmosphère entière et n'est point colorée, sauf le bleu uniforme, qui est la couleur que réfléchissent tous les milieux de grande étendue, car on sait depuis Newton que cette couleur, ainsi que le violet, se réfléchit en plus grande abondance que le rouge et l'orangé. Je vais au-devant de l'objection que pourraient me faire les physiciens habitués à voir la diffraction produire des bandes colorées, tandis que l'aurore nous offre une continuité de teintes sans intermédiaires obscurs. Cela tient à la grosseur du corps éclairant, le soleil, qui comble les interstices que laisseraient ses rayons dans les couches de l'aurore s'il était réduit à un simple point brillant.
Je commence maintenant les revues scientifiques qui doivent terminer désormais tous mes bulletins.

M. de La Gournerie vient de publier un Traité sur la perspective considérée dans ses applications aux différens genres de tableaux, aux bas-reliefs et aux décorations théâtrales. Cet ouvrage dans lequel les meilleures méthodes sont exposées avec beaucoup de clarté et développées dans de nombreux exemples, me paraît appelé à rendre de grands services. Les artistes y trouveront une importante théorie des effets de perspective. En voici quelques principes.
Quand un spectateur se place devant un tableau au point de vue choisi par le peintre, il voit les objets représentés tels qu'ils existent réellement. Mais s'il change de position, les objets paraissent tout à la fois se modifier dans leurs formes et se déplacer respectivement. Ces effets sont très sensibles quand la scène a de la profondeur et que la perspective est dessinée avec précision.
L'auteur établit par des considérations géométriques très simples la loi des modifications que les objets représentés par un tableau paraissent ainsi éprouver quand le spectateur se déplace, ce qui permet de prévoir et d'apprécier d'avance tous les effets de perspective connus.
Une des conséquences de cette théorie c'est que les points qui sont en ligne droite sont vus de même en ligne droite par tous les spectateurs. D'après cela, si un peintre a représenté, un personnage qui en regarde un autre, ou dirige vers lui une arme, en quelque part que le spectateur se place, il reverra toujours le second personnage regardé ou menacé ; et comme la position de son œil est liée aux objets par la même loi, si, dans une station, il est lui-même regardé ou menacé par un des personnages, il le sera dans toutes.

Les rayons de lumière étant des lignes droites, quand les ombres sont bien déterminées sur le tableau pour le point de vue de construction primitive, elles paraissent exactes à tous les spectateurs, En un mot, dans toutes les modifications que les objets paraissent éprouver, toutes les directions sont conservées, et par suite les positions relatives restent les mêmes. L'œil est plus tolérant pour les angles. C'est pour cela que l'harmonie d'une composition n'est pas altérée par le déplacement du spectateur, et qu'un tableau, bien qu'il soit assujetti par le peintre à un point de vue unique, présente cependant des effets perspectifs satisfaisans à toutes les personnes placées de manière à le voir sans trop d'obliquité.

Tout le monde est familiarisé avec ces résultats de la perspective, mais ils n'avaient pas été analysés et rattachés à des principes géométriques certains, sauf la question du regard bien étudiée par Wollaston.
Quand le spectateur se déplace, les objets terminés par des contours arrondis paraissent éprouver des déformations inadmissibles s'ils ont été dessinés d'après les règles géométriques. La perspective doit alors être établie suivant des règles spéciales. C'est ce que M. de La Gournerie désigne sous le nom de théorie des dérogations. Il arrive à conclure que les objets arrondis ne doivent être soumis à l'unité du point de vue que pour leur position sur le tableau et non pour leur contour apparent. C'est ainsi que jamais les peintres ne représentent une sphère par un ovale. Des observations analogues doivent être faites pour les balustres et pour tous les objets vivans ou non qui ne sont pas limités par des faces planes.

On avait déjà admis quelques dérogations impérieusement réclamé par le bon goût.
M. de La Gournerie, de son côté, est entré scientifiquement dans cette voie, et l'étude de la perspective dans les tableaux des grands maîtres confirme toutes les conséquences auxquelles il a été conduit.
Quant à la théorie de l'auteur sur la perspective des reliefs, elle n'avait encore jamais été développée dans aucun ouvrage spécial. Je regarde comme heureux qu'elle soit mise à la portée des sculpteurs. Peut-être, quand ils seront guidés par des règles certaines, deviendront-ils plus hardis pour varier les plans dans les bas-reliefs, comme le sentiment de l'art a déjà conduit plusieurs maîtres à le faire.

Les décorations théâtrales, présentant à la fois des objets en relief et des châssis peints, se rattachent à la perspective des bas-reliefs et à celle des tableaux. Cet art complexe bien qu'il soit arrivé à un assez grand degré de perfection, n'est guère connu que d'un petit nombre d'artistes. Nous croyons que les personnes qui s'intéressent aux arts du dessin liront avec fruit les détails que donne M. de La Gournerie et l'analyse qu'il fait d'une belle décoration du ballet des Elfes due à M. Despléchin. Plusieurs des planches du riche atlas de l'ouvrage qui nous occupe sont consacrées à la reproduire.

En résumé l'ouvrage de M. de La Gournerie, qui ne suppose aucune notion élevée de mathématiques, sera utilement étudié par tous les artistes. C'est une alliance entre la sévère géométrie et la capricieuse imagination, qui acceptera un guide capable de l'éclairer sans l'entraver.

Je finis en réclamant pour la physique comme pour la géométrie une part dans les moyens d'exécution du bel art de voir et de faire voir, c'est-à-dire de peindre.

Babinet de l'Institut.

Justement la perspective classique allait être détruite par l'impressionnisme naissant et ses rejetons modernes ; c'est l'apparition de la photographie en donnant une perspective exacte sans truchement de la main de l'homme qui avait mise en doute ce moyen artistique.
Et d'ailleurs un peu plus tard la découverte en France de peintures rupestres préhistoriques allait ouvrir les yeux sur d'autres moyens de rendre la réalité perçue par l'esprit humain.
La voie géométrique purement définie à la Renaissance n'était qu'une parmi tant d'autres !


C'est la frontière entre le vivant et le non-vivant qui va s'atténuer de plus en plus à mesure que l'interpénétration de la machine et de l'humain sera plus grande ; tant et s bien que la notion même de la mort tendra à se dissoudre ce qui posera un problème de définition des limites de l'être humain.
On me rétorquera que tout ceci ne se fera pas immédiatement, voire ... la thérapie génétique prouve que l'on peut déjà réparer les gènes déficients.
Tout ceci va flouter la vie et la mort.


Quels étaient les sentiments religieux de Babinet ? Il semble qu'il croyait - sous réserves - à l'immortalité de l'âme ! Après tout à force d'avoir regardé les étoiles, on peut bien croire à la permanence d'une certaine lumière de l'esprit.

Le Petit Journal du 23/10/1872 :

MORT DE BABINET.

L'illustre savant, dont l'état était depuis plusieurs jours désespéré, s'est éteint hier matin lundi, une heure.

Il est mort sans agonie et en possession de toutes ses facultés jusqu'au dernier moment.
Ses deux fils, Mme Métayer et deux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul n'ont pas quitté le chevet de son lit, depuis que la maladie avait pris un caractère de gravité.

Hier encore, il recevait la visite de Mme Rattazi, qu'il a parfaitement reconnue et qu'il a appelée ma petite Marie.

C'est M. Delaunay, curé de Saint-Etienne-du-Mont, qui a reçu sa confession et lui a administré l'extrême-onction.

Ses funérailles auront lieu demain mercredi, à Saint-Sulpice.

M. Babinet était né à Lusignan, le 5 mars 1794. Dès son jeune âge, il montra de grandes dispositions pour les sciences exactes ; élève de l'Ecole polytechnique, il en sortit lieutenant d'artillerie ; mais il abandonna bientôt la carrière d'armes pour se consacrer à l'enseignement scientifique.

M. Babinet a été professeur au lycée Saint-Louis, à Paris, puis au collége de France.
Depuis 1840, il faisait partie de l'Académie des sciences.

C'était un des savants les plus populaires de l'époque ; il devait cette popularité à ses conférences, à ses articles de journaux, à ses prédictions astronomiques et météorologiques dont quelques-unes eurent un retentissement considérable.

La science vient de faire en la personne de Babinet une perte très sensible.

A ses qualités d'inventeur-ingénieur, il joignait une lucidité d'exposition qui en faisait un excellent vulgarisateur.

M. Babinet laisse deux fils, l'un avocat général près la cour de Paris, l'autre officier supérieur d'artillerie.

Quelques singularités et mots d'esprit du célèbre savant.

Le Petit Journal du 10/1/1868 :

Cela n'est pas beaucoup plus singulier que la chambre à coucher de M. Babinet, ce savant aimable, qui contient au bas mot dix mille volumes jetés pêle-mêle.

Idem le 7/7/1867 :

C'est à ce propos que M. Babinet, le spirituel savant, disait l'autre jour : « Annoncez un train de plaisir pour la lune non-seulement tout le monde y croira mais soyez certain qu'il se trouvera des gens pour s'informer si l'on s'arrêtera en route. »

GEORGES STENNE.

Un des particularismes de son esprit c'est sa croyance inébranlable dans les plus lourds que l'air à une époque où l'on traitait de fous ceux qui promouvaient cette locomotion si particulière comme Nadar.

Le Petit Journal du 18/10/1863 :

L'AUTOMOTION AÉRIENNE.

LES BALLONS-L'HELICE

C'ést demain qu'aura lieu la seconde ascension du ballon le Géant, qui réalise, selon son hardi capitaine, tout ce que les ballons peuvent donner, tout, excepté l'essentiel : la direction au gré du navigateur. Au moment donc où le dernier mot du ballon semble être dit, il ne sera pas sans intérêt de remonter à l'origine de cette remarquable invention.

De tout temps l'homme a dû caresser l'idée de se mouvoir librement dans l'air, et nous avons tous suivi par la pensée l'hirondelle traçant les capricieux méandres de son vol rapide dans le ciel. Mais d'un vague désir à l'idée de la possibilité et de là à l'essai il y a loin.

Le premier qui tenta sérieusement de s'élever dans les airs, au moyen d'un ballon, fut le jésuite portugais Gusmao.

Comment cette idée naquit-elle ?

Oa raconte qu'en voyant flotter dans les airs un corps sphérique, concave et très léger, il résolut d'aborder ce problème difficile.
C'était en 1677. Ses premiers essais furent heureux. Il alla à Lisbonne, y fit une ascension en présence du roi Jean V. Mais l'Inquisition vit d'un mauvais œil cette innovation. Gusmao fut emprisonné, et il dut s'estimer heureux de sortir de son cachot, pour passer en Espagne, où il mourut de chagrin en 1724.

Cinquante-neuf ans plus tard, la même idée qui avait frappé le jésuite portugais, un hasard bizarre, deux circonstances fortuites frappèrent un homme nommé Montgolfier.
C'était en 1783 ; la mère du futur inventeur des montgolfières faisait sécher du linge dans les champs, entre autres une jupe que les blanchisseuses avait accrochée sur un grand bâton. Près de là, des valets de ferme brûlaient des foins. Tout à coup, la fumée et les flammes, dirigées par un coup de vent, s'engouffrent sous cette jupe, et, un instant après, celle-ci s'élevait dans les airs, où elle se soutint en tournoyant pendant quelques instants.

Montgolfier avait été témoin du fait. Ce phénomène le frappa singulièrement. Il voulut en connaître la cause ; il chercha et trouva.
L'air échauffé est plus léger que l'air froid.
Tenez un ballon constamment rempli d'un air plus chaud que celui du dehors, et il s'élèvera, même chargé d'un certain poids, dans l'atmosphère.

En appliquant ce principe, Montgolfier et son frère parvinrent à lancer le 5 juin 1783, à Annonay, leur patrie, un ballon en toile, doublé de papier, du poids de 503 livres et mesurant environ 30 mètres en circonférence le ballon s'éleva rapidement à une hauteur de plus de deux mille mètres. L'expérience fut. répétée avec plein succès à Paris, le 27 août suivant, au Champ-de-Mars. Après trois-quarts d'heure de voyage, le ballon descendit près d'Ecouen. Les paysans de Gonesse prirent cette monstrueuse boule affaissée sur elle-même pour la défroque du diable, l'attaquèrent et la déchirèrent à coups de fourche.

Dans les premiers essais, comme nous le disions, il y avait au bas du ballon un réchaud avec du charbon allumé pour chauffer l'air ; on finit par emporter ce foyer avec l'appareil pour maintenir la température intérieure des montgolfières au degré voulu. On comprend combien ce qu'un pareil mode offrait de dangereux, et cependant, deux hommes, Pilastre des Roziers et le marquis d'Arlandes, eurent le courage de s'embarquer dans une corbeille suspendue au-dessous du réchaud d'une montgolfière. Ils descendirent sans accident.
Cependant l'aérostation ne fit de véritables progrès que du jour où, pour gonfler les ballons, on substitua à l'air chauffé, le gaz hydrogène, dix-sept fois plus léger que l'air.
Deux physiciens célèbres, Charles et Robert, montèrent la première fois dans un ballon rempli de gaz. Leur voyage fut heureux. Ils le répétèrent avec le même succès, et, dès lors, les expériences se succédèrent rapidement.
On songea aussi à profiter de l'aérostation comme moyen de reconnaissance des places de guerre, des mouvements de l'ennemi ; ils rendirent quelque fois des services, mais l'incertitude de leurs mouvements, soumis aux caprices de l'atmosphère, fit bientôt renoncer à leur usage.

Les ascensions aérostatiques ont été fort nombreuses depuis : on a traversé, la Manche, on est allé de Paris à Londres, et retour, en ballon. Il faut dire que ces tentatives n'ont pas toujours été heureuses, et plus d'un aéronaute a payé de sa vie ou sa témérité ou son inexpérience.

Romain fut le premier. Dans une ascension au Champ-de-Mars (depuis Boulogne-sur-Mer jusqu'à Wimereux en fait), faite sous le règne de Louis XVI, dans une montgolfière emportant son brasier, il retomba broyé, le ballon ayant pris feu.

Le marquis de Boufflers, qui riait de tout, fit à cette occasion cette lugubre citation de Corneille :

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain.


On sait que Mme Blanchard périt dans une ascension au jardin de Tivoli. Parmi ceux qui doivent avoir eu le même sort, on cite aussi trois aéronautes, partis l'un de Saint-Pétersbourg, l'autre de Constantinople et le dernier de Marseille celui-ci était le frère d'Arban, le chef d'orchestre parisien, et jamais on n'a eu de leurs nouvelles, malgré les recherches les plus actives.

La science s'est aussi servie des ballons pour faire certaines études sur la composition, la densité de la température de l'air a différentes hauteurs.

Le plus remarquable de ces voyages fut celui effectué par MM. Biot et Gay-Lussac, le 20 août 1804. Les deux savants s'élevèrent au jardin des Arts-et-Métiers et parvinrent jusqu'à une hauteur de près de sept mille mètres.
Pendant la guerre d'Italie, Nadar reçut une mission pour entreprendre des expériences de photographie stratégiques sur le champ de bataille, mais la paix de Villafranca survint au moment de son départ.

Parvenir à diriger les ballons à volonté, naviguer dans les airs comme on navigue sur l'eau, tel a été le but de tous ceux qui se sont occupés de l'aérostation. On a varié les forme, on a imaginé des appareils, on a compliqué le mécanisme, on a accouplé deux, trois ballons mais jusqu'à présent aucun de ces essais n'a réussi. Comme dit M. Nadar, la condition indispensable pour l'élévation des ballons s'oppose radicalement à la possibilité de les diriger, puisque le vent se jouera toujours de leur résistance.
En effet, un bateau surnage dans l'eau, parce qu'il est plus léger que le volume d'eau dont il occupe la place, de même un ballon se maintiendra dans l'atmosphère tant qu'il sera moins pesant que la quantité d'air qu'il déplace.
Le ballon est donc plus léger que l'air ; il est à la merci des caprices de cet élément, le jouet de la moindre brise.

Tout se borne conséquemment, pour le ballon à monter en jetant du lest, à descendre en ouvrant la soupape pour dégonfler graduellement le ballon.

Les descentes malheureuses de quelques aéronautes avaient fait imaginer un appareil nommé parachute, destiné à atténuer et à éviter les accidents de ce genre. Le parachute avait à peu près la forme d'un vaste parapluie replié, qui s'ouvrait par l'effet de la descente même ; la résistance de l'air sur la large surface de l'appareil soutenait l'aéronaute, qui ne tombait que graduellement.

La première expérience en fut faite à Paris, le 12 octobre 1797, par Jacques Garnerin. Arrivé à une certaine hauteur, il eut le courage de couper les cordes qui retenaient au ballon la corbeille dans laquelle il se trouvait et de se confier à la résistance du parachute. Il descendit fort heureusement dans la plaine de Monceaux.

Aujourd'hui, le plus difficile n'est plus de descendre, mais d'atterrir ; un ballon qui touche la terre éprouve le même effet qu'un bateau qui touche au bord sans être épaulé ; seulement, au lieu d'être horizontal, cet effet est perpendiculaire.

En résumé, pour manœuvrer un appareil dans l'atmosphère, pour voyager avec sécurité et dans la direction voulue, il faut que cet appareil soit, non plus léger, mais plus pesant que l'air.
Or, est-il possible de s'élever dans ces conditions ?

- Oui, répond Nadar, au moyen de l'hélice.
Il existe depuis plus d'un siècle un jouet d'enfant appelé hélicoptère ; ce sont quatre ailes posées sur un pivot percé ; le jeu d'une ficelle enroulée à l'intérieur de ce pivot et dérobée vivement comme celle d'une toupie, imprime à l'appareil un mouvement ascensionnel rapide et cette hélice se visse dans l'air comme la vrille dans le bois.

Or, ce qui se fait en petit peut-il se faire en grand ?

- Oui, dit M. Babinet, un des maîtres de la science les plus compétents, et, ajoute-t-il, la force ascensionnelle, serait d'autant plus sûre et plus considérable que l'envergure sera plus ample.
Or il est facile de comprendre que si, la ficelle qui imprime le mouvement de rotation à l'hélicoptère, on substitue un moteur permanent (et en principe on n'a que l'embarras du choix), la force d'impulsion sera également permanente et le problème de l'ascension résolu.
Reste la direction : question plus simple encore et depuis longtemps décidée par le vol des oiseaux.

Examinons un oiseau planant dans les airs ; veut-il se porter vers un point quelconque, il se laisse tomber et, au moment précis, incline du côté où il doit s'abattre.
Il y a bien des années déjà, Mme Blanchard gagna le pari de se diriger en parachute vers un point convenu.

C'est la simple théorie des plans inclinés.
On l'appliquera aux appareils en voie d'exécution.

Donc je crois à Nadar ;

Je crois à l'hélice ;

Je crois à la future automotion aérienne pratique et régularisée, ni plus ni moins que la navigation à vapeur.

Georges.

Vous remarquerez que le mot hélicoptère est antérieur aux mots aéroplane et avion. On aurait d'ailleurs pu concevoir des planeurs bien avant l'invention des moteurs à explosion et des turbines à gaz ! Il a juste manqué l'audace pour franchir le pas ...

Il y a quelque chose de notable dans cette histoire c'est le côté éducatif des jouets ; ils n'éduquent pas seulement les petits d'homme mais l'homme adulte tout autant. La société française Aldebaran qui produit un robot ludique humanoïde Nao se met aussi à faire des recherches sur des robots plus pratiques.

A ce propos le prix Marius Jean Lavet (°7/2/1894 Clermont-Ferrand au 1 rue de Blanzat, déclaré le 8/2/1894, acte 116 pages 26/27 - 14/2/1980 Paris, 10ème à 86 ans - marié à Paris, 18ème le 7/2/1934 avec Arnolde Georgette Suzanne Alice Reisenburg, sans descendance), ingénieur clermontois à l'esprit très inventif, sera décerné le 21 janvier prochain à la Maison des Arts et Métiers à trois ingénieurs français.

N.B : J'ai rectifié les indications fausses portées sur wikipedia et même sur la fiche Gadzarts ; mon père (Michel Jean Marie Etienne Driout) est né juste à côté au 18bis rue André Moinier le dimanche 22 juillet 1923 (jour de la fête de Madeleine Pomiès, sa grand-mère maternelle). Mon grand-père le déclara le 23 avec comme témoins son condisciple à l'école des Mines, l'ingénieur du Corps des Mines Armand Lejeune (°30/1/1878 Couzon sur Coulanges, Haute-Marne - retraité le 30/1/1938 - 24/12/1949 Nantes), officier de la Légion d'honneur et l'avoué Albert Buthaud (°1874-1957), capitaine d'état major d'infanterie en 14/18, chevalier de la Légion d'honneur le 1/9/1920, Médaille Militaire devant Pierre Clémentel, industriel, adjoint au Maire le docteur Philippe Marcombes.
Baptisé le jeudi 2 août 1923 en la cathédrale de Clermont-Ferrand avec la permission du curé de Saint-Eutrope, parrain Louis Réveillac, ingénieur, directeur des établissements Mestre&Blatgé à Paris, tenu par son grand-père Jean Regnault et marraine Suzanne Regnault, sa tante.

Pierre Clémentel était le cousin de l'homme politique Etienne Clémentel (°1864-1936), maire de Riom, président du conseil général du Puy-de-Dôme et ministre à de nombreuses reprises.

P.S : J'ai rectifié quelques erreurs contenues dans l'article du Petit Journal du 18/10/1863.

Voici ce qu'en dit Le Gaulois du dimanche 7/3/1869 :

L'inconnu du Figaro dédie à M. Labédollière un mot de M. Babinet :

Il sortait un jour du palais de l'Institut avec un sien collègue, mathématicien endurci, qui éliminait Dieu de tous ses calculs, comme étant un inconnu irrationnel et perturbateur.
Les deux nihilistes devisaient.

– Ainsi, confrère, disait M. Babinet, décidément Dieu n'existe pas ?

– Il n'existe pas ! La science moderne ne saurait admettre une hypothèse aussi absurde que celle d'un Dieu créateur.

– Ainsi vous êtes sûr ? demanda itérativement Babinet, en homme qui veut aller au fond des choses.

– Parfaitement sûr !

– Eh bien ! collègue, reprit Babinet avec son vaste sourire ; vous êtes plus crédule que moi, car moi, je n'en sais rien du tout.

C'est le moment de parler de Nadar ! A la vie longue, emplie et heureuse ... tout le contraire de son ami Baudelaire !

Le Figaro du 22/7/1855 :

NOUVELLES A LA MAIN

Nadar, le grand Nadar, le vrai Nadar, le seul Nadar, – le spirituel caricaturiste, l'habile photographe, le charmant écrivain, – vient de vendre ses deux paons, prononcez – pans, – à un nabab. – C'est une histoire curieuse que celle de ces volailles. – Nadar a toujours beaucoup aimé les bêtes ; rue Neuve-des-Martyrs, il possédait un singe qui faisait le scandale d'un quartier qui n'a pas le scandale facile. En fait de chiens, il en a eu et il en a de toutes les races, y compris celle du mont Saint-Bernard, et je n'oublierai jamais un affreux oiseau qu'il appréciait fort, et qui a manqué le brouiller avec Clément Caraguel ; Nadar prétendait que c'était un bruant, Caraguel soutenait que c'était un granger ou – je confonds peut-être – vice versa ; j'ai vu le moment où la discussion finirait mal, et très mal, car si Caraguel est d'Agen, Nadar est de Lyon. On prit un naturaliste pour arbitre, lequel déclara que l'oiseau était un cochon d'Inde d'une espèce très rare.

– Mais il a un bec, s'écria Nadar.
– Mais il a des plumes, objecta Caraguel.
– C'est ce qui constitue la rareté de l'espèce, répondit le savant, s'il n'avait ni plumes, ni bec, ce serait un cochon d'Inde vulgaire.

Une fois l'arbitre parti, Nadar et Caraguel se mirent à rire.
– Ça n'empêche pas que c'est un bruant, dit Caraguel.
– C'est bien un granger, riposta Nadar.
– Quel âne que ce savant, murmura Caraguel.
– Pourquoi l'insulter ? dit Nadar ; déclarer un granger cochon d'Inde ça n'est pas vraisemblable, mais enfin c'est encore une bête ; quand on pense que s'il lui avait pris fantaisie d'en faire un dalhia, il le pouvait : rends-donc hommage à sa modération.

Mais je vous dois l'histoire des paons ; Nadar occupe, rue Saint-Lazare, presqu'en face de l'embarcadère du chemin de fer, un logement au rez-de-chaussée avec un délicieux jardin, dans lequel il tire le portrait des gens qui l'honorent de leur confiance. A peine installé, Nadar dit à sa femme : – il manque quelque chose, ici, il faudrait quelques bestiaux pour animer le paysage. – Il prend donc ses grandes jambes à son long cou et s'en va place Cadet, chez Barruel, à la Morsure de la Vipère, nourrissant dans son cœur un désir immodéré qu'il manifeste en ces termes :

– Père Barruel, je voudrais un merle.
– Voilà, c'est dix francs.
– Mais je veux un vrai merle, un bon merle, un merle qui chante.
– Prenez celui-ci, c'est un miel.

Nadar emporte le merle et le garde un mois. – Le merle ne pousse pas une note, pas plus de conversation qu'une carpe ; Nadar retourne place Cadet.

– Père Barruel, dit-il amèrement, voici votre bête, je n'en veux plus, donnez-moi un oiseau, mais un oiseau qui chante, un oiseau qui célèbre le retour de l'aurore.
– Voici un rossignol.
– Ça, chante-t-il votre rossignol ?
– Le rossignol !... pis qu'un orgue de Barbarie.
– En général, oui, mais le vôtre ?
– C'est un miel.
– Vous me le garantissez ?
– Quand je vous dis que c'est un miel... C'est quinze francs de plus.
– Mâtin !... vous ne le donnez pas votre miel.
– Ah, c'est vu la cage, regardez-moi-la.
Et le marchand montre à Nadar une cage organisée dans le genre des clochers, avec des abats-sons, et peinte entièrement en vert.
– Pourquoi tout ça ? dit Nadar, il me semble que l'autre cage est convenable.
– On voit bien, répond l'autre, que vous n'avez jamais habité avec un rossignol, faut ça pour qu'il se croie encore à l'ombre des forêts.
– Si vous en êtes sûr...

Nadar donne 15 francs et emporte la cage et Philomèle.
Huit jours et neuf nuits se passent ; le rossignol ne demande pas une seule fois la parole ; Nadar tourne et retourne autour de la cage, rien ; bah ! se dit-il, il est peut-être sourd et muet, et le voilà avec ses doigts essayant de se mettre en communication avec l'oiseau, au moyen du langage inventé par l'abbé Sicard ; le rossignol fait semblant de ne pas comprendre.
Nadar, furieux, reprend la route de la place Cadet.

– Eh bien, lui dit l'oiseleur, êtes-vous content ?
– Comment !... comment !... s'écrie Nadar effrayé de tant d'effronterie, vous avez le toupet de me demander si je suis content ; mais c'est une infamie, vous m'avez vendu un rossignol empaillé, il n'a pas poussé un seul couï, il est silencieux comme un potage à la tortue.
– Ah bien alors, dit l'autre, faut croire qu'il avait ses raisons, car de sa nature il est très chanteur, vous vous y serez mal pris.
– Oui, oui, c'est bon... rendez-moi mes vingt-cinq francs.
– J'ai là, dit le marchand faisant la sourde oreille, deux oiseaux qui feraient joliment votre affaire.
– Oh ! dit Nadar, j'en ai assez des oiseaux qui chantent.
– Oh ! mais ça, c'est des paons, ça ne chante pas ; mais regardez-moi ce plumage, hein !
Nadar demande le prix.
– C'est 20 fr. de plus, c'est pour rien.

Nadar hésite ; ses deux fours successifs avec le merle et le rossignol lui ont refroidi le cœur à l'égard des oiseaux ; mais, pense-t-il la vue de ces paons flattera mes clients, c'est joli à voir pendant qu'on pose, ça brillanterâ leur regard : il achète les deux paons.

– Seulement, dit-il avec inquiétude, au moment de prendre livraison, est-ce que ça ne crie pas ces machins-là ?
– Ça ?... jamais... c'est un miel, ça aime à être vu, ça sait que c'est gentil, mais ça ne dirait pas un mot pour sauver la vie d'un ami.

Nadar, persuadé, emporte les deux paons et les installe dans son jardin. – Infortuné Nadar ! il était écrit que pour toi, tout miel colligé dans la ruche de la place Cadet se transformerait en absinthe. En « un clin, » le silence auquel le merle et le rossignol avait accoutumé ton ermitage artistique, fit place au plus hideux vacarme. On ne saurait croire à quelle débauche de criailleries se livrèrent les deux oiseaux de Junon. Je ne voudrais pas diffamer, même des paons, mais je ne dirai jamais assez de mal de ceux-là ; encore, s'ils n'avaient été que criards, mais ils avaient tous les vices, tous ; ils étaient gourmands, ils étaient colères et coureurs !... On a eu à les retrouver successivement dans toutes les maisons de la rue ; une fois ils poussent une pointe vers le débarcadère, ils montent en wagon, l'un aux premières, et Nadar ne le rattrape qu'à Saint-Germain ; l'autre en seconde, et arrive à Rouen ; il y fut reconnu par un employé supérieur qui s'était fait photographier, et qui le renvoya, non franc de port, à mon ami ; – enfin, il est une chose certaine, c'est que, quinze jours plus tard, ces paons auraient causé quelque désastre irréparable, quand, par miracle, le nabab dont j'ai parlé plus haut, – il est un Dieu pour les photographes, – s'avisa de s'éprendre de ces petites « pannes. »

Un matin, le gentleman entre chez Nadar sans chapeau, les cheveux en désordre, comme un homme qui va commettre un mauvais coup.

– Môsieu, dit-il, vous avez deux petites oisôa.
– Oh ! oui, soupire Nadar.
– Je vôlais acheter euces à vô.
– Mes paons !! (Nadar était stupéfait).
– Oh ! yes, vos pannes.
– Mes paons ! mais vous êtes fou.
– Oh yes ! je en étais folle. Je vô en donnais 60 livres,
– Oh !
– 100 livres ! 200 livres.

Nadar le regarde et ne répond rien, le bonheur l'abrutit. – L'Anglais croit que Nadar refuse. – Emporté par la passion, il jette 5 billets de mille francs devant Nadar, l'enferme dans sa chambre, et un pistolet à chaque poing, se jette dans le jardin, là sans s'inquiéter des cris de la bonne, des éclats de rire de Nadar, il cueille les deux paons, se précipite vers l'embarcadère, fait chauffer un convoi tout exprès et se sauve avec ses remords, cacher au Texas les produits de son crime.

Nous parlons de volailles. Connaît-on ce mot dit par un paysan à Gavarni ? L'auteur des Partageuses faisait remarquer à un de ses amis cette manie des poules qui grattent tout ce qui leur tombe sous la patte. Un vieux paysan, qui avait entendu l'observation, lève la tète et dit : Ah ! c'est bien vrai, ces bètes-là, ne trouvent jamais rien de bien fait.

GUSTAVE BOURDIN.

Le Figaro n'a jamais été autant littéraire qu'au Second Empire, sous la direction d'Hippolyte de Villemessant.
Il est vrai qu'à notre époque les journaux - comme les écoles - sont devenus des abattoirs culturels ...

Il est sûr et certain que confier les journaux à des marchands d'armes et des banquiers - et les écoles à des pédagogues - n'est pas le meilleur moyen de leur donner de l'esprit !

Voici ce qu'écrivait Charles Bataille (°1831-1868) en 1856 dans Le Diogène sur la rue Neuve-des-Martyrs qu'hanta plus tard Jules Regnault (°1834-1894) qui n'est pas auteur mais prête-nom quoiqu'en disent les méchants esprits !

Le Figaro du 29/9/1864 :

PROPOS DE VOYAGE

Nadar et le Géant à Bruxelles

Bruxelles, 26 septembre.

....

« C'était en 1849. Mon père, qui rêvait pour moi la décoration par la littérature, – ô les pères ! m'avait meublé dans la rue Neuve-des-Martyrs, un entresol avec balcon.

» La rue Neuve-des-Martyrs, autant et plus que bien des autres, offrait des procédés d'étude et d'analyse tout à fait attrayants. Il s'y rencontrait une population féminine très susceptible de vous mener vite et sans biais au but définitif de toutes les expériences humaines, puis une tribu d'artistes, de littérateurs et de rapins, lesquels auraient bien eu, eux aussi, leur petit mot à dire sur la nature des sociétés, le cœur des jeunes femmes et les inclémences des vieilles bottes.

» Je vivais isolé, assez énamouré de l'alexandrin pour que Charles Monselet me l'ait reproché durement depuis dans la Gazette de Paris, très brillant dans la robe de chambre ci-dessus citée, surtout lorsque je complétais ma tenue matinale par un bonnet grec en or fin, – tant et tant que je finis par faire des ENVIEUX dans le quartier.

» J'ai dit envieux ; la grande âme de Nadar me pardonnera la témérité du mot.

» Tout en face de mon domicile, à un cinquième étage à terrasse, se prélassait, coiffé d'une toque polonaise et vêtu d'une vareuse sang de bœuf, un grand garçon à jambes de faucheux, – pas précisément blond, – certainement pas brun, – mais bien bel homme au demeurant, grimpant comme un chat maigre d'un étage à l'autre par les saillies extérieures de la construction, et pantalonnant comme Debureau (le père), depuis les toits jusqu'au rez-de-chaussée. Mon bonnet grec, constellé de broderies éclatantes, paraissait lui causer de grands malaises. J'ai su par la suite qu'il était myope comme une taupe, – et je lui ai pardonné les convulsions qui l'agitaient lorsque, dans toute ma gloire et dans tous mes rayonnements, je faisais, à midi précis, mon apparition à ma fenêtre.

» Dans la rue, d'ailleurs, la tenue de mon voisin était digne et de bon ton. Le manteau se drapait fort élégamment sur des épaules d'un dessin vigoureux, la main, invariablement gantée, accusait la race, et les fougues voltaïques de la vareuse disparaissaient sous l'habit noir.

» Maintes fois dans le cœur de l'hiver, je m'étais trouvé enseveli soudainement sous une avalanche de boules de neige ; – je suis frileux comme un matou et nerveux comme une chatte, c'est vous dire que je n'avais épargné ni pas, ni démarches pour découvrir les assaillants.

» Le père Alexandre, gardien de la rue, et l'un de mes soudoyés, se renfermait dans un mutisme absolu aussitôt que je ommençais mes investigations. Il acceptait mes gros sous avec reconnaissance, me tenait des propos flatteurs à l'endroit de ma robe de chambre, et c'était tout.

» Je soupçonnais bien la toque polonaise, – mais du soupçon au fait prouvé, il se trouve en général, – et il se trouvait dans mon cas particulier, – des distances énormes que je n'eusse jamais franchies sans une notable imprudence de mon agresseur.
» Un matin, la saison des neiges étant passée, je commençais à sortir avec quelque sécurité, – un matin donc, je me rendais à un concert chez Herz, et j'avais revêtu l'habit noir de cérémonie, lorsque, presque sur mon seuil, un véritable déluge d'écailles d'huîtres s'abat sur mon chapeau, se loge dans le collet et dans les poches de mon elbeuf, macule jusqu'à la batiste de ma cravate, finalement me transforme en chiffonnier, en moins de temps que je n'en mets à vous raconter l'aventure.

» J'étais furieux. Madame Stoltz, vous souvient-il que nous avons tous eu la passion de Mme Stoltz ? devait chanter la Favorite, et je me serais colleté avec le grand diable d'enfer pour ne pas perdre cinq minutes.

» Je lève les yeux et j'aperçois, sur la terrasse, l'endiablée vareuse rouge qui riait à se tordre les côtes.

» J'avais saisi mon évidence, – et je me promis bien de ne pas la lâcher.

Je tire ma carte, et, aussi promptement que la rage me le perrmet, je griffonne sur le revers :

Monsieur,

Vous me jetez votre domicile sur la tête ; – je vous envoie mon adresse. »

» Je signe et j'envoie le poulet par le père Alexandre, témoin de l'incident, qui me disait pour me calmer :

» – Ne faites donc pas attention ; c'est M. Félix qui s'amuse.
– Le père Alexandre descendit, un instant après, avec la réponse qui suit :

« Monsieur,

» Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu que vous faisiez des mots ?
On les achète ici, montez donc !

» Nadar. »

» Curiosité et colère s'en mêlant, je montai.

– A peine étais-je entré, en me mouchant par dignité, que Nadar, – car vous avez deviné que mon bourreau n'était autre que le héros de cette notice, me tirait mon mouchoir des mains en me disant :
» – Tu la connais ? elle est toujours drôle en société ! »
» Après deux minutes d'entrevue, il me fourrait des boulettes de pain dans les oreilles ; au bout d'un quart d'heure il m'appelait imbéchille, qui est le plus gazouillant de ses petits noms.
» La semaine suivante, nous ne nous quittions plus d'un pas.
Sept années, et de longues années, celles-là ! – se sont écoulées depuis cet épisode. Nadar, qui avait déjà cinq pieds neuf pouces à l'époque de notre connaissance, – est devenu depuis un grand homme.

» Malgré quoi il est resté le bon camarade et l'ami dévoué des jours difficiles.

Un grand homme. – Te doutais-tu, alors, mon cher Bataille, que tu disais si vrai, et que notre grand diable de Nadar, si peu pédant, si bon enfant, si fou, et qui montait si lestement d'un étage à l'autre « par les saillies extérieures de la construction », irait un jour attacher son nom à côté et au-dessus de celui de Montgolfier ?

....

Entre l'esprit positif et bon enfant de Nadar et celui renfrogné et pince-sans-rire de Baudelaire il y a comme un océan - littéraire celui-là - en bonne et due forme !

Journal des débats du 22/2/1860 :

Mme Tournachon, veuve de M. V. Tournachon-Molin, éditeur-libraire, ancien imprimeur de la ville de Lyon, est morte aujourd'hui, 21 février.

M. Félix Tournachon (Nadar) et M. Adrien Tournachon, ses fils, prient les amis de la famille, d'assister au convoi qui partira demain mercredi de la rue de Tivoli, 26, à trois heures très précises.

Victor Tournachon (mort en 1836 à Lyon) épouse à Lyon Thérèse Maillet (°1794 Lyon, Rhône - 21/2/1860 Paris, 9ème au 26 rue de Tivoli à 66 ans, déclarée le 2/2/1860, acte 234 page 10), rentière dont deux fils nés à Paris.

Elle a donc eu un enterrement civil ce qui à l'époque était inusité.

La libraire Tournachon-Molin se trouvait à Paris 6, rue de Savoie puis 45, rue Saint-André-des-Arts puis 5, rue du Pont-de-Lodi et à Lyon 19, rue Saint-Dominique.

Journal des débats du 28/6/1894 :

PUBLICATIONS DE MARIAGES DU DIMANCHE 24 JUIN M. Paul-Armand Tournachon, industriel, et Mlle Elisabeth Degrandi, divorcée de Georges Casamajor-Salenave.

Il s'agit du fils unique de Félix Nadar, Paul Tournachon-Nadar (°8/2/1856 Paris), officier de la L.H marié à Paris, 8ème le 13/7/1894 (acte 615 page 6) puis divorcé à Paris le 22/7/1919.

Le Figaro du 23/3/1910 :

M. Félix Tournachon-Nadar (réunion à la maison mortuaire, 49, avenue d'Antin, 2 h. 1/2).

Là encore enterrement civil ...

Nadar était débonnaire mais il n'était pas complaisant ! Et il n'a jamais hésité à charger ses amis comme les puissants de son époque !
Une charge c'est ainsi que l'on nommait les caricatures qui sortaient de la plume des dessinateurs avisés de l'époque.

On sait que c'est un article du Figaro qui déclencha les foudres littéraires impériales contre le pauvre Baudelaire !

Le Figaro du dimanche 5/7/1857 :

M. Charles Baudelaire est, depuis une quinzaine d'années, un poète immense pour un petit cercle d'individus dont la vanité, en le saluant Dieu ou à peu près, faisait une assez bonne spéculation ; ils se reconnaissaient inférieurs à lui, c'est vrai mais en même temps, ils se proclamaient supérieurs à tous les gens qui niaient ce messie. Il fallait entendre ces messieurs apprécier les génies à qui nous avons voué notre culte et notre admiration : Hugo était un cancre, Béranger un cuistre, Alfred de Musset un idiot, et madame Sand une folle. Lassailly avait bien dit : Christ va-nu-pieds, Mahomet vagabond et Napoléon crétin. – Mais on ne choisit ni ses amis ni ses admirateurs, et il serait par trop injuste d'imputer à M. Baudelaire des extravagances qui ont dû plus d'une fois lui faire lever les épaules. Il n'a eu qu'un tort à nos yeux, celui de rester trop longtemps inédit. Il n'avait encore publié qu'un compte rendu de Salon très vanté par les docteurs en esthétique, et une traduction d'Edgar Poe. Depuis trois fois cinq ans, on attendait donc ce volume de poésies ; on l'a attendu si longtemps, qu'il pourrait arriver quelque chose de semblable à ce qui se produit quand un dîner tarde trop à être servi ; ceux qui étaient les plus affamés sont les plus vite repus : l'heure de leur estomac est passée.

Il n'en est pas de même de votre serviteur. Pendant que les convives attendaient avec une si vive impatience, il dînait ailleurs tranquillement et sainement, – et il arrivait l'estomac bien garni pour juger seulement du coup d'œil. Ce serait à recommencer que j'en ferais autant.

J'ai lu le volume, je n'ai pas de jugement à prononcer, pas d'arrêt à rendre mais voici mon opinion que je n'ai la prétention d'imposer à personne :

On ne vit jamais gâter si follement d'aussi brillantes qualités. Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire ; il y en a où l'on n'en doute plus ; – c'est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. – L'odieux y coudoie l'ignoble ; – le repoussant s'y allie à l'infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n'assista à une semblable revue de démons, de foetus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. – Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur ; encore si c'était pour les guérir, mais elles sont incurables.
Un vers de M. Baudelaire résume admirablement sa manière ; pourquoi n'en a-t-il pas fait l'épigraphe des fleurs du mal ?

Je suis un cimetière abhorré de la lune.

Et au milieu de tout cela, quatre pièces, le Reniement de saint Pierre, puis Lesbos, et deux qui ont pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d'œuvre de passion, d'art et de poésie mais on peut le dire, – il le faut, on le doit : – si l'on comprend qu'à vingt ans l'imagination d'un poète puisse se laisser entraîner à traiter de semblables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de trente d'avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités.

GUSTAVE BOURDIN

Et voilà comment on met le feu aux poudres ... en comprenant à moitié !
Que de malentendus jonchent de feuilles d'orties ce lit semé de pétales de roses lettrées ...

Le Figaro du lundi 2/9/1867 :

Baudelaire est mort cette nuit chez le docteur Blanche.

Le nom de Baudelaire apporte avec lui toutes sortes de très singulières légendes parisiennes ; ce n'est pas le moment de les discuter ni même de les rappeler. Disons en deux mots qu'il était mince, élégant (c'était même un dandy), il portait des cheveux gris, relevés sur un très beau front ; il aimait les parfums, les couleurs voyantes et en tout, le dilettantisme, les raretés, les exquisités.

Si Baudelaire ne fut point un grand homme, il tient assurément un des premiers rangs dans la pléïade des écrivains de notre époque, et il est de beaucoup supérieur à tous les poëtes de sa génération.

Les obsèques ont lieu demain lundi, à onze heures très précises, à l'église Saint-Honoré de Passy (place de l'Hippodrome).

Le Temps du 2/9/1867 :

Charles Baudelaire est mort hier, à quarante-six ans. La folie l'a tué. Depuis longtemps déjà, depuis trop longtemps, le corps survivait à l'esprit, et cette vie, qui était une demi-mort, était la plus triste et la plus douloureuse qu'on pût imaginer.

Charles Baudelaire avait traduit avec une sorte de volupté fiévreuse les œuvres d'un écrivain qui, lui aussi, était mort fou Edgard Poë. N'y avait-il pas dans cette fascination qu'avait exercée sur Charles Baudelaire le génie bizarre et maladif de Poë comme un symptôme redoutable ?

La préface qu'il écrivit en tête de sa traduction pouvait le faire croire.

J'ai vu Baudelaire après ce long commerce avec l'auteur américain ; on eût dit qu'il revenait d'un voyage dans les régions de l'épouvante, et qu'il avait gardé dans son regard l'effarement des choses qu'il y avait vues.

Pour un observateur, Baudelaire appartenait dès ce moment-là à la folie.

Contrairement à Nadar, sa dépouille est passée par l'église ...
La presse est trop aimable avec le plus grand poète français ! Service minimum et minimum de respect ...

Les journaux ne sont jamais meilleurs que dans le blasphème ... l'injure divine leur agrée, l'offense pure et gratuite leur sied ! Plus haut est le sujet de leurs crachats, plus ils s'en délectent et envoient loin les jets de salive.

La Presse du 3/9/1867 est un peu plus pudique :

On enterre aujourd'hui Charles Baudelaire, l'original et fantaisiste poète qui vient de mourir après un lamentable dépérissement.
Baudelaire n'était pas homme de lettres. Il est né et resté homme du monde, ne voyant pas une profession, mais un plaisir aristocratique dans l'art d'écrire.
Sa jeunesse avait été prodigue ; il avait dû faire un voyage aux Indes, d'où il rapporta l'amour des excentricités tropicales, l'idéal de la négresse, la turbulence, et l'âcre saveur de l'Océan.

Sa mère avait épousé en secondes noces le général Aupic, et passait une partie de son existence à Honfleur.

Baudelaire se rendait souvent auprès d'elle, dans ses moments de découragement et ses désirs de retraite ; et, pour être plus près de ce naturel refuge, il avait élu domicile rue d'Amsterdam, à l'hôtel de Dieppe, où il occupait une petite chambre de soixante francs par mois.

De là, il s'échappait au premier caprice et montait en wagon pour retrouver à Honfleur l'existence maternelle et toute la réserve de livres, d'objets d'art et de curiosité, de dessins et de souvenirs de voyage qu'il y avait laissés.
Une modeste pension de trois cents francs par mois, qui lui avait été attribuée par décision d'un conseil judiciaire, était versée au maître d'hôtel et servait à payer toute la dépense de Baudelaire, jusqu'à ses voitures et ses cigares.

Son travail subvenait à ses plaisirs.

Il produisait peu, et ses articles ou ses poésies étaient recherchés par les journaux et les revues. Il ciselait son style avec une conscience voluptueuse, et se décidait à regret à donner la dernière épreuve, qu'il retouchait curieusement, penché sur le pupitre chinois incrusté de nacre qui ornait son logis d'hôtel.

Il ne sortait guère qu'aux jours d'humeur et d'argent propices ; une recherche extrême présidait sa toilette. Il portait des souliers vernis très fin, un pantalon noir excessivement ample, à plis combinés, le cou découvert, les cheveux gris très longs. Indolemment, il se promenait, provoquant l'attention par sa démarche nonchalante et dédaigneuse et par la senteur envahissante des parfums qui l'imprégnaient.

Le hatschich et l'opium sur lesquels il a écrit un traité venaient endormir ou aviver les exaltations intellectuelles où se berçait son imagination. Sa conversation, lucide et paradoxale, ses rêves d'une étrange netteté, la précision de ses hallucinations offraient un intérêt excitant et glacial.

Il aimait la peinture dont il était excellent juge ; c'était un des rares intimes d'Eugène Delacroix qui lui écrivit une lettre des plus enthousiastes après un compte rendu des peintures de la chapelle de Saint-Sulpice.
Baudelaire est tout entier dans son volume de poésie les Fleurs du mal ; c'est le titre de sa vie.

Il avait été appelé récemment à Bruxelles pour y faire des conférences dans un cercle littéraire. Il ne parla qu'une séance avec cette facilité extrême, cette pureté scrupuleuse et cet éclat paradoxal qu'on lui connaissait ; le cercle était libéral ; il se plut à professer les principes extrêmes du catholicisme le plus ultramontain.

Dans ces derniers temps, atteint d'une paralysie de la face, qui avait engourdi sa parole et endolori son intelligence, il ne redevenait lui-même que par accès.

Son corps était devenu gras et bien portant ; on l'amena dîner naguère encore chez un de ses amis, Nadar.

La vie de Baudelaire était réfléchie ; il savait où il allait ; il semblait déjà présager sa destinée, lorsqu'à la fin de son volume des Paradis artificiels, il indiquait les expiations des excitations artificielles et montrait avec une tristesse désillusionnée le véritable paradis dans l'exercice équilibré de l'intelligence.

Le Petit Journal du 4/9/1867 :

Hier, ont eu lieu en l'église Saint-Honoré, à Passy, les obsèques de Charles Baudelaire. Parmi les notabilités artistiques et littéraires qui ont assisté à cette triste cérémonie, nous avons rernarqué MM Arsène Houssaye, Monselet, Banville, Nadar, Veuillot, Vallès, Carjat, Asselineau, Manet, Courbet, etc.

Après la cérémonie, le cortège s'est dirige vers le cimetière Montparnasse où a eu lieu l'inhumation.

On peut rajouter Verlaine parmi les assistants.

Le titre de premier poète de France oblige ; la persécution qu'aura subi Baudelaire ne fit que renforcer son statut de maudit absolu et d'idéaliste de l'écriture. Quoiqu'il ignora la politique, passion basse et populaire à ses yeux, celle-ci le rattrapa par la manche sous les dehors de l'immoralité publique et le punit de la hart, étranglant sa parole et l'exilant dans le silence - comme Napoléon III avait condamné la République lui passant le noeud coulant du plébiscite autour du cou.

Baudelaire n'était pas un orateur au sens classique de celui qui subjugue les foules par le verbe, un bateleur d'estrade politique ou un Démosthène des rives de la Seine, mais sans aucun doute il se voulait le bon pasteur de la langue française qui la lave de ses corruptions. Son essai mélancolique outre-Quiévrain pour s'imposer comme prêcheur tourna court mais son rêve de bâtir une cité idéale avec des mots n'a jamais abdiqué. C'est dans l'église Saint-Loup de Namur qu'il s'écroule frappé par l'imbécillité - comme il disait - le loup posé sur sa bouche !

Baudelaire est hanté par le journalisme comme succédané de la chaire : mais tel son père, il est un défroqué de la parole publique ...

Le paradoxe veut que notre poète national - qu'est-ce qui n'est pas paradoxal dans la vie et l'oeuvre de Charles Baudelaire ? - dorme de son plus profond sommeil auprès de son beau-père le général Aupick, qu'il détestait tant !

La Presse du 12/10/1902 :

POUR BAUDELAIRE

Au cimetière du Mont-Parnasse. L'inauguration prochaine. Un discours de M. Escudier.

M. Jules Troubat, secrétaire et trésorier du comité du monument de Charles Baudelaire, est un homme charmant qui a passé sa vie à honorer des grands hommes. Il a, entre temps, écrit aussi des pages ravissantes.
Secrétaire de Champfleury, puis de Sainte-Beuve, M. Jules Troubat a consacré à la mémoire de ses deux maîtres de durables monuments ; il a écrit sur eux des livres que tous les historiens consulteront.

Aujourd'hui, M. Troubat s'occupe de Baudelaire, à qui un monument va être élevé – non au Parc Monceau, comme certains de nos confrères l'on dit, – mais au cimetière du Mont-Parnasse.

C'est on effet dans cette nécropole que repose l'auteur des Fleurs du mal, auprès de sa mère et auprès de son beau-père, le général Aupick.

Le monument

Sur cette tombe, le sculpteur José de Charmoy, un jeune Mauricien qui ressemble à Victor Hugo quand il avait vingt ans, a élevé un monument des plus impressionnants : Baudelaire dort, sur une pierre tombale et, au-dessus de lui, une figure romantique veille, pour l'éternité... C'est là un monument des plus impressionnants.
Cotte œuvre sera inaugurée le 26 octobre.
M. Jules Troubat m'en a ce matin même donné l'assurance.

L'inauguration faite, il faudra payer le monument ; la souscription ouverte n'a pas produit grand'chose. Une représentation, théâtrale chez Sarah Bernhardt complètera les fonds nécessaires pour régler le carrier qui a fourni la pierre et les praticiens qui l'ont mise au point ; quant au sculpteur, il se contente de la gloire et de l'honneur qu'il eut à honorer Baudelaire et à orner sa tombe d'un monument.

Baudelaire n'a certes pas péché par manque d'ambition comme le lui reprochait sa mère – qui voyait en lui un raté définitif – mais plutôt par un excès de confiance dans les pouvoirs du langage et dans l'intelligence du public.

Cela pose la question de la place de la poésie dans un monde qui s'éveille à l'industrialisation des procédés et à la normalisation des esprits dans le libre-échange qui se mondialise.
En 1860 est signé le traité Cobden-Chevalier qui sacralise l'idée de liberté des échanges de marchandises. Mais est-ce que la langue peut-être sacrifiée sur l'autel d'une toute puissante liberté industrielle ?

Hugo se sauve par la démagogie ... il place le peuple au centre de la littérature - bien ou mal - avec tous les excès que cela entraîne – du chauvinisme à l'anarchie – alors que Baudelaire établit le droit canon de la liberté de l'esprit à travers le règne du langage codifié comme pour une parade sacrée. Hugo fait tourner les tables pour retrouver un ersatz de religion qui parle ; Baudelaire est spontanément homme d'église et de voluptés mêlés.


Hier soir une émission-fiction consacrée aux Derniers jours de l'homme : 10 scénarios pour la fin du monde.
Malgré la faiblesse de ce document-fiction, on voit bien qu'il s'agit d'une expérience aux limites ce qui est le propre de toute religion ; concevoir un outre-monde qui ressemble trait pour trait au nôtre sauf qu'il est stable et n'évolue plus. Or, si une catastrophe survenait qui éliminait l'espèce humaine, l'évolution des espèces reprendrait son cours et il y aurait une bonne chance - si l'espace terrestre n'est pas trop inhospitalier - que l'homme réapparaîtrait au bout de quelques milliers ou millions d'années ... en-dehors de toute considération morale sur le bien-fondé de cette espèce une parmi bien des millions.

L'homme n'est pas une hypothèse centrale ! Ce qui d'ailleurs rend assez intéressante la neuvième hypothèse, celle d'une intelligence artificielle qui prendrait en mains les destinées de la planète et finirait par se débarrasser de l'espèce humaine comme devenue superfétatoire.

L'homme est le propre de l'homme ... mais quid d'un homme modifié ? Or c'est ce qui peu à peu se met en place parce qu'il n'y a pas vraiment d'alternative.
Le sur-homme c'est l'homme dont les capacités d'adaptation sont renforcées et multipliées ; c'est l'homme qui survit à des conditions aux limites. L'homme de demain est donc fatalement une machine biologique accolée à une machine non-organique ; pour le moment il y a un face à face - une interface - de l'homme et de la machine, mais cette interface est appelée à devenir de plus en plus intime jusqu'à la confusion la plus complète, la plus indissociable.

L'homme est à la fois un mécano-ADN et de plus en plus une machine perfectionnée qui téléguide son environnement et qui donc interagit avec lui.

On peut d'ailleurs prétendre que le réseau du Web a plusieurs caractéristiques essentielles d'une intelligence artificielle : les capacités partagées, la décorporalisation ou en tous cas la délocalisation, la robustesse essentielle, la non-dépendance à tel ou tel acteur de la toile.


Qu'est-ce que le chic français ? Difficile de le dire mais c'est un chef d'oeuvre dont la génération et la lignée est en voie d'extinction ...

Arts et Idées de juin 1936.

LE THÉÂTRE

« L'ECOLE DES FEMMES » A L'ATHÉNÉE.

En lever de rideau on nous a présenté un acte prétendu comique de Jules Romains, d'une lourdeur extrême ; on y reconnaît difficilement l'auteur de « Knock », encore moins de « Jean le Maufranc ». Nous nous sommes abîmés en méditations sur l'intérêt de cette reprise. Si le but était de faire bénéficier Molière d'un tel rapprochement, il faut avouer qu'on y a magistralement réussi. Mais passons sans plus tarder à l'enchantement, le mot n'est pas trop fort, que fut la reprise de « L'Ecole des Femmes ».

La mise en scène de Jouvet est d'une grande liberté, mais d'une liberté heureuse. Les décors de Christian Bérard sont fort réussis, non pas d'une vérité historique scrupuleuse, mais d'une vérité supérieure, d'une vérité poétique. C'est au fond d'une tranquille placette à blanches colonnades que se dresse l'étroite et haute demeure d'Agnès, entourée d'un jardin que ferment deux murs qui s'avancent en angle aigu sur la scène. Avec bonheur, L. Jouvet a osé rejeter l'unité de décor puisque, sans que l'action soit interrompue, les murs s'ouvrent, le mignon jardin d'Agnès apparaît, avec ses rosiers stylisés, ses espaliers, et les acteurs passent de la place dans le jardin, pour en sortir et y rentrer suivant le jeu. En abandonnant la conventionnelle place publique où, depuis Molière, on faisait évoluer les personnages durant les cinq actes, Jouvet a fait montre d'une adaptation originale qui rajeunit heureusement la pièce, car les jeux de scène et l'interprétation s'en trouvent totalement renouvelés. Au milieu de ce jardin, les personnages vivent au lieu de déclamer sur la place. Parmi les nombreuses réussites de cette adaptation, citons l'admirable Agnès lisant les maximes du mariage, cependant qu'Arnolphe, béat, respire le parfum de ses roses, tâte ses poires. Par des jeux de scène variés, Jouvet a pu ainsi animer une comédie que les nombreux et longs monologues d'Arnolphe ralentissaient. Ainsi, le jaloux perché sur une échelle et surveillant les abords de la maison, est d'un excellent effet comique. Jouvet n'a pas cru trahir Molière en ajoutant certains jeux qui précisent l'action, la rend plus vivante.

On voit aussi se réaliser sur la scène les événements qu'annonçait seulement Molière et qui doivent se dérouler pendant les actes ; nous voyons, par exemple, Agnès lancer la pierre et le billet à Horace, nous voyons la scène de l'escalade nocturne du galant et la rossée que lui prodiguent les serviteurs d'Arnolphe. Ces jeux d'entr'actes ne sont pas d'un très bon effet, surtout le dernier cité ; de plus, l'action étant interrompue grâce à ces nouveaux jeux, et le souvenir de la coupure exacte pouvant faire défaut, il en résulte un certain trouble chez le spectateur à la mémoire infidèle. Fort heureusement, dans tous les autres cas, l'adaptation de Jouvet est excellente. La scène de la longue équivoque entre le notaire et Arnolphe, dont nous savons qu'elle eut un grand succès auprès des contemporains de Molière, était difficilement réalisable sur la place publique ; dans le jardin, au contraire, et alors qu'Arnolphe, sur son échelle, est perdu en méditations profondes, elle est d'un effet excellent. Jouvet n'a pas craint d'adjoindre au notaire un clerc nain et bossu, et qui, durant toute la scène, reçoit force taloches. Ce grotesque nous paraît être parfaitement dans l'esprit de la farce moliéresque. Certains esprits chagrins déplorent ces scènes de farce, qu'elles soient de Molière ou de Jouvet, car leur goût délicat est blessé par un comique si grossier. Si on les écoutait, il ne resterait plus grand chose du comique de Molière, ce grossier comédien. Mentionnons encore l'arrivée en chaise, portée par des Indiens, du vieil Henriquez, momifié par un long séjour dans la fabuleuse Amérique. Cette plaisante entrée est en parfait accord avec le merveilleux coup de théâtre qui constitue le dénouement de la comédie.

L'interprétation fut toute entière excellente, et en parfaite harmonie avec la mise en scène. Mlle Raymone et M. Bouquet, dans les rôles des serviteurs Georgette et Alain, rendirent à merveille les scènes de farce à l'italienne. M. Bertheau fut un Horace jeune, ardent et léger, et sut ne pas tomber dans la déclamation. Mais le grand triomphe fut pour Madeleine Ozeray et Jouvet. La délicieuse et frêle Madeleine Ozeray qui, dans « La guerre de Troie » avait été légèrement écrasée par le rôle d'Hélène, a donné, cette fois, une charmante et originale interprétation d'Agnès. Elle nous a débarrassé de l'Agnès trop niaise, de la sotte qui, depuis trop longtemps, sévit à la Comédie-Française. Sans doute, elle apparut d'abord ignorante et naïve, mais Agnès n'est qu'endormie, elle s'éveillera pour le malheur d'Arnolphe. Et Madeleine Ozeray, peu à peu, scène par scène, s'éveillait. Dans la scène de la lecture, obéissante encore, mais blessée, elle était prête à la réflexion et à la révolte, et elle allait, sans heurt, vers la fameuse scène du cinquième acte, où elle opposa à Arnolphe à ses genoux une froideur inexorable, une cruauté naïve et un amour aussi simple que grand. Devant cette harmonieuse évolution, nous ne pouvions que dire avec Horace : « Il le faut avouer, l'amour est un grand maître », ou avec Arnolphe : « Une sotte en sait plus que le plus habile homme », ce qui est toute la philosophie de « L'Ecole des Femmes ».

Jouvet a donné une des plus belles interprétations de sa carrière dans le rôle d'Arnolphe. Il l'a joué comme le joua Molière, en grotesque, et il nous étonna par la variété et le nombre de ses trouvailles. Mais le ridicule et coupable barbon réussit à nous émouvoir dans l'excès de son malheur, car si son amour était bien maladroit il était également grand. Le ridicule Arnolphe finit par nous toucher, et voilà peut-être ce qui a changé depuis le temps de Molière, car l'impression du public, le goût et la sensibilité varient avec le temps, et sans tomber dans les exagérations romantiques, Molière nous apparaît plus foncièrement et plus complètement humain que de son temps, donc plus triste. Arnolphe, crevant de rage, et roulant des yeux, car Jouvet a usé de ces mouvements d'yeux avec une grande puissance et une grande habileté, nous amuse ; Arnolphe déçu, trompé, malheureux, abandonnant ses principes et s'essayant, aux genoux d'Agnès, à murmurer des tendresses, cet Arnolphe nous émeut. Je crois que pendant longtemps Agnès et Arnolphe ne nous apparaîtront plus que sous les traits de Madeleine Ozeray et de Jouvet. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire d'une reprise si riche en plaisir et en enseignement.

A cette comédie qu'il a servi de toute son intelligence, de tout son goût, de tout son amour, Jouvet a rendu la triomphante, l'éternelle jeunesse de Molière.

A.-L. MAUGÉ.

L'Art et la morale générale ont toujours fait mauvais ménage. Or, à notre époque qui se veut la plus pure possible, la déliquescence des spécificités esthétiques est bien engagée. Ce n'est pas une contre-esthétique qui pourrait la sauver ...

Vous connaissez le mot fameux de Balzac : Je suis de cette opposition qu'on appelle la vie.
La sensibilité particulière qui s'oppose à laideur des pensées habituelles et du monde humain, cela s'appelle le sentiment esthétique de la vie.

Qui était Christian Bérard (°1902-1949) ? Il était le fils d'André Louis Bérard (°11/12/1871 Paris, 11ème), architecte époux à Paris, 7ème le 27/10/1900 de Marthe Augustine Marguerite de Borniol (fille d'Henri Joseph de Borniol de cette célèbre famille qui enterre les personnalités parisiennes). André Bérard est le fils d'Eugène Charles Bérard (°22/1/1838 Paris - mort à Paris en 1891), architecte parisien, et de Marie Bardout, tous deux nés à Paris.

C'est donc dans le contact permanent avec les dessins géométriques de l'architecture ornementale - ces épures de la ligne qu'on trace sur une table à dessin - surajoutée à la pompe solennelle des enterrements du début du XXème siècle (le sens des draperies et des costumes théâtraux des obsèques de ce temps) que Bérard a acquis le plus clair de son instruction sensible.
Il est aussi un pur produit de l'humus parisien, plus proche de l'esprit humain que toute autre éducation naturelle.

Le Temps du lundi 16/4/1934 :

CHRONIQUE THÉÂTRALE
COMÉDIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES : « la Machine infernale », pièce en quatre actes, de M. Jean Cocteau.

La lecture de la pièce m'avait laissé une très vive impression : celle d'un poème dramatique plein de feu, avec des bariolures, des traits d'humour, du bavardage quelquefois, et, au bout du drame, une simplicité étrangement forte ; quelque chose comme une suite d'esquisses bien musclées, un dessin sans décadence, sans linéaments japonais, et où M. Cocteau paraît tenir le crayon d'une main virile ; son ceuvre la plus marquante, sans aucun doute. J'ai eu la surprise de ne plus retrouver cette vigueur à la représentation. Des personnages m'étaient restés dans l'esprit. C'est leur ossature, une sorte de carcasse en fil de fer, que m'offrait le spectacle. Je ne crois pas cependant qu'il soit possible de monter la pièce avec plus d'art. Les décors stylisés de M. Christian Bérard et leur atticisme shakespearien, les gardes pourpres à bouclier blanc sur les remparts, la chambre écarlate de Jocaste et d'OEdipe, où le lit nuptial prend l'aspect d'un lit funèbre de parade, toutes les images forment des tableaux frappants. Les interprètes sont d'attaque. M. Jean-Pierre Aumont (OEdipe) nerveux, luisant comme un jeune fauve ; Mme Bogaërt avec ses paupières obliques, ses mélopées gutturales, son je ne sais quoi d'étrange, représente au mieux le sphinx : la tête et le sein d'une jeune fille, le corps d'un félin, les ailes d'un aigle ; Mme Marthe Régnier manque un peu d'explosif et de volubilité agressive (le rôle de Jocaste tel qu'il est écrit aurait pu convenir à Mme Elvire Popesco), mais il y a dans sa voix des inflexions inquiètes et tendres qui sont un charme. Enfin l'ensemble reste excellent. Nulle trahison, nul bouc émissaire à trouver.

D'où viennent alors cette défaillance, cette opposition entre le texte qu'on lit et celui qu'on entend ?

Elles viennent de la pièce elle-même, sans aucun doute. Mirages et dangers d'une sensibilité intellectuelle trop vagabonde et en même temps trop calfeutrée. L'imagination de M. Cocteau éveille des fantômes. Les vapeurs dont ils sont formés revêtent parfois les couleurs les plus brillantes, s'éclairent brusquement au détour d'une phrase, au feu d'une expression qui part en fusée. On les voit prendre corps.
Mais cette pyrotechnie fragile a besoin du silence et de la solitude. Il s'agit, en définitive, d'un jeu d'esprit dans une atmosphère purement littéraire. Toutes les valeurs se transposent, Le réalisme ne paraît tel que par effet de contraste et d'une façon toute relative. Il s'évapore au contact d'une vraie réalité. Le côté humain d'un spectacle de théâtre, la présence en chair et en os d'acteurs quels qu'ils soient, suffisent à rompre l'illusion. Sous la projection brutale des feux de la rampe, sur ce plateau fait de bonnes planches de sapin, les arabesques disparaissent, les mots s'échappent vers les cintres comme des nuées de papillons en désordre. Vous connaissez dans les fameux « En marge » de Jules Lemaître un récit triste et léger comme un brouillard d'automne, intitulé, autant qu'il m'en souvienne : « Bataille d'ombres. » Il s'agit d'un épisode de la visite d'Enée aux enfers. Les ombres ayant bu quelques gorgées de sang frais, se colorent, s'animent, reprennent leurs querelles humaines, s'entre-déchirent, puis retombent peu à peu dans l'oubli ; leur voix devient pareille à un bruissement de feuilles ; elle n'est plus qu'un souffle au moment où la dernière goutte de sang s'épuise dans leurs veines transparentes.
Imaginez une mise au théâtre de ces dialogues. L'illusion, si vive lorsqu'on lit le conte, deviendrait impossible. C'est à une difficulté semblable que s'est peut-être heurtée la pièce de M. Cocteau.

Son OEdipe, pourtant, se présente avec des appétits solides. M. André Gide nous avait montré un mégalomane, un autocrate perdu d'orgueil. M. Cocteau nous propose un OEdipe de vingt ans, ivre de plein air, d'audace heureuse et de succès.

Si l'on s'en tenait aux éléments d'appréciation fournis par la légende, on devrait reconnaître qu'OEdipe, bon fils, bon époux, bon militaire et roi consciencieux, possède un grand nombre de vertus, mais qu'avec tout cela il n'est pas très intelligent. Il n'a qu'un sens affaibli du mystère des choses. Il s'installe sans la moindre inquiétude, sans le moindre trouble prémonitoire dans le confort de sa royauté inattendue et dans la couche de Jocaste. Tirésias a besoin de mettre tous les points sur les i et d'appuyer encore pour éveiller son alarme.
Lors de la première révélation, OEdipe le jette par terre et l'abreuve d'injures. Il entend conduire l'enquête personnellement. C'est un brave.
Il a l'humeur bouillonnante et coléreuse avec un esprit droit comme une épée et une étourderie incorrigible. Sa loyauté foncière reste pleine de scrupules. Lorsque, ayant fait consulter la pythie, il apprend qu'il sera un jour le meurtrier de son père et le mari de sa mère, il quitte aussitôt, par prudence, le roi Polybe, dont il se croit le fils. Mais il oublie que le plus sûr moyen de ne pas épouser sa mère serait de rester garçon. Ayant massacré sur sa route le premier voyageur qu'il rencontre, il accepte, dès qu'on la lui propose, la main de Jocaste.
Convaincu de son malheur, il va tout de suite aux extrémités du châtiment et s'arrache les yeux avec une agrafe. Les impulsions de sa violence le précipitent vers les solutions excessives. Il a mauvais caractère, un loyalisme de granit, un goût insurmontable pour la vertu, une ignorance complète des corruptions. Il est l'innocence même. Il semble né sous le signe des grandes naïvetés : sans aucun doute un signe catastrophique.

Sa psychologie toute claire, pendant les années heureuses où il s'épanouit en pleine pureté d'âme dans un inceste épouvantable, ne permet guère de savantes constructions. OEdipe, personne morale, n'offre qu'un faible intérêt. Si l'on considère non plus l'homme, mais son cas, les choses changent. En matière de fait-divers, on peut – surtout à notre époque – trouver aussi bien que l'aventure du fils de Laïus ; il est extrêmement rare de trouver mieux. L'honnêteté de ses entreprises, qui signale chez lui un sujet plutôt médiocre, marque en même temps la grandeur tragique de son destin.
OEdipe, avant la révélation, bon roi tranquille et sans histoire, n'offre qu'un faible intérêt, OEdipe, pendant la révélation, offre un intérêt dramatique incontestable et d'ailleurs incontesté depuis vingt-quatre siècles. L'on admettra que Sophocle en a tiré un assez bon parti.
OEdipe après la révélation, OEdipe en présence de Jocaste avant qu'elle ne se pende, OEdipe en présence de ses enfants et de lui-même, OEdipe sachant son crime, pleinement conscient et possédant encore ses deux yeux de chair, offrirait un intérêt tout à fait supérieur.
Le débat que la tragédie grecque escamote et, que nul depuis – pas même M. Giraudoux, qui pourtant s'y connaît en dialectiques hardies – n'a osé préciser.

M. Cocteau évite également cette situation.
Mais son imagination lui a fourni le thème d'un épisode inédit : la nuit de noces de Jocaste et d'OEdipe. Demeurant véridique à l'égard de ses personnages, le poète ne pourrait pas tirer grand'chose de cette rencontre nuptiale : un jeune prince dans les bras d'une femme encore belle, aventure sans inquiétude. Seulement, il sait, et nous savons avec lui, que cette femme est la mère du jeune prince. Dès lors intervient une sorte de perversité intellectuelle dont Cocteau a tiré en plusieurs endroits un parti remarquable. OEdipe et Jocaste ne soupçonnent rien et ne peuvent rien soupçonner. Toutefois, le destin qui les accouple enfante une tragédie, laquelle marquera un des sommets du malheur et de la fatalité. Une pareille gestation ne saurait s'accomplir sans certains troubles. Le dialogue, entremêlé de rêves, comporte deux registres, éveille des sonorités douteuses.
Les personnages ne s'appartiennent déjà plus tout à fait. Ils deviennent l'instrument d'une prophétie, l'enjeu d'une conspiration divine.
Némésis, invisible, surveille leurs amours. Jocaste, dès qu'elle s'abîme dans le sommeil, sent croître en elle des forces vénéneuses. Des cauchemars haletants la secouent, et son réveil est une suffocation. OEdipe, jeune poulain rompu par une journée de cérémonies, lutte, lui aussi, contre la fatigue. Il passe de l'extrême ardeur au demi-anéantissement. Il croit aimer la reine en conquérant, avec une ivresse printanière, et c'est une tendresse protectrice qu'il vient chercher près d'elle :
– Aimez-vous la prendre dans vos bras ?
– J'aime surtout qu'elle me prenne dans les siens.

L'émotion de Jocaste devant cette adolescence frémissante reste pleine d'alarmes informulées, d'inquiétudes trompeuses. Elle se croit menacée par l'âge, et son dernier geste avant la chute du rideau sera un essai pour réparer, devant le miroir, les défaites de ses joues.

Il y a là une suite de ruptures, une atmosphère étrange, bavardages traversés d'éclairs, gaieté familière et obscures angoisses, où M. Cocteau n'a jamais mieux donné sa mesure.

Autre minute saisissante dans cet acte : l'intervention de Tirésias. Il vient semer le trouble. Plein d'impatience au seuil de sa nuit de noces, OEdipe le bouscule, puis l'interroge. Tirésias, brusquement, rejette le capuchon qui dissimulait son visage. On voit apparaître en pleine lumière sa face de vieux prophète. Il offre à OEdipe le globe éteint de ses yeux, où s'inscrivent comme sur un cristal magique les images du destin. OEdipe se précipite, veut lire. Une volée de poivre lancée par d'invisibles mains l'aveugle à son tour. Il vacille et s'abat sur le sol.

Le dernier acte resserre les événements et se déroule avec une rapidité véhémente.
La « machine infernale », lentement amorcée, éclate enfin. Les révélations se succèdent. Quelques instants suffisent à OEdipe pour découvrir l'étendue de son malheur. D'une fenêtre haute du palais, froissant entre ses doigts l'écharpe rouge, Jocaste surveille l'approche du désastre. Elle court se pendre en apprenant son crime. Brève éclipse. Elle reparaît, fantôme d'elle-même, devant OEdipe ensanglanté, « Jocaste, ma femme ! » – « Ta femme est morte, je suis ta mère, » Et c'est appuyé sur cette ombre maternelle que le fils de Laïus, aveugle et titubant, quitte le palais maudit.

Très belle invention de poète, le texte évite l'éloquence. Voilà les parties excellentes de l'ouvrage, les plus fortes que M. Cocteau nous ait données jusqu'à présent.

Par ailleurs je déplore le Sphinx avec sa colonne de carton-pâte, ses ailes couleur d'arc-en-ciel et ses discours intarissables. Elle – je dis « elle » puisqu'il s'agit d'une jeune fille – s'éprend d'OEdipe et lui procure le mot de l'énigme qui assurera son triomphe. Elle espère par là le conquérir. En quoi elle se trompe, car l'ingrat s'enfuit, tout échauffé de sa victoire.
Pour un monstre inspiré par les dieux, elle manque de clairvoyance, mais non, certes, de volubilité :

« Je parle, je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue, dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu'il me faudra dénouer ensuite, sous peine de mort, et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, hésite, je corrige, désenchevêtre, délace, entrelace, repars, et j'ajuste, j'agglutine, je garrotte, je sangle, j'entrave, j'accumule jusqu'à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d'un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s'est endormi. »

L'articulation, d'ailleurs impeccable, de Mlle Bogaërt, est mise à rude épreuve. Comprimé d'artifices coctoïsants. Faiblesse d'un art trop fragile où les mots, les idées et les sentiments deviennent des billes de bilboquet.

La pièce au premier acte (dialogue des gardes sur les remparts, fantôme de Laïus) se met lentement en marche. D'un bout à l'autre elle cotoie les frontières du symbole et semble vous conduire au bord d'un monde interdit.
C'est son attrait et sa faiblesse. Quelques lueurs fulgurantes, des morceaux de verve, et l'ensemble forme sur la scène une construction nuageuse.

M. Cocteau, sans autres dons que ceux qu'il tient de la nature, demeure un essayiste incomparable, et ses sens affinés lui font découvrir des rapports qu'il reste seul à entrevoir. Ce qu'il faut retenir de cet Œdipe, c'est par instants une simplicité tragique, un rythme fort auxquels l'auteur de Parade ne nous avait pas habitués.

A côté des interprètes déjà nommés, il faut citer M. Renoir, très beau Tirésias, d'une majesté sans rhétorique ; M. Le Vigan, Anubis à voix stridente, et Mme Jeanne Lory, qui enlève avec entrain une scène épisodique, pleine de drôlerie, où elle tient le rôle d'une matrone villageoise rapportant les potins qui courent la campagne.

Pierre Brisson.

Evidememment l'esprit de Cocteau est rapsodique ; il n'a rien d'un majestueux olympien qui fonde une cité comme Thésée et tout du scarabée mordoré qui étincelle un instant et replonge dans la nuit ...

Sans Christian Bérard, ni Giraudoux, ni Cocteau n'auraient pu remporter les succès qu'ils eurent sur la scène parisienne.

On a juste oublié l'intelligence de Jouvet ; un homme qui savait tout faire ... jusqu'à la menuiserie de ses décors ! Et l'esprit de reconnaître le talent où il se trouve.

Le Figaro du mardi 19/1/1937 :

« L'ILLUSION COMIQUE »
« Pièce témoin » du Cid nous dit Louis JOUVET.

– Pourquoi j'ai choisi L'Illusion Comique plutôt qu'une autre pièce de Corneille pour la mettre en scène à la Comédie-Française ? nous répondit Louis Jouvet. Avez-vous lu la dédicace de la pièce ?
– « Voici un étrange monstre... »
– Oui, c'est cela : « Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est qu'un prologue, les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie, et tout cela, cousu ensemble, fait une tragédie. Qu'on en trouve l'invention bizarre et extravagante tant qu'on voudra, elle est nouvelle... » Eh bien ! Ne sentez-vous pas ce qu'il y a là de passionnant pour un metteur en scène ?

J'en convins aisément.

– Ce n'est pas tout, continua Jouvet. De quelle année est la pièce ? 1636. L'année du Cid. Elle a été écrite en même temps que le Cid. Corneille y a pensé en même temps qu'il pensait au Cid. Mille lieux communs unissent les deux pièces. Il se délassait du Cid en pensant à L'Illusion.
L'Illusion Comique est la pièce témoin du Cid. J'estime qu'il était très important de faire connaître la pièce témoin du Cid. Or, on connaît très mal L'Illusion Comique.

Le sujet de « L'Illusion »

Ici, ouvrons une parenthèse. Jouvet, en affirmant qu'on connaît très mal L'Illusion Comique, reste au-dessous de la vérité ; on ne connaît pas du tout cet ouvrage. Nous sommes bien persuadé que parmi les spectateurs, même le soir de la générale et de la première de gala, il y en aura beaucoup qui l'ignoreront absolument, et pour lesquels ce sera une véritable révélation. Or, c'est une pièce qui mérite d'être connue pour beaucoup de raisons. Les manuels scolaires en disent peu de choses. Corneille avait alors trente ans.
Il avait écrit Mélite, Clitandre, La Veuve, La Galerie du Palais, La Suivante, La Place Royale, La Comédie des Tuileries, Médée. On assure que s'il écrivit L'Illusion Comique, c'est pour présenter la défense des cornédiens. On a prétendu qu'il voulait faire un plaidoyer en faveur de son ami Mondory, son interprète de Médée, maudit par son père à cause de son métier mais une autre légende veut que ce soit son propre plaidoyer qu'il présente dans la pièce.
Pour un jeune avocat comme lui, c'était déchoir aux yeux de sa famille qu'écrire des pièces et fréquenter les comédiens : acteurs et auteurs étaient mis dans le même sac.
Quoiqu'il en soit, il présente la défense du théâtre et de ceux qui le servent avec beaucoup d'ingéniosité.
Le scénario est simple.

Un père, désespéré du départ du fils qu'il a chassé de la maison, interroge un magicien. Le magicien fera d'abord apparaître les vêtements magnifiques que le fils porte dans son nouvel état : Est-il grand seigneur, chef d'armée, prince de l'Eglise ? Rien de tout cela, il est comédien, mais le sorcier ne le dit pas tout de suite... Il retrace d'abord la vie du fils disparu et ses amours avec la belle Isabelle et sa situation près du mirifique Matamore. On verra ensuite ce fils jouer un rôle grandiloquent. Le père comprend, il s'indigne ; le magicien le calme en lui affïrmant que le roi lui-même :

Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois
Prêter l'œil et l'oreille au Théâtre François.


et quand on montre au père les comédiens se partageant une abondante recette, il s'écrie enfin :

Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien.

– Brillante péroraison de la plaidoirie.

« L'Illusion » pièce inconnue

Mais fermons la parenthèse et revenons à notre conversation avec Louis Jouvet.
– C'est un ouvrage à peu près inconnu, disait-il. On ne l'a jamais repris et pourtant son succès à la création a été très vif. La pièce peut donc porter sur le public ; c'est ce qui m'excite encore plus à la mettre en scène.
– Edouard Thierry a essayé de la donner une fois en 1861, je crois.
– Mais dans quelles conditions ! Cela ne compte pas. C'est Edouard Thierry qui s'était avisé de vouloir supprimer le mot « cocu » des oeuvres classiques ! Dans L'Illusion, il avait supprimé un passage excellent sur l'infidélité, et il a fait encore mieux. Il a remplacé tout un acte par un acte de Don Sanche d'Aragon et il a mêlé les deux actions.
– C'était peut-être une des raisons pour lesquelles Jules Janin fulmina contre la pièce en déclarant qu'on n'honorait pas Homère en déterrant Le Combat des Grenouilles ni Corneille en montant L'Illusion.

– En tout cas, on n'a jamais repris L'Illusion. On peut dire qu'elle n'a jamais été mise en scène, car au temps de Corneille elle était jouée d'une façon extrêmement fruste. Un seul décor représentant d'un côté la grotte de l'enchanteur et de l'autre le parc, et les personnages sortaient d'un de ces deux endroits pour venir au milieu du théâtre jouer leur scène.
– C'était l'Illusion sans illusions.
– Or, la pièce offre au metteur en scène des occasions de toutes sortes...
– Et naturellement vous ne les laissez pas échapper.

– J'ai la chance d'avoir avec moi Christian Bérard, qui est un inventeur prodigieux. Il a vraiment un sens inimaginable de ce que peut être la décoration théâtrale, des possibilités qu'on peut atteindre. Ce ne sont pas les décors, à vrai dire, c'est autre chose.
Alors, avec un sujet comme L'Illusion comique, tout ce qu'il y a d'enchantement, de féerie, de fantaisie, de nouveauté, vous concevez ce qu'il a pu inventer. Connaissez-vous bien L'Illusion comique ? Elle contient beaucoup de choses qui m'enchantent. Vous souvenez-vous de la façon dont le poète parle de l'infidélité ? C'est ravissant. Et puis il y a Matamore.

Matamore

Ici il nous faut ouvrir une nouvelle parenthèse.
Rien que pour le personnage de Matamore, L'Illusion comique mériterait d'être connue. La façon dont est présenté ce personnage mirifique, tellement représentatif d'une époque, résumé de toutes les satires du temps contre les Espagnols, fait de ce Matamore le symbole de tous les capitans de l'ancien théâtre, personnage de tous les temps que nous retrouvons dans Plaute et dans Rabelais et qui, au dix-septième siècle, revient d'Espagne sous les traits de Matamore, soldat hâbleur et poltron, plus hardi de la langue que de l'épée, habillé en grotesque et terriblement armé. Imagine-t-on comment Christian Bérard a conçu le costume que portera Dorival !
Mais le Matamore de L'Illusion a en plus la qualité d'être souvent une caricature burlesque du Cid. On sent qu'ils ont voisiné dans l'âme de Corneille. Et le Matamore s'exprime parfois en termes sublimes. Quand il dit :

Le seul bruit de mon nom renverse les murs
Défait les escadrons et gagne les batailles...


il donne à Boileau, qui s'en servira, une belle formule pour glorifier un héros. Souvent dans ses discours on trouvera des mots qu'aurait pu prononcer le Cid. L'un est sublime, l'autre grotesque, mais ils ont le même père.
Refermons la parenthèse.

– Peut-être faudrait-il aussi, déclara alors Steve Passeur, qui assistait à cette conversation, dire que Jouvet montre un beau courage en s'attaquant à un tel sujet, en allant au devant de difficultés innombrables, alors qu'il aurait pu...

Mais nous savons bien que pour Louis Jouvet, c'est cela qui consiste à aimer le théâtre.

André Warnod.

Jouvet parlant de l'infidélité cela ne manque pas de résonner dans ma tête : il venait de se faire ravir quelques années auparavant le fille adoptive d'Isadora Duncan, la danseuse Lisa Duncan par l'extraordinaire danseur et mime Georges Pomiès !
On comprend d'ailleurs que le personnage d'Arnolphe évoqua quelques souvenirs douloureux ...

Possible que Clouzot ait songé à cette histoire en écrivant le dialogue fameux de Quai des Orfèvres quand Jouvet dit à Dora : « Vous êtes un type dans mon genre, avec les femmes vous n'aurez jamais de chance. »

Quel écrivain contemporain de Jean Cocteau serait qualifié d'antinomique ? Sans aucun doute Paul Léautaud, cela finit pareil mais cela ne fait pas la même musique du tout ...
Les antipodistes du théâtre littéraire. Léautaud est né quasiment sur la scène de la Comédie-Française où son père était l'indispensable souffleur et Cocteau toute sa vie a couru après le gros succès dramatique dont ses afféteries l'éloigneraient toujours. Car enfin ni l'un, ni l'autre ne furent jamais durablement populaires.
Il n'est pas certain qu'on puisse être encore Léautaud de nos jours sans encourir les foudres de la justice et les tréteaux de l'exposition publique ; d'ailleurs peut-on encore être de quelque façon possible un écrivain original sans succomber sous les lazzis ? La France est devenue le pays le moins littéraire du monde. Les Tartuffes y sont les maîtres de l'espace public.
Et si Erik Satie défie l'harmonie musicale, Paul Léautaud défie l'harmonie sociale ...

La sainte-égérie de la France d'aujourd'hui, ce n'est plus Jeanne d'Arc la guerrière voire la pucelle, c'est Françoise Dolto qui psychanalyse à tour de bras tout ce qui bouge encore du nez ...

Il y a au moins quelqu'un qui aurait été favorable au mariage des homosexuels ne serait-ce que pour mieux ridiculiser la quadruple institution de papa-maman-la-bonne-et-moi, c'est Léautaud !

André Billy dans Le Figaro des samedi et dimanche 22 et 23 novembre 1941 :

A une autre page de son Journal, Goncourt qualifie sévèrement Jacques Vingtras : « Un vilain, un odieux livre. La mère jusqu'à présent avait été épargnée par l'enfant qu'elle a porté dans ses flancs. Aujourd'hui, c'est fini, en littérature, de la religion de la maternité, et la révolution commence contre elle. » Elle ne devait pas aller bien loin, cette révolution On cite, après Vallès, Jules Renard et son Poil de Carotte. Nous leur joindrons Paul Léautaud et son Petit Ami, non sans faire remarquer, d'ailleurs, que Léautaud a une façon toute particulière, et bien différente de celle de Vallès et de Renard, d'offenser la « religion de la maternité ».

Les frères Goncourt croisés en défenseurs de la maternité ! Ces adeptes de la maison rose ... la maison-Vichy puisque nous sommes en 41 !

Si la Littérature est un heureux mensonge, alors on comprend pourquoi les adeptes du politiquement correct lui vouent une telle haine, eux qui sont si malheureux même dans leurs grossiers mensonges !

Nombreux sont ceux qui redoutaient les bons mots du secrétaire général du Mercure de France qui ne se piquait pas de flatterie outrancière vis-à-vis des vivants comme des morts. Or donc Gide se méfiait de la langue aiguisée de Léautaud. Car les coquetteries littéraires d'André Gide sont bien connues ...

Le Figaro du 17/2/1940 :

Il n'y a pas loin, de la rue de l'Odéon à la rue de Condé, et les potins du Mercure de France sont parvenus aux oreilles de Mlle Adrienne Monnier, qui rapporte quelques mots de Paul Léautaud.

C'était le temps où André Gide était inconnu, et ses ouvrages ne se vendaient point.
Alors M. Léautaud disait aux visiteurs : Vous ne voulez pas emporter quelques nourritures ? Il y en a là qui se perdent.
Les Nourritures terrestres, en effet, prenaient la poussière sur les rayons.

N'importe qui aujourd'hui peut jouer à être Breton ou Cocteau, il suffit d'être passé par une école d'arts du spectacle pour organiser des happenings joyeusement subventionnés ; mais pour être Léautaud, il faut puiser dans des ressources autrement plus conséquentes !

Le Figaro du samedi 10/9/1938 :

Propos du samedi

F. I. A. R. I. Ce qui veut dire : Fédération internationale de l'art révolutionnaire indépendant.

Elle vient d'être fondée par André Breton et Diego Rivera et a pour devise : l'indépendance de l'art pour la révolution et la révolution pour la libération définitive de l'art. Son manifeste qui rejette avec mépris les écrivains réactionnaires et fascistes, attaque d'autre part avec violence les écrivains marxistes qui, reniant la liberté, se sont faits les domestiques et les propagandistes de la tyrannie stalinienne : « Si, pour le développement des forces productives matérielles la révolution est tenue d'ériger un régime socialiste de plan centralisé, pour la création intellectuelle elle doit dès le début même établir et assurer un régime anarchiste de liberté individuelle. Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement ! »
Mais n'est-ce pas le régime dont les écrivains bénéficient en France, depuis soixante-dix ans bientôt que nous sommes en République ? Dans ce domaine, si l'on tient pour négligeables quelques interventions maladroites de la police et de la justice, le système actuel est exactement celui que réclame M. Breton et qui lui permet de publier tout ce qui lui passe par la tête.
S'il croit qu'il réussira à transformer violemment la société sans compromettre la liberté intellectuelle conquise par nos pères en 1789, en 1830 et en 1870, il fait un faux calcul. Le capitalisme ne se rendra pas sans avoir poussé jusqu'au bout son suprême effort idéologique et il le prolongera même après sa défaite, remettant celle-ci sans cesse en question, si la loi lui en laisse les moyens. Que M. Breton y consente ou non, la révolution, c'est la dictature, la dictature c'est la tyrannie, et la tyrannie c'est l'oppression de l'esprit.
On ne peut pas être à la fois pour la révolution et pour le maintien de la liberté.
Il faut choisir, et c'est pourquoi les intellectuels et les artistes sont libéraux d'instinct et tout bêtement, quand leur esprit n'est pas égaré par des illusions plus ou moins généreuses ou intéressées. Libéraux et réformistes. Ah ! ce n'est pas très brillant ! Mais c'est plus sérieux que de vouloir, tout chambarder en se promettant d'arrêter la violence aux portes des imprimeries, des journaux, des maisons d'édition et des cabinets des penseurs et des pamphlétaires.

André Billy.

Comment peut-on énoncer sérieusement de telles platitudes en prenant la pose le poing sur la hanche ?
Au moins la mauvaise foi de Léautaud est drôle et elle est toujours justifiée par l'impression du moment ; son esthétisme est soutenu par son tempérament et son petit théâtre vaut bien toutes les rampes les plus brillamment éclairées ... la lecture est une excitation ou elle n'est pas !

Les bêtises d'André Breton appellent la loi Lang, ce Munich culturel ; j'imagine mal Paul Léautaud embrassant la main de Jack Lang et pleurant d'émotion pour tout ce qu'il aurait pu faire pour la Culture même pseudo-révolutionnaire et prétendument anarchiste ...

J'appelle bon livre l'ensemble des pensées obscènes - cachées, secrètes, délicieuses - qu'on n'aurait jamais pu avoir sans la main savante d'un auteur.
La plume de l'écrivain vous grattera toujours où cela vous démangeait ... là où réside le ça diraient les freudiens.

Frieda Kahlo qui accompagnait Diego Rivera à Paris a stigmatisé les intellectuels surréalistes sans mettre de fard à ses propos et elle a bien fait !


Léautaud se traitait de petit bourgeois et en riait ... il n'a jamais prétendu faire la révolution en chambre !
Hier soir je regardais Moulin-Rouge de John Huston ; un Américain n'aurait pu mieux retracer la vie de Toulouse-Lautrec et le Paris de cette époque avec plus de vraie sensibilité. Toulouse-Lautrec était-il donc un bourgeois au ban de sa classe sociale ? Un révolutionnaire endimanché ? Ou juste un artiste qui ne prenait pas la pose ? Les fastes de Lautrec sont ailleurs que dans les mots ...

Le Figaro des samedi et dimanche 20 et 21 décembre 1941.

QUAND JE RECEVAIS TOULOUSE-LAUTREC A MA TABLE par Yvette GUILBERT

« Un récent Figaro, nous écrit Yvette Guilbert, disait qu'on avait oublié Toulouse-Lautrec pour le cinquantenaire de sa mort. Moi pas ». Et elle joint à sa lettre les souvenirs de sa première rencontre avec le grand artiste. Celle dont un célèbre crayon fixa les traits fait à son tour le portrait de son peintre, et dans un style dont nos lecteurs goûteront la saveur.

EN quelle année vint-il avenue de Villiers déjeuner chez moi amené par Maurice Donnay ? Ce fut un jour de mai, car je me préparais à partir à Londres y chanter pour The season. Fut-ce vers 1892 ? Je ne sais plus.

Mon valet de chambre, après avoir introduit les deux hommes, accourut m'avertir le visage effaré : – Ah ! Mademoiselle, Monsieur Donnay est là, avec un drôle de « petit machin » !

– Un drôle de petit machin ? Que voulez-vous dire ?

– Un guignol. Mademoiselle, un vrai guignol !

J'allai recevoir mes visiteurs et restai figée devant « le petit machin » debout à droite de Donnay.

Figurez-vous la grosse tête de Gnafron posée sur le corps d'un petit nain.
Une tête brune énorme, la face très colorée, et noirement barbue – une peau grasse, huileuse, un nez de quoi garnir deux visages, et une bouche ! Ah ! quelle bouche ! effrayante en sa large balafre ayant l'aspect d'une blessure.
Des lèvres formidables en leur épaisseur violet-rose, aplaties et flasques, ourlent cette fente effroyable, molle et humide.
De longues minutes je restai muette, ne trouvant pas un mot d'accueil, quand enfin, me ressaisissant, je plantai mes yeux dans ceux de Lautrec. Ah ! qu'ils étaient beaux ! Grands, larges et comme ceux « chantés par Baudelaire ; « brillants comme des fêtes » et me rappelant ceux de Loti riches de couleur chaudes, étonnants d'éclat lumineux !

Comme je m'attarde à les contempler, Lautrec s'en aperçoit, et retire son lorgnon... il connaît sa magnificence unique, et me l'offre en toute générosité. Son geste me laisse voir alors sa cocasse petite main de nain... menotte courte et absolument carrée, accrochée à un extraordinaire tout petit avant-bras de marionnette.

Maurice Donnay dit : « Voilà, je t'ai amené Lautrec à déjeuner, il veut faire de nouveaux croquis de toi... Mais cette fois il te demandera de poser. »

– « Très bien, je vais prévenir ma mère afin qu'elle fasse mettre deux couverts de plus... » La vérité était que je voulais surtout la préparer et prévenir la surprise qu'elle aurait en la personne du célèbre peintre.

En attendant le déjeuner, on bavarda...
Mais je n'étais préoccupée que de l'idée « d'asseoir » Lautrec à table !
Fallait-il mettre un petit banc l'aidant à grimper sur sa chaise ? des coussins pour le rehausser... ? J'étais sur le gril, et je pris le parti d'attendre les gestes du nain pour les aider.

A ma stupeur, il sauta, les paumes de ses mains collées sur son siège, pour se donner l'élan nécessaire, d'un coup de rein, et hop, son buste était en place !

Mais comme il s'était, de par son élan enfoncé trop profondément dans sa chaise, il eut alors une série de petits gestes, des hanches et du derrière, semblables à ceux d'un jeune enfant qui veut sortir d'un fauteuil, ses petites jambes se balançaient dans le vide et comme mes chaises étaient sans barreaux, je le sentais mal à l'aise... sans oser intervenir.

Donnay pourtant rapprocha de la table Lautrec assis, et je m'aperçus alors, que mon peintre avait le menton à 20 centimètres de la nappe ! Pauvre petit Lautrec, jamais je n'oublierai ce déjeuner, les mets s'engouffraient dans la fente de sa bouche, et chaque mouvement de ses mâchoires montrait la manœuvre humide, mousseusement salivée des énormes muqueuses qu'étaient ses lèvres, qu'il torchait constamment de sa serviette. Mais l'homme parla, sa simplicité charmante nous fit oublier le reste.
Pour simplifier ses gestes, je proposai de rester à table pour prendre le café ; de son petit index pointé vers le ciel, il déclara que seuls les gens intelligents restaient en place finir tranquillement leurs repas.

– D'abord, assis en face de vous, Yvette, je vous regarde, je m'enplis l'oeil et c'est du bon travail.
Il me demanda un rendez-vous pour revenir faire des études de portraits, de silhouettes, et comme je lui disais : « Je vous écrirai M. Lautrec », il se mit à rire mystérieusement et refusa de me donner son adresse. Par discrétion je n'insistai pas, mais je sus bientôt le pourquoi de cette pudeur, se refusant à dénoncer les maisons très particulières, où, à l'époque, il passait ses journées.

Un jour qu'il vint avec un carton bourré de dessins faits chez « les dames cloîtrées », je lui demandai de me les montrer, et comme il vit mon émotion il déclara railleur, amer : « Hein, quelles figures (il employa un mot plus fort) ces Roméos et leurs Juliettes... eux et leurs enfers je les éternise, quels monstres, hein ? »

J'avais le cœur si chaviré, que les larmes m'en sortirent des yeux, il s'en aperçut et brusquement tendre : « Grande bête d'Yvette... qui prend l'amour au sérieux... »

Devina-t-il jamais que c'était à sa haine de l'amour, née de sa terrible difformité l'isolant du monde des amants, que s'adressaient mes pleurs ? Ce jour-là une femme l'aima, et ce fut moi... Pauvre grand Lautrec !

Yvette GUILBERT.


Qu'est-ce que la lumière ? C'est un vieux démon un peu déchu qui est venu l'apporter à l'humanité souffrante dit une légende ancienne ; je ne sais si Lucifer a eu un si beau rôle mais enfin il est sûr que la lumière est à l'origine de beaucoup de choses.
Notamment au chapitre des illusions généreuses qui embellissent la vie.
Il y a des magiciens de la lumière ; Méliès était l'un deux !

Le Figaro du dimanche 23/1/1938.

GEORGES MÉLIÈS EST MORT

Vingt-quatre heures après Emile Cohl, Georges Méliès meurt à l'hôpital Léopold-Bellan.

Quel étrange destin aura donc uni, jusque dans leurs derniers instants, l'inventeur des dessins animés et le créateur du spectacle cinématographique : gloire, misère, ingratitude...

Avec celui de Louis Lumière, le nom de Méliès est le plus grand de tous ceux des pionniers du cinéma. L'heure est venue, cruelle, de rappeler, une fois encore son étonnante carrière.
En 1895, il est roi de la prestidigitation et directeur du théâtre Robert-Houdin : tour à tour Satan et Cagliostro, il fait couler les pièces d'or des oreilles des spectateurs et transforme les lapins en tourterelles. Son ami Antoine Lumière, qui tient boutique passage de l'Opéra, le convie un soir au Grand Café pour lui présenter une invention de ses fils. Et c'est la fameuse représentation où l'on vit un train arriver en gare... et entrer dans l'histoire !
Méliès est enthousiasmé, veut acheter à tout prix l'appareil merveilleux : dix mille, quinze mille, vingt mille francs...
Auguste et Louis Lumière sont inflexibles :

– Notre invention n'est pas à vendre.
Pour vous, elle serait la ruine. Du reste, elle ne peut être exploitée que comme une curiosité scientifique et bien peu de temps sans doute. Elle n'a aucun caractère commercial...

Méliès, diable d'homme, ne l'entend pas ainsi. A quoi servirait-il d'être mécanicien, industriel, dessinateur ? Il perfectionne un appareil d'Edison acheté à Londres et, cinq mois plus tard, des « pièces cinématographiques » figurent à l'affiche du théâtre Robert-Houdin.
Successivement, il découvre le truquage, utilise la lumière artificielle. 1897 verra construire, à Montreuil-sous-Bois, le premier studio de prises de vues du monde, aujourd'hui, un pauvre hangar qui abrite quelques gravats...
Fondateur de la chambre syndicale du film, Méliès réalise des centaines d'opérettes, de drames, de féeries. Il évoque tour à tour Robinson Crusoë et Le Juif errant ; digne continuateur de Jules Verne, il imagine Le Voyage à travers l'Impossible.

La guerre, la débâcle... Au hasard d'une conversation, on apprend sa détresse : Méliès vend des jouets et des bonbons dans une boutique de la gare Montparnasse ! Des cinéastes, des journalistes s'indignent de tant d'injustice.
Il est fait chevalier de la Légion d'honneur. Cruauté du destin, le premier il entre à la Maison de retraite du Cinéma, au château d'Orly. Il y trouvera l'oubli. « Là, au moins, nous avouera-t-il un jour, je ne dérange plus personne ! »

Méliès meurt à soixante-dix-sept ans.

André Robert.

Le Figaro du lundi 11/10/1937 :

LA GRANDE MISÈRE D'ÉMILE COHL
inventeur des dessins animés

– M. Emile Cohl ? Deuxième allée à votre droite, service n°7, salle Berger, lit n° 3.

Et le guichet des renseignements de l'hôpital de la Pitié se referme avec un bruit sec.

Emile Cohl est là depuis avril dernier. Un soir, dans son petit logement de Saint-Mandé, il s'attarde à son modeste labeur. L'âge, les privations, la vue un peu usée, et c'est l'accident stupide : la lampe renversée, le feu qui se communique à un tas de journaux, aux rideaux, aux meubles, un vieillard atrocement brûlé. Deux lignes, le lendemain, à la rubrique des faits divers :
« Emile Cohl, dessinateur, grièvement blessé au cours d'un commencement d'incendie, a été transporté à la Pitié. »
Le dessinateur que l'actualité rendait presque anonyme n'était autre que le Français qui inventa les dessins animés. Certes, il avait eu des précurseurs : Caran d'Ache avait découpé des silhouettes de zinc que l'on projetait sur les murs du théâtre du Chat Noir, tandis que le poète chansonnier Rodolphe Salis provoquait les applaudissements.
Un peu plus tard, vers 1892, Emile Reynaud, professeur aux écoles municipales du Puy, inventeur du praxinoscope, qui créait si bien l'illusion du mouvement, perfectionnait son appareil, construisait le Théâtre Optique, triomphe éphémère du Musée Grévin.
Sur une pellicule perforée étaient peints de charmants dessins qui s'animaient à la projection et évoquaient Un rêve au coin du feu ou Pauvre Pierrot.

Emile Cohl, dessinateur comme Méliès, qui avait été le caricaturiste officiel de la Griffe pendant la période boulangiste, était comme lui truqueur. Farces et féeries devaient vite l'inciter à décomposer les mouvements en d'innombrables dessins qui, une fois projetés rapidement, ressuscitaient la vie.
C'est ainsi que fut présenté au public, en 1907, le premier dessin animé véritable : Fantasmagorie, qui ne comportait pas moins de deux mille images sur trente six mètres. Un peu plus de trois minutes de projection.

Aujourd'hui, Emile Cohl est étendu sur un des quarante petits lits de fer d'une salle d'hôpital. Une pauvre tête couverte de plaies, de coutures qui se cicatrisent à peine. Tout à l'heure, il découvrira un coude qui paraît encore sanglant. Chaque fois que s'entr'ouvre la porte, il s'arrête, inquiet, et cherche à deviner à travers ses yeux affaiblis la silhouette de son fils.

– J'espère sortir bientôt, mais que vais-je devenir ? Certes, j'ai mon fils, mais il est marié et doit subvenir aux besoins de ses deux petits enfants. Ma femme ne peut pas travailler. Et moi, je crois que je ne pourrai plus jamais tenir un crayon. Je ne suis qu'une marionnette brisée... Oh ! on a été bien ge